‹ Erythrée [conte] OrnéChapitre 3 sur 3 · PIERRE LOUYS · texte numérisé non relu

PIERRE LOUYS

Ste. Côte il'In(;uuville et côte de Grâce. (Juillet i»<95.>

« Erythrée! — le soir est lointain où je te vis passer dans un crépuseulc de victoire. Les Barbares superbes t'entouraient, lunlanl des II) nines rauques et brandissant des haches de fer; le vent des forêts soulevait comme ties flammes les mèches ardentes de leurs chevelures, et leurs enthousiasmes bruvants s'exaltalent au fracas triomphal des armures conquises,

Lorsque tu passas — ô Reine — j'oubliai l'horreur même de mes parents tout à l'heure massacrés au seuil de la maison de mon enfance, et lorsque je vis ion regard je ne sentis plus la douleur des meurtrissures de ma chair et je cessai de haïr le glaive qui avait épargné ma jeunesse, j'adorais en moi-même un délire inconnu auquel participaient toutes les puissances de ma vie : volupté de quitter l'orgueil amer du vaincu pour l'orgueil plus hautain d'adorer l'excellence du vainqueur.

Erythrée ! J'ai vêtu devant toi les manteaux écarlates de ma volonté.

Lorsque au lendemain je parus devant elle, elle se tenait, fîère en la rigidité de la robe teinte, devant le thrône de porphyre drapé de pourpres sarraniennes, et l'incarnat de sa

bouche entrouverte tachait son beau visage pâle et immobile d'un signe impérieux. Je m'avançais lentement sur les nattes parsemées d'alcées-roses ; les soldats haussaient sur mon passage les torches fumeuses, tandis que par intervalles les cymbales tintaient lourdement. ]c marchais la tête haute, parce que mon père avait combattu comme les aïeux héroïques, mais en moi haletait un éperdu désir de m'acrenouiller sur les marches froides pour étreindre ses genoux aigus eu disant les paroles suppliantes.

Elle descendit au devant de moi : à chaque pas les pierreries de sa robe ajoutaient leur scintillement au bniissement des étoffes froissées. Itlle étendit la main, et posa les doigts sur la plaie qui saignait à mon front. Elle me prit le bras, et marcha vers la

tente de soie qui s'élevait au milieu des trophées ; derrière nous les portières brodées retombèrent.

Je me souviens des paroles qu'elle prononça, du rythme de sa voix et de la lenteur nerveuse de ses gestes .

ts'^

« Je suis la fille de la Terre » — dit-elle — « et je suis venue des contrées lointaines où la neige est teinte de pyrrhine, suivie des hordes invincibles des hommes aux yeux clairs qui au lendemain des batailles éclatent de rire en frottant de sable les lames tachées de leurs épées. Lorsque nous avons quitté les villes emportées, l'odeur fade du sanc^ emplissait leur silence : les vieillards ont été tués aux terrasses des jardins des palais, et les prêtresses ont été violées sur le parvis des temples.

J'ai connu ma virginité une nuit que les soldats avaient dressé ma tente au fond du sanctuaire du dieu — mais j'ai dédaigné l'étreinte maladroite des guerriers, et les plis lourds des étoffes épaisses ont masqué la pâle fureur de ma chair. »

Elle me prit les poignets et se pencha vers moi : je sentais sur mes lèvres le souffle de ses paroles, et l'odeur fauve de sa beauté faisait battre mes paupières.

« H)nfant — je t'ai conquis et tu es mon esclave, et tu seras, je le veux, le moyen de ma volupté. »

Son étreinte s'adoucit en langueurs et sa voix devint presque suppliante :

« Tu enlaceras tes bras sous mes épaules, et tu diras, le soir, les paroles douces que je ne

connais pas. Tu caresseras mes cheveux et mes épaules, et, tandis que tu détacheras les agrafes une à une, des désirs de violence m'exaspéreront : mais tu baiseras longtemps les contours de mes seins sans t'arrêter à une caresse centrale et précise, et je sentirai mes seins se durcir, et leurs pointes gonflées me seront des brûlures.

