‹ Ésaü le lépreuxChapitre 2 sur 69 · II. — ou LA JUIVE ÉCARTE SON V0IL · texte numérisé non relu

II. — ou LA JUIVE ÉCARTE SON V0IL

Ésaii s'approcha alors de la litière et dit à la jeune fille voilée :

— Vous aussi, Rachel, vous allez me maudire et me mépriser 1 La juive garda le silence. Ésaii comprit tout le dédain qu'elle lui

vouait dès ce moment, et ne pouvant résister à un mouvement de rage :

— Mais je puis vous perdre, vous savez, Rachel ; je puis vous liver moi-même à ces féroces malandrins. Vous verrez qui osera vous défendre contre leurs outrages. Vous verrez s'ils auront pitié, eux, de vos larmes, s'ils entendront vos prières, si votre sein gonflé, votre visage pâli par l'effroi, vos mains tremblantes leur imposeront le respect ou la dérision ; si d'un regard froid et orgueilleux vous les ferez tomber à vos pieds, tremblants et humbles comme le niais Esaii d'autrefois. Ces galants chevaliers d'aventure ne sont pas tels que vous croyez ; vous serez forcée de subir leurs louanges brutales sur votre beauté. Et votre émotion, votre épouvante ne seront pour eux que des attraits de plus.

Mais Rachel restait immobile, aussi froide et silencieuse qu'une statue.

— Et votre père, répondit Esaii avec un accent d'ironie farouche, vous serez bien heureuse sans doute de le voir bafoué au milieu de cette écume de bandits, traîné par sa barbe blanche, jeté dans celte rivière avec des cris de joie et des battements de mains.

— Oh ! le lâche 1 dit la jeune fille d'une voix sourde. De tels crimes sont dignes de lui.

— Mais vous ne comprenez donc pas, poursuivit-il, que c'est pour vous seule, Rachel. que je suis devenu minim, un apostat vil et odieux à moi-même? Je vous ai crue ambitieuse, Rachel, et dédaigneuse du juif à jamais humilié. Vous aimiez à entendre parler des exploits des chevaliers, et je savais qu'un juif devait à jamais rester obscur et foulé aux pieds, qu'il ne pouvait s'élever à rien ni par son courage ni par son génie. 11 devait savoir souffrir les outrages sans se plaindre. Obéir, toujours obéir, tel est son sort. Les quahtés que les chrétiens honorent chez leurs frères /l'étaient plus chez un juif qu'audace impie et qu'intrigue vile. A quoi donc servait ce feu secret qui m'agitait, si je devais le garder toujours dans mon sein qu'il dévorait?

En ce moment, les trompes et les cornets de l'armée de don Enrique retentirent avec un éclat plus distinct encore; mais aucun des fugitifs ne tourna ses regards suppliants vers Esaii, et il ne put sur- [)rendre aucun signe d'émotion chez la juive enveloppée dans ses voiles.

— Oh! écoulez-moi, Rachel, reprit-il avec douleur, et peut-être aurez-vous pitié de mes tortures. Je n'étais pas né pour empiler et peser des marabotins dans un obscur recoin. Le tintement de l'or ne faisait pas encore luire de joie mes yeux comme ceux de votre père Samuel, qui disait maniant chaque pièce : « Voilà notre poignard et notre vengeance, à nous, contre les chrétiens. » J'aimais, moi, l'éclat des armures damasquinées, le cliquetis des cottes de mailles; je les (essayais sur mes membres robustes, je brandissais la hache d'armes, je faisais jaillir l'éclair des épées. « Oh! pensais-je alors, si Rachel me voyait faisant caracoler un noble destrier dans la lice, elle ne reconnaîtrait pas son vieil ami d'enfance, et elle m'aimerait peut-être ainsi transformé, w

L'homme au tabard regardait cette scène avec un sourire moqueur; il ne détachait pas ses yeux de la litière, comme s'il eût voulu percer la mantille qui rendait la juive invisible. Plusieurs fois,

Renéfiat! répondit-elle. (p. 20.)

il avait porté la main à sa ceinture, et, quoiqu'il n'entendit pas les paroles passionnées d'Ésaii, prononcées à voix basse, l'insolence de cet homme semblait l'irriter plus que les autres fugitifs. Voyant que Rachel persistait dans son dédaigneux silence, il s'avança doucement derrière le renégat, et put l'entendre terminer ainsi son invocation amoureuse :

— Oui, Rachel, je savais que votre cœur vous élevait au-dessus

ÉSAU LE l.ÉPnKl.\. — J. KOI FF, ÉDITUIR.

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