PREMIERE SOIREE
Vous me demandez, mon ami, de tous parler des erreura, des préjugés qui régnent chez nous, au sujet de la médecine. Savez-vous que votre rr^quisilion est dure et que maître Hercule, qui n'avait peur de rien, pourrait bien reculer devant cette besogne? — Nettoyer les écuries d'Augias, c'est un travail facile, si vous le comparez à cette grande lessive dont le genre humain aurait besoin pour se débarrasser de toutes les saletés qui croupissent dans nos pauvres cervelles.
Voua qui êtes instruit, qui avez travaillé, réfléchi, vous avez certainement sur îa médecine un petit système bien' arrêté que vous avez puisé je ne sais on, mais dont vous ne vous di-partirez peut-être pas entièrement,
même quand je vous aurai fait toucher du doigt Tabsurde. C«r YQi3«I^»av^ii:
L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le mensonge.
Eh bien I vous que je trouve tout disposé à accepter les propositions que je vous sounjettrai, peut-être, ou plutôt certainement, vous garderez quelques idées que vous avez acquises dans le contact des gens du monde.
Les gens du monde I ! I Ils sont vraiment curieux quand ils nous font appeler ; nous leur demandons ce qu'ils sentent, ils nous disent ce q;u'ils pensent ; Tun prétend avoir le sang brûlé, quelquefois même ce malheureux sang est calciné ; d'autres vous disent gravement que leurs nerfs sont crispés, que leur sang (pauvre sang) se tourna en eau, cjue te»r cerveau teur descend dtens le nez...:, que sais-je encore, et remarquez gae^'Mifeen général les personnes les plus instruites, celles dont l'éducation a été le mieux soignée qui contribuent le plus à p;ropager de.funestes erreurs. Ces erreurs^ ils les Qnt puisées dans le commerce du moude ; elles y cii:-^ cqlent librement, et^ adoptées sans examen, elles régnent sans contradiction ; puis, vme fois reçues et transmises.,, elle3 prônent chaque jour des racines plus profondes.^ acquièrent une nouvelle valeur et arrivent à avoir force de loi qu'il n'est permis à personne de transgresser. .
Il y a quelque cent ans, Condillac, — un homme pas bête du tout, — a dit; « Quand on travaille sur leç connaissances humaines, on trouva plus d'erreurs à rédresser que de vérités à établir. » J*ai longuement médité cet aphorisme, eh bien I j'ai trouvé, mon cher ami, qu'il est malheureusement vrai.
J'ai voulu souvent moi-même en connaître plus que mon carrossier, que mon charpentier, mon charron, que Monsieur mon notaire ; j'ai vu tous ces gens me rire au nez et ils avaient raison, car je ne suis fort ni en ebarronnage ni en notariat ; mais, quand je suis appelé auprès d'eux, que de misères^ mon Dieu I Tun me parla Raspail, Tautre oiédecine noire, l'autre blanche, avee la conviction qu'ils en connaissent au moins autant que moi et surtout pour me faire une farce ; aussi j'ai pria l'habitude de ne point répondre à ces interrogations et de m^ sauver de cette galère à toutes jaDobes. -^Ouf, mon ami, quand je pense qu'il faut tenir son sérieux en présence de tout cela. Je vous avoue que le» augures de l'ancieune Rome n'y tiendraient pas. Ohl qu'ils sont contents, ces bons malades, de m'avoir donné une petite leçon 1 et comme, moi, je suis heureux de m'en débarrasser. — Bref, tout le monde est satisfait. — Mettez-^vous donc médecin pour savourer mon bonheur l
Nous sommes dans un siècle de progrès ; les sciences depuis 40 ans ont fait des enjambées de géant; la mé* dedne a suivi ; les recherches anatomiques, l'observation sérieuse, je dirais presque méticuleuse des malades Font portée presque au rang des sciences exactes ; tout travailleur sait à quoi s'en tenir sur son malade, et je pourrais presque dire, peut assigner les limites de la maladie, soit qu'elle laisse vivre ou qu'elle fasse mourir. Je sais bien qu'il y a un grand X ; malheureusement il existera toujours, car, la loi de la vie, c'est la mort. Mais avec nos moyens de traitement, nos procédés d'invesrtigation»,nou8 sommes arrivés à retarder pour beaucoup l'heure fatale où la mort vient nous donner son glacial baiser.
Malheureusement il est encore peu de médecins qui aient su se pénétrer de la grandeur de leur mission, et il en est beaucoup affectant d'être sceptiques, tout ayant Tair d'être instruits. Méfiez-vous, mon cher, d'un médecin qui ne croit pas à la médecine, et soyez persuadé que l'ignorance est son lot. Tous les grands hommes de notre art, les Trousseau, les Rostan, les Bouillaud, les Barth sont amoureux de leur profession; les autres sont les maçons à côté de Tarchitecte.
Puis, à côté des médecins qui travaillent, il y a ces espèces d'officiers de santé, de rebouleurs, de sagesfemmes, de guérisseurs, de bergers, de commères qui tendent encore à infiltrer les erreurs et qui, parfaits ignorants, pour le prix d'une visite ou d'un conseil sont dominés par les personnes qui leur demandent secours»
— Tenez, cela me donne des nausées.
L'erreur, mon cher camarade, est aussi vieille que notre monde. — Errare humanum est. — Depuis nos premiers parents, qui firent une forte bêtise en croquant la reinette, jusqu'en l'an de grâce 1866, l'erreur est certes de tous les génies celui qu'on a le plus encensé, — et qui recevra le plus d'hommages.
