‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 87 sur 93 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La servilité.

Les moralistes n'ont pas vu en noir la nature humaine; ils l'ont observée dans sa couleur réelle, sans adulation ni parti pris. Ils n'ont pas poussé au beau, n'ont pas exagéré le mal. Passé la quarantaine, il n'est guère d'homme qui devant le tableau qu'ils peignent, ne soit contraint d'avouer que leurs traits frappaient juste et qu'ils avaient raison. Dans la grande ville toutefois^ la ressemblance paraît moins nette ; les hommes savent dissimuler, masquer d'apparences trompeuses et couvrir de mobiles vertueux des actes peu nobles dans leur racine et qui ne relèvent guère une âme. En province, l'homme moins frotté de monde a conservé ses angles naturels et étale ses verrues. De commerce moins aimable, il montre aussi ses vices

intimes. La pudeur de la malpropreté morale n'est pas une qualité qui a cours en province. La Bruyère disait déjà qu'on y calcule presque en combien de manières différentes l'homme peut être insupportable. J'ajoute : et sous quels aspects décisifs il nous donne le spectacle de sa laideur morale. Il faut habiter la petite ville ; c'est un champ plein de surprises ; on croit l'avoir exploré dans tous ses recoins, on a mis la main sur bien des vilenies; attendez, les petites fleurs infâmes n'ont pas toutes été cueillies et l'abjection dernière est loin d'être atteinte. Dans ces petites localités où le cerveau demeure inerte et oii les distractions manquent, l'homme semble s'être assigné pour tâche de se libérer de tout ce que son âme pouvait contenir de grand. — Il se dépouille des sentiments élevés et tout idéal s'affaisse sous ses pas. Comme un riche qui ayant dissipé sa fortune revêt des vêtements de misérable, ainsi certains habitants de la petite ville, s'affranchissant de leurs qualités natives, éprouvent une volupté à s'affubler de loques sordides, j'entends de tous les haillons où grouillent en vermine les hideurs morales. Voulez-vous contempler dans toute sa hideur l'être envieux, lâche, servile qu'est l'homme? Allez dans la petite ville. La servilité surtout vous arrêtera par l'impudeur sereine où elle se manifeste. Tout homme qui détient le pouvoir, pour peu qu'il l'exerce avec autorité,

est l'objet d'une adulation d'idole. Il est admiré, encensé, nul ne se croit assez digne de l'approcher. Dans la rue, chacun s'écarte; un tremblement de plaisir arrête celui qu'il interpelle, et qui interrogé sur une idée ou un projet, sourit, approuve^ est accablé par la grandeur du dessein que vient de lui confier le grand homme. Quant aux ennemis de l'oracle, les pauvres, ce qu'ils sont à plaindre! Pas de médisance ou d'injure qui soient assez meurtrières ! Dans un endroit oii tout le monde rampe et s'avance à genoux, ils ont le front de demeurer tête haute. A bas ces insolents qui ont l'audace d'appartenir à un autre ordre d'esprits, à une autre race. Dans la petite ville, une race unique a droit d'éhre domicile : la race esclave. C'est la vraie, la légitime, la fille aimée de la cité. Depuis l'établissement du suffrage universel, elle règne en maîtresse; il ne semble pas qu'elle ait dessein de se retirer et de rentrer dans l'ombre. L'avènement des politiciens lui donne trop beau jeu. Jadis et sous l'ancien régime, les esprits serviles étaient courtisans, aujourd'hui ils sont électeurs. Louis XIV^ n'est plus : un essaim tumultueux de députés et de sénateurs le remplace. Le nombre des valets augmente avec la multiplication des maîtres. Jamaisla servilité n'a fleuri comme à l'époque démocratique actuelle.

Et c'est bien là une conséquence curieuse de la politique contemporaine : raffaissement des carac-

tères lié au fonctionnement du parlementarisme. Les courtisans jadis n'opéraient qu'à la cour, Télecteur aujourd'hui surgit de partout. Toujours en voie de quémander, il adresse ses suppliques au grand chef, au Dieu moderne : le député. Et quelle humilité dans le geste ! La servilité est contagieuse ; l'allure rampante se communique ; en sorte que dans la petite ville, la servilité sévit du haut en bas de l'échelle, en haut chez ceux qui cherchent à plaire au maître ; en bas, chez les autres que l'instinct d'imitation incite à se modeler sur les premiers.

