Ésaü le lépreux
Le célèbre roi de Castille que la tradition et l'histoire ont également surnommé Pierre le Cruel et Pierre le Justicier est à coup sûr un des princes qu'on peut le plus difficilement juger avec impartialité.
Son père, Alonzo XI, avait eu plusieurs enfants illégitimes de sa maîtresse, la belle dona Léonor de Guzman; c'étaient : don Enrique, comte de Trastamara, don Fadrique, grand maître de Calatrava, don Sanche et don Tello.
A en croire les chroniqueurs français, qui sont presque tous favotables à Transtamara, le roi Alonzo XI se serait fiancé à Léonor de Guzman et l'aurait même épousée secrètement. C'est ainsi qu'ils expliquent le droit légitime de don Enrique à la couronne de Castille comme fils aîné. Toujours est-il que la malheureuse Léonor devint victime de la jalousie de la reine douairière dona Maria, qu'elle fut empoisonnée et mise à mort dans son cachot de Talavera.
Cet acte de cruauté impolitique servit de prétexte à la révolte d'une foule de seigneurs mécontents. Les liens de l'étroite amitié qui unissait don Pedro et don Enrique se rompirent. Ce dernier rallia beaucoup de partisans à sa cause, car il déclarait vouloir seulement
tSAC LK LÉPREUX, — J. ROUFF, ÉDITEUR. UV. L
venger sa mère et arracher le roi aux perfides suggestions de ses codseillers.
-Mais lorsque plus tard don Pedro eut abandonné d'une façon insultante sa noble femme Blanche de Bourbon pour suivre sa maîtresse Maria de Paldilla, lorsqu'il fut accusé par ses ennemis d'avoir ordonné ou tout au moins toléré le meurtre de sa femme, et d'avoir fait accomplir sous ses yeux celui du grand maître, soupçonné d'avoir aimé celte malheureuse reine, le comte de Trastamara dévoila toute l'étendue des projets ambitieux qui couvaient depuis longtemps dans son âme. Foil de l'aide des grands de l'Église, il aspira ouvertemen! à la couronne de Castille, il intéressa à son parti la cour de France, encore émue et indignée du sort tragique de Blanche de Bourbon.
A cette époque, la France regorgeait de soudards hcenciés et de vagabonds de tous pays, Allemands, Anglais, Navarrais, Flamands, qui la mettaient à feu, à sac et à sang. Des armées de pillards maraudaient dans toute la campagne, dépouillant et brûlant les châteaux, rançonnant la noblesse seigneuriale, et dévastant comme un incendie les villes et les communes. La paix de Brétigny, signée entre les rois do France et à Angleterre, avait converti les troupes des deux partis en alliés de brigandage. Pour ces routiers et ces malandrins, soldats de In veille qui avaient pris goût au butin et qui ne voulaient plus reprendre le sayon du paysan, rien n'était plus sacré, pas même Dieu. Ils entraient à cheval dans les églises, buvaient dans le calice et mangeaient sur l'autel. Chaque bourg était pour eux un grenier qu'ils mettaient au pillage. Quand à la France, ils l'appelaient par une audacieuse dérision, leur chambre. Les édits du prince étaient méprisés et impuissants. Le royaume, saigné aux quatre membres, était menacé d'une effroyable dissolution sociale, lorsque le grand capitaine breton Bertrand Duguesclin suggéra au roi Charles V, désespéré, le moyen de purger la France de ce ramas d'aventuriers, en les employant à tirer veangence de la reine Blanche sa belle-sœar.
