CHAPITRE VI
Bafés féttémto d*«û plan d'éoèiioiitalîoii.
Aràin déconsidérer en lui-ttfèitie le graiid problème de rémancipation , j'ai pris sor moi , de coBtenÎT longtemps mon impstience ^ et de dégager peu à peu h question principale , de cet aK liage étranger qui la défigure et la transforme aux jeux du publie. J'ai pris sur mm de balayer successivement tous ces obstacles amoncelés, qui obstruent , en quelque aorte , l'entrée de la dis« Gussion; qoi ne permettent pas d'y pénétrer Kbrement et sans préoccupation d'esprit.
' Le ps^mier ds ces obstacles, et le pins dangereux sains cbute, est Tindifiërence obstinée que k question âa l'affiranchissement des noirs a toujours rencontrée en France. J'ai dû constater, qualifier wtb9 îndilfêrefice; J'ai dû en signaler à fci foisl» CMuse etlevemède.
J'aurais voukn pouvoir croire qu'aïqouvd'iilui , le maintien de Fesdavage n'était phis soutenu en
prindpe , par personne. J'aurais aimé à me dispenser d'une démonstration y qui établit l'existence des doutes, par cela même qu'elle les combat. Mais les faits ne me permettaient point de reculer. J'ai surmonté mes répugnances. A ceux qui parlaient de l'infériorité irrémédiable de la race nj^re, j'ai cité les témoignages de la statistique , et ceux , plus irrécusables, de l'histoire. Â ceux qui prétendaient que Fesclavage n'était plus qu'un mot, j'ai montré que derrière le mot , la chose subsistait encore tout entière.
Après la question de principe , qu'abordent les hommes sincères et courageux, il a fallu s'occuper de la question d'opportunité , cet étemel prétexte des adversaires honteux de toute grande mesure. U a fallu prouver qu'il n'était pas opportun seulement , mais urgent , mais nécessaire , de poser les bases d'une réforme, qu'on ne dirige qu'à la condition de l'accepter.
Ce n'était pas tout. Les prétendus intérêts de la France se dressaient à leur tour devant moi, pour me demander compte de nos colonies , de notre commerce , de notre marine , de notre puissance nationale. Je suis descendu sur ce nouveau terrain. J'ai interrogé les chiffres, l'expérience des fiièdes passés ; et ils m'ont répondu que la possession des colonies était plus funeste qu'utile k no-
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tre prospérité et à notre influence. J'ai regardé autour de moi; et j'ai vu la condamnation du système colonial écrite dans un seul fait, connu de tous, et parfaitement étranger aux projets d'émancipation.
Enfin y je me suis arrêté quelques instants encore , à écouter les cris de détresse , que nos colons font retentir, à me demander ce qu'il y a de sincère dans leurs manifestations ; et il ne m'a pas été difficile de reconnaître, que s'ils étaient certains d'obtenir l'indemnité à laquelle ils ont droit, ils comprendraient bientôt que nul n'est plus intéressé qu'eux-mêmes, à cette révolution lente et progressive qui doit les délivrer un jour d'une propriété ébranlée . et menaçante.
Me voilà en face de la question. Je ne regrette pas le temps que j'ai mis à en déblayer les abords. Isoler une telle question , c'est la résoudre à moitié ; car elle est simple de sa nature , et sa solution doit être simple comme elle; d'abord pour être vraie; et ensuite , ce qui n'est pas moins important ici, pour être populaire.
Mon point de départ sera un lieu commun ; et je l'avoue sans honte ; car, je tiens que , les vérités anciennes , claires et incontestées , ne sont pas les moins bonnes. Celle que je présente ici, comme la base de tout mon système , peut s'exprimer en
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ces termes vulgaires : « On ne doit donner la libeité, qu'à ceux qui sont capables d'en user convenablement. »
Si cet anome n'a pas besoin d'être prouvé, il est également vrai , que lui-même ne prouve rwa , tant qu'on le laisse à l'état de formirie générale et vague; tant qu'on ne précise pas la nature et l'importance relative des diverses garanties qu'il fiiut exiger en échange de la liberté.
Ces garanties ne peuvent être <pie de deu& 90r *tes; générales ou individudles; et il j a cette grande diffîrence entre les premières et les seooa-» des, que les unes sont toujours incertaines , difficiles à constater, tandis que les autres ne laissent prise ni au doute ni à l'enenr.
Gomment, en eflbt, apprécier avec justesse le degré de développement d'un peuple? coomient reconnaître, si le point qu'ont atcrâit quelques hommes est le niveau conmiun de la masse ? comnaent échapper aux détails pour saisir l'ensemble ? comment établir sur desdcmnées aus^ vagues, une moyenne de quelque valeur?
Qu'il est plus aisé d'avoir aflbîre à un seul individu , de concentrer sur lui son attoition , de chercher dans ses habitudes d'ordre et de travail , dans sa conduite entière , la preuve de son avancement intellectuel et moral !
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Or ) ^ cette première di^rence , vient s*en joindre une autre non loaoins grave. S'il est pliis Ëicife de S(s tromper, ep fait de garanties généralesi Terreur y pst aussi bien plus dangereuse et plus fu-* neste. Il importe assez peu que quelques individus soient appelés prématurément à la jouissance de la liberté, La méoaa ^ute» commise k l'égfird d'une race entière ^ peut avoir des suites incakulï^les.
Les garanties personneUes sont doue les seules qui ne laissent subsister ni incertitude ui péril. Elles sont donc le9 seules sérieuses, les seule$ réelles.
Cette simple remarque nous permet de faire un pps considérab)^ vei» la solution.
Les a&anchissements en masse, à jour fixOi sont inconciliables (leur nom le dit ) » avec les garanties personnelles; et/ par-là méme^ ils sont condamnés à n'être que des témérités , que le succès peut cou<rpnner parfois» sanç les absoudre.
n y a plifô , ces affranchisaements sacrifient les garanties générales comme les garanties indivis duelles; et il ne peut pas en être autrement, car la pensée qui les a conçus n'est pas de celles dont on peut ajourner la réalisation. C'est une pensée impatiente, qui se hâte vers le but, sentant bien qu'il lui a suffi de paraître pour tout ébranler, pour tout mettre en question, et qu'une conclusion telle
quelle est encore préférable au provisoire inquiet et menaçant qu elle a établi.
Eh bien! qu'on ne Vignore pas, les garanties générales demandent, pour naître et s'affermir, autant d'années que leç garanties personnelles. Elles demandent plusde patience encore ; car, dans ce système , chaque jour n'amène pas ses résultats; l'esclavage ne décroît pas sans cesse; et, pour avoir la gloire de l'anéantir d'un seul coup , il faut renoncer à ces succès de détail, qui soutiennent le courage et donnent la force d'attendre.
Qu'arrive-t-il ? c'est qu'on n'attend pas, qu'on ne prépare rien, qu'on n'exige aucune garantie d'aucun genre, et qu'on viole ouvertement la maxime fondamentale que j'ai citée en commençant ; et qui , pour être admise par tout le monde en théorie , n'en est pas plus respectée dans la pratique.
Cest avec regret que j'écris ces hgnes. Je voudrais que les afiranchissements généraux fussent possibles. J éprouve , moi aussi , ce premier sentiment irréfléchi, qui porte à répudier toute tentative partielle , comme une sorte d'impiété. Je me sens prêt à déclarer, sans autre examen , que, dans une question si élevée, quand il s'agit d'expier une grande iniquité , de restituer à la dignité de l'homme ses droits inaliénables, toute demi-mesure
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est odieuse , toute réparation inconi|^te est une ofifense de plus. Mon cœur se révolte à cette seule
Mais ma raison parle à son tour. Elle me dit queraf&anchissement individuel , qui serait injuste et révoltant , s'il s'adressait aux uns plutôt qu'aux autres, s'il faisait de la liberté une faveur, une exception ; ne manque ni de grandeur ni de dignité, quand il se met à la portée de tous; quand il donne à tous les mêmes moyens d'y atteindre ; quand il contient le germe d'une véritable émancipation générale , plus prudente et plus réelle à la fois que celles qui portent ce nom.
Elle me dit que l'affranchissement individuel n'est lent qu'aux mains de ceux qui ne veulent pas s'en servir ; qu'il est facOe de concilier les garanties exigées par l'intérêt commun des maîtres et des esclaves , avec les justes impatiences de l'opinion. Elle me dit que les afiranchissements généraux ne sont pas moins lents, quand on les prépare ; que d'ailleurs , le temps est, dans les affaires humaines, un puissant élément de succès; qu'il faut savoir s'en servir , et ne pas prétendre à faire en un jour, aux Antilles, ce que fantiquité et le moyen-âge ont mis des siècles à accomplir parmi nous.
Mais , on adresse aux affranchissements indivi-
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duels un antre reproche, au mmM singulier; le refwoche d'kuprudeDoe.
On les accuse de compromettre le principe même qu'ils ont mission de garantir. On peint cette inquiétude vague qu'excite la présence des nouveaux libres parmi ceux qui ne le sont pas encore, ces espérances qui peuvent devenir d^ exigences , ce reLftchement général de tous les liens , cette con* damnation publique de la servitude. On s'écrie qu'un tel état de choses ne peut durer , et que le désordre moral introduit dansles sentiments , dans les idées, dans les habitudes , ne peut amener qu'un résultat , le désordre matériel.
Bien que ce tableau soit exagéré, je conviendrai sans détour que les afiranchissements individuels doivent altérer le respect dont l'autorité des maîtres a été environnée autrefois. J'en conviendrai ; mais en ajoutant que tous les systèmes produisent nécessairement les mêmes efktSy et qu'aucun ne les produit à un degré moindre que celui dont il est ici question ; par cela seul qu'il organise les moyens légitimes d'atteindre à cette liberté, qu'il présente aux yeux des esclaves , et que jamais ( notre expérience journalière le prouve) , jamais on envahit par la violence, ce que l'on peut obtenir par les voies légales.
