‹ Erreurs, superstitions, doctrines médicalesChapitre 4 sur 31 · DEUXIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SOIRÉE

Iietf oraeletf* — Traitement par eorrecpondanee. — I^e roi d*Wégfpte et sa Jardinière. — Coneurrence contre les prêtres d'Escniape. — I^e Clnl des danlols et les saerl0ees humains*

Je vous ai parlé de rincubation ; mais il ne faudrait pas croire que les ministres du dieu n'avaient qu'une corde à leur arc ; il arrivait parfois que les malades étaient guéris pendant leur sommeil. Là, il prescrivait des remèdes que les prêtres se chargeaient d'expliquer. Si les songes n'étaient pas susceptibles d'une interprétation satisfaisante, on les faisait dormir de nouveau avec la précaution de leur remplir la cervelle des idées les plus propres à leur inspirer des songes favorables, et vous savez que dans les milieux où se trouvaient les malades ils étaient parfaitement disposés à dépeindre la nuit les idées dont ils avaient été préoccupés pendant le jour. Quelquefois, pour ébranler plus encore l'imagination du sujet , on le faisait coucher sur les peaux des victimes immolées, ainsi que Tattestent Virgile et Pausanias. Si, malgré cela, la. farce ne réussissait pas, un prêtre faisait l'incubation pour le malade, et, dans ce cas, il y avait toujours un songe quand même ; mais ce n'était qu'une ressource extrême, car le moindre rêve, si petit qu'il fût, ne restait jamais sans

interprétation. Lorsque les dieux parlent obscurément, dit Artémidore, ils se font suffisamment entendre, témoin cette femme qui, ayant une inflammation à la mamelle, songea qu'un agneau l'allaitait. Elley appliqua, en forme de cataplasme, Tarnoglosse, et fut guérie. — Arnoglosse veut dire, en grec, langue d'agneau. — On peut juger par cette interprétation combien les prêtres avaient beau jeu vis-à-vis des malades.

n y avait mieux encore, on soignait par correspondance, comme de nos jours; il suffisait d'envoyer à l'oracle un billet cacheté qui contenait les demandes qu'on voulait lui faire, ainsi que l'atteste Strabon ; M. le ministre décachetait la lettre et, après y avoir écrit ce qu'il voulait, avait Tart de la refermer sans qu'il y parût. — Vous voyez que le procédé n'est pas nouveau. — Le lendemain, on la recevait cachetée avec la réponse de l'oracle, dans laquelle il y avait toujours assez d'ambiguïté pour faire face à tous événements ; c'était comme le soulier de Théramène, qui pouvait être .chaussé par tout le monde ; ou comme la mesure lesbienne,qu'on pouvait appliquer à toutes sortes de figures, droites, obliques, longues, carrées, etc.; — il est juste de dire qu'elle était de plomb.

Entre les preuves qu'on pourrait énumérer de l'ambiguïté des oracles, il me suffira de vous citer l'oracle qui fut rendu quand Alexandre-le-Grand vint tomber malade à Babylone : quelques-uns des grands de la cour allèrent au temple de Sérapis et demandèrent au' dieu s'il ne serait pas à propos d'amener le roi luimême afin qu'il fût plus tôt guéri. Savez-vous ce que répondit ce farceur? a II vaut mieux pour Alexandre qu'il demeure où il est. » Inévitablement, quel que pût être l'événement, Sérapis aura toujours raison. Si l'on

eùi fait venir Alexaadief ^ qu'il Mt mort en route ou même dans le temple ^ vof ez à quel discrédit on se serait exposé! Si le roi recouvrait la santé dans Babylooe» quelle gloire pour le dieu I S*il mourait, c'est qu'il loi était plus avantageux de mourir après des coiaquétes qu'il ne pouvait étendre {dus loin, ni peut-être môme conserver. On dut s'en tenir à cette version, qui fut inévitablement à l'avantage du dieu.

•Tout ce que je viens de vous raconter, mon cher ami, est absurde, ridicule ; mais, au fond, on n'en peut que rire : c'est l'imbécile exploité par le filou. Mais il y avait des moments où ces dévotes comédies arrivaient au tragique. J'emprunte'le fait à Hérodote.