C'était un miracle que d'entraîner les grandes compagnies hors de France, do leur faire quitter ce riche et commode bivouac pour aller guerroyer au loin, dans un pays inconnu, ennemi, hérissé de montagnes, 'et cela de leur plein gré. Ce miracle, Bertrand l'accomplit. Après avoir obtenu un sauf-conduit des capitaines qui campaient dans h plaine de Châlons, il alla leur proposer en franc compagnon de se
mettre à leur tête et de les enrichir des dépouilles de l'Espagne, s'ils voulaient aider don Enrique à détrôner sou frère don Pedro le renégat, le protecteur des juifs et des Sarrasins. L'adroit et populaire Breton avait eu raison de s'adresser à la vanité et à la cupidité de ces chevaliers pilliards et de leur bande. Les principaux chefs, Hugues de Calwerley, Matthieu de Gournay, Guillaume Iluet, le Vert Chevalier, Jean d'Evreux, Tom Burdett, promirent de marcher sous ses enseignes. Peu après, ils rendaient au roi toutes les forteresses, villes et châteaux dont ils s'étaient emparés, allaient conquérir de force à Avignon une bulle d'absolution accompagnée d'un don de cent mille livres, et de là les compagnies blanches se dirigeaient vers l'Espagne, se recrutant en chemin de tous les pilliards isolés et féroces que la terreur publique nommait les tards-venus. Un mois s'était à peine écoulé depuis le départ d'Avignon, et déjà le comte de Traslamara se faisait couronner roi de Castille à Calahorra, s'emparait de Burgos, et poursuivait don Pedro, qui fuyait vers Cadonne, d'oil il voulait gagner Séville, afin de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Voilà oti en étaient les événements au début de cette histoire.
Le lendemain de la reddition de Tolède, vers quatre heures du soir, une petite troupe de voyageurs, ou plutôt de fugitifs, suivait un sentier assez étroit dans la grande forêt de Cardonne : « Forêt, disent les chroniqueurs du temps, longue de cent lieues et large de quinze, n'ayant dans toute son étendue ni ville ni hôtellerie, mais habitée par des lions, des ours, des léopards et diverses espèces de serpents dont le venin était fort pernicieux, si bien qu'on y avait les oreilles rebattues de rugissements et de sifflements; et que, pour la traverser, il fallait porter pour sept jours de vivres. »
Les uns étaient à cheval; d'autres montaient des mules richement caparaçonnées; quelques-uns entouraient à pied une litière assez élégante, dont les rideaux de velours cramoisi étaient soigneusement fermés.
La plupart de ces fugitifs étaient des juifs, car ils portaient sur la poitrine et sur le dos une marque de couleur écarlate et une corne attachée à leur bonnet. Tout chrétien, en effet, eût eu le droit de tuer ceux qui se seraient abstenus de faire montre de ces signes humihants.
Un profond silence régnait parmi cette petite troupe, dont le«
plus timides ue docelaionl leurs frayeurs et leurs iuquié des regards furlifs tancés eu arrière.
De lemps à aulre seulemenl, quand la forôlrelenliï semeuls des bêles sauvages qui l'iureslaieul, on enlenda élouITées s'échapper de lalilière; et dans un moment ci formidables se parurent rapprocher, on vit une petite écarter un peu les rhleaux, et une voix douce murmura
— xMon père» mon père, vous êtes toujours là, n'e de nous?
— Silence, ma fille, répondit tout bas le plus viei juif vénérable à longue barbe d'argent, sans arrêter sa ne vous laissez pas voir. Vous savez que vous n'êtes pas seulement de vos frères; il y a des goriyms dans notre loi veut que les femmes de notre race se crouvrent avec aux pieds, et qu'elles se gardent comme d'un crime de voir une boucle de leur chevelure.
La voix douce soupira pour toute réponse, et le plus triste et plus complet encore; \çi% gonyms (c'est aiu appelaient tous ceux qui pratiquaient une religion dilTér He manifestèrent aucune curiosité de connaître la beauté litière, et s'occupèrent d'écarter ou de briser avec le broussailles qui obstruaient souvent le sentier. Enfin, les que formait sur leurs têtes l'entrelacement des branche sèrenl brusquement, et ils débouchèrent sur la berg< petite rivière qui traversait la forêt.
La tionpe des fuyards s'arrêta, un peu surprise, d lacle; mais les chrétiens, qui étaient tous à cheval, eun leur parti. Ils enfoncèrent leurs éi)erons dans le venin vaux, qui se jetèrent aussitôt dans l'eau, luttèrent vailh
— Qu'allons-nous devenir? Ces traîtres de gonyms nou donnent, eux qui nous avaient promis vaillante compagnie. ]\] malheur ! Oh ! si ma fille chérie allait devenir la proie des ra et des pillards I Dieu de Sion détourne une telle abominalioi enfants 1 S'ils allaient arracher la mantille qui couvre ma bie Rachel, mon trésor, nous serions perdus!
— Ne trembles-tu pas pour d'autres trésors, Samuel Be dit une voix stridente à côté de lui.