Non , je ne connais pas de moyen de supprimer
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l'esdavage sans le discréditer ; je ne oosnais pas de moyen d accomplir une réyolotion immense sans ébranler les anciens principes. Mais je con«» nais deux moyens infaillibles de convertir en une oommodon funeste cet inévitaUe ébranlement* Le premier consbte à suivre la marche adoptée ju»* qu'à présent dans sCs fles; à accorder assez de Kbertés par lesaffî*ancliissements vdkmtaires , pour éveiller des besoins de changement, et trop peu, pour donner satisfacticm à ces besoins; à &ire naître des espérances , sans présenter en même temps les moyens de les réaliser ; à produire le mal, sans apporter le remède. Le second consiste à annoncer une émancipation générale , une émancipation qui promet la liberté à jour fixe , qui la promet sans exiger de garanties , comme un droit, non comme une récompense.
£n vérité, rien ne me surprend davantage que la prétention dé ceux qui préconisent ce dernier sys* tème conmie le moins aventureux et le plus sâr. Qu on l'attribue à un mouvement irrésistible de justice ou de générosité ; j'y consens , quoique je sois disposé à trouver sa source dans un seotiment moins noble » dans cette faiblesse de cœur qui, phis capable d'un grand sacrifice que d un eâbrt con^ tinu , nous porte k en finir au plus vite avec les dà£* ficullés dont la solution prévoyante exigeait trop
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de soioietdepersérérance, et peut-être aussi, dans la vanité nationale, qui trouve mieux son compte à une révolution éclatante, qu'à une transformation progressive et inaperçue. Mais, penser que la prudence est entrée pour quelque chose dans son adoption ; je ne le puis, car les règles de la prudence y sont toutes violées comme à plaisir.
Non-seulement , il ne veut ni ne peut exiger aucune garantie individuelle ou générale , et se met ainsi à la discrétion du hasard ; il va plus loin ; il provoque lui-même les dangers , il organise les obstacles , il prépare les collisions.
Nous l'avons vu , dans un précédent chapitre ; la difli^rence de race qui sépare les maîtres des escbves^ est une des difficultés principales que présente Fabolition de l'esclavage moderne. Par elle , la distinction d'origine se continue par de là l'afiranchissement ; le noir libre conserve les marques indélébiles de sa servitude , et la couleur est un signe étemel de ralliement qui menace de réunir l'un des deux peuples contre l'autre.
Ce péril ne pourrait disparaître entièrement que le jour, où une race mixte, la race mulâtre, tenant à la fois des noirs et des blancs, viendrait s'interposer, et amortir les préjugés ou les haines , en confondant les origines. Faut-il espérer que cette race se forme dans nos colonies ? J'ai déjà dit pour-
quoi je ne le pensais pas. ]Lies mulAtres , à mon avis , y seront toujours en trop petit nombre pour exercer sur les événements qui se préparent une influence décisive.
Mais à leur défaut, il est possible, il est fiidlede créer peu à peu une autre race , mixte aussi , et moralement mulâtre , s'il m'est permis de hasarder cette expression ; je veux parler des afiBranchis. Les noirs libres appartiennent à la race esclave p^r la couleur, à la race blanche par la liberté. Us ont des intérêts , des sympathies , des alUances dans les deux camps. Appelés individuellement k la jouissance des droits qui sont réservés aux maîtres, ils s'habituent insensiblement à ne plus se regarder comme étrangers à leur cause; et cependant, la communauté d'origine les rattache toujours à leurs anciens frères.
Qui ne voit tout ce qu'a de rassurant, l'existence de cette classe moyenne , de cette transaction vivante entre deux partis si peu disposés à transiger? Qui ne voit que le temps et les afiBrainchissements individuels peuvent seuls la créer ?
C'est ici que se manifeste le plus clairement la fausseté du système d'émancipation générale. Au lieu de créer une classe mixte , il réu^ nit les noirs, pour les mettre en présence des blancs. Au lieu de s'adresser aux individus, il s'adresse à la
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taee. Il groupe ces hommes qu'il fisillait diviser. Alliés le même jour, et par le même acte, à lali* berté « ib n'ouUieront pas qu ils scmt un même peuple , et que la même nation blanche leur avait imposé une même servitude.
Td est le jugement à priori que noa raison porte sur les affiranchissements généraux. Il est temps d'interroger l'histoire » et d'étodier les grands nemples d'émancipation ; afin de contrôler les rai- Bonnemenis parles faits*
J'ai dit, \eè grands eacemples d'émandpation ; et c'est avec intentioo qae j'ai parlé ainsi, car les affianchissementSy qui n'ont lieu que sur une petite édielle , réussissent toujours, ou du moins, ne lais- •ent dans la vie des peuples aucune trace ^viiâble et durable de leur insuccès. Je n'ai donc pas à m'oocuper des actes plus ou moins imprévoyants par lesquels les états du nord de l'Union , et plusieurs républiques américaines, ont aboli l'esch* vi^ dans leur sein. Je n'ai devant moi que trms grandes expériences : cdle du christianisme, ceHe de la convention , et oelle encore inachevée de TAni^tarre*
La première est bien connue, et ne peut être invoquée Contre mon «^inimi , puisqu'dSe s'est ex^ dusivtment opérée par des afirancfaissements individoek Tout le monde sait que les chartes de
liberté du^HQyeii âge étaienit toujours penoMidiet; j's^oitferdi qu'il ne pouvait ea ètee autrement.
D (est de l'esseiice du chrîfltiankme de s'adresaer à chaque homoie en particulier^ de pénétrer les conscienoea une à une, et de pr^érer le xoojm lent de la ocm version successive des Ames» aux modifications législatives qui agissent sur les masses, et soumettent les résistances isolées.
Il est de l'essence du duistianisme d'accepter toutes les fonsbes politiques et sociales^ de ne pas les attaqua <le &oot », mais dexsfaanger peu k peu les mœurs; en sorte que les libertés publiçies naissent un jour de ces dogmes qui avaient accepté le despotisme ; ^&ûl sorte que l'abolition de la servitude est la conséquence naturdle de cette foi , qui avait porté le respect des institutions servîles jusqu'à déposer un évéque esclave.
Voilà la mardbedu christianisme : aussi rien ne ress^cahle moins à un affirandûssement général <piç cette {»iadente initiation des bammes d'alors aux principes et aux habitudes de l'égalité. D'abord» le clNeistianssme s'occupe des affirainckis; il ouUie leur anetenne condition ; il en £aiit des diatares, des praires; il effiM^e Ira distinctions humihantes» Puis^ ilfait àl'esclaveune fieumille; il consacre Bcm mariage par des cérémonies adennellQs. X'esdave sort ainsi de la dasse des 4}hoses ; il re-
détient homme ; et de ce moment , la loi civile s'empare de la révolution que le christianisme a commencée ; elle reconnaît les pécules , l'hérédité des esclaves ;. elle reconnait entre leurs maîtres et eux des contrats de métayage , impossibles sous l'empire des vieilles idées; elle détruit enfin la servitude personnelle ; et de Fesclave, elle fait un serf.
Si le christianisme a procédé par a£B:Bnchi8sements individuels , la convention n'a pas suivi la même marche. C'est en un seul article , et en un artide fort simple, fort court, qu'éDe a proclamé la suppression de l'esclavage.
Il est vrai qu'une autre loi, dans un autre article également simple et court, donne à la fois le alimentaire le plus dair de la première , et le résumé le plus admirable de ses résultats.
Le décret du i6 pluviôse an II avait dit : « L'esdavagéestaboli dans touteslesoolonies françaises. »
Un an plus tard , la loi du 5 thermidor an III ajoutait : ce Dans toutes les colonies françaises, les cultivateurs seront tenus de cultiver leurs terres. »
J'ai voulu signaler ce rapprodiement dès l'abord , pour appeler l'attention sur la véritaMe portée de l'afiranchissement général proclamé en l'an n. Nous allons voir qu'il n'a pu donn^ ce qu'il promettait , la liberté ; nous allons voir que partout, dans Saint-Domingue libre , comme dans
la Guyane gouyernée de loin par la France, comme dans la Martinique et la Guadeloupe avant l'invasion des Anglais, partout, on comprit que la liberté ainsi proclamée, sans préparation , sans garanties, serait la source de désordres incessants et amènerait l'abolition définitive du travail ; nous allons voir qu'on fit la loi menteuse ; qu on retira d'une main ce qu'on se vantait d'accorder de l'autre; et que, néanmoins, on ne put éviter les secousses, les souffrances et les périls, que les émancipations générales traînent à leur suite.
Je sais que le décret de pluviôse an II ne doit pas supporter seul la responsabilité de cette crise; je sais que l'agitation avait commencé dans nos colonies dès l'époque où elles avaient connu le décret rendu par l'assemblée constituante le 3 juillet 1789, décret qui admettait la proposition rejetée l'année précédente par le conseil d'état , d'accorder une.députation aux colons de Saint-Domingue; je sais qu'un autre décret de la constituante, celui du 29 juin 1791, en accordant les droits de citoyens actifs aux hommes de couleur nés de pères et de mères libres , avait achevé de mettre aux prises les deux races, qui l'une et l'autre avaient appelé les esclaves à leur secours ; je sais qu'au moment où la convention vota son fameux décret , le bouleversement était déjèi complet dans
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nos lies; que les Bellegarde et les Ignace avaient déjà commis à la Guadeloupe les mêmes attentats que commettaient fa Saint-Domingue les Jean- François et les Biassou ; je sais que déjà le Cap était încaDdié ; que déjà les commissaires français avaient promis la liberté à tons les esclaves qui viendraient se ranger sous les bannières de la république; que déjà on avait ouvert dans tous les quartiers de Saint-Domingue ces registres qui reçurent la signature d'un si grand nombre de propriétaires d'esclaves , consentant à leur liberté.