La susceptibilité.

L'opinion publique n'accorde pas une grande intelligence aux gens susceptibles. Or, pour une fois, l'opinion publique a raison. Vous parlez sans intention blessante, et du coup voici votre interlocuteur qui se froisse. Avez-vous laissé échapper un mot compromettant? Pas le moins du monde.

Vous avez exprimé une vérité générale quelconque ; le bonhomme se l'approprie comme une critique à son adresse. C'est un véritable rétrécissement d'esprit qui lui déforme à ce point le jugement : l'homme susceptible n'entre pas dans vos raisons; il ne saisit pas le motif des idées qui sont vôtres. Son intelligence est prisonnière; elle ne peut s'évader et pénétrer dans votre cerveau.

Elle n'évolue à l'aise que dans le cadre restreint des opinions qu'elle a nourries ; attachée à sa carriole de préjugés, elle est fort empêchée de quitter l'ornière; comprendre qu'on puisse suivre une autre voie n'est plus de son ressort. Vous pensez autrement : Quelle audace! Vous voilà classé et mal. Le moindre mot qui prête à commentaires et que vous aurez laissé échapper sera interprété dans un mauvais sens. Des intentions malveillantes vous seront imputées; vous aurez, sans vous en douter, piqué Famour-propre de votre partenaire.

A cette première cause de la tare mentale qu'est la susceptibihté et qui se traduit par la paresse de l'esprit, s'en ajoute une seconde : un sentiment de méfiance excessif. L'homme susceptible est craintif ; ou cette crainte ne revêt pas de masque trompeur et se montre sous couleur de timidité naturelle, ou bien elle se dissimule, se dérobe derrière des apparences contraires, des allures impérieuses, des dehors à fracas.

Elle fait peine, la susceptibihté du timide vrai, de celui qui ne colle pas de masque sur sa figure. Ce malheureux s'imagine sans cesse qu'il est la risée publique ou qu'on profite de l'incapacité où il se sent de répondre pour l'accabler journellement et sans répit. C'est en général un brave homme, de commerce un peu difficile, avec qui il convient de se tenir sur un qui-vive perpétuel.

La susceptibilité autoritaire est cassante, appartient surtout aux politiciens et aux parvenus. Les uns et les autres n'ont gravi les échelons des honneurs et de la fortune qu'à la suite de manœuvres douteuses ou de coups de chance inouïs. Hier ils n'étaient rien : aujourd'hui les voilà entourés de considération et de respect. Leur rappeler les accrocs qu'ils ont dû infliger à leur conscience, la médiocrité de leur origine, l'heureux hasard d'un succès bien plus dû à des complaisances intérieures et la complicité favorable des circonstances qu'à l'effort d'un mérite réel, entamer pareil chapitre est toujours appuyer sur une pédale dangereuse. La moindre allusion à ce propos serait prise en fort mauvaise part. Tout homme au pinacle attribue son élévation aux qualités transcendantes dont il a fait preuve. Vous mettez en doute son honorabilité ou sa valeur. Sachez qu'un politicien se croit toujours grand homme. Ne lui élève-t-on pas des statues après sa mort ? Le parvenu est moins sûr de sa statue ; ce dont il est certain, c'est de la supériorité de son luxe et de son intelligence. Et il ne craint pas d'écraser le pauvre monde. Un nuage parfois obscurcit son bonheur; il voit le succès et la gloire durable aller à des hommes qu'il dédaigne et toise de son haut. Alors il ne comprend plus et les bras lui tombent d'étonnement. A-t-on jamais vu scandale pareil? Au fond de son indignation, une hésitation

toutefois se glisse. Vraiment d'autres gaillards sont-ils mieux trempés que lui, plus fins, plus distingués d'esprit, ou, quand il est politicien, existet-il des âmes plus propres que la sienne? C'est une question. Autour d'elle toute une zone d'exaltation inquiète a envahi le cerveau.