Le vieux juif se retourna en tressaillant de surprise, pâl< genoux chancelants. Il vit un homme jeune encore, qui, pai sa robe juive, portait un tabard, suivant l'ordonnance, mais physionomie n'avait pas cette expression défiante et d'astuce particulière à la race de Jacob. Son teint, quoique un peu pâl d'une finesse et d'un éclat remarquables ; le soleil andalou n pas bronzé. Ses traits nobles et prononcés, ses longs cheveux ses yeux bleus au regard profond et rigide, sa taille élancée, de supériorité hautaine dans ses gestes et son port de tête, sa che un peu raide, tout cela imprimait à sa personne une i caractère imposant. On ne pouvait méconnaître en lui l'en descendant des guerriers du Nord, des Goths, qui avaient d conquis l'Espagne.
— Vous ici ! vous ici I s'écria le juif Samuel en essa courber la tête, qui alla toucher les oreilles de sa mule, Esl siblel quelle imprudence! Oh! je tremble pour vous...
— Dis pour toi, Samuel, et pour tes trésors, reprit en ] le chrétien déguisé; car tes richesses acquises Dieu sait ci sont ici, n'est-ce pas?
— Mais non, seigneur, vous vous trompez, répliqua Ben-
— Tu cours en effet de grands dangers si l'on te reconuai imperturbablement son nouveau compagnon. Les routiers du c
tSM LE LÉPREUX
Cet homme élait gruiid et robuste. Ses larges épaules, ses cheveux noirs et crépus, son cou nerveux, son nez aquilin, ses grands yeux noirs et brillants, dénonçaient un fils de la race orientale. Il n'était couvert que d'un haut-de-chausses de toile et d'un méchant caban rou^'càtre dont les manches étaient retroussées jusqu'au coude, alin de lais>er à tous ses membres leur souplesse et leur vigueur. Quand la barque fut à peu de distance du rivage, il cessa brusquement de ramer.
Un rayon d'espoir brilla dans les yeux de Samuel, qui lui cria :
— Eh bien ! pourquoi n'avances-tu pas, bateher? Quel est ton prix?
— Je ne vous passerai de l'autre côté ni pour or ni pour argent, répondit le rameur d'un air insouciant.
— Comment! s'écria le juif avec stupeur. Es-tu fou, ou a'est-ce pas ton métier de passer les voyageurs et de gagner ainsi ta vie?
— Vous n'êtes pas des voyageurs, dit le bateher, mais des fugitifs.
— Des fugitifs!... Eh bien! oui, je l'avoue, mais tu aura pitié de nous... Ne rançonne pas des malheureux qui sont déjà dépouillés par les malandrins gascons et navarrais, de pauvres juifs sans sou ni maille!
— Vous mentez, digne seigneur, interrompit l'homme au caban; vous êtes le f/aon ou prince des juifs de Castille.
— Tu te trompes, tu te trompes assurément, mon ami.
— Vous êtes le riche trésorier Samuel Ben-Lévi, un des favoris du roi don Pedro, et je ferais acte de trahison en vous sauvant, reprit l'inllexible batelier.
Le juif épouvanté descendit de sa mule, s'arracliant les cheveux, et vint s'agenouiller sur la berge.
— Grâce! grûce ! aie pitié de nous! s'écria-t-il.
— Non; quand tu baiserais le crucifix pour m'atlendrir, je resterais fidèle au roi Eiirique. Les malandrins l'alleindront et te puniront de la richesse, sous prétexte que tu auras profané les hosties saintes et crucifié des enfants chrétiens. Oh! ils ne manqueront pas de bons arguments.
— Mais quel crime ai-je donc commis? demanda le trésorier de don Pedro avec accablement.
— Es-tu sourd, Samuel, ne to l'ai-je pas déjà dit? répliqua le
Je le tuerais I (P. 10.)
batelier. Tu es juif el tu es riche : c'est là tout ton crime. Puis il ajouta avec un sourire amer :
— Ces voleurs te jugeront pour avoir volé, et tes amulettes ne te sauveront pas. C'est en vain que ta robe est semée de versets du Talmud sur bandes de parchemin.
