‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 7 sur 93 · LES DOGMES ET L INTOLERANCE SCIENTIFIQUE U · texte numérisé non relu

LES DOGMES ET L INTOLERANCE SCIENTIFIQUE U

Lombroso au lecteur impatienté qui ferme le volume.

Passe pour misonéique. J'en accepte l'application à mon endroit, si elle signifie simplement désir, avant d'accepter un oracle, d'en vérifier la valeur.

De tous temps, les esprits qui résistent au courant ont été accusés de fermer les yeux au progrès. C'est une marque d'infériorité de faire bande à part; les majorités, depuis qu'elles s'affirment, n'ont cessé de prétendre à la prééminence intellectuelle. Je fais partie de la majorité, donc mon intelligence est supérieure. Quand ce n'est pas mon intelligence, mon intérêt y trouve son compte. Et puis et surtout, il y a les snobs. Ceux-ci ont pour fonction unique et suffisante de se précipiter impétueusement vers les formules neuves. A d'autres le soin de réserver leur jugement. Il suffit d'une chimère retentissante, d'un courant de mode formé de la veille, pour qu'ils s'exclament d'admiration et mettent à honneur, à la tête du troupeau, de pousser les bêlements les plus enthousiastes. Quant aux hésitants, s'ils ne se mêlent point à la foule délirante, c'est qu'ils ne comprennent rien aux lois de l'évolution et du progrès.

Ici, il conviendrait de s'entendre. Il y a misonéiques et misonéiques. Les uns ont l'inquiétude réfléchie d'un avenir qui s'annonce mal; les autres s'entêtent dans une obstination froncée. Les pre-

miers sont intelligents ; les autres beaucoup moins. D'anciens snobs composent souvent les adeptes du second groupe. Rien de plus curieux : le snob de la vingtième année se transforme aisément en misonéique vers la quarantaine. Une fois la fougue de jeunesse passée, le snob, enfoncé dans ses convictions, se laisse envahir par la paresse. On en peut être assuré, ce n'est pas lui qui renouvellera le bagage de ses pensées. Il prendra à cœur de maintenir, en dépit de toutes les constatations contraires, et dans son intégrité farouche, le cadre primitif de son pauvre horizon mental. Une telle attitude campe son homme en noble posture. Les contemporains saluent et se chuchotent à l'oreille : c'est un homme à principes.

Ils disent vrai. Les hommes à principes, entêtés de leur importance, étaient hier des snobs considérables. Quelques notions incomplètes et vagues, acceptées avec véhémence, avaient composé leur mentalité de jeunesse. Ils s'y cramponnent depuis lors. Faut-il accuser de cette ténacité la crainte inconsciente où ils sont, ces assises fragiles écroulées, de se sentir incapables d'en édifier d'autres? On ne sait jamais. Un snob, devenu homme à principes, ne livre pas ses secrets. Son front est sévère et il les garde, Sa réserve voulue impose; elle imprime à sa physionomie un masque de profondeur. S'il se hvre peu, c'est que la supériorité de ses discours risquerait d'accabler l'audace

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d'un contradicteur. Ou bien, attention ! Il parle. Les phrases qu'il laisse tomber de sa bouche sont celles qu'il a prononcées il y a quarante ans. Mais quelle majesté en plus! Cela n'avait Tair de rien; avec la solennité en manière d'ornement, cela semble presque signifier quelque chose.

En vérité, les vrais misonéiques, les purs, ceux qui sont bon teint, les voilà. S'étant emparés d'une formule par snobisme, ils s'y enferment par engourdissement mental.

D'autres hommes ont travaillé, laissent venir à eux les apports de réflexions personnelles. Ils rejettent les formules non en tant que neuves, mais parce que erronées. Si le ciel leur paraît noir, ils ont des raisons pour cela. Ne vous pressez pas de conclure à une infirmité de leur rétine. La suite des événements pourra bien confirmer la vérité de leurs prévisions.

Les snobs ont envahi tous les champs de l'activité mentale. Science, histoire, morale, rien ne leur échappe. Les hypothèses qui flattent les passions du jour, ils les adoptent avec fracas.

Le matérialisme, la doctrine de l'évolution, l'origine simienne de l'homme acceptés non à titre d'hypothèses, mais de réalités démontrées, voilà leur article de foi scientifique. Le mépris du moyen âge, le culte de la Révolution en histoire tracent le cercle où s'enferment leur faculté cri-

tique et la puissance d'admiration dont ils disposent. Quant à leur morale, où la chercher? La libération des consciences, comme ils disent, n'a conduit la société qu'au désordre, à l'anarchie et au crime.

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