La susceptibilité, en tant que tare d'esprit chez les parvenus et les politiciens, est une maladie essentiellement banale. Pour la guérir il faudrait changer le régime. La Société de l'avenir verra-telle disparaître ces deux produits de notre époque? Quelle révolution pour aboutir à ce résultat! Des proscriptions, des effusions de sang, des massacres, tout cela pour diminuer le nombre des gens susceptibles. Le jeu vraiment n'en vaut pas la chandelle.

La mollesse.

\ Allez guérir la mollesse. Quelle plus misérable j

infirmité et faut-il qu'un si grand nombre d'humains en soient affligés ! Car elle n'est pas seulement l'absence de fermeté et de vigueur, elle se rencontre encore et surtout à la source de tous les défauts bas qui avilissent l'être humain. La mollesse dans les âmes basses engendre l'hypocrisie, les compromis de conscience, les manœuvres dans l'ombre; elle n'ose opérer en plein jour, elle se dissimule, elle fuit, elle rampe. Tout cela le plus

sincèrement du monde et sans rougir. Son attitude lui étant commandée par la vérité de sa nature, comment ne l'eslimerait-elie pas honorable?

L'être mou manque de courage et d'initiative ; c'est la lacune dont dérivent toutes les autres. Ne pas oser avoir une idée ou s'il l'a, ne pas oser la défendre, se laisser aller au courant des opinions successives et contraires qu'on expose devant lui, ne jamais fixer sa tente pour se réserver un domaine moral à lui dont il interdise l'entrée, passer dans la vie comme une pauvre matière sur laquelle chacun enfonce son empreinte et qui, à force de déformations, finit par perdre toute structure originelle, fût-il jamais un tempérament qui fasse moins honneur à la nature humaine? « Les mous, je les vomirai de la bouche, dit l'Écriture. »

En face et devant vous, l'homme mou ne contredira jamais vos paroles; il approuvera, il appuiera, sourira en manière d'assentiment. Une fois le dos tourné, le voilà qui se retourne, opère sa volte-face et, par des insinuations malveillantes à votre adresse, cherche à se relever à ses propres yeux.

Tout à l'heure, il souffrait d'avoir à subir l'ascendant de votre personne : les mous sont vite subjugués. Seulement ils se vengent aussitôt qu'ils se sentent les coudées franches en accablant Tinterlocuteur dont l'énergie vient de les ranger à son avis. La protestation qu'ils n'osaient émettre s'ils

ne partageaient pas votre sentiment devient de la médisance à votre endroit quand vous n'êtes plus présent. La médisance est douce, pateline, fielleuse et sucrée. Le mou a sa façon de dénigrer et de calomnier qui n'est pas celle des âmes basses douées de quelque énergie. Ces dernières cassent les vitres; elles mentent, mais avec feu. Le mou ne s'enflamme pas; il distille la calomnie prudemment, l'émet à petites doses et en tâtant le terrain. Rarement on pourra le prendre la main dans le sac. Il saura se ménager toutes sortes de réticences pour se justifier. Ces gens avancent, reculent, échappent par des biais, recommencent leur manège.

Comme amis, ils sont capables de toutes les petites infamies ; en tant qu'ennemis, ils sont moins à craindre. C'est pour eux qu'a été émis le dicton : « Seigneur, préservez-moi de mes amis. »

L'entêtement.

L'entêtement est un amour-propre mal placé. On s'obstine parce qu'on ne veut pas avoir tort. L'erreur fût-elle manifeste, on s'y enfonce plutôt que de la reconnaître. L'aveu qu'il s'est trompé, voilà une confession que le têtu ne fera pas souvent. Vous aurez beau lui prouver sa faute, il ne voudra rien entendre. Insistez-vous, il se fâche. Et sa colère est tumultueuse. Il fera beaucoup de bruit;

ce n'est pas à dire que la cause qu'il défend soit juste. 11 y apporte de la violence : celle-ci lui tient lieu d'argument, et péremptoire. Une fois qu'il aura embrassé un parti, et souvent il s'y sera engagé sans réflexion, par un simple mouvement d'humeur, une fois qu'il aura pris position, si fuyant soit le sol, il s'y fixe, s'y cramponne, ne bouge pas. Si plus tard il se décide à lâcher pied, c'est de lui-même, en vertu d'une décision spontanée que lui a soufflé le retour du calme et de la sérénité d'esprit. Dugas a fait cette observation fine : l'entêté est dans l'ordre de la volonté ce qu'est dans l'ordre intellectuel un esprit lent. Il faut du temps au têtu pour agir : il s'y mettra à la longue. Aiguillonnez-le, pressez-le au début. Il se réveille, se cabre, s'immobilise. On n'obtient quelque chose de lui qu'à une condition : s'armer de patience et attendre.