— Eh bien, soit! dit Samuel avec un geste désespéré. Que me fait la vie maintenant? Écoute, chrétien, prends les marabotins et les
tïAU LE LftPBKUX. — J. HOUFF, ÉDITEUR
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joyaux que j'espcTais sauver, ma vie si tu veux, mais transporte au moins de l'autre côté cette litière sans en soulever les rideaux.
— Cette litière, répéta le batelier surpris, que contient-elle donc de plus précieux que tes trésors et ta vie?
— Elle contient mon sang, ma vie aussi! s'écria le trésorier juif; mais ma vie pleine de fraîcheur et de jeunesse, non ce fantôme humilié, soumis, flétri et desséché par les ans qui te* parle d'une voix tremblante.
— Que veulent dire ces paroles mystérieuses? demanda le rimeur avec une curiosité inquiète et avide.
— Oh ! moi je puis bien subir des soufflets et leur tendre la joue, dit Samuel ; je puis bien craindre de dépenser une rognure de monnaie pour m'acheter une robe neuve; moi je ne suis bon qu'à souffrir l'insulte et la misère, à rouler sous vos pieds; mais ma fille, ohl elle, c'est pour moi comme l'arche trois fois sainte. Si xmyonym osait toucher son voile, quoique j'aie iyDrreur de me servir de la dague et de l'épée, U ne mourrait que de ma main.
— Oh! oh! quelle fièvre belliqueuse te prend là, vieux Samuel! ii-terrompit à demi-voix son compagnon aux yeux bleus.
— Je le tuerais! je le tuerais! continua le juif dont les lèvres tremblaient ; dussé-je, comme le rabbin de Jaen, être pendu par les pieds, voir deux chiens affamés se pendre à mes flancs...
— Ils feraient maigre chère, observa ironiquement l'autre fugitif, et seraient aussi à plaindre que toi.
— Dussé-je, poursuivit Samuel sans l'écouter, voir s'allumer sur ma tête le brasier qui doit me consumer lentement.
— Ta fille est ici, r^ôpliqua le batelier, tandis qu'une agitation extraordinaire faisait tressaillir tous ses membres; Rachel, l'enfant de ta vieillesse et de ta prédilection, celle que tu aimes comme Jacob aima Benjamin?
— Quoi 1 tu connais son nom? reprit le juif étonné; mais alors ta dois comprendre mon angoisse et en avoir pitié. Tu dois savoir combien Rachel est belle, chaste et innocente; on a dû te dire que jamais son père n'a rien su refuser à ses caprices même, depuis qu'elle jouait enfant sur ses genoux
La barque s'étant rapprochée du rivage, Samuel ajouta d'une voix plus basse et plus plaintive :
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— Dans l'enceinte de la juiverie, je suis honoré comme un oaîriarche et un roi. Jamais Rachel ne s'est doutée du servile abaissement da son père, jamais elle n'a connu l'humble dégradation de sa if>ce. Elle ne pourrait s'habituer à être traitée en servante et en esclave. Un regard de mépris ou d'insolence fixé sur elle la ferait mourir de honte et de douleur.
— Ta fille est ici ? répéta le batelier de plus en plus agité ; ne me trompes-tu pas, Samuel?
— Non, je te le jure, chrétien, par la barbe du nagid^.
Le batelier eut l'air de réfléchir, pendant que Samuel Ben-Lévi attendait avec angoisse sa décision. Enfin il lui dit :
— Écoute, noble gaon, il faut me prouver la vérité de ce que tu avances. Je veux qu'elle me demande elle-même le passage, et que tu me permettes de baiser son front.
Samuel Ben-Lévi poussa un cri d'indignation.
— Jamais! jamais I Que demandes-tu, y\\ gonym? Jamais un de tes pareils n'a vu luire l'éclat de ses yeux plus noirs que la nuit. Rachel est comme la perle précieuse cachée au fond des mers. Je la sauve de tous les regards comme d'une souillure, et tu voudrais...
— Si elle n'acquitte pas ce droit de péage, je m'éloigne, et les malandrins de Hugues de Galwerley seront peut-être plus exigeants que moi. Ils ne se contenteront, pas d'un baiser. Tu seras heureux, vieux Samuel, si ce capitaine ou le Bègue de Villaines daigne faire de ta fille leur servante favorite.
— Vous l'entendez, grand Dieu I s'écria avec terreur Ben-Lévi en cachant ses yeux dans ses mains, comme si la foudre eût dû écraser celui qui proférait un si horrible blasphème.
