IPHIGÉNIE EN TAURIDE
Une vieille légende attique a fourni à Euripide le sujet de cette tragédie; on montrait dans la petite localité de Bianrou un temple dont Iphigénie avait été, disait-on, la première prétresse, et tout prés de là, à Haies, une image d'Artémis Tauropole. C'était Iphigénie qui était censée l'avoir portée en Attique, et l'on racontait que c'était quand elle était revenue de chez les Barbares, ramenée par Oreste. La tradition ne se conciliait guère avec celle qu'Eschyle a suivie dans les Eumcnides, en ce sens que, si Oreste a été absous par l'Aréopage, on ne voit pas comment les Furies le poursuivent jusqu'en Tauride. On avait imaginé dédire, pour attéiuier cette contradiction, qu'Apollon lui avait encore imposé cette épreuve, parce que quelques Furies avaient refusé d'accepter le compromis offert par Minerve. C'est du moins ainsi qu'Euripide explique la chose (vers 901 et 509).
V Iphigénie en Tauride est antérieure à V Iphigénie à Aulis; mais elle appartient aussi aux dernières années de la vie du poète, qui a été rarement mieux inspiré, L'intiigue est conduite avec un art consonnné. Connue dans Y Œdipe roi, l'événement décisif — c'est-à-dire la reconnaissance (lu fièie et de la sœur — est retardé par une habileté aussi savante (jue naturelle, et en même temps il est pressenti sans cesse par le spectateur. Aussi la « reconnaissanc»' » d'Iphigénie en Tauride est-elle citée par Aristote connue un modèle. Ilieu (|ue la tragédie se dénoue heureusiMuent, elle est d'un pathéti(|ue admirable, d'autant plus admirable (|u'il est mesuré, et qu'ici Euripide, (|u'Aristote jugeait a le plus tragiipie des poètes », n'a nulle part forcé ses elVets, et n'a provoqué l'émotion que par les moyens les plus simples. Wlphigénie en Tauride nous montre donc dans son meilleur jour le génie dramaticjue d'Euripide, sans les (lélauls (|M'Eui-ipi(lt' mêle sonvcu! à de si originales ([ualités.
Dans le prologue, Iphigénie raconte ses aventures, et lait ensuite le récit d'un songe qu'elle interprète comme l'annonce de la mort de son frère. Quand elle s'est retirée, Oreste et Pylade arrivent et se consultent pour enlever, comme l'a prescrit Apollon, l'image d'Artémis. Ils se décident à ne tenter l'aventure que de nuit et à se dissimuler jusque-là. Après leur sortie, le chœur, composé de jeunes esclaves grecques, fait son entrée et se lamente avec Iphigénie sur cette mort d'Oreste qu'Iphigénie croit certaine. C'est un commos qui tient lieu ici de la parodos. Mais un houvier amionce la capture de deux étrangers. Iphigénie, qui sait qu'elle devra les immoler, puisque le culte de l'Artémis des Tauriens l'exige, déplore dans un assez long monologue la barbarie de ce culte. Après le premier stasiinon, la prêtresse, devant laquelle sont amenés les deux captifs, — qui ne sont autres qu'Oreste: et Pylade, — les interroge.
Iphigénie. — Allons; il faut d'abord que je remplisse mes devoirs de prêtresse. — Déliez les mains des étrangers ; consacrés désormais à la Déesse, qu'ils ne soient plus enchaînés. Entrez dans le temple, pour préparer, selon le rite, ce qu'il faut dans les circonstances présentes. — Hélas! quelle est la mère qui vous a enfantés, quel est votre père? avez-vous une sœur? Une sœur! quel deuil pour elle, si, privée de vous deux, elle doit rester sans frère! Qui menacent de pareils malheurs, nul ne peut le savoir. La volonté des Dieux suit son cours dans le mystère, et nul ne sait vers quelle issue marchent les choses ; la fortune dérobe à nos yeux le but dans une obscurité impénétrable. D'où venez-vous, ô malheureux étrangers? Pour aborder en ce pays, vous avez fait un long voyage, et longtemps vous serez absents de chez vous, dans le séjour des morts!
Oreste. — Pourquoi ces lamentations, pourquoi nous en importuner, qui que tu sois, ô femme? N'est-ce pas assez de maux qui nous menacent? Je ne le crois pas sage.