Au regard de la foule, Tentctement estune force. Elle maintient son homme dans le chemin où il s'est engagé. C'est pourquoi, le public la décore volontiers du nom de constance et de fermeté. Il ne voit que l'apparence et la rigidité dans la ligne de conduite. Tant que le têtu sera debout, la galerie applaudira. Qu'il fasse un faux pas et tombe, alors seulement la vérité sautera aux yeux. On ne comprendra pas qu'après avoir si mal assuré ses positions, il ait pu les défendre un seul jour; avec quelle légèreté il avait dirigé sa barque, on ne s'en

apercevra qu'à l'heure de Forage et du désastre final. .1

Que le têtu occupe une fonction élective, sa 1 chute sera définitive. Il ne s'en relèvera pas. Cette fin sans appel oii sombre le têtu le distingue d'une autre classe d'esprits qui séduisent également le public : j'entends les esprits souples, qui sont tout le contraire du têtu et tandis que le premier croirait déchoir en confessant une errreur, s'ac commodent, eux, aux circonstances, et se plient, s'asservissent aux nécessités diverses et chan géantes de l'heure présente.

Les têtus et les souples, dans une démocratie, sont d'ordinaire les tempéraments qui obtiennent les suffrages des foules. Ceux-là ont l'autorité et le prestige, ceux-ci la popularité. — Les premiers se font craindre, les seconds cherchent à plaire. Les têtus ne raisonnent pas ; que leur erreur soit manifeste et saute aux yeux, peu leur importe ; se trompent-ils, ils ne consentiront jamais à le reconnaître. Ce qu'ils estiment être leur dignité le empêche de faire amende honorable et de revenir sur leurs pas.

Les souples raisonnent au gré de leurs intérêts autant les premiers sont fixés, autant les second se montrent versatiles. La présomption et l'infa tuation gonfient volontiers le têtu ; le souple, lui est avant tout aimable. Aussi dangereux du rest que l'autre pour qui tenterait de le suivre ; un

fois sur la pente, le têtu y entraîne tous ses partisans. Tant pis s'il s'est trompé ! Il roule avec eux. Le souple au contraire se dégage à temps.

Ses amis sont à terre avec la cause qui était leur. Il en embrasse une autre.

Comment venir à bout de l'entêtement? En ne lui opposant aucune résistance. Le combattre, le heurter de front serait la meilleure manière de prolonger et d'aggraver la crise. Certains maris le savent bien. Car ce ne sont pas seulement les hommes politiques qui sont têtus. Les femmes parfois ne dédaignent pas de se parer de ce petit travers.

Une fois qu'une idée a pris possession de leur cerveau, elles la caressent, s'y habituent, n'en démordent pas de sitôt. Voilà pourquoi, au bout de quelques années de vie commune, la paix s'établit d'ordinaire dans les ménages. Résigné, le mari ne discute plus. La femme a tort, soit. Mais rien ne sert de répondre. En essayant de la conjurer, la tempête ne ferait qu'éclater plus furieuse.

En vérité, ces maris sont des sages. Le traitement de Tentêtement, ils le mettent tous les jours en pratique. Ils écoutent impassibles et avec douceur. Sans sourciller, ils reçoivent l'avalanche. Quand elle a fini de tomber, ils ne se pressent pas. Ils savent bien que le soleil recommencera de luire et que la raison reviendra d'elle-même à leur femme.

La cécité psychique.

Je ne dirai pas que la cécité psychique règne à la racine des idées directrices qui inspirent notre civilisation : ce serait manquer de révérence. J'emploierai plutôt la formule de Poincaré^ plus dubitative dans son expression : toutes choses se passent comme si un voile de cécité psychique était étendu devant l'entendement de notre société contemporaine.