— Vous, moi, tout le monde lui apporte son tribut, et chacun regarde ses sottises comme son meilleur fonds de richesses.
Je ne remonterai pas cependant jusqu'au père Adam pour vous montrer les préjugés médicaux; comme nous n*avons point les manuscrits de l'époque, je pourrais comme bien d'autres vous en conter à mon aise ; passons sans nous arrêter au déluge, de peur d'être noyés, et cherchons les documents positifs qui nous restent à cet égard.
Vous pourrez, si vous le voulez, compulser les livres
de Moïse ; quant à moi ils ont peu de valeur, le législateur des Juifs n'ayant écrit qu'environ 3,000 ans après la soi-disant apparition de Thomme sur la terre.
Mais comment des erreurs aussi grossières que celles dont nous sommes témoin se sont-elles perpétuées?
Aussitôt né, Thomme commença par souffrir; souffrant , il chercha le moyen de récupérer sa santé , etf après de longs tâtonnements, il parvint à trouver certaines pratiques qui purent le soulager ; souvent, n'y pouvant réussir, il s'adressa à des êtres imaginaires pour obtenir sa guérison ; aussi voyons-nous, dans ces temps de croyances naïves, se fonder les religions, et les prêtres remplir le rôle de médecins. Cela était inévitable: ils étaient les représentants de Dieu, donc, mieux que tout autre, ils devaient connaître Tart de guérir, — et ils en profitaient bien, je vous prie de le croire. — Ils étaient aussi ignorants que les malades , mais les offrandes faisaient bouillir le pot-au-feu; aussi, lorsque des philosophes, des observateurs prétendirent se mêler de l'art de guérir, il y eut de vigoureuses récriminations, et ce n*est qu'après avoir convaincu les prêtres d'impuissance que la science se mit; à grandir.
Si vous avez sérieusement étudié l'antiquité, vous verrez que chez les Hébreux, les Egyptiens, les Grecs, ce furent d'abord les prêtres qui s'arrogèrent le droit de guérir, et ils s'assurèrent ainsi une puissance immense en guérissant au nom de leurs divinités ; car, faisant dépendre la maladie d'une punition du ciel, la conséquence était que les dieux devaient guérir les maux qu'ils envoyaient. Aussi ces Messieurs tenaient-ils le premier rang dans l'État ; ils composaient le conseil du prince, rendaient la justice, prélevaient les impôts et
n'étaient chargés d^aucune redevance. —Quel charmant métier^ cher ami. — Les serviteurs des dieux ccm* vertirent leurs jongleries en cérémonies religieuses, et de toutes les fai'ces qu'ils accréditèrent le plus, la plus sublime est celle de Vincvèation ; aussi vais-je vous la raconter; vous rirez: cependant nous avons de nos jours aussi fort que cela.
L'incubation consistait à coucher dans le temple de q[uelque divinité pour obtenir la guérison de ses maux ; mais les employés du temple, pas bétes, n'admettaient dans Tasile sacré que ceux qu'ils croyaient devoir guérir promptement, et pour cela on faisait consulter le Dieu aux pauvres malades, et comme les ministres étaient Torgane de ses volontés, vous pensez que les réponses 136 les compromettaient point. Enfin, voilà le malade admis. — Du sanctuaire ou du fond du temple il sortait souvent une agréable vapeur qui remplissait le lieu des consultations : c'était le Dieu arrivant avec armes et bagages; puis il y avait les jeûnes, les expiations, les lustra tions avec l'eau de mor ou de fontaine, car vous pensez bien que le Dieu ne se serait point communiqué àdes impurs. Après les religieuses grimaces venaient les sacrifices de taureaux, de porcs, de moineaux, de chèvres, de coqs, selon le pays: cependant TEsculape d'Athènes était moins gourmand, il se contentait de noix et de figues.
Et il était défendu d'emporter rien des sacrifices. Le Dieu venait la nuit faire table rase de ces hécatombes. --Que de bons repas les Asclépiades (c'est ainsi qu'on appelait les ministres) ont dû faire ; ce devaient être les moines de ce temps-là !
Alors on passait à d'autres exercices.
Le sacrificateur éteignait les lampes, recommandait
le plus grand silence, attendu que les divinités s'effarouchaient faciietûeût; alort, au milieu de la nuit, le Dieu, ou plutôt le saltimbanque qui en faisait les fonctions, accompagné de quelques femmes ses filles, visitait les malades , préparait certains philtres qu'il administrait lui-même. Quelques-uns guérissaient par hasard ; d'autres se croyaient guéris, ce qui revient au même; puis il y avait des affidés qui venaient au temple prockmaer la puiflsance de la divinité. -^ Suétone rapporte qu'à Tinstigatioa des prêtres ^ deux aifidés, l'un contrefaisant Taveugle , PâUlre le boiteux, furent guéris par Vespasien, qui voulut bien cracher dans l'œil de l'un et toucher l'autre du bout de son pied. Alors, grande allégresse : le Dieu, par l'organe de l'etoperear, avait manifesté sa puissance. — Pauvres peuples! Rie2, rie2, mon bon, j'en ai bien d'autres à vous îftcoiûter; mais, pour aujourd'hui en voilà assez; demain je reprendrai l'histoire de l'imbécillité des hommes.