LES EUMÉNIDES
Les Euménides, qui terminent la trilogie, sont une des conceptions les plus puissantes et les plus originales d'Eschyle. Orest^j, j)oursuivijar lesJÉrinnyes, par les Furies vengeresses de Clytemnestre, s'est réfugié d'abord à Delphes, mais c'est à Athènes seulement que, grâce à l'appui d'Apollon et d'Athéné, il verra finir son supplice, et sera acquitté par un tribunal institué pour le juger, tribunal qui doit subsister et devenir l'Aréopage, ^es Dieux tiennent donc une grande place dans ce drame, i(t — comme c'est aussi le cas dans le Prométhée, — le génie d'Eschyle n'est jamais mieux inspiré et ne paraît jamais mieux à son aise que dans cette sorte de sujets. C'est une création singulièrement vivante et tragique que le type des Furies, tel qu'il l'a imaginé. En même temps une très haute inspiration morale emplit la pièce. En montrant Oreste enfin pardonné et absous, tandis que les Érinnyes apaisées deviennent désormais les Euménides (les Biejiveillajitcs), Ksch^le donne une conclusion sereine et consolante à une légende atroce ; il transforme d'antiques croyances, presque barbares, et y fait pénétrer, tout en les conservant, un esprit nouveau de justice et de pitié. Enfin nulle tragédie plus que les Euménides, — pas même les Perses, — n'était faite pour flatter, dans ce qu'il avait de plus élevé et de plus noble, le patriotisme des Athéniens, puisqu'elle glorifie l'institution de l'Aréopage, ce Sénat dont Athènes était si fière, mais dont l'autorité était attaquée et amoindrie dès le temps d'Eschyle ; car l'éloge qu'en fait le poète peut être considéré aussi comme un conseil donné à ses concitoyens de ne pas toucher aux privilèges d'uivcorps institué par les Dieux eux-mêmes.
La première partie de la tragédie se passe à Delphes; la scène représente le temple d'Apollon. La Pythie, avant de pénétrer dans le temple, invoque les Divinités honorées à Delphes, et invite les visiteurs, venus pour consulter l'oracle,
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à so présenter, dans l'ordre refilé par le sort. Mais à peine a-t-elle mis les pieds dans le sanctuaire, qu.'elle en sort épouvantée, et elle raconte le spectacle qu'elle a vu.
La Pythie. — Le spectacle que je viens de voir est si terrible à dire, si terrible à contempler qu'il m'a cliassée du temple de Loxias, et que je n'ai même plus la force de me tenir debout. Ce sont mes mains* qui me soutiennent, et non plus mes jambes; une vieille fenmie qui a peur n'est plus bonne à rien; elle est conuue un enfant. — J'entrais donc dans le sanctuaire orné de guirlandes, quand j'ai vu près de rompbalos', un homme haï des Dieux, en posture de .suppliant, les mains tachées de sang, l'épée fraîchement tirée du fourreau; il portait un rameau d'olivier des montagnes, bien enguiilandé de bandelettes de laine blanche. Ce que je viens de dire est assez clair. Devant cet homme, une troupe étrange de femmes dort, assise sur des sièges. Ce ne sont pas des fenunes, mais plutôt des Gorgones. Mais non, ce n'est pas à des Gorgones non plus que je puis les comparer. J'ai vu quelque part représentées les Harpyes enlevant le repas de Phinée; mais celles que je viens de voir n'ont pas d'ailes, comme les Harpyes; elles sont noires et d'aspect affreux. Elles ronflent , d'un souffle terrible, et leurs yeux distillent un odieux venin. Leur paruie' n'est pas celle qu'il convient de porter auprès des images des Dieux, ni même sous h» tint des honunes. Je ne siiis à (|uelle race peut appartenii- cette trou|)e, ni (pielle terre peut se vanter d'avoir nourri de tels étr(»s, sans avoir à se
l. r/est-à-dire (pie la Pythie est obli^'cV de sappiiyer sur son liàtoi).
'2. Cest la pierre conique placûe dans le sanctuaire de I)el|)lies, qui passait pour niar(pier le centre tle la terre.
?». Elles ont des serpents dans les cheveux.
n ESCHYLE.
repentir de sa peine. Que faire? Cela regarde le maître de cette demeure, le tout-puissant Loxias! Il est le devinmédecin, le Dieu prophète, et c'est lui que les autres invoquent pour purifier leurs demeures!
Apollon prend Oroste sous sa protection, et l'envoie, sons la conduite d'Hennés, vers Athènes où il sera jugé et trouvera la tin de ses maux. Mais en même temps l'ombre de Clytemnestre apparaît, et lance de nouveau les Furies sur les traces du lugitif.