— Cécité psychique, le mot est énergique dans son laconisme. L'homme atteint de cette infirmité a fermé les volets de son cerveau ; les lumières du dehors n'y pénètrent plus. Seulement, comme l'amour-propre de chacun veille avec vigilance, cette absence de clarté est acceptée sans protestation — que dis-je! le plus dénué s'admire d'enthousiasme. Plus le cerveau est obscur, plus il s'estime en possession de la vérité totale. Les hommes affligés de cécité psychique s'accordent la vision la plus lumineusement intelligente qui soit au monde. Nous l'avons déjà dit ailleurs : l'amour-propre est une façon d'instinct de conservation psychique. Il apparaît d'autant plus exalté qu'il sert une inteUigence plus médiocre. Celle-ci a mis tant de peine à absorber une idée. On comprend que l'intelligence tienne à cette idée ave d'autant plus de ténacité qu'elle n'est point assu

rée, cette idée perdue, de jamais en acque'rir une autre. D'où ce premier caractère de la cécité psychique : rentètement.

Ne discutez pas avec ces malheureux. Leur conviction est enfoncée dans le roc; il faut bien que le léger bagage mental qu'ils colportent leur semble réaliser la synthèse de toutes les vérités. S'ils n'avaient point cette certitude, ils seraient les plus mal partagés des hommes. Pour s'enfermer dans leur illusion, ils ont d'ailleurs eu soin de ne s'assimiler que des formules simplistes; l'apparence des choses les séduit. Deux éléments de jugement interviennent dans les mouvements de l'àme : la raison et le sentiment. Ils acceptent la première et quelle raison! une raison non pas seulement infirme et misérable, comme celle des hommes les plus supérieurs, mais une raison d'une infirmité déformée, mutilée, rapei tissée, taillée tout exprès sur la portée de leur esprit. Quant au sentiment, j'entends dans ses formes idéahsées et nobles, ils le rejettent avec dédain. Si toutes les grandes pensées viennent du cœur, le mépris oii ils tiennent le sentiment reçoit sa justification. Manquant de grandes pensées, ils n'ont point besoin de la faculté mentale qui leur donne naissance.

Entêtement, convictions appuyées sur l'absorption de formules superficielles, sécheresse de '■ cœur : voilà bien des caractères de la cécité psy-

chique. Il en est une autre et celle-ci curieuse. Le sujet atteint de cette infirmité peut être un brave homme bien ordinaire, aimant volontiers à se gargariser de quelques idées d'emprunt qu'il a récoltées avec peine, beau parleur à l'occasion et ne cherchant à nuire à personne. Un seul petit travers le signale : la propension au mensonge quand ses lignes de défense mentale sont menacées. Sur ce chapitre, il n'entend point le badinage. On lui prouve que les idées dont il se nourrit sont inexactes. S'agirait-il d'une série de faits dont les constatations objectives ne laissent prise à aucun doute, il ne veut rien entendre, rétorquera la signification des faits, leur infligera Tentorse d'une altération, en niera l'exactitude, ne se rendra à l'évidence qu'à la façon d'une bête traquée que la multiplicité des atteintes met hors d'état de se défendre.

La cécité psychique ! je me demande si la constatation de cette infirmité avec les racornissements de cœur et les verrues d'égoïsme qu'elle comporte et qu'elle nourrit, si ce n'est pas elle qui agit douloureusement sur certaines âmes et, leur faisant fuir la société des hommes, les chasse vers les refuges calmes oii les attend l'apaisement de la solitude.

Il faut beaucoup de bonté de cœur et bien de l'indulgence pour consentir à vivre au milieu des foules.

Un caractère constant de la cécité psychique est sa prétention aux affirmations péremptoires en matière intellectuelle. Rien n'arrête l'aveugle de la pensée; il a réponse à tout; les objections ne le troublent point. L'habitude qu'il a prise de penser avec les mots, autorise le dédain de son attitude olympienne. A toute question, il oppose une armée de mots rangés en bataille. Quelques vocables à la mode : raison, dégénérescence, solidarité, progrès, alimentent son dictionnaire philosophique. Il faut l'entendre sur ce chapitre. Une gravité religieuse scande la portée de chaque syllabe. A son ton solennel, on discerne l'homme qui a accompli quelque chose de grand. Les sentiments élevés qui blessaient son orgueil, il les a remplacés par des idées abstraites dont la sonorité tranchante agrée à Tillusion oii il se complaît de remuer des idées et de jouer à l'homme qui pense.

