DES XII LETTRES ATTRIBUÉES A ESCHÏNE
Phîlostrate (V. des Soph. I, 18, § 7.) et Photias (cod. 61) parleot de lettres attribuées à Eschioe, peu nombreuses suivant le premier et fort agréables, au nombre de neuf suivant le second et pour cela surnommées les I9euf Muses , comme les discours avaient été surnommés les Trois Grâces. Le recueil que nous possédons comprend douze lettres que nous allons examiner, sans rechercher si dans ce nombre figurent celles qui étaient lues par Philostrate et par Photius.
Les neuf premières lettres et les deux dernières se rapportent à Texil d'Eschine. On peut les considérer au point de vue des sujets qui y sont traités et du style de rauteur,en admettant qu'elles soient toutes du même auteur.
Le caractère général des sujets traités est d'appartenir à ce domaine derittvettion ec de rimagination où se complaît naturellement un esprit plus curieux d'intéresser par une exposition ingénieuse ou oratoire que de donner des renseignements précis, tels qu'on en trouve à chaque ligne d'une correspondance authentique. Ainsi, la première lettre a pour sujet le voyage d'Eschine d'Athènes à Rhodes : à quoi pense l'orateur <|vi abandonne sa patrie et les luttes politiques où il s'est illustré ? il nous dépeint une maladie de la peau dont souffraient les habitants de Délos^ 11 naus parle des mauvais temps qu'il a rencontrés^ il ajoute un mot sur un asthme dont il serait affecté, un conseil de ne plusse mêler dé politique et de ne pas se heurter à un adversaire trop puissant, et c'est tout ; mais il oublie Athènes, le procès de la Couronne, le succès de Démosthène et sa propre défaite. Dans d'autres lettres, sans doute, nous trouvons un fond plus sérieux, mais ni les sujets traités, ni le détail des idées n'ont le caractère de la réalité* Notons que la lettre première est adressée à Philocratès que l'auteur, trompé par les allégations de Démosthène,
regarde comme l'ami d'Eschine ; mais depuis la paix de 346, Philocratès n'avait pu revenir à Athènes.
Dans la lettre deuxième, Eschine écrit à Gtésiphon pour lui demander de ménager Nicostrate, son oncle maternel. Le nom de Nicostrate se trouve dans le dicours contre Timarque (p. 110, Reîske), où ce personnage est cité comtne ayant tenté de corrompre l'assemblée et les tribunaux. Nulle part Eschine, qui donne des détails si complets sur sa famille et sur celle de sa mère, n'a parlé d'un Nicostrate qui fut son oncle. Il n'y a là sans doute qu'une réminiscence malheureuse. D'ailleurs, vcTS 330, les oncles d'Eschine ne devaient plus être de ce monde. Cette leitre à Gtésiphon n'est qu'un développement banal roulant sur le respect du au malheur. Elle suppose une scène attendrissante qui aurait eu lieu entre Eschine et Gtésiphon quand l'exilé allait s'embarquer, et, avec une hardiesse peu raisonnée, elle prétend qu'Ëschine avait eu souvent recours aux bons offices de celui qui avait causé sa perte. L'auteur de ces invraisemblances romanesques ne se doutait pas qu'il attribuait une importance exagérée au modeste Gtésiphon.
La lettre troisième est une déclamation courte et emphatique sur les motifs qui invitent Eschine à supporter patiemment sa destinée. Eschine se compare en effet à Thémistocle et à Miltiade .
La lettre quatrième nous fait connaître Cléocrate, l'hôte d'Eschine à Rhodes, et sa généalogie. On nous dit qu'il descend de Damagète qu'a chanté Pindare, et de Diagoras, vainqueurs tous deux aux jeux Olympiques, mais notre auteur est trompé par son érudition, et il emprunte au Scholiaste de Pindare une histoire sur la fille de Damagète pour l'attribuer au poète lui-même. (V. Pind. Schol. in Olympie. VU proœmio). Dans la lettre cinquième, nous apprenons que Cléocrate a rendu de nouveaux services à l'exilé qui félicite son protecteur de ne point se mêler de politique. Cette remarque amène un développement sur les sentiments qu'éprouve Eschine depuis qu'il est hors de son pays. Le plaisir de se trouver dans un asile tranquille est opposé ingénieusement au regret de n'être plus dans la ville natale. C'est là que se trouve le mot heureux : < Je finis par trouver agréables les injures que Démos- » thène me prodiguait,^ et ces railleries qui n'ont jamais fait rire que » Gtésiphon. » Des noms empruntés au discours de Démosthène, ceux de CoUyte, de Haies, de Leptine sont employés sans justesse et uniquement pour donner un air de vérité au récit. Mieux valait oublier un certain Juliadès dont le nom dénote par trop l'époque romaine.