Je sais aussi que , parmi les souflSrances et les malheurs de Saint-Domingue, en particulier, il en est peu qui ne puissent s'expliquer par des circonstances étraogj^:^ au fait même de Faffi^nchissement; qu'ainsi, malgré l'expédition anglaise , et jusqu'à la déplorable descente de Lederc , la vie et la propriété des colons furent protégées , la suzeraineté de la France reconnue; que le directoire envoyait à Toussaint Louverture un sabre d'honneur et ime paire de pistolets; que Bonaparte lui écrivait en 1800 : (c Si le pavillon français flotte sur Saint- Domingue , c'est à vous et à vos braves noirs qu'on le doit. »
Je pren<k la constitution adoptée par Saint- Domingue en 1 801, et j'y lis : « Il faut tranquilliser les propriétaires absents sur la sûreté de leurs
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propriétés. » Je lis plus loin : ce Dans Fimpossibilité où se trouTe la France, engagée dans une guerre avec les puissances maritimes , de venir ellemême au secours de la colonie , rassemblée législative a i^ésolu de soumettre au gouvernement de France une constitution appropriée à ses besoins. » Et plus loin encore : « La propriété des colons non émigrés, ou ayant obtenu leur radiation en France, est garantie. »
Je reconnais que les atrocités commises par les noirs, en 1802, furent provoquées par d'autres atrocités moins excusables peut-être. Je ne veux point chercher à qui il faut demander compte de tout le sang versé à cette époque. Je neveux point chercher si le décret qui rétablit Tesclavage et la traite n'était pas déjà rédigé , quand le premier consul donnait ordre à l'expédition de mettre à la voile. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas surpris de voir l'industrie et l'agriculture languir et s'arrêter quelque temps, sur une terre désolée^^ chez un peuple qui est obligé d'écrire dans sa seconde constitution, celle de l'empereur Dessaline : « Au premier coup de canon d'alarme , les villes disparaissent et la nation est debout! »
Ce qui me surprend, au contraire; c'est qu'un gouvernement quelconque , une agriculture et une industrie quelconque , aient pu survivre à de tels
bouleversements ; c'est que Saint-Domingue puisse payer une partie quelconque de cette indemnité , par laquelle elle acheta , sa reconnaissance , en 1826, indemnité qu'elle n'aurait pu solder entièrement à aucune époque ; puisqu'avant 1 789, et aux jours de sa plus grande prospérité, ses produits bruts annuels se vendaient i45 miUions, qui, représentant un profit net du dixième au plus, n'indiquent pas que son revenu dépassât alors 14 millions.
Je ne compte donc pas m'armer des désastres de Saint-Domingue , contre le système des émancipations générales. Trop d'éléments divers sont venus compliquer la situation de cette île , pour qu'il soit possible de déterminer la part de ce système dans les souffrances qui ont précédé, accompagné ou suivi son établissement , et dont les traces ont été si bien e&cées depuis.
Autant en dirai -je de la Martinique et de la Guadeloupe, où la guerre étrangère vint modifier ou interrompre l'expérience de la convention. Quant à rile-Bourbon , je n'ai rien à en dire ; car l'assemblée coloniale refusa d'exécuter le décret de pluviôse an II , et maintint les noirs dans l'obéissance.
Mais, ce que je veux faire remarquer, à Saint- Domingue, comme à la Martinique et à la Guadeloupe ; c'est cette législation locale qui, sous le
titre modeste de règlements relatifs à la pùUce rurale j établit . uDiformément , le lendemain de rafiranchissement, une restriction considérable de la liberté.
Les règlements promulgués dans les tles , par les commissaires mêmes de la convention, proscrivaient d'abord le vagabondage avec une sévérité extrême, et désignaient comme. vagabond tout homme non. propriétaire et non engagé. Ils fixaient, ensuite , les conditions^rcee^ du contrat d'engagement, et k part qui devait appartenir, soit au propriétaire, soit à l'engagé, dans le pro* duit des plantations. Enfin, les gouvernements successifs .d*Haïti , qui ont conservé avec le plus grand soin,' ces germes de contrainte déposés sur le sol de l'île par les hommes qui se sont vantés de Tafiranchir , les ont complétés depuis , en rendant plus profonde encore la distinction légale établie, dès l'origine, entre les propriétaires et les engagés, ou cultivateurs, et en déclarant que, pour passer de la seconde classe dans la première, il fallait acquérir une quantité de terrain déterminée , et assez considérable, pour qu on ne quittât pas aisément la condition de travailleur au service d'autrui.
Ainsi, tout homme qui ne possède pas une plantation d'une certaine étendue, est cultivateur; tout cultivateurdoit travailler chez un propriétaire ,
ia6 ESGLATAGE ET TEAITE.
fious peine daHer eu jmson; et les oonditioiis mêmes de ce contrat obligé sont réglées par la loi.
Voilà la liberté donnée à Saint-Domingue, par Taffranchissement général de Tan II.
Voilà la liberté que produirait aujourdlrai encore, un affiranchissement général proclamé dans nos iles. Quelle est en effet la première condition que les colons mettent à cette mesure? c'est une loi spéciale contre les vagabonds. M. deLas*Cases vient de le déclarer à la tribune de la Chambre des députés; or, nous connaissons le véritable sens des lois sur le vagabondage.
Jeconviensau restequ'un tel régime dépouilleVes* davage de ses caractères les plus odieux. H donne aux esdaves une personnalité civile, une famille, une propriété. Mais, il conserve le travail forcé; il crée un état mixte, qui n'est pas Tescla*vage, et qui n'est pas le servage non plus; car, d'un côté, les engagements sont temporaires, et, de l'autre , le travail est imposé par la loi.
L'exemple de la Guyane, que je vais faire connaître à présent , est bien plus positif encore que ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. Nous avons l'avantage de pouvoir l'étudier dans tous ses détails ; tandis que finvasion anglaise a interrompu lexpériencede la Guadeloupe et de la Martinique; et que l'isolement prolongé d'Haïti ne nous permet
pas de suivre avec certitude toutes les parties de son histoire^ ou de pénétrer dans tous les éléments de sa législation.
A la Guyane, au contraire, des actes publics, nODobreuXy qu'un anden magistrat de Gajenne, M. Armand, a pris soin de recueillir , permettent d'apprécier toutes les conséquences d'une émancipation, proclamée, accomplie, révoquée par le même gouvernement, dont les résultats ont eu huit années pour se développer, et n'ont pu être gravenient modifiés , par la menace momentanée d'une invasion étrangère.
Après avoir rendu le décret de l'an II, la convention jugea qu'il était nécessaire , d^ organiser la liberté dans le département de la Guyane française. Elle y envoya un neveu de Danton , le citoyen Jeannet.
Le premier acte de ce commissaire , fut une proclamation, qui déclarait vagabond tout individu non propriétaire, et non engagé. C'est le même système que nous avons vu se produire dans les autres colonies : Les engagements ordonnés, sous peine de prison.
. Il parait que cette mesure fut loin d'atteindre son but, et que le travail fut abandonné par les nouveaux libres ; car nous voyons l'assemblée coloniale prendre, le i6 vendémiaire an III , un ar-
rétéy dont les considérants et le dispositif sont paiement remarquables : « Considérant que la récolte du coton va se perdre, faute d'être ramassée; considérant que le service des hôpitaux de la république a été interrompu ; voulant assurer à tous les citoyens, la précieuse indépendance que donne la nature , et que les vertus et le travail conservent seuls \ arrête : article premier: tous les ouvriers cultivateurs sont de ce moment en état de réquisition. »
Ainsi, les affranchis, passaient déjà du régime de l'engagement au régime de la réquisition.
Ils se montrèrent fort peu touchés des soins que Ton prenait pour leur conserver la précieuse indépendance, que donne la nature; et Tétablissementdu nouveau système fut l'occasion de graves désordres.
Le 19 pluviôse an III, l'assemblée coloniale recourt à un autre genre de mesure. Elle fortifie la législation contre le vagabondage et l'indiscipline. Elle arrête un règlement , en vertu duquel : tout citoyen qui ne justifie pas d'un travail ou métier quelconque , doit être emprisonné comme vagabond. La paresse, TindiscipUne, sont punies par les arrêts, les amendes, la privation du salaire , la barre (espèce de gêne). Et ces peines sont prononcées /)ar le propriétaire , le conducteur des travaux , pu le conseil de discipline ,
BASeS GÉNÉRALES. 1:^9
Composé du propriétaire j de deux cultivateurs â son choix, et de deux au choix de latelier.
Pour clore convenablement ces dispositions, dignes en tout du Gode noir, on a soin de déclarer, dans le jargon du temps , que ce règlement ne doit préjudicier en rien, aux droits naturels de rhomme et du citoyen.
Et qu'on ne pense pas que ces actes fussent désapprouvés par le gouvernement qui avait aboli l'esclavage. Qu'on ne cherche pas à y voir les écarts d'une autorité locale , qui comprend mal les intentions du pouvoir central, ou s'y associe de mauvaise grâce. La convention marchait dans la même voie; et aux termes de son décret du 6 prairial an III, tous les citoyens et citoyennes qui sont dans Pusage de s'employer aux travaux des champs, sont en réquisition pour la prochaine récolte. Tout refus de la réquisition ^ sera puni comme crime de contre-^révolution.
La convention donnait aux anciens esclaves le titre de citoyens et citoyennes. Mais, elle punissait de mort le refus de travail.
Cependant, les nègres ainsi traqués avaient cher* ché un asile dans la qualité de propriétaires. Ils avaient acheté quelquescoins deterre> etse croyaient ainsi à l'abri de la réquisition. D'autres s'étaient réfugiés dans les villes , où ils exerçaient les pro^
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fessions de domestiques^, de çhasseuna ou de p6<* cheura. L assemblée coloniale ne a'avréta paa ^» yant ces prétextes. EUe prit un arrêté^ ao date du ^*»* fructidor an m, pprlant : i9 que tout étabJlisr sèment de culture fonifié depuis le i^ messidor aéra CYaoué , et que les eultivateura devront con* tracter un nouvel engagement de services ; a^ que ceux qui présenteront un garant st^lvable^ pourront être mainten^s , sou& peine de prison et d'amende , en cas de aiauvais eptretiea ; 3^ que les. personnes Gi^evantattacliéesauxtravau;^ des habitations, sont tenues de sortir des cbe&rKeux de eanton , aous le délai dé dix jours.
Mais le tempa avail marché en France f et le commissaire civil , qi^ avait laiasé scm oncle m &ite du pouvoir , écrasant la Gironde sous la com-* mune, apprit un jour que Danton venait à 9Qn tour d'occupfltr, ai^ tribunal révolutionnaire, 1a place de Yergniaud ou de Jenaonné , et iptû était monté k Vécha&ud en s'écriant : « J'ctttraîneRobespierr^ ! Rol^eapierre me suit ! n
Le citoyen Jeannet quitta la Guyane , et Imm l'autorité aux mains dugouverneurgénéralComtet.