Lentement.

Mes dents grinceront à se briser lorsque tu appuyeras ta main aux palpitations de mes hanches; mais tu écarteras seulement mes lèvres pour baiser mes gencives, et je crisperai mes pieds nus aux étoffes.

Tu sauras — n'est-ce pas — faire se succéder vers les caresses tous les désirs dont l'assaut brutal me brise sans volupté; lorsque tu poseras les mains sur mes genoux je me renverserai toute encière, mais tu demeureras

un instant encore immobile, le front contre mon bras.Tusauras — n'est-ce pas — me faire sentir toute mon âme haletante dans la prison sublime de toute ma chair émue, car il faut que 1 ame soit en nous éveillée tout entière pdur accueillir les longues vibrations des spasmes dont elle peut seule prolonger la splendeur momentanée. »

Ses lèvres tremblaient à chaque mot, et elle ajouta très bas, en croisant les poignets de ses petits bras nus étendus :

« Je veux la volupté d'être possédée tout entière, et je pénétrerai en toi par les portes de tes six sens. C'est ainsi que les idées se pâment lorsqu'elles sont lentement comprises par l'effort des esprits superbes, et je sais qu'il y a des dieux jaloux qui se lamentent d'être

inconcevables et damnés aux spasmes solitaires ; nos extases, à nous, sont finies et transitoires, et nous ne serons jamais las de notre éternel élan.,.. »

Elle se pencha de nouveau, ses yeux se troublèrent et ses tempes battirent ; sa voix devint sifflante :

« Regarde comme mes lèvres sont rouges, elles sont brùh;ntes, et veulent sentir couler le sang des morsures, mais elles s'écraseront en baisers sous les tiennes lorsque nous aurons prosterné nos chairs aux belles lassitudes, et qu'entrelacés pour les sommeils alanguis nous reposerons en mêlant nos sourires juscpi'au retour attendu de la divine fureur. Elles seront gercées, nos lèvres, et nos cœurs meurtris d'avoir battu si fort, mais nos yeux au

réveil luiront sous les paupières lourdes —

Veux-tu — ventîer la blessure de ton front en faisant saigner ma chair?.., »

Je sentais contre moi, .à travers les étoffes, l'ardeur jeune de sa pâleur, et tandis qu'elle parlait je regardais l'éclair blanc de ses dents humides, et ses petites lèvres qui tremblaient.

Pheidas, s'étaiit levé, renversa vers le ciel la paume de ses mains, puis il loucha sa gorge et prononça très bas quelques phrases : — « Erythrée! Tu parlais de ta chair et je t'ai comprise jusqu'à l'âme en un désir harmonieux. Tu enseignais qu'il faut sans hésiter accueillir la beauté de l'émotion présente, et qu'il ne faut rien sacrifier au passé. J'ai laissé sans regrets les cadavres des miens pour ton

corps vivant, et par toi maintenant tenter l'effort inconnu, car nous ne savons pas mesurer le rapport des apparences, il n'y a pas lieu de séparer l'âme de la chair et la vertu de la beauté, il faut seulement agir selon notre sincérité. »

11 inclina la tète et reprit :

« Erythrée la petite reine! — Sa chair nacrée était si frêle que les places douces étaient presque bleues : les yeux tièdes, le pli caressant des aisselles et des aines soyeuses, l'intervalle tendre des seins écartés — ses bras étaient minces près des coudes, et ses cuisses étaient minces au dessus des genoux, à ses chevilles étroites cliquetaient des cercles de corail, et ses poignets plus minces que ses chevilles se paraient de l'agilité de ses mains

sans bagues — lorsqu'elle touchait ses hanches de ses coudes, les aréoles mauves de sa gorge se dressaient, et ses reins fléchis frémissaient jusqu'à la nuque creuse ou se séparaient les cheveux tressés et souples — ses dents pâles luisaient.

