‹ Erreurs sociales et maladies moralesChapitre 86 sur 93 · Paris, Alcan, édit · texte numérisé non relu

Paris, Alcan, édit

ment si Ton remonte au mécanisme physiologique qui préside aux éclosions passionnelles.

Il ne s'agit, comme nous l'avons dit, que de troubles dans la répartition de l'énergie nerveuse. C'est là tout un côté de la question que M. Ribot n'a point abordé. L'énergie vitale se trouve, chez les candidats aux passions, répandue en quantité exagérée dans les centres nerveux. Que cette énergie dispersée se concentre en un centre psychique, qu'elle crée l'idée fixe, attachée à un ordre déterminé d'activité intellectuelle ou morale, la passion est constituée. Nous disons : une idée fixe qui se traduit par des actes, et des actes dirigés dans le sens du penchant passionnel. L'amoureux court à celle qu'il aime ; le joueur s'installe autour d'un tapis vert ; l'ambitieux prépare le terrain de ses manœuvres. Cette définition nous semble séparer la passion de l'obsession. Dans l'obsession, le malade est également poursuivi par une idée fixe. Il est pris d'une angoisse vague, de doute, de scrupules, de craintes ; seulement, il agit non dans le but de satisfaire ses tendances, mais en vue de les combattre. Il a besoin d'être rassuré, multiplie les démarches qui calmeront ses doutes, amortiront ses scrupules, allégeront ses craintes. Le passionné lutte pour le triomphe de son idée ; Fobsédé lutte pour la réduire à merci. Il peut arriver que la passion se transforme en obsession. Ainsi l'amoureux qui se sent poussé au suicide. Inver-

sèment, une obsession peut céder devant une explosion passionnelle. Telles les phobies éteintes par l'éclat d'un amour qui s'allume.

Disons simplement que tous les deux, l'obsédé et le passionné, côtoient l'aliénation mentale, mais le passionné de bien plus loin. Voici la raison de cette différence. Des éléments intellectuels prennent place dans le jeu d'une passion ; l'amoureux, le joueur, l'ambitieux ne sont pas qu'en proie à des impressions émotives. Ils réfléchissent, prévoient, combinent ; la canalisation de leurs idées est creusée avec méthode. Pour que la folie se déclare, il faut que cette canaKsation soit rompue. Or, plus l'homme passionné sera intelligent, plus cette canalisation sera établie derrière des digues solidement maçonnées. On ne remarque pas assez que l'homme inteUigent, pour perdre la raison, a besoin plus que de troubles mentaux de nature dynamique. Des lésions anatomiques coexistent d'ordinaire : paralysie générale, artério-sclérose cérébrale, etc. La folie des hommes célèbres a le plus souvent trait à une maladie organique grave. Les asiles d'aliénés, par contre, sont peuplés d'esprits médiocres ; ce dérangement de leurs fonctions psychiques a pris position d'autant plus aisément, qu'aucun entraînement intellectuel n'avait assuré la circulation préalable de leurs idées.

L'obsédé est souvent moins intelligent que le

passionné : les éléments émotionnels détiennent un rang prédominant dans son trouble mental ; les éléments intellectuels n'y occupent qu'un rang très effacé : de là l'irruption plus fréquente de rénergie mentale hors des barrières normales et l'apparition de l'aliénation, celle-ci n'étant que la dispersion chaotique de l'énergie à travers les territoires nerveux désemparés. Toutefois n'exagérons pas les risques. Plus exposé que le passionné, l'obsédé n'en demeure pas moins le plus souvent affranchi de tares mentales graves.

Rentrons dans un domaine moins spécial. Les obsessions n'atteignent que certains nerveux ; de même les passions vigoureuses. Il est peu de mortels par contre qui soient à un degré quelconque, exempts des travers et des faiblesses dont il nous reste à parler.

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