Un vol., 1907. Perrin, éditeur
le coup d'aviron contraire qu'il imprima brusquement à l'esquif qui portait sa destinée. Du jour oii la protection de la Cour ne lui fut plus utile, il déversa tout naturellement ses invectives sur ses bienfaiteurs de la veille. Et, dans ce temps, invectiver quelqu'un c'était attacher à son anathème la sanction de la guillotine.
L'homme avait conscience de la fragilité de ses sentiments : « Quelque plan de sagesse qu'on puisse former, on ne peut, écrit-il, éviter d'être entraîné par la folie. » Sur ce chapitre, sa conviction était telle qu'il n'essaya même pas de résister. Et comme il avait écrit, d'autre part : « Il ne s'agit pas d'être modeste, mais d'être le premier », il s'empressa de prendre la tête du mouvement.
Toutes les bassesses sont à attendre d'un homme sans caractère ; quand il se précipite dans la mêlée, il a trop peur de se voir reprocher son manque d'énergie ; pour Hérault de Séchelles, il y avait plus encore ; la nature de ses relations antérieures l'inclinait à enfler la voix plus fortement que les autres et à brûler avec une âpreté, une énergie que la crainte rendait plus farouches encore, l'objet de son culte initial et de ses sympathies de jeunesse. D'autant que le conventionnel n'était pas retenu par le frein qu'apporte avec elle une conception personnelle et fortement motivée des choses. Sans doute, notre homme a écrit sur l'art de la déclamation des réflexions curieuses et
fines ; on voit qu'il possédait à merveille Fart de la parole et tous les procédés qui ont chance de produire impression sur les foules. Seulement, dès qu'il délaisse la technique de cet art qui lui est familier, le superficiel reparait, et, qui pis esf, l'absence de netteté unie à la prétention aphoristique de la forme. Ainsi : « La force cogitative est proportionnelle à la vie (chaleur et mouvement) intérieure, supérieure et postérieure, en deçà toutefois du degré où le spasme a lieu. » Un homme qui disait de si belles choses devait jouir d'un réel ascendant à la tribune. Quelques aperçus justes : « opiniâtreté, solitude, deux principes d'originalité » ; « dépits fréquents, signe de caractère vain » ne suffisent pas à couvrir de leur formule heureuse l'étalage de banahtés, d'obscurités, de cliquetis de mots, d'observations controuvées où se satisfait Tamour-propre de l'auteur.
A tout prendre, ces géants de la Révolution sont d'assez pauvres hères, quand on les aborde de près. Si Hérault de Séchelles apparaît parmi les plus grands, il n'est pas désagréaljle de constater (]ue même les mieux doués, comme celui-là, ne dépassent guère le niveau d'un talent fait bien plus d'assimilation rapide que d'originalité vraie. En dehors de son métier de destructeur social, Hérault de Séchelles possédait des lueurs de compétence sur certains sujets d'observation, et sa profession d'avocat, il en avait singiilicrejueul a|q)roi'oihli les
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procédés, pour ce qui touche à l'art oratoire. C'est quelque ciiose; cela ne suffit pas pour en faire un homme qui arrache l'admiration, encore moins l'estime.
L'amertume du déclin.
H ne s'agit plus ici d'une particularité individuelle, mais d'un état d'àmequi appartient à tous ceux qui descendent la pente.
A cinquante ans, disait Aristote, l'homme a seulement acquis sa plénitude d'inteUigence. C'est i'aue où un certain nonihre d'àmes de haute trempe ahandonnent la ville et retournent à la vie simple des champs. Shakespeare, dans l'antiquité Uioclétien, voilà de ces transfuges de la ville qui, vers la cinquantaine, ont été pris de la passion de Ja campagne et ont lini en cultivant leurs terres ; Tolstoï, de nos jours n'a pas agi autrement.
A un certain Tige, la terre attire plus fortement que les hommes. Les âmes fortement meurtries aux froissements de lavie, celles qui jugent à leur \aleur les pensées et les actes de leurs semhlables, ou dont la nature droite entre en nausée à ia vue «les manèges de Tintrigue, toutes ces âmes hlessiics, hnes, délicates, trouvent dans l'atmosphère des campagnes un mihou qui répnro, rtMios-, {"oitilie.