IPHIGEME EN TAllUnK. 191
riioiniiie. qui, près de mourir, prétend vaincre par les larmes la crainte de la mort, quand tout espoir est perdu. ("/est d'un seul mal en faire naître dc^ux; on se fait accuser de folie, et l'on n'en meurt pas moins. Laissons donc aller la fortune. Et toi, ne pleure pas sur nous; quels sont vos sacrifices ici, nous le savons; nous ne l'ignorons pas.
Iphick.nu:. — Lequel de vous deux porte le nom de Pylade*? C'est là ce que je veux savoir d'abord.
Orestf. — C'est lui, si tu as plaisir à le savoir.
Iphigkme. — Dans quelle contrée de la Grèce est-il né? de quelle ville est-il citoyen?
Okestk. — (Jue gagnerais-tu à ra{)prendre, ô femme?
Iphigéme. — Ètes-vous deux frères, nés d'une même mère?
Oreste. — Nous sommes frères par l'affection, mais non pas par le sang.
Iphigéme. — Et toi, quel est le nom que t'a donné le |)ére qui t'a engendré?
Oreste. — Malheuirux, voilà le nom ({uOn (h^vi-ait me donner.
Iphigéme. — Ce n'est pas là ce que je te demande; ton malheur, impute-le à la fortune.
Oreste. — On ne se rira pas de moi, si je meurs inconmi.
Iphigéme. — Pourquoi l'efuser? As-tu donc tant d'orgueil?
Oreste. — C'est mon corps (jne lu dois saciilier; mon nom m'apparti(Mit.
Ii'HKiÉME. — Ne me diras-lu même pas de (jnelle ville tu es?
Oreste. — A (|uoi bon (MMiue tu me demandes, puisque je vais périr?
1. \.o ItouvitM- ([ui. au coinmoncoiiuMil de la |»i«''Ci\ (>sl vt'iui laconlcr à liiliijjéiiic la i-apture dos doux oli-anjrois. lui a dit ([u'on a\ait entendu lun deux appeler son ami : l'ylado.
Iphigésie. — Mais qui t'empêche donc de m'accorder cette faveur?
Oreste. — Le glorieux pays d'Argos est la patrie dont je m'honore.
ÏPHiGÉNiE. — Au nom des Dieux, est-ce hien vrai? étranger, es-tu de ce pays?
Oreste. — Oui, de la ville de Mycènes, heureuse jadis!
ÏpmGÉNiE. — Es-tu exilé de ta patrie? quel destin t'en a chassé?
Oreste. — L'exil, un exil volontaire et forcé à la fois, si je puis dire.
Iphigénie. — Bienvenu sois-tu, puisque tu viens d'Argos.
Oreste. — Venu pour mon malheur! Si c'est pour ton bonheur*, à toi, c'est toi qui le sais.
Iphigénie. — Voudrais-tu répondre à mes questions?
Oreste. — Ce ne sera qu'un léger surcroît de mon malheur.
Iphigénie. — Sans doute tu connais Troie, dont on parle partout.
Oreste. — Puissé-je ne l'avoir pas connue même en songe !
Iphigénie. — On dit qu'elle n'est plus, qu'elle a été prise par les armes.
Orkste. — Il en est ainsi; la nouvelle n'est pasïausse.
Iphigénie. — Hélène est-elle redevenue l'épouse de Ménélas?
Oreste. — Oui, pour le malheur de quelqu'un des miens.
Iphigénie. — Où est-elle maintenant? Moi aussi, j'ai souffert par elle.
Oreste. — Elle est à Sparte, avec son premier époux.
i. Oreste ne peut deviner le sens de l'exclamation échappée à Iphigénie; il est réduit à penser que la prêtresse est heureuse que le sort lui ait envoyé une victime.
IPIIKiLME EN TAlRIDi:. lO:
IpHir.KNiE. — 0 fléau des Grecs ! car je ne suis pas la seule qu'elle ait perdue!
Orestk. — Et moi aussi, je sais ce que m'ont valu ses noces !
IPHir.KNiE. — Les Grecs sont-ils revenus de Troie, conmie on le publie?
Oreste. — Tes questions se pressent ; lu me demandes tout à la fois.
IPHir.KNiE. — C'est que je veux que ma curiosité soit satisfaite avant ta mort.
Oreste. — Interroge, puisque tu le veux; je te répondrai.