Ses deux mains rapprochées me serraient le poignet, et elle renversait la tête en mordant sa lèvre sans fermer les yeux ; j'appuyais ma joue contre l'épaule ronde dont je respirais le parfum un peu rauque, je tenais un de ses genoux dans ma main, et par instants je sentais l'autre petit talon lisse frapper légèrement ma hanche.

Des esclaves lybiennes flùtaient doucement dans leurs plagiaules obliques.

Le soir, elle se fil apporter un petit miroir d'étain qu'elle avait, et dont la poignée simulait vaguement l'enlacement d'une branche de chêne et d'un rameau de cytise ; lorsqu'il fut disposé près d'elle sur les coussins, elle s'accouda, soutenant de ses paumes mignonnes les tempes délicates, et, penchée au-dessus du miroir, elle regarda longuement les simples reflets d'elle-même : ils apparaissaient attristés de toute la froideur du métal, semblant toujours près de disparaître, s'atténuant de buées légères sous les respirations calmes — mais, quelque position qu'elle prit, toujours le miroir d'étain ne présentait à ses regards que des fragments du reflet d'elle-même. KUe se penchait davantage ou bien se redressait

un peu, ainsi elle parvenait à voir ses yeux et son front, ou bien sa bouche pâlie et l'ovale aminci du menton. — Ses veux l'effravaient, ils étaient très grands et semblaient incompréhensiblement meurtris — ils étaient d'un bleu aussi sombre que la mer d'hiver — mais elle ne pouvait comprendre quelles étaient ces brumes éclatantes qu'elle voyait passer au fond de leur immensité. Elle crut que ces brumes montaient vers elle du fond de son âme et elle eut peur : pourquoi ne parvenaitelle à voir que des fragments du reflet d'ellemême? Elle jeta le miroir et se tourna vers moi : « Toi, n'est-ce pas — tu me vois tout entière, tout entière — tout entière ? » Je m'agenouillai en touchant ses cuisses, mais elle recula un peu, et montra en souriant |es étoffes brunies par le sang; puis elle se Jeta contre ma poitrine en tendant la tète.

Au milieu de l'armcc des barbares nous vécûmes.

Derrière nous les villes brûlaient dans la nuit, et parfois les soldats appelaient à grands cris ceux des leurs tombés dans les combats, puis ils songeaient que eux aussi recevraient quelque jour la dernière blessure, et ils riaient

aux éclats, car leurs chefs leur avaient assuré qu'ils retrouveraient au-delà de la mort la pompe des festins, le tumulte des armes, et les pâles vierges éplorées que l'on achève de tuer après les avoir prises.

Nous suivions le cours des fleuves et nous traversions les montagnes. Sur les cimes, les aigles s'essoraient, gênés par le frissement des flèches, et les soldats frappaient les boucliers en clamant des menaces.

Sur les terrasses cks villes vernissées qui s'étagent au bord des mers bleues, dans la fraîcheur monotone des grands éventails de plumes, j'ai connu sa chair d'été.

Les gouttes fines de sueur lustraient les toisons touffues, et la peau moite adhérait aux caress s. Nous regardions les dimachères nus combattre sur les dalles glissantes, clK- croisait ses poignets en crispant les épaules, ses narines se gonllaient à l 'odeur des blessures, et, lorsque au soir les juives aux sourcils peints dansaient dans les flaques de sang noir, elle demeurait les yeux fixes en écartant les lèvres.

La nuit, elle se jetait contre ma poitrine avec des paroles balbutiées.

Dans les forêts fleuries où les oiseaux chantaient l'appariade, j'ai connu sa chair de printemps.

Les amôraes écrasées tachaient ses mains, et ses joues plates se teintaient de joie. Nous regardions les bêtes rousses dont la course brusque trouait les fourrés, elle se serrait contre mci avec des attitudes blotties, les plis des cuisses serrées s'effilaient vers les hanches, et lorsque j'avivais ses seins de mes lèvres ou me penchais pour une autre caresse, ses prunelles bougeaient lentement dans les yeux ouverts.