La lettre sixième adressée encore à Philocraiès, n'est qu'une lettre de recommandation d'ailleurs assez bien tournée dans sa brièveté.
La lettre septième adressée aux Athéniens, a pour but de répondre aux calomnies qu'un certain Mélanopos (nom emprunté au discours de Démosthène contre Timocrate) répandait contre Eschine. Elle n'offre rien d'intéressant..
La lettre huitième est très-courte : reproches à un ami qui diffère une visite promise^ tel en est le sujet.
Dans la lettre neuvième, Eschîne nous apprend qu'il devient propriétaire à Rhodes et qu'il s'occupe de bâtir. 11 y est encore parlé de son asthme.
La lettre onzième est adressée au Sénat et au peuple d'Athènes : c'est une lettre politique. L'auteur explique comment, après bien des hésitations et malgré les calomnies auxquelles il est en butte, il a (tu devoir communiquer à ses concitoyens son avis sur les aiffaires publiques. — Les orateurs qui flattent et agitent le peuple veulent, depuis la mort d'Alexandre, provoquer un soulèvement. Eschine fait ressortir la faiblesse réelle d'Athènes, et montre combien il est dangereux de la méconnaître en' se laissant aller aux illusions qu'éveille le souvenir d'un passé glorieux. La conclusion est que l'union des citoyens, si recommandée par les orateurs, ne suffira point pour préserver la république, et qu'il faut écarter toute tentation belliqueuse, si Ton ne veut perdre ce que les vainqueurs ont laissé aux Athéniens de liberté et de biens. Les idées sont développées d'une manière sophistique, par des' considérations générales, sans faits précis, sans allusion sérieuse à ce réveil national qui se produisit à Athènes et dans toute la Grèce lorsqu'on apprit la mort du despote macédonien.
La lettre douzième est adressée, comme la précédente, au Sénut et au peuple d'Athènes. C'est d'abord une apologie assez bien présentée de la vie qu'Eschine a menée avant et depuis son exil. 11 oppose sa retraite modeste et résignée à l'audace des partisans de la Macédoine qui sont restés sur le continent grec au ils jouissent des bienfaits d'Alexandre. Puis il se montre possesseur à Rhodes d'un petit domaine où il vit avec sa mère âgée de 73 ans, sa femme et ses trois enfants, et il demande pour ses enfants qui ne connaissent pas encore l'étendue de leurs maux, et aussi pour lui-même, le droit de revenir à Athènes.
La seule réponse à faire était qu'il fallait acquitter d'abord l'amende modique à laquelle l'orateur avait été condamné. Mais dans toutes ces lettres, on suppose qu'Eschine a été réellement exilé, ce qui est contraire aux faits les mieux établis.
Nous relèverons dans celle-ci quelques erreurs portant sur des dates sûres.
Eschine dit dans cette lettre qu'il aborda la politique à l'âge de 33 ans^ mais nous savons que lors du procès de Timarque il était dans sa quarante-cinquième année, et il n'y avait pas plus de six ou sept ans qu'il s'occupait des affaires publiques. (V. plus haut ch. I n. 1, et V, n. 9 fin). D'autre part, le mariage de ses parents remonte à la tyrannie des Trente: lorsqu'il quitta sa patrie, Glaucothéa avait donc plus de 80 ans et non 73, à supposer qu'elle vécût encore. (Y. plus haut ch. 1 n. 41). Enfin les enfants d'Eschine étaient nés avant le procès de l'Ambassade, et à moins d'être imbéciles, mente capti comme l'a remarqué Bremi, ils étaient assez âgés pour comprendre la situation de leur père. Ces dernières observations ont d'autant plus de poids que l'auteur rappelle la lettre écrite par Démosthène aux Athéniens, en faveur des enfants de l'orateur
Lyciirgue : or, cette lettre, comme l'exil de Démosthène, était postiérifiore à l'affaire d^larpalos, et à cette époque bien des années nous séparent du procès de TAmbassade. Mais imiter la lettre de Démosthène fut sans doute l'intention principale de l'auteur de cette composition.