Gehiirci preadi» le aS frimaive an IV^ un arrêté moti^ par ïhomiie famine prête k dévora? la eolonie^à cauâede l'oûiValé des cultivateurs. Cet ar-^ rété a pour but de mettre eft réquîsitiaiiy sur toutes
BASES OtNiBALES. l3i
les habitatioiit abandonnées par kurs propriétaires, et devenues ainsi nationales j tous les citoyens non projHÎétaires qui ne sont point epgagés par xnx traité particulier , signifié à la municipalité. Ils sont soumis à des peines qui peuvent aller, quand il j a résistance aux opérations do gouvernemait) jusqu'au transfèrenmit en France, pour que leur conduite y soit examinée.
Quoique cet arrêté marquAt on mouvement rétrograde dans le régime d'oppression substitué à Tesclavage; qu'il né parlât de réquisition que pour les propriétés nationales ; et qu'il ne fit aucune mention de la mort ; les nègres refusèrent de* s'y soumettnsw II tMnt prendre un arrêté nouveau , aur termes duquel tous citoyens rencontrés en état d'attroupement et armés devaient, s'ils ne se rendaient pas, être réduits parla force des armes , et jugés par une comçûssîon militaire , chargée de rechercbei* les acteurs et complices des complots et attroupements.
Plusieurs exécutions eurent lieu ; Tordre se ré^ taUit.
IHendant ce temps, Jeftnnet s'était rendu en France , il y aivait trouvé 1» prédiction de son ond<e accomplie. Afais k réacticm qui avait suivi la mort éf Robespierre aveàt mal secondé ses prétentions. H falkit k i3i veDdémîaîre, pour rendre un peu de
l3a ESCLAVAGE ET TRAITE*
faveur au neveu de Danton. Le directoire, à peine installé, le l'envoya en Guyane comme son agent particulier. Il y revint au mois de germinal an lY .
Dès le 2 messidor 9 il prend un arrêté sur les moyens d-assurer la liberté par le travail^ et cet arrêté a pour efièt de rétablir au profit de tous les propriétaires la réquisition que G>intet n'avait ordonnée que pour les propriétés nationales > de fixer la durée du travail du par chaque ouvrier à chaque propriétaire , le tarif d'après lequel ce travail doit être payé , et les peines sévères qui fonnent la sanction de ce contrat forcé.
Le i3 messidor an Y, Jeannet se félicite, dans une proclamation , des résultats de son arrêté , qui a retiré de l'oisiveté ces hommes^ pour €fA travail et servitude étaient synonymes là veiUe.
Si Jeannet avait profité du i3 vendémaire pour supplanter Cointet , le citoyen Bumel profita à son tour, pour supplanter Jeannet, de ce lâ fructidorqui donna lepremier exemple, trop bien suivi, l'année suivante, des déportations à la Guyane.
Le nouvel agent arriva le f 8 brumaire an Vil , et il fut aisé de reconnaître à son langage l'homme imbu des bonnes et pures traditions de 1793,
<c Quant à moi, dit-il en arrivant, je vous le déclare , le travail ou la mort. En cas de nouveaux troubles, il sera créé une commission mili-
BASES GÉNÉRALES^ l33
taire, devant laquelle seront traduits tous les cultivateurs qui refuseront d'obéir aux chefs (râteliers. Cette commission prononcera des peines capitales.
Nous voilà revenus au système qui assimile le refus de travail au crime de contre-révolution. Nous allons faire un nouveau pas. De la réquisition » nous allons passer au confinement.
L'arrêté du i6 frimaire an VU vaut la peine d'être lu. « Par le motif , dit-il , que les cidtivateurs, s'ils ne sont pas sagement et fortement dirigés^ seraient portés, par la facilité de se procurer les choses de première nécessité , à laisser la colonie sans moyens d'existence; il est arrêté : Tous les cultivateurs sont mis en réquisition. Pendant deux années ils ne pourront sortir de Hhabita^ tion dans, laquelle ils sont actuellement employés.
. Le 9 nivôse an Vil, anrêté semblable pour les domestiques : « Tous les domestiques actuellement employés , sont engagés pour un an. Ceux qui n'y voudront pas consentir, seront tenus d'aller travailler sur une habitation , oU ils resteront en réquisition pendant deux ans. »
L'exécution de ces mesures fut troublée par la mens^çe de l'invasion anglaise. Il fallut appeler le tiers des cultivateurs à la défense de la colonie.
l34 ESGLAVilGB ET THATTE.
Une tentative d'insurrection eut Keu, et elle était à peine réprimée, quand la nouvelle révolution du i8 brumaire amena son représentant en Guyane, comme l'avaient fait, avant elle, le i3 vemlëmiatre , et le 1 8 fructidor. Le choix des consuls fut significatif w II indiqua clairement la pen-r sée , déjà arrêtée dans l'esprit pratique de Bonaparte, de mettre un terme à cette comédie libérale» et de rétablir ouTertement l'esclavage , que l'on avait tant de pedne à maintenir sans l'avouer,
Victor Hugues y qui s^était fait connaître à la Guadeloupe par une fermeté souvent cruelle ^ vint remplacer Bumel à Gayenne , le 9 nivôse an Vin.
En arrivant » il publia la proclamation si connue des consuls : « La constitution de Fan m périssait. ••. »
Une autre publication ne tarda pas ii sui^ vre celle-là ; et la loi du 3o floréal an X , an^ nonça aux nègres de la Guyane, que l'esdavage était maintenu, dans les colonies françaises, con^ /onnénient aux lois et règlements antérieurs à
Un tribunal spécial fut créé. C'était une précaution inutile; et déjà, les vieux usages, interrompus depuis huit années , avaient repris tout leur empire, quand un arrêté des consuls, en date du 1 6 frimaire an XI , vint organiser Tapplica-?
BA8BB OAnÉAALSS. i35
tion ck kl loi du 3d floréal ^ en dédaraut , que 11» itiditiduft portés sur les rôles d'une {iropriété^ y dont ^mohés irrérocâU^ment^ et M peuvent ^ ni s'y Soustraire eusHmémes ^ ni être aliénés arbitrait féimnt pnr le propriétaire ; que les incKvidus ^ qui $ont de^i^as propriétaires depuis h liberté^ et qui 11 ont servi, ni comme domestiques , ni comme culliTâteurs > ne redeviendront pas esclaves ^ à la intimation du payement ou nmtîre de leur vakiir estimative coHtme èsckives. »
Depuis cette époque, les noirs de Cayenne ont encore eu un jour de liberté. Os fut en Janvier idôg, quâud les Anglais et lesPiDrtuguais attaqué^ rent sérieusement la colonie. Mais le lendemain de la capitulation, le chef du gouvememetit portugais , Manôël Marque? y publia une ptxx^lamation en tes termes : ^ Tous les nègres esclaves sO^t tenus de prendre leurs travaux accoutumés) soiispeiHe de cent eoups dejbuet. )i
Gé fut la fin ) et une digne fin. On ne pouvait Mièiik cbre cette période de liberté !
On me pardonnera d^avoir donné avec tant de développement Thistoire de raffranchissement géifémlàlaOuyane.
Cette histoire est instructive ^ et nous somrties trop hèureuiL de pouvoir Tétudier dans ses moindres détails. Quant à moi, je le dé-
l36 ESCLAVAGE ET TRAITE.
clare, alors même que je ne connaîtrais que l'issue déplorable 9 honteuse / de cette expé* rience, la seule qui se soit ainsi accomplie au grand jour/ sans trouble extérieur, pendant un espace de temps considérable ; je serais certain que la liberté véritable et complète n'avait pas été pro* duite par fémaucipation générale de Fan IL On ' ne ramène pas deux fois de suite et sans résistance à leur cbaine, des hommes qui ont été réellement libres. Il faut des coups de fusil , et du sang versé, pour rétablir l'esclavage; quand il a cessé d'exister. Mais , ici , pour le substituer aux engagements, à la réquisition ou au confinement} il a du suffire d'un ordre de Victor Hugues/ ou du fouet de Manoël Marquez.
L'expérience . anglaise ne peut être aussi concluante, puisqu'elle n'est pas terminée. Cependant, il n'est point inutile de pressentir, d'après les dispositions mêmes du bill, d'après les résultats constatés jusqu ici , et consignés » dans le rapport adressé en i835 à lord Glenelg, par M. Jhonji Innés, de pressentir, dis-je, les conséquences définitives que doit amener cette grande tentative d'émancipation générale. Si nous voyons se manifester dès aujourd'hui dans les iles anglaises, ces symptômes alarmants d'abandon des cultures et de dépréciation des propriétés, qui ont provoqué
le maintien dû travail forcé à la Guyane , oonime elles l'avaient provoqué à la Martinique , à la Guadeloupe , à Saint-Domingue , et dans toutes les colonies, où Témanapation en masse a eu lieu; il sera permis de supposer que le bill de la Grande- Bretagne, doit être aussi impuissant à produire une liberté complète, que Font été, avant lui, les autres affranchissements généraux.
Nous avons déjà vu que, selon Tusage, aucune préparation sérieuse n'avait précédé cette grande mesure ; et c'est un premier et grave motif pour mettre en doute son succès. J'ajouterai que sa généralité ne peut s'expliquer en présence de» difië* rences matérielles et morales, qui séparent profondémenties diverses colonies auxquelles ils'applique.
N'importe. Examinons le bill en lui-même , et dans ses résultats immédiats.
Le bill est fort long , et cependant il ne contient, à vrai dire , qu'une seule et unique disposition : l'indemnité des propriétaires.
Après avoir déclaré que la somme de ao millions sterling sera répartie par des commissaires, entre les dix-neuf colonies anglaises, les Bermu-^ des, les îles de Bahama , la Jamaïque, Honduras, les îles Vierges, Antigues, Montferrat, Névis, Saint-Christophe , la Dominique , les Barbades , la Grenade , Saint-Vincent , Tabago, Sainte - Lucie ,
l38 ESCLAVAGE ET TBAItE.
Id Trinité) la (Guyane anglaise, le cap de Bonne^ Espérance et Fîle Maurice; q«e lès commissaires répartiront, d'aptes lé nombre et la yalent moyenne des esclaves de ces colonies; que la sousrépôrtîtion entre leà propriétaires de chaque colonie, se fera d'âptès le nombre dés esclaves et la catégorie à laquelle ils appÈirtiennent; il ne s'occupe réellement d'autre éhose que de fiïer le temps d'apprentid^ge.