Ii'HiGÉME. — Est-il revenu de Troie un devin du nom de Calchas?
Oreste. — Il est mort, à ce qu'on disait à Mycénes.
Iphigéme. — Ah! que cela est bien fait! Mais qu'est devenu le fds de Laerte?
Oreste. — Il n'est pas encore de retour dans son pays, mais il vit, dit-on.
Iphigéme. — Puisse-t-il périr, et ne rentrer jamais dans sa patrie !
Oreste. — Ne lui souhaite pas de malheurs; ses affaires sont en mauvais état.
Iphigéme. —Et le fils de Thétis, la Néréide, est-il encore envie?
Oreste. — Non, c'est dans l'intérêt d'autmi (juil a été fiancé à Aulis*.
Iphigéme. — lUise fatale, coiiinie le savent ceux (pii en ont souffert.
1. Acliillo a c\o liaiif.' à Ipliijiriiir poiii- ihmkIiv possiMt» aux (îivcs le lU'part vim's Troie, rt il n'a pas joui de ces liauçailles. — Un voit avec quel art, dans toute cette scène, Kuiipido send)le à clia(|uc instant provoipier la lecounaissance du l'ivre et de la sœur, et sait la retaixlei".
Es:nYi.K-sopiio<:i.K-Ki;iui'iDE. 13
Oreste. — Mais qui donc es-tu, toi qui connais si bien les choses de Grèce?
Iphigénie. — Je suis Grecque; mais, toute jeune encore, un sort fatal m'a arrachée à mon pays.
Oreste. — Je comprends maintenant ta curiosité, ô femme ! I
Iphigénie. — Que fait le chef dont on vante le bonheur?
Oreste. — De qui parles-tu? Celui auquel je pense, celui-là n'est pas heureux.
Iphigéîsie. — Je parle d'Agamemnon, le fds d'Atrée.
Oreste. — Je ne sais. Cesse ce discours, ô femme!
Iphigénie. — Non, au nom des Dieux, parle, contente mon désir, étranger.
Oreste. — L'infortuné est mort, et il a entrahié un autre dans sa perte.
Iphigéme. — Il est mort? par quel sort fatal? Malheureuse que je suis!
Oreste. — Pourquoi le pleures-tu? Y avait-il quelque lien entre vous?
Iphigénie. — Je pleure sur sa prospérité passée.
Oreste. — Destin affreux! il a péri, égorgé de la main de sa femme.
Iphigénie. — Malheureuse la coupable, et malheureuse
la victime!
Oreste. — Arrète-toi ; ne pousse pas plus loin tes questions.
Iphigénie. — Encore un mot, est-elle en vie, la femme de ce malheureux?
Oreste. — Elle n'est plus : le fils qu'elle avait enfanté l'a tuée.
Iphigénie. — 0 famille ruinée ! Mais pourquoi l'a-t-il frappée?
Oreste. — Pour venger sur elle le meurtre de son père.
IPHIGÉME EN TAiniDE. 195
Iphigénie. — H<''las! quel acte fatal de justice il a accompli !
Orfstk. — Quelque juste que soit sa cause, les Dieux ne l'ont pas favorisé.
IpHKiÉME. — Reste-t-il encore un descendant d'Agamemnon dans sa demeure?
Oreste. — Un seul, une jeune fille, Electre.
Iphigénie. — Ne sait-on rien de son autre fille, de celle qui fut immolée?
Oreste. — Nul n'en sait rien, si ce n'est qu'elle est morte et ne voit plus le jour.
Iphigénie. — Infortunée, celle-là aussi, et malheureux son père, auteur de sa mort !
Oreste. — Elle mourut pour une femme perfide, indigne d'un tel sacrifice.
Iphigénie. — Mais le fils d'Agamemnon est-il à Argos?
Oreste. — Le malheureux, il est partout* et nulle part !
Iphigénie. — Songes trompeurs, adieu! Vous étiez donc vains!
Oreste. — Les Dieux aussi, que l'on dit sages, ne sont pas moins trompeurs que les songes ailés. La confusion règne dans les choses divines comme dans les choses mortelles; que penser, quand, pour avoir écouté les paroles des devins, on voit un homme cpii ne manquait pas de sens périr comme il a péri !