Karemeiitles métleciris se lais:^','nt allerà ce ptn-
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chant d'isolement et de prix. J'en sais pourtant i quelques-uns. Cliniciens émérites, mais hostiles à | tout tapage de réclame, écœurés au contact des abdications de conscience qui valaient à leurs collègues titres et gloire, ils ont devancé la limite d'âge qui leur était fixée par l'Assistance publique, et, abandonnant leur clientèle et leur service d'hô- \ pital, ont repris le chemin du pays natal. Que leur importait la notoriété légitime attachée à leur nom?
Un homme, à cinquante ans, a produit le meil- S leur de son œuvre. Si elle est originale et forte, elle vivra d'elle-même dans la mémoire des hommes. Si aucune qualité ne le distingue, elle s'effacera très vite du souvenir, en dépit de toutes les fanfares qui prétendront en imposer le mérite. A partir de cinquante ans, hien rares les hommes qui se renouvellent. Ils se répètent, exagèrent dans le mauvais sens leurs saillies d'inteUigence et de caractère. Les mieux doués se rendent compte de cet arrêt de leurs facultés. Mais l'habitude est là qui entraîne. Il n'est pas une carrière comme la médecine oià les occupations de l'individu prennent aussi profondément possession de sa personne. Intelligence et cœur, il s'est montré prodigue des deux. Et puis il y a la satisfaction d'amour-propre, le contentement de voir guérir ses malades. Ce plaisir occupe le médecin jusqu'aux limites reculées de la vieillesse.
C'est pourquoi il se retire si rarement de la vie active. La grande joie de Dioclélien, qui vendait sur le marché de Salone les légumes de son jardin, il ne la ccTnnaîtra point. Ou plutôt ce bonheur n'est accessible qu'aux confrères ruraux, à ceux qui. peu à peu, se sont fait un nid qu'ils ont entouré de quelques lopins déterre. Le médecin, à la fois agriculteur et qui pratique son art, me semble réaliser le type de l'homme heureux. Pour se distraire des déboires de la clientèle, il a devant lui, comme exemple, la sérénité de la vie végétale, et tous les marchandages de gloire et de fortune lui demeurent indifférents. Que d'âmes d'élite parmi mes confrères ruraux! Ce sont les seuls dont la vie simple éveille parfois en moi un sentiment qui ressemble presque à de l'envie.
Le silence est plus profond dans les pays de montagne. Les grandes formes naturelles qui vous entourent se taisent dans leur recueillement séculaire. La montagne n'a point besoin de paroles pour exprimer sa foi dans l'éternité. Les assises étagées de rocs que coupent les bandes horizontales de verdure forment au Jura un horizon oii l'activité de la vie végétale se détache en note vigoureuse sur l'àpreté de lapiorre grise, échauffée de teintes de feu. Un mutisme se dégage de ces colosses immobiles, qui descend dans les vallées en larges ondes de sérénité et de calme.
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Ces cimes majestueuses, debout sur les profondeurs où coulent des rivières aux eaux vertes, nous enseignent la beauté des créations naturelles. L'Jiomme n'est grand que fermé aux manèges et aux artifices. Dans le domaine de l'art, le talent s'attache aux manifestations originales et simples. L'effort ne peut rien pour les inspirer ; il développe les qualités mentales, ne les fait point naître. L'épanouissement intellectuel, dans tous les ordres d'activité, n'est accessible qu'aux natures d'élite. C'est l'erreur de notre temps d'avoir cru qu'il suffisait de bourrer les cerveaux pour en faire jaillir les idées. Une telle méthode crée non des intelligences, mais des prétentions. La seule élévation possible, celle qui est à la portée du plus humble, est l'élévation des âmes. Par une aberration singulière, c'est celle qui n'est point recherchée.
