‹ Eschine l'orateurChapitre 22 sur 23 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons essayé de composer ce travail sur un orateur athénien dans un esprit dégagé de toute opinion préconçue. Tout en condamnant la politique d'Escbine, nous avons pensé devoir rendre justice aux vertus de Tbomme privé et du citoyen. L*examen impartial des faits nous montrait dans l'adversaire de Démosthène un homme d'Etat d'une intelligence étroite, imbu de préjugés, mais incapable de trahir sa patrie et de se vendre à un despote étranger. Il noud a paru que des imputations odieuses ou seulement malveillantes avaient été légèrement acceptées : nous avons tenté d'y substituer une exposition fidèle des actes et une étude scrupuleuse des circonstances et des intentions. Notre sincère admiration pour Démosthène ne nous a pas empêché de parler de ce grand' homme avec indépendance, car la vérité a des droits égaux sur tous^ et il ne vaut pas mieux de dissimuler les faiblesses d'un personnage préféré que d'exagérer les torts de ses adversaires. D'ailleurs, nous n'avons pas hésité à blâmer l'erreur gui fit d'Eschine et de ses amis les partisans de l'alliance macédonienne. Leur excuse est qu'Athènes affaiblie par des pertes nombreuses, abandonnée de la plupart des Hellènes^ dépourvue de généri^ux probes et capables, avait tout à craindre d'une lutte à outrance : Démosthène comprit qu'elle y gagnerait de garder l'honneur sauf, et que pour les fils des compagnons de Thémistocle mieux valait tomber les armes à la main que de se concilier par de lâches complaisances la bienveillance des oppresseurs de la Grèce. Les nécessités de notre sujet nous ont ainsi amené à tracer quelques parties d'un chapitre important de Thistoire d'Athènes : nous ne le regretterons pas si, par nos emprunts aux orateurs, par l'exactitude du récit, par la sincérité des appréciations, nous avons pu rajeunir encore une fois une matière si souvent traitée.

L'éloquence d'Eschine nous a paru digne d'être présentée comme un modèle : ce n'est point celle de Démosthène, mais entre les deux orateurs il y a plutôt différence qu'inégalité de génie. Jamais un couple de pareils athlètes ne s'est représenté dans l'arène oratoire. Y a-t-il rien dans l'histoire de l'éloquence qui soit comparable aux débats de l'Ambassade et de la Couronne ? Au lieu de nous laisser aller par indifférence à dédaigner Tun des adversaires, remercions le temps qui a respecté ces œuvres rivales où les deux plus grands orateurs d'Athènes ont déployé toutes les ressources de l'art et du génie. On a abusé du parallèle de Démosthène et de Cicéron, comme si l'éloquence athénienne avait besoin de chercher hors d'elle-même des termes de comparaison. Cicéron avait pgurtant indiqué la voie en traduisant les deux discours sur la Couronne. Entre deux orateurs attiques la comparaison est toute naturelle ; nous croyons qu'elle est plus féconde. Mieux que les souvenirs du Forum elle permet d'éclaircir les points difficiles et de discerner des beautés dont on n'aurait qu'un vague soupçon.

Considérée en elle-même, l'éloquence d'Eschine a des caractères particuliers que nous avons tâché de faire ressortir, et qui ne se retrouvent pas dans les œuvres de Démosthène, si excellentes que soient celles-ci. Démosthène n'est pas toute l'éloquence attique : à côté de lui ont brillé des orateurs éminents. Ceux qu'effraient le tour brusque, la phrase précipitée, la véhémence impétueuse de Démosthène, trouveront dans Eschine une allure plus égale, des développements plus faciles k suivre, un pathétique plus abondant^ une imagination plus vive, toutes les grâces du style unies au goût le plus pur.

Tel est l'orateur dont nous avons recommandé Tétude. Hais nous souhaiterions qu'il se dégageât de l'ensemble de notre travail une conclusion plus générale. A nos yeux, l'éloquenôe française ne peut que gagner k une pratique ordinaire des orateurs attiques. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les caractères de l'éloquence contemporaine : on peut dire cependant que Tart oratoire n'a pas eu chez nous un Lysias qui fixât de bonne heure dans des œuvres k jamais classiques les règles essentielles des genres judiciaire et délibératif. — « Pour » la pureté attique, il n'y faut point songer ; elle manque à tous les » orateurs de cette époque (1). » Cela a été écrit à propos de Mirabeau et de Barnave ; mais malgré les progrès du goût devenu plus exigeant, malgré l'habitude plus grande des discussions publiques, peut-être ne sommes-nous pas encore parfaitement guéris des défauts contraires à cette pureté attique. — « L'atticisme est-il donc » toute l'éloquence ? » objectera-t-on. Non, mais il en est la forme

(1) M. Geruzez, Hist, de la littér» franc, pend, la Rèool, , p. 35, 3« édlt.

excellente. En peut-il être autrement ? Depuis que les institutions politiques et civiles avaient fait de la discussion publique la condition essentielle et nécessaire de tout acte quelque peu important, Athènes était devenue une immense école de rhétorique. A F Assemblée et au tribunal, comme citoyen et comme juge, l'on ne cessait d'entendre exposer , discuter, attaquer, défendre : Téloquence ne faisait pas seulement Tétude des orateurs ou des gens de métier, tels que les logographes ; elle était l'entretien ordinaire de tous. Quels sont les genres littéraires où T Athénien excelle ? — Le drame, mais issu de la poésie lyrique et, malgré son nom, intéressant moins par Faction que par l'adresse d'une controverse spirituelle dans la comédie, pathétique dans la tragédie; les dialogues de Platon, c'est à-dire les doctrines personnifiées en des interlocuteurs et se prenant corps à corps dans un débat dont l'issue paraît d'abord incertaine ; l'histoire de Thucydide et de Xénopfaon, politique uniquement, sentencieuse, semée de discours, de tournois oratoires, même de dialogues ; enfin l'éloquence avec ses trois genres délibératif, judiciaire, démonstratif, partout en un mot la parole, la parole sonore et vibrante de l'orateur. Nulle part ailleurs l'éloquence ne fut cultivée avec une intensité égale et dans une variété pareille, et n'absorba ainsi toutes les forces intellectuelles d'un peuple. Ajoutez le plus heureux génie, la finesse et l'élégance ioniennes restées simples et sobres dans la mère-patrie, et ne vous étonnez point que l'atticisme soit la forme excellente de l'éloquence. Que Ton ne s'effraie ni de l'éloignement des siècles ni de la différence des usages : au sein de cette démocratie industrieuse et spirituelle, il se forma une école d'orateurs dont les œuvres n'ont pas plus vieilli que les monuments de la statuaire antique ; les progrès de notre civilisation ne font que nous les rendre plus intelligibles et plus contemporaines. Comme les marbres d'un Phidias nous offrent le type immuable de la beauté humaine telle qu'elle fut une fois conçue par l'imagination d'une race d'athlètes, de même les discours de l'orateur athénien restent le modèle de l'éloquence qui convient à un peuple d'hommes libres et égaux.

Vu et lu,

A Paris, en Sorbonne, le 27 août 1871, par le Doyen de la Faculté des lettres de Paris,

Page 1