La nuit, elle riait doucement en roulant sa tête dans ses cheveux.

Dans les hautes salles des palais conquis où s'attachait l'orgueil des rois suppliciés, j'ai connu sa chair d'automne.

Elle joignait les doigts au-dessus de sa tète et se dressait comme une statuette de perle. Je regardais la double courbe souple qui sinuait de ses chevilles à ses mains, elle s'avançait fantastiquement dans la clarté des flammes jaunes par un mouvement insensible de ses piedsjoints, elses lèvrc;s murmuraient un sourire qui n'atteignait pas les yeux uoyés.

La nuit, elle se meurtrissait à moi en gémissant inlassablement son ardeur.

Nous effeuillâmes les empires. Nous vîmes un si grand nombre de temples que nous comprîmes qu'il suffisait d'adorer un seul dieu, et plus tard nous sûmes que ce dieu était en tout, et qu'il convenait de l'adorer en nousmêmes.

La ferveur de notre étreinte fut la plus efficace prière — nos visages étaient blancs comme la cire, nos ongles mômes se décolorèrent.

Des désirs illuminaient nos faiblesses de la nostalgie de la connaissance.

Chaque jour le nombre de soldais

diminuait. D'invisibles archers les visaient au-dessus de l'armure, et parfois, dc^-jà morts, ils demeuraient immobiles, tandis que vibrait encore le trait qui leur traversait la t^orge. Un à un ils s'écroulèrent. Un soir, ceux qui survivaient furent enfermés dans un cercle de montagnes; quand ils s'en aperçurent, ils tirèrent en chantant leurs larges épées et «e ruèrent aux défilés défendus. Debout près de moi, Erythrée les regardait combattre.

I.es boucliers craquèrent sous le poids des pierres lancées ; les casques brisés répandirent

les chevelures ardentes ; le long des moustaches claires des filets de sang séchèrent.

Ils redressaient du pied les lames tordues des épées, en criant leur dédain joyeux.

Un à un ils s'écroulèrent. Lorsque le dernier, écartant les bras, tomba sur la face dans la boue du combat, Erythrée se tourna vers moi et je reconnus à peine son regard — peu à peu son âme s'éloigna de la mienne avec des sourires terrifiés, et le lendemain elle mourut en pleurant, après avoir tenu devant ses yeux le miroir d'étaiu qu'elle avait.

Lorsque la tlamme claire s'éleva au-dessus du bûcher escarpé, je pensai éperdûment à elle : — au-delà des belles voluptés que nous eûmes, quelles extases avait-elle entrevues qui se prétendaient suprêmes ? Au moment de mourir, s'était-elle aperçue de son erreur, et qu'entre mes bras elle s'était; en vain abandonnée de toute sa volonté i

Je songeais aux liens mystérieux qui liaient son existence à celle des soldats roux qui conquéraient les villes, pillaient, violaient et tuaient en hurlant des chansons naïves.

— je lançai le miroir d'étain dans les llammes ; le métal fondit et brilla.

J'ai recueilli les cendres, et le lingot d'étain qu'avaient terni les oxydes. Je les conserve dans cette amphore pourprée où d'étranges bosselures simulent des pierres rouges inconnues.

Je pense à Erythrée sans inutiles regrets.

Pheidas cessa de parler et regarda son hôte comme s'il attendait une question ; puis 1 ajouta : « Maintenant je te parlerai de femmes plus précises, sinon plus réelles.... »

OTES

(Je n'essayerai pas de (fissimnle>: un seul instant \a quelques-uns des curieux lecteurs que le principal hut d^ ces NOTES est de donner un peu d'épaisseur à cette plaquette.)

ENVOI A STEHHANETTE

En l'envoyant ce tivrcl pour t/iic lu le sota'iennes, l'écris ici un vers de Pèlrurqiie :

a le mie colpc a se stcssa pcrdoni ce vers a Hc traduit par Ronsard :

O douce — pardonnez mes fautes à vous-inèmcs.