Le jour baisse; les creux de la montagne s'emplissent d'une ombre plus noire. Les menus bruits du jour s'amplifient et résonnent dans l'obscurité qui brouille les teintes et dissout les contours. Un tintement de clochettes annonce quelque vache attardée qui rentre à l'étable; un aboiement du chien retentit au loin; plus près, la cloche du village lance les notes grêles de l'angelus.
Un besoin d'indulgence et de bonté envahit Tàme restée seule. Pourquoi l'hostilité : A quoi bon l'ironie t't la liitl''? Um'ofi itl'u !i<"i
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d'un effort persévérant, qu'on assiste d'une aide efTioace ceux qui n'avancent que d'un geste malhabile, la vie entière se résume dans cette double tâche : le travail pour soi, le dévouement à autrui. De toutes les carri^Tes. la médecine est celle qui permet le mieux de remplir cette mission. Abreuvée d'amertume et blessée de tous les traits dont nous atteint l'ingratitude, c'est encore notre profession qui réserv e à celui qui s'y consacre avec toute son àme les joies les plus nobles aux jours de réussite où il a pu sauver un malheureux. Une fornmle du bonheur est d'utiliser nos facultés avec toute l'intensité possible. Le médecin se livre à des activités multiples : pliysique, intellectuelle, ujorale. En dehors des heures de dépression inévitables, c'est lui qui touche de plus près aux sources vives de la quiétude et de la satisfaction intérieure.
La vie du médecin de campagne, fatigante et rude, est la plus féconde en joies internes et douces. Tous les soirs, il peut se dire : « Je n'ai pas perdu ma journée. » Le médecin de Paris est sevré de cette consolation. Si bousculé est-il dans l'agitation du milieu que la minute nécessaire lui manque pour se recueillir. A-t-il droit ou non d'être content de lui? 11 n'en sait rien, n'a point le temps de se le demander. Ce n'est pas seulement le souci du pain quoitidien qui le presse, c'est la soif de la noluri<'lé, df' la i;loii\'. Uiic l'ois célèbre, le [toids
de sa renommée lui vaut une charge de plus. fruit de son labeur se traduit par l'insécurité et la méfiance de sa marche, dans Tinquiétude où il est de perdre ce fardeau de gloire qu'il a mis tant de peine à acquérir. Pauvres hochets de vanité ! Ils égayent d'un amusement qui laisse après lui bie de l'accablement et de l'angoisse.
La nuit est maintenant lumineuse et dessine les silhouettes noires des arbres sous la voûte laiteuse du ciel. Aucun bruit ne déchire les voiles de mystère épandus sur les choses. Le sommeil des végétaux et des bêtes est venu s'ajouter au sommeil des roches. Et le sommeil de l'homme à son tour ne tarde pas à renforcer de sa voix le grand chœur de silence qui, par les mille échos de son orchestre muet, règne sur les profondeurs de la vallée.
La vieillesse.
S'il est impossible de se garer de la vieillesse, au moins appartient-il à notre bonne volonté et à notre perspicacité en éveil d'échapper à une de ses tares les plus fâcheuses : j'entends l'amplification démesurée de nos tendances égoïstes !
Aussitôt qu'ils touchent aux sources de son individualisme, les travers de caractère s'accusent, chez le vieillard, en un relief disproportionné. La
vanité, l'avarice, les défauts, les vices même, comme il advient aux héros de Balzac, prennent, auprès de celui qui est près de quitter la scène de |ce monde, des aspects de monstres. Le grotesque, le tragique apparaissent et s'étalent dans une inconscience qui fait peine; car celui qui se livre si ingénument aux risées du public, souffre, le premier, dans sa sensibilité surexcitée, méfiante et aigrie. La passion qu'il nourrit l'agite et l'aveugle. Le sentiment du ridicule, il l'ignore. Ce sentiment, qu'il est bon et courageux de braver quand il vise la défense d'un intérêt noble et sacré, ne doit pas être heurté à propos de préoccupations particuhères et mesquines. Le souci de la dignité individuelle interdit l'exhibition indécente des faiblesses et des tares. Il faut se surveiller; cela est fort difficile à celui qui n'a connu dans sa vie d'autre but que la glorification de sa personne et la satisfaction de ses folies passionnelles.