Le Chœir. — Hélas! hélas! (|uel est noire sort', .'i nous et à nos parents? Sont-ils encoi'e? Ne sonl-ils pins? Oui pourrait le dire?
Iphigénie. — Écoutez: car ce (jue je vais dire, je le dirai dans une inltMilion utile poui' vous, ô étrangtM'sI connne
i. Oreste veut dire : il erre (luii lieu à l'autre. 2. Le chœur, on s'en souvient, est eoni|>osé de jeunes esclaves grecques.
pour moi. Tout est pour le mieux, quand la même chose doit agréer à tous également. Veux-tu, si je te sauve, aller porter de mes nouvelles à mes amis, à Argos, et leur remettre une lettre qu'un prisonnier grec, pris de compassion pour mon sort^ a écrite pour moi? il comprenait que ce n'était pas ma main qui allait le tuer, mais la loi de ce pays, la volonté de la Déesse. Mais je n'ai trouvé personne encore qui pût, s'en retournant sauvé au pays d' Argos, y porter ma lettre à quelqu'un de mes amis. Toi, ce me semble, tu n'es pas de naissance vile, et tu connais Mycènes et ceux que je connais; acquitte-toi donc de ma mission; et reçois le salut comme une digne récompense de ce léger message dont je te charge. Pour ton compagnon, puisque la ville l'exige, séparé de toi, qu'il soit immolé à la Déesse!
Oreste. — Tu as bien parlé en tout, sauf en un point, ô étrangère! car que mon compagnon soit sacrifié, c'est ce que je ne puis souffrir. C'est moi qui suis le maître de notre vaisseau chargé de malheurs : il n'en est que le passager, compagnon volontaire de mes peines. Il n'est donc pas juste que je te rende service au prix de sa vie, et que j'échappe moi-même au péril. Voici ce qu'il faut faire : c'est à lui qu'il faut que tu donnes la lettre ; il la, portera à Argos, de façon à te satisfaire; pour moi, je me, livre à qui veut me tuer. La pire honte est de jeter ses amis dans l'infortune et de se sauver soi-même. Et cet homme est pour moi un ami tel, que je tiens à sa vie non moins qu'à la mienne.
IpmGÉNiE. — 0 noble résolution! de quelle noble racine tu es né, et comme tu es un véritable ami pour tes amis Puisse te ressembler celui qui survit, parmi mes frères
1. Ipliigénie ne sait pas écrire; Euripide n'a pas voulu montrei une femme des temps héroïques trop instruite. Dans son Hippoiyte, Phèdre écrit bien elle-même, mais l'intrigue l'exigeait.
IPIIIGÉME EN TAIIUDE. 197
Car moi aussi, ô étrangers, j'ai un frère, mais je suis loin de lui! Puisque lu le veux ainsi, c'est lui que j'enverrai porter la lettre; et toi, tu mourras. Ah! tu semblés bien tenir à la mort !
Oreste. — Qui me sacrifiera? Qui remplira ce terrible rôle?
Iphigé.me. — Moi : c'est moi qui suis chargée d'apaiser ainsi la Déesse.
Oreste. — Mission peu digne d'envie, o jeune fille! et qui n'est guère heureuse !
Iphigé.me. — C'est une nécessité que je dois subir.
Oreste. — Toi-même, une femme, tu frappes de l'épée des honunes?
Iphigéme. — Non; mais sur ta tète je verserai l'eau lustrale.
Oreste. — Quel est le bourreau, si c'est là une chose que je doive te demander?
IpHKiK.ME. — Dans cette demeure sont ceux qui ont cette charge.
Oreste. — Quel tombeau m'attend après la mort?
h'HiGÉNiE. — Le feu sacré qui brûle dans le gouffre vaste d'une roche.
Oreste. — Hélas! plût au ciel que la main d'une sœur me rendît les derniers devoirs!
h'HiGÉME. — Vaine prière, infortuné, qui que tu sois! Ta sœur habite loin de la terre barbare ! Cependant, puisque tu es un Argien, je t'accordei'ai tout ce (pie je puis l'accorder. Dans la llanune qui te consume, je jetterai mainte offrande; j'oindrai* ton corps d'huile dorée; sur ton bûcher je répandrai le doux produit (|iie butine sur les fleurs la blonde abeille des montagnes. — Mais je vais chercher la lettre dans le sanctuaii-e de la Déesse : ne me