Ci.YTEMNESTRE. — Dormcz douc ! holà ! qu'ai-je besoin de dormeuses? C'est donc ainsi que je me vois méprisée par vous, entre les autres morts! L'opprobre du meurtre que j'ai commis ne s'efïace pas dans les enfers, et j'erre honteusement parmi les ombres; oui, je vous le dis, mon crime pèse lourdement sur moi! Et quand j'ai subi de la main des miens un sort si affreux, nul des Dieux ne s'émeut pour moi, poui' moi qu'ont égorgée des mains parricides. Que votre esprit revoie ces blessures dont je porte la trace : car les yeux de l'esprit s'ouvrent dans le sommeil, et se ferment avec le jour. Ne vous eles-vous pas souvent repues de mes offrandes, de mes libations sans vin*, du breuvage de miel et d'eau pure, des festins que, dans l'ombre solennelle des nuits, à l'heure que nul des Dieux ne partage avec vous, j'avais préparés sur la flamme du foyerM Et tout cela, voilà que vous le foulez aux pieds! Il vous a échappé, il s'enfuit comme un faon; du milieu des fdets, oui, il a bondi, se moquant de vous :
1. Ou n'offrait pas de vin aux Érinuyes, comme aux auU'cs Dieux.
2. Le foyer, et non pas un autel. Le poète relève dans cette phrase toutes les particularités qui distinguent le culte des l^uries dccelui des autres Divinités.
LES EIMI^IMDKS.
ciitond(îz ce que je vous dis, exaiicoz-nioi, Déossos soiiI(M'raiiios : ciw c'est iiioii oiiibrc, l'ombre de (llyleimiestre
(jui vous appelle. (On ontend le ronflement du didur. j
Clytkmnkstrk. — Routiez î cependant il poui'suit sa fuite; c'est (|uil a des amis (jiii ne s'endorment pas comme les
nuenS. (On enlenil de nouveau le ronllomcnt.)
Cj.vtkm.nksthk. — Assez dormir, assez oublier ma souffrance I Oreste, le meurlriei' de sa mèi'e, mon meurtrier, s'enfuit.
Lk (.H(Kl"R pousse dos cri.> indislincts.
Clytemnksthk. — Vous criez, vous dormez; ne vous réveillez-vous pas? Vite! (Quelle est votre mission, si ce n'est d'inlliticr des maux?
Le (IhŒIU (cric de nouTcau). ^
Clytemnestre. — Le Souuneil et la Fatigue, ces doux alliés, se sont conjurés pour engourdir la fureur de ces monstres terribles!
Le (llIŒrR (pousse par deux fois un murn.ure perçanl). — Ari'èt»*-
le, ari'ète-le, arivte-le, attention!
(Ilytemxestre. — Tu poursuis la béte en songe, et lu aboies en rêvant comme un cbien qui jamais n'oublie la (•basse! Que fais-tu? Réveille-toi, ne te laisse pas vainci'e j)ar la fatigue; que le souuneil ne te fasse pas oublier rinjui'e (pii t'est faite! Que ton cn'ur soit sensible à de justes repi'ocbes; les repiocbes sont l'aiguillon qui excite le sage! Allons, dirige sur lui ton haleine sanglante, dessèche-le de ce souffle brûlant qui sort de tes entiaillesl Suis-le, épuise-le par une seconde poursuite.
Le CnŒiR*. — Éveille-la, éveille celle-ci conmie je t'éveille. Tu dors? Léve-toi! ('.basse W sonuueil. Vovons
1. ïiOs Fui'ios sinlorpolleiit los unes les aiitivs. Ibiis tout le nior- €oaii ([ui suit, les vers èt.ùeiit sans doute ivpartis entre plusieurs voix; les tirets in(li({uent les divisions probables.
ce qu'il en est de ravertissement qu'on nous adresse.
Ah! ah! Quel malheur! mes amies! — Notre expérience ne nous a servi de rien. — Un malheur inouï nous arrive, hélas! un malheur intolérable! De nos filets la bête s'est échappée, elle fuit. Domptée par le sommeil, j'ai perdu ma proie.
Fils de Zeus, Apollon, tu as su nous la dérober. — Jeune Dieu, tu as foulé aux pieds les vieilles Déesses. — Tu protèges ton suppliant, cet impie, fatal à qui l'a enfanté. — Toi, un dieu, tu nous as volé le parricide. Quelle justice est-ce là?
Les reproches que j'ai entendus dans mes songes sont venus me frapper comme l'aiguillon que le cocher tient d'une main ferme, par le milieu du manche. — Au cœur, aux entrailles me pénètre, d'un froid glacial, la piqûre du bourreau cruel !