S'il désire maintenir autour de lui un rayon de sympathies désintéressées et chaudes, il n'arrivera à réaliser cette partie du programme que sous la condition de s'épancher en manifestations d'activité 011 le jeu de sa passion égoïste ne trouve pas directement son compte. L'adhésion à une cause noble et généreuse oii, soldat obscur, il joue un rôle utile dans une sphère effacée et modeste, voilà le contrepoids nécessaire, salutaire aussi. Il n'est rien de tel que d'abriter en soi quelques principes
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d'Juimilité au service d'un intérêt qui nous dépasse pour recueillir de ce consentement bien des marques de déférence. Je ne dis pas que l'amourpropre ne ressent pas une satisfaction intime dans ce dérobement voulu aux primautés et aux honneurs. Ce qui imporle, c'est que ce contentemen (le soi, fait d'abnégation et d'esprit de sacrifice, n( porte ombrage à personne, ne froisse aucune susceptibilité étrangère. Ces premiers points acquis! un tel sentiment offrira en plus l'avantage d mettre une sourdine aux dérèglements de la passion directrice : amour, jalousie, et toutes leî formes de l'hypertrophie du moi.
La jeunesse n'accorde son estime au vieillarc qu'autant que ce dernier n'ait pas l'air d'encombrel la route. Il convient de laisser la voie ouverte aux bonnes volontés qui essaient leurs forces Sans doute, une certaine amertume baigne le gesl de renoncement qui se retire de la lutte. L'acteu qui quitte la scène où il a recueilli les applaudi sements ne s'y décide point sans regret. 11 se di parfois : « Si je restais encore! » Et son hésitatioi redouble aux instances de ses amis qui lui a firment que jamais son talent n'a paru plus jeune Imprudent s'il se laisse convaincre! Il est l'heu] de prendre congé. Celui qui recule son départ court pas seulement le risque de voir son auréol pâlir, il peut fort bien ne pas apercevoir la dimi
• l rs l.T IK.Ml'Kr.AME.NTS
iiution (le notoriété qui s'attache à son nom. L'ainour-propre est si trompeur. Le malheureux a vite fait d'imputer à la malice d'un ennemi le voile d'inditierence dont le tient affublé l'inattention du public. Pauvre homme ! Nul n'est plus à plaindre. Au bord <le la tombe, il se cramponne à la gloire. / Triste lin ((ue celle de ces agonies où la vie survit au talent. Tout l'etfort du pauvre diable n'avait pu empêcher la lente dissolution de son activité mentale. La répétition de ses procédés favoris d'exécution l'avait borcé de l'illusion qu'il avait gardé intact le don de création intellectuelle, alors qu'il n'avaitfait que rééditer, avec la verve de jeunesse et la fraîcheur en moins, une série d'idées ou d'attitudes connues depuis longtemps et ayant plus que de raison sollicité l'attention du public.
Tous ces déboires atteignent le vieillard, qui prolonge obstinément la lutte. Combien plus misérable encore celui qui se voit nettement remercié. Etre mis à la porte, au moment de quitter les vivants. Mourir deux fois, une première à son ambition, une seconde à la vie elle-même, et cela à quelques mois d'intervalle. Il n'est pas de pire détresse.
Notre conseil de se retremper, sur la fin de sa carrière, dans une source d'intérêts différents, où la personnalité s'elface dans la grandeur d'un but conçu et poursuivi par un grand nombre, la réalisation de ce plan défend celui qui l'exécute contre
Fatteinte de telles misères. Avant de partir pour le grand voyage, ayant procédé à l'enfouissement définitif de ses espérances et de ses faiblesses, il se réservera la volupté de faire un peu de bien, de la place discrète où il aura demandé la permission de tailler son humble pierre. Quand il s'en ira, ce sera avec une grande sérénité dans l'âme ; ses compagnons de la veille seront devenus pour lui des amis, comme le deviennent tous ceux qui, surtout aux époques difficiles, ont mené ensemble le bon combat; et lui-même, s'étant affranchi de tous les liens passionnels, mourra les bras libres et le cœur haut.