^, l'appréntisBiage n'est point, comme on aime à le supposer d'^bord^ une aorte de transition mé* nagée entre Teàdavage et la liberté ^ un moyen de donner aux nègres lèd lumières , les habitudes , la préparation morale qui leur manquent. L'apprentissage n'est que le solde, l'appoint de l'indemnité insuffisante accordée aUi propriétaires ; c'est le complément de la pensée unique dubilL
S'il en éiait autrement , le temps d'apprentigisâge serait plus long; il serait m&rqué par dm soin^ plus assidus donnés à l'éduûâtion des nègres; il précéderait l'affranéhissemeiit au heU de lui succéder; il instituerait surtout le travail libre, qui seul peut mûrir Vesélave pour l'indépendance qu'on lui destine ; ^\i\ ^ul peut lui donner le intiment de son intérêt propre , dé 5& propre responsabilité; qui seul peut le relever pa^ l'acemflplissement
lASn GÉNÉRALES. l39
d'uoe tAche YdoIltaî^e; qui seul peut lui feire aimer cette existence laix>rieu8e) à laquelle il ne peut renoncer un jour» sans danger pour lui-même et pour les autres. Or ^ si le bill anglais réserve aux nègres la jouifiBaaoe d'un jour par semaine pendant Tapprentissage , il les oblige à payer leur houe et leurs outils ) du produit de ce travail prétendu libre ; et du reste » il ne les excite par aucun intérêt sérieuK à employer utilement cette journée que Fusage des cc^onies leur abandonne depuis longtemps.
Maié, le véritable but de l'apprentissage a été in« diqué clairement par les discussions anciennes et récentes du pairlement* H a été soutenu au nom des propriétaires > combattu au nom des esclaves. (Test tout dire. Et à défaut des discours officiels , on trouverait une explication suffisante dans le bill lui-même , qui en établissant une différence de deux années^ entre l'apprentissage des domesti-» ques et cehâ des esdaves ruraux , n'a eu d'autre modf que le service constant des premiers , qui doivent ainsi pftyer plus promptement à leurs maîtres^ cet appoint que le trésor a voulu laisser k la charge des esclaves eux-mêmes^
Au reste, l'apprentissage td qu'il vient d'être éiabh par le bill , n'est pas une nouveauté dans la législation britannique. Un statut d'ËlÎEdbeth
i4q esclavage et traite.
avait ordonné que les enfants pauvres, seraient placés jusqu'à un certain âge chez les fermiers de leur paroisse , et que ceux-ci seraient tenusfle leur donner la nourriture et le logement, en échange de leur travail. Ce n'était pas un moyen de morahsation. C'était un marché prescrit par la loi. Hé bien 1 la loi prescrit le même marché aux colo» nieSit Seulement, il ne s'agit plus d'enfants; et on suppose que le marché sera assez avantageux aux propriétaires d'esclaves, pour qu'ils puissent rabattre quelque chose de leurs prétentions. .
Le bill n'a donc eu qu'un seul objet; régler l'indemnité due aux propriétaires d'esclaves. 11 leur a accordé une partie du prix en gùinées, l'autre en prolongation du travail forcé.Mais ilse trouve quela première partie est beaucoup trop faible , et que la seconde est souvent nulle , ou même onéreuse. De là, l'indignation et les cris de détresse delà plupart des colons anglais. De là , la dépréciation presque universelle des propriétés coloniales. Le but unique du bill n'a pas été atteint. Les propriétaires sont fort mécontents. L'insuffisance de l'indemnité en estrelle seule cause ? c'est ce qu'il est temps d'examiner.
Nous avons des renseignements exacts sur onze des colonies anglaises. Il faut les parcourir rapidement, et leur demander d'abord si Ton se montre
BASES GÉNÉRALES. l4l
en général satisfait des résultats déjà connus du bill> et rassuré sur l'avenir; si en conséquence, le prix des propriétés se maintient; si de nouveaux capitaux sont engagés dans les exploitations; si Ton néglige, comme inutile, Tappel de travailleurs étrangers. 11 faut rechercher ensuite s'il n'existe pas une cause spéciale et indépendante du bill , qui dans quelques-unes des colonies, explique en tout ou en partie leur situation actuelle. Il £iut pénétrer enfin dans les détails de l'exécution du bin, et s'enquérir de l'intérêt que les apprentis attachent au temps de liberté qu'on leur assure, de l'emploi qu'ils en font , de l'pctivité avec laquelle ils s'acquittent de leur travail dans les jours réservés aux maîtres , de leur empressement à faire entrer leurs enfants en apprentissage, enfin, de la conduite des n^pnes déclarés libres par le bill.
Une analyse succincte établira clairement que, sur les onze colonies, une seule, Antigues, doit à des circonstances entièrement spéciales une prospérité qu'on regrette de ne pas trouver ailleurs; que trois autres, la Barbade, Saint-Christophe, Sainte^Lude^ ont été préservées jusqu'à présent, et par des causes particulières, de ces symptômes de décad^ice qui se manifestent , à des degrés diffîrents, mais toujours avec évidence , dans les côlo-
l4a £SC|«AVAG6 ST TRIITE.
nies les fins, importantes et les plus nooibreiises j h la Grenade, à la Guyane» à la Trinité^ à Saint- Vincent, à Néyis, à la Dominique et à la Jamaïque.
K Antigues, les planteurs ont affiranchi en un seul jour 3ovOOo asdaves^^qiie le inU leur donnait le droit de conserver sis^ années eu qualité d'apprentis j et defMMS l'affranchissement, fea baux des terres se $ont élevés.
Ces faits en disent plus que toutai les dédan-^ tions, plus que tous les témo^nuges, sur le seor timent de sécurité qui domîiiMe dans oette colonie.
Mais, à Antigues. se trouYent réunies les deux circonstances les plus favorables quie puisse rencontrer un^&anchisseBoent général» leducn^on morale et religieuse des ni^rs, l'a^qpiropriatiQa de toutes les terres «
JT^ditplu&haut que réducatum religieuse et nonraie des noirs se conciliait mal avec Timpatienoe ordinaire des affiranchisseqaents généraux; et Vexempie d' Antigues eonfinne bi^n pluA qu il n^ conlr^dti; cette asserti/on; car ce s^ait foliei de oomiptca' par^ tout sur le z^èk volootajirn d'una missÂon ausâ active qw cette, des frè^ea moraiv^ Ce s^sha fic^ de supposejT ^w tous las conseils, colonkux mo»" treraientf pour seconder ç^tf^ of^uvro, VinjteUigen^e ^ la ginérositii qpi se sont maniles&ées 1^ Antir gnes^
Bii^9 GÉN^AtKa. 143
J'ai siJQUté que rien ne pouvait auppléer les g^rsinties individuelles» et que les soin» donnés à la nias$e de$ eâçlaves ne pouvaient créer seula un état de choses exempt de périla. L'exemple d^Aiv* tigues vieqt encore à l'appui de ma pensée ; car Faction religieux dea frères moraves a eu bes<»n d'y trouver un auxiliaire puissant dans l^iccident matériel dont j'ai fait mention > l'appropriation générale des terres.
Pour juger de l'importance de cette garantie, il suffirait de se représenter l'attraction presque irrésistible que doivent exercer sur les nègres ces ao« litudes inhabitées qui occupent le centre de la plu* part des colonies , et particuli^ment des nôtres. Là, indépendance absolue; là, quelques oocapatiqn$ sans fatigue, la diasse, la pèche , le défii* cheilient d'un coin de terre, fouiliiasant àfentietien d'une famille. Partout où existent ces fktals refb* ges, il est bien difficile d'empêcher la dispersion, d'abolir la servitude sans abolir le travail. L'éducation morale et religieuse des nègres serait loin d'écarter entièrement de tels périls.
Lorsque', au contraire , il n'e]qste pas un seul arpent cpi n'ait son propriétaire, la dii^rsion de^^ vient impossible , le travail foreé survit nécessairement à f eaelavage^ les nouveaux libres restent à U discrétion de leura anciens maîtres, qui pw^
l44 ESCLAVAGE ET TKAItE.
vent les rançonner à leur gré , et qui fixent le taux de leur salaire de telle façon , quMls soient obligée pour vivre, de travailler autant d'heures que lorsqu'ils étaient esclaves.
Cest précisément ce qui s'est passé à Antigues. Le jour même où ils abolissaient lapprentissage, les plaiAeurs établissaient d'un commun accord le tarif qu'il leur était permis d'imposer. Us fixaient à I schelling 9 deniers par jour, le salaire des ouvriers employés aux sucreries. Il en résultait, qu'en travaillant un peu plus de quatre jours, ceux-ci gagnaient leur nourriture de la semaine (les propriétaires fournissant d'ailleurs l'habitation , le jardin, etles frais demaladie). Qu'arriva-tr-il? Le travail se renferma sur-le-champ dans les limites établies par le tarif. U fut impossible d'appeler sur les plantations, les afiraudbis qui avaient assuré leur subsistance ; et les propriétaires, effrayés, eurent recours au moyen unique, mais puissant « dont ils disposent encore, pour maintenir le travail sur l'ancien pied. Ils annoncèrent l'intention d'abaisser les salaires. Cette simple menace ramena la plupart des nègres; mais on pense qu'il sera nécessaire de la réaliser bientôt, et de contraindre, par le besoin, ceux qu'on ne peut plus contraindre par le fouet»
Je conclus, d'une part , que le succès n'est pas aussi complet à Antigues ^ qu'on l'a prétendu* ' De
BASBS GiNBRàLBS. ) l45
laiitre, qu'il est dû, en dépit des dispositîons du bill, et de la généralité de la mesure , à la prépalation tout exceptionnelle qu^ la population noire a reçue , et principalement à la droonstance matérielle, qui la livre à la merci de ses anciens mattres.
Je suis d'autant plus autorisé à considérer ce dernier fait comme le plus important et le plus décisif; qu'à la Barbade, où les mêmes soins n'ont pas été donnés à l'éducation morale et religieuse des esclaves , la possession par les blancs, de toutes les terres cultivables, a suffi pour amener des ré^ sultats presque aussi satisfaisants.
Là, comme à Antigues, les noirs se sentent coudamnés pour toujours à la condition de prolétaires et de travailleurs. Comme à Antigues, la valeur dea terres s'accroît, ou tout au moins, semaintient. Seulement, les colons de la Barbade n'ont pas été jusqu'à l'abolition immédiate de l'apprentissage ; et quelques troubles qui ont suivi la promulgation du bill , ont établi entre les deux îles ^une différencci dont il est juste d'accuser le dé&ut de préparation morale dans la seconde.