Il faut reconnaître que les onze lettres que nous venons de résumer ont une certaine teinte commune qui permettrait de les attribuer à an même auteur, s'il était rien de plus impersonnel que cette facilité sophistique qui les caractérise. Les commentateurs modernes sont sévères pour le langage lui-même : ils y relèvent des mots et des expressions qui n'ont jamais été employés par les vrais attiques, des locutions peu correctes, des impropriétés fréquentes. Ces lettres sont en réalité des œuvres d'un âge de dçcadence, travaillées avec soin, les eœerûioês {fjLBXtraï) de rhéteurs préoccupés de rendre avec élégance des idées communes. Passow a parfaitement raison de dire qu'elles ont la même origine sophistique que depuis 'Bentley Ton a reconnue aui lettres attribuées à Pbalaris , à Thémistocle, à Socrate et à d'autres (iEscbifl. p. 73).
Les six lettres qui nous sont parvenues sous le nom de Démosthène sont d'une date plus reculée que celles que nous venons d'examiner : la seconde est citée par Hermogène, la troisième par Aristide. En corn-* parant les deux recueils on remarque des ressemblances qui ne semblent point le fait du hasard. Dans la lettre première, Démosthène écrit aux Athéniens après la mort d'Alexandre pour leur recommander l'union et l'oubli. Eschine, dans la lettre onzième, semble connaître cette lettre et vouloir la réfuter. La lettre deuxième de Démosthène est une apologie; la lettre troisième est écrite en faveur des enfants de Lycurgue : l'auteur de la douzième lettre attribuée t Eschine parait suivre ces deux lettres elles imiter. La lettre quatrième de Démosthène, contre Théramène, et la lettre septième d^Eschine, contre Mélanopos, offrent également plusieurs traits de ressemblance. Mais par la pensée, l'expression et la langue elle-même, les lettres attribuées à Démosthène, les quatre pre^ mièrës surtout, sont très-supérieures à celles qui portent le nom de son K rival. Quod si bas epistolas Orator Pseaniensis non scripsit, scripsit » homo Aon contemnendus, diguissimus ille princeps vocarl Sophista* «ï'Um, e Quorunl officinis lot epistolee suppositiU^ prodierunt. » Schaefèf, Appans^t. ad Démosth* Y, p. 722.
La lettre dixiètne oBte ce caractère particolier qu'elle ne contient aucune allusit^ll à Eschine ôtt à son exil : elle semble vraiment s'être égarée dans le recueil qui nous occupe. « Cest la première source de cette Nouvelle de la fiancée du Fleuve qui semble un débris des . contes nïflésiens et dotit plusieurs théâtres modernes se sont emparés. Voyez aUsst le Voyage d'AnMhùits^, c. lu. » Stiétenarc, N. ad. 1. «^ Autant vsmt ne pas réisumer ici cette aventure scandaieuee d'un libertin. Elle ftrait meilleure figuré parmi leë lettri^s licenoieuses qu'Aristénète a composébft et «}Uî, elléft MsèU sè^t siigtiées de eoma célèbr«B% R^ske (N.
ad. 1. ^scbinis) la croirait volontiers du rhéteur Libanius : « Nomen » KifKnvo^ prodit Libanium ëpistolae hujus patrem esse période » atqUe ipse se Cimonis fert, quem ad taedium usque ubique locorum » crepat. » Mais Âristéûète de Nîcée n'était-il pas lui-même Tami de Libanius ? Si l'examen des lettres d'Aristénète permettait de les attribuer à Tami de Libanius, nous pourrions peut-être restituer à ce recueil l'histoire de la Fiancée du Scamandre, mais il faudrait d'abord rechercher si le détail relevé dans une des lettres d'Aristénète (I, 21.) et les observations qu'ajoute M. Passow (Vermiscbte Schriften p. 94-95) permettent encore de regarder comme une seule et même personne Tami de Libanius et l'épistolographe.