Phéron, fils de Sésostris, étant un jour irrité de la crue excessive du Nil, décocha une fièche contre les eaux ; quelque temps après, ce roi fut atteint d'une ophthalmie ulcéreuse ou de quelque autre des maladies de cette nature qui sont encore si communes en Egypte^ On ne manqua pas de lui faire entendre que ce châ* timent lui était survenu en punition de son crime et^ l'oracle promit de le guérir s*il se lavait les yeux avec l'urine d'une femme qui n'aurait connu d'autre homme que son mari. Inévitablement , l'urine de la reine servit tout d'abord aux yeux de son royal époux : mais bast I... la royale urine n'eut aucune vertu« — On se rejeta alors sur les femmes de la cour et sur celles de la ville, hélas 1 sans aucun succès ; on trouva enfin la femme d'un jardinier qui fournit la liqueur demandée. — Le roi guérit, fit une reine de cette femme et fit brûler toutes les autres. — • Que pensez-vous de cette affreuse comédie!!! et de ce roi stupide... Que devait être son peuple ! i I

Les prâtres avaient sans doute un motif de se débar^

tl

lassetr de la reine et de quelques femmes de la conr^ et de mettre à la place de Tépouse une femme qui leur Mt dévouée; car si c^eût été une ruse innocente pour faire persévérer le roi dans Tusage d'un remède salutaire et le préserver du dégoût, ils n'auraient certes point laissé faire cet auto-da-fé; mais, comme je vous Taidit, les ministres voulant tout concentrer dans leurs mains étaient obligés parfois de frapper de grands coups, car à côté d'eux commençait à s'élever une terrible concorrence*

Des individus aussi rusés qu'eux et voyant les beaux profits qu'on tirait en exploitant la crédulité, s'ingénièrent à leur tour à contenter les masses, et de là naquirent les charlatans: aussi les temples ne conservèrent<41s pas le privilège exclusif des oracles et des incubations. Ces cérémonies se pratiquaient dans des antres et des cavernes ; ainsi il y avait à Nisa i»rès Rhodes un de ces antres qui devint très célèbre; les jongleries, du reste, étaient les mêmes. .Cependant les charlatans avaient renchéri sur les prêtres, ils guérissaient les animaux ; ainsi on publiait qu'un cheval malade qui avait pris l'habitude de se désaltérer à une fontaine dédiée à Bsculape avait recouvré la santé et l'embonpoint. Il y avait aussi la guérison,parcertaine8 paroles, dans les plaies, dans les hémorragies. Vous connaissez l'histoire d'Ulysse qui, blessé au siège de Troie, fut guéri par des paroles prononcées par les fils d'Antolicus, après toutefois avoir bandé la plaie. Le vulgaire ignorant ne s'occupait point des pansements et ne faisait attention qu'aux mots cabalistiques prononcés. Il n'entrait pas moins de prestige dans le nœud merveilleux d'Hercule qui, au rapport de Pline, guérissait les plaies.

Enfin il y avait dans les carrefours des espèces de bateleurs à tré taux, comme les nôtres, qui se mêlaient aussi de prestiges, et le peuple imbécile courait à eux pour récupérer la santé.

Ne croyez pas cependant que ces saltimbanques eurent quelque chose de commun avec les prêtres; fi donc! ces derniers étaient de trop gros bonnets pour se commettre avec cette plèbe guérissante ; aussi ni les bateleurs, ni les antres, ni les fontaines n'eurent la vogue des Asclépions (c'est ainsi qu'on appelait les temples). C'est là qu'on déposait les rares instruments de chirurgie qu'on avait inventés. Cœlius Aurélianus rapporte qu'il y avait eu dans le temple d'Apollon, à Delphes, un instrument en plomb pour arracher les dents; puis il y avait les relations de maladies, les gravures qui représentaient les parties malades, les renaèdes qui avaient guéri, de sorte que chacun pouvait en prendre connaissance et s'appliquer le médicament qu'il jugeait convenable. Tous ces dons étaient de matières plus ou moins précieuses ; aussi, comme vous le, voyez, le reliquaire était riche : c'étaient autant de témoignages irrécusables de la valeur du dieu et des moyens sûrs d'entretenir la dévotion.

En somme, que voir au bout de tout cela? des prêtres, des charlatans, des bateleurs trafiquant de la vie humaine. Ohl que ces gens connaissaient bien leur monde I L'espérance est la mère de l'illusion ; on croit si aisément ce qu'on désire ; on a couru et l'on courra toujours à ces prometteurs avec d'autant plus de bonne volonté que les remèdes dangereux administrés d'une manière aveugle ont parfois provoqué des révolutions heureuses et inattendues : alors on vante avec enthousiasme ces cures isolées et toujours suspectes, on les

prône avec complaisance; pour un guéri, on oublie volontiers ces milliers de victimes immolées à Tignorance et à la cupidité, et Ton peut dire que ce sont des trompeurs toujours proscrits et toujours conservés.