A Saint-Christophe , la période d'apprentissage n'a été signalée jusqu'ici par aucune diminution seQsU>le du travail
On attribue cet heureux résultat à la vigueur
r46 EiCLAVACE ET TRUTE.
avec laquelle a été réprimée Fémeute du 8 août^ causée par la promulgation du bilL
Je ne nie pas l'efficacité d'une telle cause. Je reconnais que le» mesures énergiques produisent sur Fe^rit des nègres une impression profonde et duraUe. Mais il y aurait une grande imprudence à fonder sur ce souvenir seul Tespérance de la continuation du travail , après l'expiration de la période d'apprentissagiB. Les colons y comptent si peu ,. qu'ils engagent dès à présent des ouvriers européens. Ils trouvent d'ailleurs un avertissement dans le mau- Tais succès des tentatives faites par la société d'agriculture de Saint-Cbristophe pour encourager le travail libre sur les sucreries» Depuis plusieurs années y elle promet une prime assez forte à tout ouvrier libre qui aura travaille pendant six mois cbez le même maître à !a culture ou à la fabrication du sucre; un seul avait mérité la priioie, à l'époque où M. Jhonn Innés a visité l'île.
J'aurais plus de confiance au maintien du travail dans l'île de Sainte-Lucie , où une cause en apparence frivole doit exercer un jour, sur la conduite des nègres libres, la même influence qu'elle exerce dès à présent sur celle des apprentis. Sainte-Lucie a appartenu à la France, et les esclaves y ont conservé le goût le plus immodéré pour les parures et les colifichets. Ils ont donc des besoins inconnus à
BASES GÉNÉBALES.^ J ^'J
leurs frères des autres colonies , et dont la satisfaction exige des eflforts, que le soutien de leur existence ne rendrait pas nécessaires. Sous ce ciel brûlant y sur ce sol fécond , où les vêtements les plus l^ers suffisent , où les aliments naissent en foule * et sans être sollicités par un long travail , le noir qui a cessé d'être esclave n*a plus rien à demander k son maître , s*il trouve devant lui des forêts vierges , des terres incultes , et si lui-même ne s*est pas créé des besoins factices. A défaut de l'appropriation des terres , le goût de la parure est la plus forte de ces chaînes, que ne brise pas un bill d'émancipation.
La Grenade forme la transition entre les colonies prospères et celles qui. ne le sont plus. Quoique le système d'apprentissage y marche mieux que les colons ne l'avaient espéré , on commence à y pressentir les souffrances qui suivront inévitablement l'entrée en joqissance.de l'entière liberté, et plusieurs colons parlent de se rendre en Allemagne, pour y engager des familles de travailleurs.
A Saint-Vincent, le malaise est déjà plus général et plus complet. L'établissement de l'apprentissage y a été marqué par des refus de travail, qu'il a fallu réprimer. On se plaint du mauvais état des cultures , et on est convaincu, que plusieurs d'entre elles ne pourront être continuées. Aussi, les plan-
,^8 BSCLATAOB BT TRAITE.
teais énteùtrïk toute miae en dehore de cajntaux.
Des symptômes trop visibles leur interdisent leâ opérationsqui engageraient l'avenir ! Aucun enfent au-dessous de six ans n'a été mis en apprentissage; et quant au travail extraordinaire, on ne l'obtient gaèreque lorsqu'il s'agit de servir dans l'intérieur ou autour des bâtiments.
A la Dominique , même inquiétude , fondée sur les mêmes motjfe. Bien que Vtie ait appartenu aux Français , comme Sainte-Lucie, les nègres n'y sont IMi8ausMavide8de<»lifichets, etle mauvais emploi de leurs jours de liberté ténaoigne assez de la simplicité extrême de leurs besoins.
À Névis , des faits plus graves ont jeté l'alarme parmi les propriétaires. Des pièces de cannes ont été volontairement incendiées ; et l'assemblée coloniale pourrait bien , en désespoir de cause , et par un motif fort différent de celui qui a déterminé les colons d'Antigues, proposer la libération im-
miédiate.
A la Guyane, on ne doute pas que la fabrication du sucre ne devienne impossible, ajwfès l'expiratioû de l'apprentissage , et l'on s'occupe activemèAt des moyens d'attirer dans la colonie , des ouvriers européens.
• En eflfet, les dpprentis manifestent par tout* leur conduite, l'intention d'abandonner les cul-
BÂsm GiNiiiALsa. 149
tares pénibles. Dès à présent» on ne peut obtenir d'eux que le tiers ou la moitié des anciennes tAches. Le trayail extraordinaire s'achète à un prix excessif; et telle est Findifférence des nègres » que beaucoup ont refusé le jour réservé auquel on attadbe tant de prix dans la plupart des colonies, et ont préféré travailler tous les jours pour leurmattre, pendant un nombre moindre d'heures. H y a plus; aucun des nègres, déclarés hbres par le bill comme ayant touché le sol anglais , n'a continué k travail* 1er la terre , et sur 9,873 enfants afiranchis par le même acte, aucun n'a été mis en apprentissage.
A la Trinité, les planteurs sont presque unanimes à penser, qu à l'expiration de l'apprentissage» il deviendra impossible de continuer les cultures. Us ont déjà fait venir, pour essayer de combler les vides, des travailleurs de divers pays.
Il est vrai que deut circonstances particulières viennent aggraver singulièrement la situation de cette ile. Cest, d'un côté, le désordre complet de k législation ^ causé par le mélange des lois espa* gnoIes et anglaises ; c'est surtout l'abandon de la presque totalité du territoire, dont la quatorzième partie à peine est cultivée; et l'existence dans l'Est d'une tribu considérable de noirs libres^ provenant d'abord du licenciement des Black Troops, puis, des noirs trouvés sur les bâtiments-
l5o ESCLAVAGE ET TRAITE.
négriers, enfin, des nègres marrons réfugiés àe tous les quartiers de Tlle. On comprendra sans peine queUe excitation doit exercer sur Tesprit des apprentis le voisinage d'une telle colonie ; et Ton ne sera pas étonné d'apprendre que, deux mois après la promulgation du bill , on comptait à la Trinité 3,ooo marrons sur 24,000 apprentis.
Est-il nécessaire d'ajouter que les nègres libres ne travaillent que pour satisfaire aux besoins les plus restreints y et que les apprentis, afin de mieux annoncer leur résolution de marcher dans la même voie, ont préféré, comme à la Guyane, la diminution des heures de travail à la jouissance d'un jour réservé ?
Mais l'expérience la plus intéressante à observer est celle de la Jamaïque , car cette ile a une véritable importance ; elle est pour l'Angleterre ce que Saint*Domingue/ était autrefois pour la France. Le succès à la Jatnaïque couvrirait tout ; comme l'insuccès à la Jamaïque est la condamnation sans appel de la marche suivie par l'Angleterre.
Or , personne n'y doute plus des déplorables effets du bill. Depuis plusieurs années les récoltes sont misérables ; la diminution graduelle de la culture du sucre ne permet pas d'espérer qu'elle survive à l'apprentissage ; Fimportation
BAS£S GÉNÉRALES. l5l
^es ouvriers européens est encouragée par des primes énormes , et la plupart des propriétaires (ce qui est plus grave ) règlent leurs comptes de manière il se retirer deTile en 1640.
Plusieurs causes spéciales concourent avec les résultats ordinaires de lafiranchissement général, à rendre extrêmement critiqub la situation de cette c(donie;
D'un côté , les plantations appartiennent pour la plupart il de graiMls propriétaires anglais , dont la présence pourrait avoir Tinfluence la plus heureuse ; mais qui abandonnent leurs intérêts à dea procureurs fondés^ indifférents au développement moral de la race nègre , et tout à fait impropres à établir quelque sympathie entre les deux populations. Ces souverains de bas étage, qui quelquefois régissent ou sont censés régir des propriétés distantes de plus de cent milles , et renfermant une population de dix mille âmes , entretiennent à la fois rignorance des noirs, et leur haine contre les blancs , plus implacable à la Jamaïque que partout ailleurs.
Ce n est pas tout. La haine dont je viens de par* 1er s'était déjà manifestée en i83i par une grande révolte; et le bill d émancipation, aocueîlh dans les autres colonies comme un bienfait , est apparu dans celle-ci comme une véritable conquête, comme
une coDcession forcée de la métropole ; diflëreocè bien importante et bien regrettaUe.
Enfin^la Jamaïque a sa colonie noire» ainsi que la Trinité. Elle aussi , laisse sans culture la plus grande partie de son territoire , et dans les retraites inaccessibles de ses montagnes bleues , elle voit se former depuis long-temps le noyau d'un peuple libre, qui peut devenir un jour redoutable. Le gou<» vernementde la Grande-Bretagne , qui le croirait? a été obligé de traiter avec le gouvernement des nègres marrons. Il a reconnu son indépendance. La cdonie vit en présence de cet ennemi encore ohsf cur, que la libération complète grandira sans doute, et qui menace son avenir.
Je ne m appesantirai pas sur les considérations que fait naître en foule cette esquisse de la situation actuelle des lies anglaises. J^ai fait connaître ce qui est» et je n'ai pas la prétention de prédire ce qui sera. La Providence réserve peut-être à cette grande et généreuse tentative, une issue plus heureuse que celle qui semblerait probable aujour^ dliui. Nul ne le désire plus sincèrement quemoL Mais j'ai dû montrer que les résultats connus de rexpérience britannique étaient loin de contredire les leçons de Texpérience française. J'ai dû prouver combien il est difficile d'espérer que ce nouvel affranchissement général soit plus capable que ceux
BASES 6BNÉRAU3S. 1 53
qui l'ont précédé, de produire à la fois la oootinuation du travail et de l'ordre , et une liberté complète.
 quoi bon , me dira*t-on , à quoi bon une li* berté complète ? Les affirancbissements généraux seront-ils proscrits par ce seul motif, qu'ils ne peu* vent établir sur le-cbampune égalité entière entre les blancs et les noirs ? Oui , je le déclare, ce motif (et il n'est pas seul) suffirait pour m'empécber de recourir aux ajBSranchissements généraux.