Malgré qu'il soit convenu que nous ne nous aimons pas, depuis que tu es partie je peftse souvent à toi comme si je t'aimais.

— et puis lieureusement que les amies sont là.

â André Lebey.

( Vers le soir, Phrontidzos le Niobidc.) Il nous est enseigné que Niobé était née de Tantale, et, qu'avant épousé Amphion, elle en eut sept fils et sept filles.

Or nous savons que Tantale s'explique par le vain désir — et Amphion avait appris d'un dieu les accords qui extasient. Aux sons de sa lyre, les pierres charmées s'érigèrent à Thèbes en murailles — c'est ainsi que dans l'exaltation nous nous construisons de nos songes un idéal. Il est donc permis de supposer que les Niobides signifient les très beaux espoirs, car ces espoirs sont faits de désir et d'idéal — et dans ce sens l'élucidation est aisée.

Niobé fut fière de ses enfants elle les vit

alors périr sous les flèches aiguës des Latoides ; de même, lorsque fiers de nos espoirs nous tentons de les réaliser, ils meurent : cependant ils ne meurent jamais tous, c'est pourquoi la légende rapporte que deux des enfants d'Amphion furent épargnées par la vengeance de la fille de Céus.

On dit qu'alors Niobé s'en fut dans la solitude du mont Sipyle, et pleura toutes ses larmes ; puis elle fut métamorphosée en pierre par des dieux pitoyables qui savaient l'épouvantable martyr de ne pouvoir épandre sa douleur — car les dieux ne pleurent pas, et les larmes de Jésus furent des larmes humaines.

J'aurais voulu conter un jour ce qu'il advint des deux enfants de Niobé qui s'enfuirent.

Ils quittèrent, en se tenant la main, le palais devenu silencieux, et pendant longtemps leurs pas indécis laissèrent des traces sanglantes sur la blancheur des chemins. Leur jeunesse où virait dans

l'oubli le souvenir des flèches cruelles. Comment Phrontidzos quitta sa sœur Philéma pour s'égarer vers l'action pendant qu'elle subirait le rêve : ce fut alors qu'il rencontra un soir Phéidas le fou et l'écouta. Le retour. Leurs hésitations. Leurs baisers incestueux. Leur mort. L'épitaphe qu'un sage inconnu écrivit sur l'angle de leur tombeau.

Il est probable que toutes ces belles choses demeureront dans les fumées de cigares où elles naquirent.

Les meilleurs de nos livres sont imprimés sur fumée de cigare.

(... tcssix setis L'âme mon âme so7i âme )

Il y a six sens. Uâme est le sixième. Cela suffit pour m'expliquer beaucoup de choses. Je n'ai pas dit pour vous les expliquer à vous. Il serait ennuyeux — et si inutile — de discuter. N'insistons pas.

(... dieu les dieitx //// dieu )

Le mot dieu exprime seulement une sensation de l'âme. Je prends le mot sensation à son maximum de compréhensibilité.

(... 710US vécûmes )

Phéidas se montre d'une discrétion (lui mérite d'être louée. Il eut pu entasser ici une série d'aventures, toutes moins nécessaires les unes que les autres, pour y utiliser les mots dont il a des listes Je vous dirai une de ces aventures, pour que vous sachiez si vous regrettez les autres :

« Phéidas et Erythrée étaient assis une fois sur des pierres polies au bord d'une fontaine. La lune semblait n'être plus qu'un fil d'or échappé de la chevelure blonde de Hébé. Une opacité d'ennui les enveloppait ; Erythrée s'appliquait à demeurer très immobile, comme une petite fille sage, voulant des

symétries parfaites aux plis de ses tuniques plissées, comme si elle eût espéré vainement forcer par le calme des choses ses propres rêves à être moins compliqués.