— La belle Rachel sera un charmant échanson pDur ces tardvenus et toute cette ribaudaille d'outre-monts. Ses mains blanches verseront à boire à ces galants brutaux ; elle entendra de jolis refrains, et pourra amuser les loisirs de ces gais compagnons avec sa vois d'archange.
— Dieu deSion! interrompit le trésorier juif en relevant la tête avec inquiétude, ne vous semble-t-il pas entendre résonner dans la forêt le cornet des Français?
{. Le pnnce des juifs d'Espagne.
— Le teaips passe, Samuel, el lu ne tarderas pas à le repentir d'avoir tant marchandé le salut de ta fille. Seras-tu moins effrayé de ma proposition, quand je te dirai qae je connais déjà la belle Rachel?
— C'est impossible! répliqua le juif.
— La peur t'a. troublé l'esprit et la vue, reprit le batelier; autrement tu aurais déjà reconnu ton ancien apprenti Esau. La douleui g'« pu le changer au point de rendre étrar^ger à les yeucelui qui te servit aussi fidèlement que Jacob servit Laban.
Le front du trésorier rayonna aussitôt, et il fixa sur le rameur un regard de curiosité et d'affection.
— Comment 1 Esaii? s'écriait-t-il d'une voix qui annonçait le trouble, la surprise et un bizarre mélange de reproche et de confiance. C'est toi que je revois, toi qui as déserté un beau jour mon logis, sans me donner depuis de les nouvelles? Ohl que j'ai été inquiet et chagrin de ton absence, méchant garçon! Et qu'es-tu devenu, mon fils? Rachel sera heureuse de te voir. Elle t'a bien regretté. Elle était habituée à te voir faire si grand bruit et si rude besogne au logis! Elle connaissait ton humeur violente, mais elle ne la redoutait pas pour elle; avec une chanson, elle te faisait sourire malgré tes sourcils froncés. Viens çà! Qu'on ouvre vite la litière; nous ne sommes ici que des frères. Tu parleras à la belle voilée, et puis lu nous feras traverser l'eau.
— Arrêtez, Samuel, dit Esau d'un ton rude et farouche; vous oubliez que Rachel a refusé d'épouser un grossier compagnon comme moi.
Mais, Samuel, sans l'écouler, ouvrit la litière en murmurant:
— Et c'est ce mauvais garçon qui me faisait si grand'peuri Ahî ma fille chérie, tu acquitteras bien ce droit d'un baiser, pour nous tirer tous des griffes des malandrins.
Cependant le batelier tremblait de tout son corps et ne se sentait plus de force, lorsque la jeune juive lui apparut, se penchant en dehors de la litière; quoiqu'elle fût toujours enveloppée de la tête aux pieds de sa mantille, ses yeux étincelaient sous le voile, et Esaii fut ébloui comme par un rayon de soleil.
11 avait alors fait aborder sa barque au rivage : il Tamarra et sauta à terre; mais il n'osait s'avancer vers la litière, et il dit à voix haute •
— La fille de Sainuel Ben-Lévi a sans doute horreur de moi e^ me regarde avec aversion?...
ÉSAU LE LÉPREUX i^
— Ésati, dit doucement la juive, avec un accent argentin et velouté, vous êtes donc toujours le même, soupçonneux et défiant? Je ne vois en vous que mon compagnon d'enfance et l'ami de mon père : soyez le bienvenu. Devez-vous me haïr parce que j'ai été sincère avec vous; el pouvais-je vous aimer d'amour, passion que j'ignorais et qui n'existai! pas dans mon cœur.
— Je me suis soumis à votre volonté, Rachel, répondit Ésaii; j'ai fui, car je ne pouvais résister aux tortures de mon âme, vivre près de vous, respirer cet air qui vous entourait et que vous parfumiez de votre souffle. Je me sentais brûlé par vos paroles d'amitié, par vos caresses naïves, par ce sourire d'ange qui pour moi reflétait le ciel. Et maintenant, Rachel, puis-je espérer que cette barrière de glace disparaîtra entre nous?
La juive resta muette un instant. Enfm elle murmura :
— Vous serez toujours mon ami, Esaii. Votre souvenir s'associera à celui de mes premières joies et de mes plus douces impressions.