C'est dire que je ne puis adhérer ni au système de tutelle avec engagements à terme, recoinmandé par la société de la morale chrétienne, ni au système de curatelle proposé depuis, ni même un système de métayage , présenté avec tant d'au* torité et de science par M. de Sismondi, Oui , tout en reconnaissant les services que peut i^endre le contrat libre de métayer, substitué à l'esclavage ; tout en admettant la convenance de faciliter ce genre de convention entre l'ancien maître et le nouvel afiranchi; je ne puis me résigner à le ren* dre obligatoire , parce que ce serait restreindre la liberté , et que rien ne me paraît plus dangereux.
Ge serait assee pour justifier cette répugnance , de ce qui $e passe de nos jours dans nos propres colonies. Là, on n'accordait autrefois que des libertés incomplètes; l'esclave affi^anchi ne montait
l54 ESCLAVAGE ET TRAItE.
pas au niveau du blanc. U ne jouissait pas de^ mêmes droits et des mêmes prérogatives. Qu'en est-il résulté ? Que la classe de couleur méprisée par la classe blanche , cherchait à se distinguer de la race noire , en s'éloignant des travaux qui auraient semblé fortifier une assimilation conservée implicitement par les lois. En abrogeant ces lois , en établissant légalité absolue , on a plus fait qu*on ne se Vimagine pour la bonne harmonie des races , pour la conservation du travail dans nos îles, pour la solution future du problème de Témancipation.
Examinez les ressorts les plus intimes de notre nature morale ; consultez Texpérience de tous les peuples et de tous les temps, et vous reconnaîtrez ce qu'a de périlleux et d'insensé la concession d une liberté incomplète, d'une liberté qui marche sans l'égalité. Voilà des hommes à qui vous avez donné des droits, des forces, des moyens d'action qui leur manquaient autrefois; et vous prétendez qu'ils n'useront ni de leurs droits, ni de leurs forces pour renverser l'impuissante et ridicule barrière placée entre enx et vous ! et vous ne craignez pas que leur effort pour la briser ne les entraîne au delà du but !
Que sera-ce, si ces hommes sont d'une autre race que vous; si l'injure ne; s'adresse plus aux individus, mais à la race? Si votre loi ne signifie plus seulement : « Tu ne seras pas mon égal parce que
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tu as été esclave ! » Mais « tu ne seras pas mon égal parce que tu es noir ! » Que sera-ce, si vous parquez ainsi , si vous réunissez contre vous ces hommes, qui seront redoutables , tant qu'ils ne vous seront pas assimilés !
Ah ! je comprends que l'inégalité ait pu se maintenir à Saint-Domingue; parce que là, tous sont d'une même race ; le propriétaire est noir comme le travailleur. Bien plus , tous ont été esclaves. Dès lors, rien d'injurieux dans les distinctions établies par la loi , parce qu'elles ne sont fondées sur aucune distinction originelle et ine&çable. Point de barrière à renverser , parce que tous peuvent monter au rang de propriétaires , parce que tous peuvent descendre au rang de travailleurs.
Mais, chez nous , classer les affranchis , c'est les ranger en bataille.
C'est le vice inévitable des afiranchissements généraux, de demander à l'homme de couleur, les garanties qu'il n'a pas su demander à l'esclave; de placer après la liberté ce qu'il fallait mettre avant.
Le système des affranchissements individuels évite cet écueil. Il ne promet rien qu'il ne tienne ; il ne produit pas , sous le nom d'hommes libres , des incapables , des mineurs , mais des citoyens. Quelle méfiance aurait-il à conserver contre ces
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noirs , qui ont fourni une à une toutes les preuves de leur moralité, de leur activité, de leur apti* tude , et qui viennent seuls y pauvres et nu^, se perdre dans une foule à laquelle ils ne demandent que Toubli de leur origine ? H peut leur donner, au lieu des habitudes fausses et serviles de la demiliberté , au lieu de la paresse et des vices, qui sont le partage de toutes les classes suspectes , au.lieu de ces mœurs sans énergie et sans dignité des af^ franchis d'autrefois, il peut leur donneriine éducation que rien ne remplace, parce que, seule , elle instruit des devoirs par l'exercice des droits, et fait naître ce précieux sentiment de la dignité humaine , inséparable du sentiment de la responsabilité , Téducatioa de la véritable indépendance. Quelqu'un serait-il tenté de soutenir que les affiranchissements individuels sont aussi impuissants que les afiranchissements généraux à produire la liberté complète , et viendraitr-il appuyer cette assertion de Vexerople des affranchissements individuels de Rome et du moyen âge ? Je répondrais qu'à la vérité , Taffranchi romain devenait client, et que l'affranchi du moyen âge devenait serf; mais que, dans cette position, ils se trouvaient au niveau du peuple d'alors ; qu'ik obte* naient , dans le sens de la civilisation de ce temps , une liberté complète. A Rome , le patronage était
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la relation ordinaire, générale , et il n'était pas nécessaire d'avoir passé par Fesclavage pour se trouver client d'un patricien , à une époque où Lacédémone était cliente des Glaudius, où les M arcellus rangeaient la SicOe sous leur patronat.
Autant en dirai-je des nfifranchis du moyen âge. Qu'en aurait-on fait, sinon des serfs? Fal-* iait*il , popr leur donner une liberté complète , les élever au rang de seigneurs? Non, ils entraient nécessairement dans la condition du grand nombre ; et c'est ce que je réclame aujourd'hui pour nos esclaves. Ne leur imposez pas le servage par reiqpect pour les traditions historiques , car ce serait {urendre l'histoire à contre-sens. Les affranchissements individuels doivent en faire aujourd'hui des citoyens , en vertu du même principe qui en faisait autrefois des serfs ou des patronés.
Tai dû établir avec force les motifs'qui m'obligent à repousser les afiSranchissements généraux. C'est, en effet, la question la plus grave peut-être que présente le problème de l'émancipation. De sa solution , dépend tout le reste ; et ici , choisir son point de départ, c^est s'engager sans retour dans l'une ou l'autre de ces voies si différentes , .qui sont censées conduire au même but. Dans ce choix décisif, je n'ai pas dû écouter le premier mouvenient de mon cœur, naais les aver-
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tissements de ma raison. H est vrai , que j'ai été bientôt dédommagé de ce sacrifice; car il arrive rarement, Dieu merci, que le cœur et la raison fassent un long divorce , et je n ai pas seulement trouvé dans le système des affranchissements individuels, les garanties que ma prudence exigeait; j y ai trouvé la satisfaction plus complète de mes vœux de liberté , de mes profondes sympathies pour la race esclave.
On me reprochera peut-être d avoir passé sous silence un des motifs qui pourraient sembler les plus propres à déterminer un grand nombre d'esprits en faveur de mon système ; de n'avoir pas parlé des répugnances si vivement manifestées par les colons contre les affranchissements généraux ; répugnances que ne saurait exciter un système qui cherche sa base dans les usages mêmes des colonies, qui ne hasarde rien , ne compromet rien, opère la transformation peu à peu, ne donne jamais une liberté sans exiger en échange une garantie, et n'prdonne jamais un sacrifice sans en apporter la compensation. Certes, nul n'est plus frappé que moi des services immenses que pourraient rendre à Fœuvre difficile dont nous nous occupons le concours et l'appui des propriétaires d'esclaves. Mais, la vérité pouvait se passer de cet argument, et j'aurais éprouvé un regret
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profond , si , en y xnélaut des considérations de ce genre , j'avais pu donner, à une conviction assise sur la nature même des choses , l'apparence d'une concession faite aux m(»iaces et aux préjugés des personnes.
Ce que j ai dit pourrait me dispenser de discuter la proposition dont la chambre des députés est saisie en ce moment. Elle repose sur le principe de la générahté ; et par cela seul, elle est inadmissible, selon moi.
Cependant, je ne puis m'empécher de faire ici quelques réflexions rapides sur ce projet dicté par une pensée que j'honore , et qu'il est d'autant plus nécessaire d'exanoiner avec sévérité, de condamner même sans réserve , qu'il peut compromettre une belle cause en voulant la servir , et que le noble dessein d'affranchir la race nègre risque de demeurer étoufié sous le poids des récriminations lé-* gitimes qu'une combinaison aussi vicieuse soulèvera de tous les côtés.
Le projet de loi tout entier est renfermé dans les deux pi^miers articles, ainsi conçus : a A dater de la promulgation de la présente loi , tout enfant qui naîtra dans les colonies françaises sera libre , quelle que soit la condition de ses parents. Les enfants nés de parents esclaves resteront confiés aux soins de leurs mères, et une indemnité annuelle
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de 5o fr. par téie d'enfant sera allouée aux pro* priétaires des mères pendant dix années consécutives. »
Je dis qu'il n'y a pas autre chose dans le projet. Qu importe, en eflfet, que M. Passy cherche à y joindre d'autres dispositions , excellentes en ellesmêmes y mais frappées d^impuissance par le prin* dpe de la loi? Qu'importe qu'il établisse le rachat forcé pour les esclaves dont il affranchit les enfants? Qu'importe qu'il fasse intervenir le gouvernement dans la libération des esclaves unis par le mariage? Nul ne s'inquiète beaucoup de ces quelques libertés, qui viendront en aide à la mort, pour réduire et efi&cer enfin entièrement la génération qu'on réserve à l'esclavage. Il n'y aura là ni un grand avantage pour les nègres, ni une grande perte pour les colons. L'esclavage, une fois circonscrit, sera mort; et l'on a eu cent fois raison, dans la discussion qui a précédé la prise en considération du projet , de négliger les dispositions secondaires qu'il renferme , et de ne s'occuper que de celle qui les domine, ou pour mieux dire, les absorbe toutes : raJBFîranchissement des enfants à naître.
C'est bien là une émancipation générale. Mais elle ne s'annonce pas franchement comme telle. Un même jour ne verra pas une race entière se- <X)uer ses fers. Est-ce un progrès? Je suis loin de
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le penser. II n'y a pas d'émancipation générale proprement dite qui ne me parût préféraUe , et de beaucoup.
Je sais que ce mode d'affranchissement n'est pas nouveau ; et sans citer d'autres exemples, depuis le 4 juillet 1799 , tous les enfants d'esclaves qui naissent à New-York sont libres. Mais, pour répéter ici une remarque que j'ai déjà eu plusieurs fois Foccasionde faire , tous les moyens sont bons, quand le nombre des esclaves est faible. Appliquez un faux système à des individus isolés ; vous n'amènerez que des soufirances isolées. Appliquez-le à une grande masse, la paix et la sécurité publiques y périront. L'exemple de New-York n'est donc pas concluant pour nos colonies , et il faut examiner en elle-même la proposition de M. I^assy.