Et puis, il y a autre chose. L'aveugle psychique n'est point seulement le pontife qui officie avec des formules nébuleuses. C'est aussi un homme d'action, mais d'une action toute particulière et tournée vers un but qui ne varie pas. L'aveugle psychique est un destructeur. Pour édifier, il faut concevoir un plan ; la démolition du monument n'exige que des coups de piocne. C'est une besogne bruyante et rapide. L'aveugle psychique n'a point le temps d'attendre. Il est pressé; ilcon-

vient que le monde au plus tôt soit informé de l'évidence de la supériorité qui campe notre homme en manière de réformateur.

L'homme réfléchi ne saisit pas assez le plaisir qu'éprouve l'aveugle psychique à tout abattre. L'enfant connaît cette joie; l'homme qui jongle avec les mots de raison et de progrès — dans l'acception étriquée et fausse où on les emploie ■— cet homme est un enfant, mais avec la prétention en plus et aussi le pouvoir de nuire. L'aveugle psychique est dangereux; on ne l'enferme pas et pour cause. La place dans les asiles ferait défaut.

Cela est en effet fort curieux que l'aveugle psychique, malfaisant et mutilé de ses moyens mentaux, conclue aisément à l'insuffisance psychique des cerveaux qui ne sont pas taillés sur son modèle. Déséquilibre, dégénérescence, il n'a point d'autres expressions pour désigner la nature des tempéraments qui le dépassent. Rien de plus légitime, à ses yeux. La satisfaction où il est de sa personne inspire la hauteur de son mépris. Entre un homme qui pense avec des idées et un autre qui pense avec des mots, c'est toujours le dernier qui s'estime supérieur. Aussi ne ménage-t-il pas la sévérité de ses jugements : dégénérés, déséqui libres, tous les grands hommes. Lui seul, l'aveugle psychique, apparaît en état d'équiUbre.

La médiocrité suffisante, la haine contre tout

élévation du sentiment, largumentation lourde, la banalité copieuse, voilà, quand ils parlent en public, ce que nous révèlent ces singuliers orateurs. Ils confondent volontiers l'équilibre avec l'absence de poids. Quand on ne met rien sur le plateau d'une balance, sans doute les deux plateaux restent de niveau. La cécité psychique est faite d'équilibre pour la même raison. Elle ne contient rien; par définition même, elle interdit l'apport d'une pensée personnelle, d'un sentiment élevé.

Il ne convient point de perdre de vue le sentiment du respect. Ne médisons point de la cécité psychique. C'est une tournure mentale puissante de nos jours et admise aux suprêmes honneurs. Les mots de progrès social et d'équilibre psychique, qui reviennent si souvent sur le tapis, ne doivent sonner qu'à la façon d'avertisseurs; ils nous annoncent l'espoir prochain des aveugles psychiques : voir le monde entier adhérer à la formule d'entendement qui est la leur.

Confiance et crédulité.

Nombre d'hommes sont volontiers méfiants à l'égard de leurs semblables et crédules vis-à-vis des opinions. Les amis leur sont suspects et les idées consenties leur deviennent aisément sympathiques. Il y a là une contradiction curieuse qui

se justifie dans une commune satisfaction d'amourpropre. L'homme se réjouit de ne pas être dupe. Il craint de prêter à raillerie en accordant sa confiance à un confident ou en défendant des idées autres que celles du jour.