— El rien de plus? répondit-il d'une voix sombre. Vous serez toujours inexorable. Pourrez-vous me dire au moins, Rachel, si votre cœur est libre encore, pur de tout sentiment tendre, si nul homme...?
Il ne put voir sous le voile la rougeur qui empourpra les joues de la belle juive, mais il remarqua l'altération de sa voix lorsqu'elle lui répondit :
— Vous me faites là des questions hardies et propres à troubler une jeune fille, Esaii. Je n'ai point sondé ainsi le fond de mon cœur.
Samuel frissonna en voyant le pli profond qui se creusa au front de son ancien apprenti.
— N'écoute pas les sots caprices de cette jeune tête, mon garçon, lui dit-il tout bas. Les idées de mariage lui viendront tout doucement; il ne faut pas lui parler à ce sujet. Tu sais qu'elle est un peu timide et très lîère. Ne l'effarouche pas, ménage son humeur fantasque, et tu verras que nous la trouverons au gré de tes désirs. Mais ce n'est guère le moment de causer de noces; avant tout, il s'agit de nous tirer d'ici.
Mais Esaii, plongé dans ses réflexions, ne parut pas avoir entendu c«s paroles.
— Veux-tu donc, dit Samuel, en essayant de sourire, que ta tiancée tombe aux mains de quelque pillard anglais?
Ésali le regarda tixement, mai& sans avoir Tair de le comprendre. Son esprit remontait yers le passé; cependant on entendit alors le son des trompes françaises.
La juive tendit ses mains frémissantes vers l'ex-apprenti de son père, et lui dit avec une émotion très vive :
— ÉsaU, ne devions-nous donc vous revoir que comme une apparition de mauvais augure, comme un prophète de ruine et de désolation? N'avez-vous pas pitié des terreurs de ce vieillard qui vous a bercé en môme temps que moi sur ses genoux? Verrez-vous de sang-froid Rachel, la fille de Ben-Lévi, devenir la proie et la risée 'les brigands étrangers?
— En vérité, dit Samuel avec abattement, je ne recoimais plus en toi mon fils d'adoption, l'Ésaii d'autrefois.
— Ahl c'est que je ne me reconnais plus moi-même, s'écria Ésati, en reportant ses regards du père à la fille. Vous avez fait de moi un autre homme, Rachel. J'avais autrefois le cœur plein de nobles sentiments : j'étais doux et humain; j'aimais à me montrer dévoué et charitable à mes frères malheureux. Mais depuis que je vous ai quittés, la haine et le mépris des hommes ont seuls fermenté dans mon âme. J'ai voulu étourdir mes regrets dans les rêves de l'ambition, et j'ai sacrifié à des hochets vides, mais sonores, toutes les vertus de ma jeunesse.
— Toi, de l'ambition I toi, un juifl dit Samuel avec surprise; toi, qu'un créancier a le droit de vendre comme esclave! toi, qui ne peux exercer de métier, qui ne peux être ni intendant ni médecin I toi, qui es soumis à la justice des magistrats des ffonj/ms! Allons, tu es fou, mon garçon I
— Silence, vieux Samuel, interrompit vivement Ésaii. Tu ne sais pas à qui tu parles, insensé, et si je croyais que quelqu'un, ici, pût me trahir...
Et il promena autour de lui des regards menaçants.
— Mais à moins que tu ne sois devenu grand trésorier des compagnies blanches, reprit encore l'entêté vieillard, je ne vois pas trop comment un juif...
— Un juif! je ne lesuisplus! interrompit Esaii, tandis qu'un regard sombre passait sur ses traits sévères.
Samuel Ben-Levi laissa échapper un cri d'horreur, et Rachel se jeta au fond de la litière, comme si elle eût cru échapper à la poursuite de quelque monstrueux reptile qui se serait dressé soudainement devant elle.
— Toi, Ésaii, tu serais devenu un traître et un apostat? s'écria le trésorier en joignant les mains, un de ces minims que le traité Avodazara ordonne de jeter dans le puits où végètent les gonym%. Oh I c'est impossible 1
Mais le silence du batelier ne le convainquit que trop de la réalité de ses paroles. Alors il s'éloigna en gémissant, s'accroupit sur la berge,
et dit :
— Je n'ai rien à demander à celui qui a trahi son Dieu.