J'en ai fini, mon cher camarade, avec ce qu'on appelle la haute antiquité, avec les erreurs des peuples orientaux et des Grecs, la nation artiste par excellence ; je pourrais peut-être encore vous narrer quelques historiettes touchant la médecme des Chinois et des Japonais, ces deux peuples frères qui, depuis leur apparition sur notre globe jusqu'à nos jours, se sont tenus isolés du commerce du monde, et sont actuellement à peu près aussi avancés qu'il y a quelques milliers d'années. — Il est vrai que, depuis quelque temps, l'occident, pour lequel ils ont le plus profond mépris, les traque de façon à les faire sortir de leur immobilité, et qu'ils pourront profiter des avantages de notre civihsation; mais si nous avons mis quelques siècles à nous corriger de quelques erreurs dans l'art de guérir, vous pouvez juger combien de siècles ils prendront * pour corriger des mille années de préjugés. — Au reste, c'est là leur affaire.

Je ne vous raconterai point non plus les recettes des Brahmines de l'Inde, ces espèces d'êtres spéculatifs qui se mêlent de philosopher sur la nature de l'homme, et qui, vivant exposés à l'air et dans la plus grande fnigalité, ne mangent rien de ce qui a eu vie. — Ce seraient toujours les mêmes redites , toujours les prêtres exerçant la médecine et tenant les peuples enchaînés dans les superstitions les plus grossières.

Mais je vais vous dire quelques mots sur une médecine qui nous touche plus particulièrement, puisqu'elle appartient à nos ancêtres les Germains et les Gaulois.

Chez ces pei^>Ies, comme chez les autres nations dont je vous ai parlé, les prêtres, que toul le monde connaît aous le nom de Druides, avaient su inspirer le phis grand respect pour le Gm du ehône qu'ils eueiUaient avec grand appareil vers le mois de décembre. Le sixième jour d^ la lune, un prêtre vâtu d'onei robe blanche et armé d'une faucille d'or montait sur Tarlure sacré, abattait le gui qu'un autre prêtre recevait daQ9 une nappe blanebe, puis on immolait des victimes et Ton suppliait le dieu de donner une he\ireuse intkience au parasite dont on venait de débarrasser Tacbre. Nos ancêtres regardaient le gui comme Vantidote de tous les poisons et comme un remède assuré contre la stô* rilité des animaux (eux compris). — Puis au jour de Tan on distribuait, dit Pline, le gui à nos bons ancêtres en leur souhaitant la bonne année. — Le même natu-* raliste nous apprend que ces braves gens avaient encore une grande considération pour la pulsatile, dont la récolte se faisait avec des cérémonies à peu près analogues à celles que je viens de vous dire: cette plante était utile contre toutes sortes d'accidents, sa décoction ' faisait merveille dans les maladies des yeux.

Toutes ces drôleries nous paraissent dignes de pitié ou de dérision ; mais ce qui ne Test plus, c'est ce que nous rapportent Tacite etLucain.

Quand un gaulois devenait si gravement malade que les dévotes pratiques ne pouvaient le ramener à Pétat sain, il faisait alors le vœu d'immoler un homme à. Theutatès ou à Esus 1 et les druides aussitôt présidaient à ces abominables sacrifices. Pour comble d'atrocités, le malade en mangeait les chairs II! Ainsi des prêtres, qui étaient en même temps juges et médecins de la nation , des hommes qu'on a représentés

longtemps comme de véritables sages, ne craignaient point de se soiiiUer par de semblables forfaits, et il fallut les édits de Tibère et de Claude (qui ne valaient pas mieux), pour les forcer à déguerpir de la Gaule et à se réfugier de l'autre cdté du détroit. — Ahl mon ami, quel fanatisme, quelle corruption chez les gens qui menaient les populations 1 — Lisez Pline, il nous a retracé de main de maître ces sombres horreurs : ces horreurs, elles se pasiaieot au38i dans l'ancienne Rome au foyer du monde civilisé.

— Tel, vous voyez, a été partout le sort des peuples; quand Us n'ont point été subjugués par la forcQ ou la civiUsaiUoQ, ils l'ont été par la fourberie et par l'imr poature.

Assez^ pour aujourd'hui» — L'imagination s'arrête inquiète et frémit en présence de ces^ sociétés antiques dont l'esclavage fut toujours la plaie, et qui s'étaient habituées à voir dans le vaincu une chose et non un siâoibl^id^. -^ Bonsoir.

Page 1