Voilà ce que font les nouveaux Dieux ; la justice cède à leur violence ; ce sanctuaire est profané ! — Des pieds à la tête, voyez, l'omphalos, nombril du monde, s'est chargé d'une affreuse souillure de sang.
Toi-même tu as appelé le coupable, tu as souillé le foyer du sanctuaire prophétique. Contre la loi des Dieux ^ tu as honoré les mortels; tu n'as pas tenu compte des pouvoirs répartis de toute antiquité entre nous. — Tu m'as blessée, mais tu ne le délivreras pas; eût-il fui sous terre, il ne serait pas délivré pour cela. — Souillé d'un crime affreux, il attirera sur sa tête les coups d'un autre criminel, issu de sa race.
Apollon chasse les Furies de son temple ; elles s'éloignent en lui reprochant de s'opposera leur œuvre de justice, quand lui-même, par ses oracles, a poussé Oreste au meurtre. Le lieu de la scène change maintenant ; nous sommes à Athènes, devant le temple de Pallas ; Oreste se jette aux pieds de la
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statue de la déesse, et la tient embrassée; mais bientôt les Furies le rejoignent.
Le Chœur. — Allons! voici une trace certaine du fugitif! Écoutons le langage nmet de ces indices! Connue le chien qui poui^uit le faon blessé, nous courons sur la piste des gouttes de Siing! A force de fatigue, nos membres sont rompus, et notre poitrine est haletante; comme un troupeau qui cherche sa pâture, nous avons parcouru toute la terre, et par delà les mei*s, sans ailes, nous avons bondi, dans notre poursuite, aussi rapides qu'un vaisseau. Et maintenant, c'est ici qu'il est, tapi quelque part, dans sa crainte; je sens une douce odeur de sang humain qui me sourit.
Attention, attention encore! Regardons partout! Qu'il ne nous échappe pas par la fuite, le parricide impuni! Il a donc encore trouvé un refuge; il embrasse l'image de la Déesse immortelle au jugement de laquelle il veut se soumettre! Mais il n'en peut être ainsi : le sang maternel une fois vei'sé est difficile à effacer, grands Dieux! le sol le boit pour le gai-der toujours. Sang pour sang! Il faut que je me rassasie d'un rouge gâteau pris dans ta chair vivante; que tu me donnes pour assouvir ma soif un sinistre breuvage! Et, quand, vivant, je t'aurai épuisé, je te conduirai sous terre, payer là-bas la rançon de ton parricide! Tu y verras tous ceux qui ont péché, qui n'ont pas respecté les Dieux, ou les hôtes, ou les parents; chacun traité selon son mérite! Car lladès est le gmnd justicier des mortels, au fond de la terre, et tout est inscrit dans son esprit, connue sur des tablettes fidèles!
Oreste. — A l'école du malheur, j'ai appris bien des purifications, et je sais quand il convient de parler, et quand de se taire. Or, en ce moment, j'ai reçu d'un maître qui est siige l'ordre de parler. Le sang qui souille
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ma main disparaît, s'évanouit; la tache du parricide s'en va et s'efface. Toute fraîche encore, près de l'autel du Dieu Phœhos, elle a été lavée par les lustrations purificatrices, faites avec le sang du porc immolé! Maintenant la liste serait longue à dire de tous ceux que j'ai abordés sans les infecter par mon contact. Le temps passe, et emporte tout avec lui. Maintenant donc, ma bouche est pure, et je puis invoquer la souveraine de cette terre, Athéné, pour qu'elle vienne à mon aide! Sans coup férir, elle gagnera à jamais la fidélité et l'alliance d'Oreste luimême, et de son pays, et du peuple argien. Soit que, sur la terre de Libye, près du cours du Triton, son fleuve natal, elle se trouve debout ou assise*, pour porter secours à ses amis, soit qu'elle passe en revue les champs de Phlégra^ comme un hardi chef de guerre, qu'elle vienne, — Déesse, elle m'entend de loin, — qu'elle vienne me délivrer !
Le Chœur. — Ni Apollon, ni Athéné ne pourront te sauver de ton abandon, et rendre la joie à ton cœur! Tu resteras pareil à une ombre privée de sang, pâture des Divinités vengeresses. Tu ne réponds pas, tu repousses mes discours, victime nourrie pour moi, et qui m'est consacrée! Mais c'est tout vivant que tu dois me repaître, non pas égorgé près de l'autel; et tu entendras l'hymne que je chante pour t'enchaîner.
Allons, formons notre chœur. Faisons entendre notre chant terrible! Disons comment nous distribuons aux hommes leur destin. Nous nous vantons d'être les exactes Justicières. Ceux qui peuvent montrer leurs mains pures, nulle colère de notre part ne les menace, et leur vie s'écoule sans dommage. Mais ceux qui ont péché comme