Rien de pitoyable comme une pareille tenue mentale. La méfiance vis-à-vis des personnes qui ne nous ont pas trompés est le pire des défauts, celui qui rend son homme à la fois antipathique et malheureux quand systématiquement, sans raison valable, il transforme le premier venu en un suppôt de trahison. Par contre, quel sujet d'étonnement de considérer la légèreté qui laisse accréditer en nous les jugements sur les sujets les plus graves ! Il faut vingt ans de réflexions et d'études pour légitimer une adhésion à la formule d'une opinion. La plupart n'y regardent pas de si près : quelques conversations, un article de journal suffisent à leur besoin d être fixés. Voilà leur conviction assise et définitivement. Gare à l'imprudent qui s'aviserait de l'ébranler. On est d'autant plus sûr d'être dans la vérité qu'un plus grand nombre d'adeptes partagent votre manière de voir. Ui mouton qui saute à l'eau n'a pas droit au respect mais quand cent, que dis-je, quand mille mouton; suivent le premier, chapeau bas, s'il vous plaît Ces moutons sont érigés à l'honneur de con ducteurs des peuples. Ayant décidé de se jeter' l'eau, il n'y a qu'à révérer leur volonté. La supé

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riorilé d'une conduite ne ressort pas du degré de bon sens qu'elle renferme, mais du nombre d'adhérents qu'elle recrute.

La confiance dans les hommes, jusqu'à démonstration de l'erreur, la méfiance envers les idées jusqu'à vérification de leur contenu, voilà une double conduite à suivre. Les hommes qui en adoptent la règle ne seront point pour cela considérés comme plus sages ; ils ne jouissent sûrement pas delà considération publique. L'ironie les qualifie trop souvent d'êtres candides et bizarres. C'est tout juste si le terme de déséquilibré ne leur est pas jeté à titre d'injure. 11 y aencore l'épithète de dégénéré. J'avoue ma prédilection pour cette dernière. Elle peint mieux l'insurrection de la majorité contre les esprits solitaires qui répugnent à entrer dans le troupeau. Pour posséder une conviction originale, il faut, en général, après avoir fait le tour de toutes les interprétations acquises, s'être pénétré de leur inanité. C'est merveille d'entendre les objections des contradicteurs. Les malheureux pensent-ils donc qu'après avoir peiné pendant des années à se former une idée sur les grands problèmes, on ne se soit pas à soi-même, et vingt fois, opposé les arguments dont les raisonneurs espèrent vous accabler? Puisque tant est que ces difficultés dont on vous poursuit n'ont pas arrêté votre élan, c'est donc que ces difficultés^

après mûre délibération, ne vous ont point paru mériter l'importance dont vos adversaires se plaisent à les revêtir. Ou plutôt, le bagage muni des connaissances puisées aux sources, de la pente que vous avez gravie, embrassant une étendue plus large, n'auriez-vous pas, de ces conceptions pins précises et de cet horizon plus profond, recueilli des éléments de jugement qui justifient amplement la modification des points de vue? Peut-être; mais cela, vous pouvez en être sûr, nul ne vous le concédera.

Chacun se pique d'avoir réfléchi, d'avoir étudié. Si vos opinions sont diflerentes, ce n'est point parce qu'elles renferment plus de cette vérité que vous avez eu tant de peine à démêler et à acquérir : c'est parce que votre tour de caractère vous fait pencher du côté du paradoxe et delà singularité. Que de fois ce reproche ne se glissera-t-il pas à votre oreille, môme enveloppé du ton aimable qu'y mettent les âmes non directement hostiles I

Il n'y a point à répondre à un tel argument, pas plus qu'à celui qui découvre Taigreur d'une ambition déçue ou d'une vie manquée, dans le regard qui scrute les aspirations de l'âme et met à jour les motifs peu relevés qui en sollicitent les mouvements. Les hommes sont isolés les uns des autres par des' variétés de mentalité qui en font des espèces distinctes. On sépare, dans le genre

humain, bien dos races morales. Toujours cela fut le sort de celles qui siégeaient au sommet, de recueillir le dédain ou d'exciter la haine de celles qui s'agitaient au-dessous. Les médiocrités turbulentes et envieuses, emportées par le courant, ne cesseront pas de sitôt de jeter l'anathème à ceux qui, de la rive, observent sans s'y joindre, leurs ébats tapageurs et écoutent, sans y mêler leur voix, les clameurs triomphantes de tous ces lanceurs d'invectives entraînés pêle-mêle dans un même sens.

Abandonnons ces travers et ces tares ; abordons le chapitre des goûts et des tempéraments. Nous croiserons au passage un certain nombre de types qui ont fixé en eux de leur vivant des associations curieuses et bizarres d'intelligence et de caractère.

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