HAEGKEL ET SON ÉCOLE
Une impression pénible à la fois et exaspérante attriste et révolte le promeneur qui s'arrête devant certaines librairies. L'enseigne porte : librairie scientifique. L'étalage expose des œuvres de Haeckel, de Biichnerj ces dernières vieilles de trente ans, démodées, ridées, délaissées, mais rajeunies dans un format populaire, en raison des attaques qu'elles livrent aux croyances traditionnelles. Au lieu de librairie scientifique, que ces officines s'intitulent : librairie antireligieuse. Personne n'aura rien à redire. La perfidie des textes ne s'abritera plus derrière l'hypocrisie de l'étiquette.
Haeckel — à remarquer, quand il s'agit d'erreurs psychologiques ou sociales, que c'est toujours un Allemand qui commence. — Haeckel, jadis, à la faveur de son jargon scientifique, avait
impressionné bien des esprits hésitants. Son règne est passé. En Angleterre, on constate la défection de ses troupes. « La voix du professeur Haeckel S dit le grand physicien anglais Sir Oliver Lodge, est aujourd'hui la voix qui crie dans le désert, non celle d'un pionnier ou d'une avant-garde : c'est un porte-drapeau courageux et indomptable qui pousse un cri de désespoir, tandis que ses camarades battent en retraite et prennent une nouvelle direction menant vers des doctrines plus idéalistes. »
Le pauvre biologiste allemand nous exprime en effet sa détresse dans l'énumération qu'il nous fait des savants qui abandonnent sa cause. Wundt, le croirait-on, a lamentablement viré de bord. Dans la première édition de sa psychologie physiologique, il traitait la psychologie comme une science naturelle ; et voici que trente ans plus tard, dans une deuxième édition, tout est transformé : l'étude de l'âme y devient une pure science de l'esprit dont l'objet et les principes diffèrent complètement des autres sciences naturelles. Malheureusement, Wundt n'est point seul; d'autres ont suivi le môme chemin et Haeckel nous cite les noms de Virchow, Du Bois Raymond, Baer-. C'est à désespérer vraiment de l'avenir de l'humanité que de
1. La vie et la matière, par Sir Oliver Lodge. Traduit de l'anglais, par Maxwell, p. 53, Paris, Biblioth. phil. contemp, Alcan, édit., 1907.
2. Haeckel, VÈnigme de V univers. Paris, Schleicher, édit., 1902, p. 116, 117.
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constater cette transformation des hommes intellip^ents: du jour où des notions neuves entrent dans leur cerveau, ils adaptent leurs conceptions au tour des acquisitions mentales qu'ils viennent de recueillir. Un homme de caractère, et Haeckei se targue d'en être un, n'ag-it point ainsi. Ses opinions, une fois arrêtées, se fixent comme des rocs ; les démentis les plus formidables ne les ébranleront pas.
On comprend cette obstination. Le savant professeur a collectionné les interprétations téméraires. Or, rhomme est ainsi fait, qu'il bataille bien plus pour des hypothèses que pour des réalités. Haeckei nous a appris que la matière est mue, non pas par des forces extérieures, mais par des aâections et des désirs internes. « Les deux éléments primordiaux de la substance : la masse (matière pondérable) etl'éther éprouvent du plaisir dans la condensation, du déplaisir dans la tension » (p. 2.o3, 254). Les élans de la plus violente passion s'observent dans les relations chimiques de certains éléments. Qui oserait s'insurger contre pareille évidence? Pour expliquer à l'aide de la matière la vie, l'intelHgence, la conscience, on commence par supposer que la matière possède ces attributs. Remarquons que M. Haeckei ne s'étonne pas. Il édifie avec lourdeur la plus fragile des hypothèses ; quand il a relégué l'inexplicable au fond de l'abîme, « au lieu de s'attaquer à la
difficulté, OÙ il la trouve, et ici nous laissons la parole à Oliver Lodge, au lieu d'associer la vie, la volonté, la conscience aux organismes dans lesquels on les rencontre en réalité, il les renvoie aux atomes de la matière et puis , ces propriétés une fois accordées aux atomes, il en refuse la réalité essentielle aux organismes que ces atomes aident à former. »
Le danger des idées de Haeckel, ce n'est point qu'elles pénètrent dans les esprits avertis : c'est qu'elles viennent à fausser les jugements armés d'une science incomplète.
Il nous est arrivé de constater sur de jeunes imaginations l'effet funeste de ces théories qui, sous un appareil de science, déguisent les plus incertaines des hypothèses. Des professeurs de philosophie, pas tous mais quelques-uns, inoculent ce poison à leurs élèves. C'est bien d'enseigner les idées de Biichner et de Haeckel, mais à une condition : de ne pas les vénérer à la façon de vérités révélées. La critique, en pareille matière^ conserve tous ses droits.
Si les maîtres l'oublient, aux parents de les rappeler à leur devoir et vertement. Leurs protestations vaudront peut-être au maître un avancement dont chacun se trouvera satisfait : le professeur montera en grade pour avoir déformé la vérité ; les parents et l'élève seront débarrassés de l'éducateur trop sympathique à des idées dont l'appa-