(Pourquoi nos rêves s'enlacent-ils obstinément ainsi à ce qu'il ne faudrait pas connaître, à ce que nous ne voulons pas connaître ? Les fleurs des plus candides puretés s'effeuilleront aux souffles pervers des nuits trop ticdcs.)

« Erythrée s'imagina que l'eau tranquille de la fontaine était puisée aux sources inconnues de la mer où se miraient les Sirènes. (Les Sirènes l'excitaient beaucoup.) Elle voulut plonger ses bras minces dans l'eau glacée pour y faire saigner des parcelles d'avenir; Phéidas la retenait, bien qu'il n'y eut pas de danger.

« Erythrée aimait les pâles caresses de l'eau ; peu à peu elle plongea les bras davantage maintenant presque jusqu'aux coudes, puis elle agita doucement les mains, et la fontaine unie sembla

frissonner ; bientôt l'eau atteignit — plus haut — cette place de chair délicate, et ce fut l'enfant qui frissonna éperdûment : elle se jeta en arrière avec des gestes souples et brusques, et, tandis que Phéidas souriant essuyait les bras blancs et beaux avec un pli de son manteau de laine blanche, Erythrée accueillait délicieusement la pensée obsédante des eaux rêvées, fraîches et limpides, dont elle eût voulu se sentir mouillée. »

Peut-être Phéidas ne connaissait-il plus cette histoire :

«■ Un matin, un vieillard ridicule s'était arrêté devant eux, il tenait une ramure fleurie, — le partum des myrthes s'évapore encore — mais les paroles trébuchaient lamentablement au bord de sa bouche édentée : « Reine » — disait-il — « il ne faut connaître que les caresses fécondes et les étreintes bénies de la déesse. Tu seras le champ

sacré où germera l'éternelle semence. Il faut choisir celui qui t'enlèvera dans ses bras pour te porter au-delà du seuil en chantant les hymnes antiques consacrées aux loyales allégresses. Tu vivras selon les lois simples du bonheur. Il faut filer la laine des brebis et pétrir les gâteaux de froment ; les figues du verger seront douces, et tu mêleras le lait au miel. Tu connaîtras la joie des tianquilles sourires après la tâche accomplie ; les fatigues seront oubliées parmi les baisers aimants des

enfants et le calme bienfaisant » On fit jeter

dehors ce vieillard emphatique et stupide. »

Il y a beaucoup d'autres épisodes.

(Phcidas cessa de parler...)

Un de mes amis, qui lit avec beaucoup de soin ce que j'écris, prétend que Phéidas aurait pu se contenter de dire : « Mon adolescence aima, au gré des décors, parmi les illusions audacieuses, une image rêvée qui mourut de leur mort. »

Il aurait aussi pu souffler des bulles de savon, ou jouer un peu de piano.

Les bulles de savon crèvent en petite pluie irisée.

Il y a aussi des fausses notes.

D'ailleurs « Il y a mietix., înais c'est plus cher. »

prochainement :

CHRYSOPHÈNA

avec cette épigraphe

« Nous avons eu la passion « d'être sincères et conformes à « nos instincts. »

Maurice Barres.

GLAVCÈ

avec cette épigraphe

« Comme j'admirais sa lon- « guc baibe et son crâne chauve, « il est très vieux, me dit-on ; « c'est un contemporain de cho- « ses dis parues. Il a connu l'usa^^e « de sacnficraux dieux et de bouc « le vin en des outres de peaux « de bouc. Il a rencontre, dans « les ilesde la mer, .-Xglaoplione, « Theixiopc et Hisinoé, les troisj « Sirènes ailées qui étaient ains « avant «[ue les Muscs les cli.à- « liasscnr, car tout a changé ilc- « puis ; les dieux ont saci ilié leu ' « fils aux hommes; on garde le « vin en des bouti;illi.-s de verre « transparent et les Sirènes pois- « sonneuses ont perdu leur an- « ti<iue envergure. »

Henri de Régnier.

(L 'A mp kisbè ne)

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