Ma première remarque porte sur le refiis complet de l'indemnité due aux propriétaires d'esclaves. L'auteur du projet a reconnu lui-même que les 5o fr; qu'il accorde pendant dix années, ne peuvent représenter que l'entretien des enfants afifranchis. 'A: ses yeux, l'iodeiïmité véritable se trouve sans doute dans l'abandon qu'il fait aux propriétaires de tous les individus nés avant la promulgation de la loi; B. parait avoir raisonné comme le gouvernement lui-même, qui proposait^ il y a peu de temps, à nos colonies, un projet ayant pour eflfet de ra^
iGs ESCLAVAOB ET TRAITE.
cheter les enfants au-dessous de douze ans, ea échange de leur trayail pendant un certain nombit d'années.
Je conçois que de semblables plans alarment proCbndéoient les colons. Us ont bien le droit de trouver dérisoire ^ette compensation de Feidavage par Fesdayage. Us ont bien le droit de s^écrier : Niez franchement notre propriété; déclarez ouvertement que vous la supprimez sans iûdémmté ^ comme illégitimie ; mais n'annoncez pas que vous voulez la payer ^ et que son prix consistera dana la continuation pendant un certain nombre d'sHinées* Quepenseriez^vous de l'homme qui, voulant ache^ ter votre maison, vous dirait : EiUe vaut cent mitti^ francs , et en rapporte cinq mille. Hé bien I aa Ueu de m'en emparer sur*le**diamp) je voua la laisserai encore pendant vingt années ; et vous retirerez ainsi la valeur complète de cet immeuble I
Je n aurais point insisté sur cette laome^ qu'un amendement peut combler, et qui ne répond certainement pas à une conviction sérieuse de M. Passy , si le fond même de sa proposition ne me semblait exprimer une erreur radicale et sans remède.
Qu'on porte successivement les yeux sur la gé^ uération qu'il &it libre et sur çeUe qu'il laisse es^ elave. A la première, il retire^ en l'isoknt, tous
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\ses éléments de tnoraKié que Fesprit de bmillé crée seul. B lai donne ^ fians doute ^ des écoles et des prêtres; il loi refuse les plus importantes le^ çons de toutes , les leçons de l'obéissance et du Respect filial. Que seront ces enfants qui apprennent^ de la loi ^ le mépris de leur mère esclave , et qui , k peine échappés à ses soins , sont jetés > à dix ans, dans une société qui a brisé pour eux la famille , et leur a fait un présent bien lourd , celui de la li^ berté ? Suffira^t^il de décréter qu'ib sont citoyens , ces miséraUes êtres , sans ressources, sans indu'> strie, sans moralité, sans passé et sans avenir? On inventera sans doute un système de tutelle , d'apprentissage, une de ces restrictions de Findépendânce, destinées a réparer, après coup, les impiu^ dences du législateur. Mais le mal sera fait ; on aura placé une arme dangereuse , dans des mains inhabiles à i^en servir.
Et cette autre génération condamnée à la servitude ; ne faut-il pas en tenir compte ? Pensent *on qu elle demeure ins^isible à la vue du grand changement qui s accomplira sous ses yeux? Quoi!
tout est libre , excepté elle ! Quoi ! ses propres en-fants sont affranchis par droit de naissance ! Et elle ne se révolterait pas contre un abus de la force , qui se donne pour tel, à la face du monde entier! Ah! gardons-*nou9 de faire à nos colons
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cette position fatale, entre les libres de la veille et les vieux esclaves ^ entre ces deux éléments semblables, qui tendront à se rejoindre , et qui ne se rejoindront qu'en les écrasant.
Je ne m'occuperai pas plus longtemps d'un projet , dont les vices ne doivent pas être imputés à son auteur , mais à notre indifiërence et à notre dureté. Si l'opinion du public et des chambres avait été disposée à accueillir une mesure réelle ; d'autres combinaisons se seraient présentées. Dans letat des esprits , il fallait un certain courage pour appeler l'attention sur un sujet étranger à nos préoccupations du moment. M. Passy a eu ce courage ; et il faut lui en savoir gré. Il n'a voulu que mettre la question à l'ordre du jour ; il j est parvenu. Voilà ce qui reste dô sa proposition, et c'est quelque chose.
Il est temps d'exposer les principales garanties dont je crois nécessaire d'entourer les affi*anchissements individuels.
Rien de plus simple. Éclairer, moraliser , relever la masse des esclaves ; et quant aux individus, déterminer de telle sorte les moyens légaux d'arriver à la liberté , que les hommes dignes d'elle y atteignent tous , et y atteignent seuls^
Occupons-nous d'abord de la masse.
Bans la réforme dont elle est l'objet , la pre-
BASES GÉNÉRALES. l65
mière place appartient de droit à la religion. Personne ne le nie. J'ajouterai que la religion ne doit pas seulement être à la première place , mais partout. Elle doit être dans l'école, dans la famille, comme dans l'église. Ce sont ses ennemis, qui prétendent l'emprisonner dans le sanctuaire. H faut qu'elle en sorte, et qu'elle mêle sa puissante et ck>uce influence à tous les actes de la vie.
Tel n'est pas le rôle de la religion aux colonies. Ses seuls représentants sont les prêtres formés par le séminaire du Saint-Esprit ; et le directeur de ce séminaire avouait , dans une publication récente , que l'œuvre était encore peu avancée. Faut-il en accuser le zèle des missionnaires du Saint-Esprit? je suis loin de le penser. Leurs tendances religieuses ou politiques excitent-elles la défiance du gouvernement et celle des conseils coloniaux ? Je l'ignore. Mais , je ne puis pas méconnaître l'insuffisance des moyens actuels d'éducation religieuse. Je ne puis pas ne pas remarquer ces fluctuations perpétuelles, qui tantôt appellent et tantôt repoussent les prêtres du Saint-Esprit. Je vois la Martinique et la Guadeloupe rejeter dans leur session de 1 8349 les allocations qu'elles accordent dans leur session de i836; je vois le ministère de la marine interrompre ses subventions; et je me demande si un pareil état de choses peut durer sans scan-
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dale. Ce ne sont pas quelques prêtres que réob-« meot nos colonies. H en faut assez, pour pénétrer dans toutes les cases , pour y pénétrer sans cesse, n faut des hooimes dévoués , convaincus , sentant rimportance de leur tâche; de vrais missionnaires, en un mot. On assure que ce vœu » formé par tous les hommes que touche la situation morale de nos esclaves, a été entendu par la commission de la chambre des députés. On dit qu'elle proposera une résolution formelle à cet égard. S'il en est ainsi 9 elle aura posé la première pierre d'un édifice, qu'il faut commencer par la base, et qu'on ne construit pas en un jour.
Parler des écoles, c'est encore parler de la reli-* gion; car les écoles lui appartiennent de plein droit. Elle y règne ; ou du moins, elle doit y régner. Or, le nombre des écoles semble être k peu près suffisant dans nos colonies. A la Martinique, cinquante^ deux; dont db^-sept dans l'arrondissement de Port- Royal, et trente-cinq dans l'arrondissement de Saint-Pierre. A la Guadeloupe , einquante-une, dont neuf à la Basse-Terre, vingt à la Pointe-à* Pitre 9 dix-huit dans les dit quartiers du vieux fort, des Abîmes, du Morne à l'eau, de SaintrFranoois^ de Sainte-Rose, de la baie Mahault, du Moule, de Sainte-Anne , du Laurentin et de la Pointe^ Noire; enfin, quatre à Marie-Galante.
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• Voik uoe énumératioii qui ietnUe iMsurante ; eteepeodanC rien a'est mieux constaté que Tiguorance uiûvensdle de nos nègres» On dirait, en les vojapC , qu*ik sont soumis à une kû aussi dure que eeÛ^ desétats du sud de FUnion , où il est détendu d'enseigner à lire et à écrire aux esdaves*
Je ne commettrai pas l'injustice de rejeter sur ks maîtres la responsabilité entière de ce mal. Je saiaque plusieurs d'entre eux , loin de redouter les prc^rès intellectuels et moraux de leurs esclaves, loin de revendiquer pour les cultures le temps que ceux-ci devraient consacrer à leur instruction ^ leur fournissent tous les moyens de suivre assidûment l'école. Je sais que l'inaouciance des nègres est pour Iseaucoup dans le résultat que je déplore. Aussi, £aut-îl chercher un remède qui triomphe aussi bien de la paresse des noirs que de la miauvaise volonté des blanps ; et ce remède est biçn simple. U faut rendre obligatoire la fréquentation des écoles.
Cest avec confiance que je présente ce moyen pour nos colonies ; car je le crois nécessaire à la métropole elle-même. Le principe de la coercition manque !) notre excellente loi du :28 juin i833; et tant qu'il n'y aura pas été introduit , l'instruction (ffinaaire sera loin d'étœ aussi réelle dans le pays qu'elle le parait dans les statistiques. On bâtira beaucoup d'écoles , on inscrira sur les r^istres une
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foule d'élèves. Mais ces élèves paraîtront à peine pendant quelques mois. Ce que j ai reconnu vrai , chez nous, en visitant moi-même un certain nombre de communes , et en dépouillant les rapports de tous les inspecteurs de i833, doit être plus vrai encore aux Antilles. Il faut que l'instruction soit ohligatoirei pour ne pas être nulle.
Ce mal n'est pas le plus grave. Il en est un dont les chiflfres suivants permettront de mesurer l'étendue y et qui accuse plus hautement que tout autre, l'abandon moral dont notre population noire est victime.
Dans nos colonies, on constate, année moyenno, un mariage sur 1 5o blancs.
Pour la classe de couleur, la proportion est déjà plus faible. H n'y a plus qu'un mariage sur 2:20 personnes.
Pour les esclaves, voici ce qu'on trouve :
A la Guyane , un mariage sur 53 1 esclaves ; A la Martinique, un mariage sur 5,577; A la Guadeloupe, un mariage sur 6,880; A l'pe-Bourbon, aucun mariage, sur 70,000.
Qu'on retranche, si l'on veut, les deux extrêmes de cette épouvantable progression ; qu'on néglige, à la fois, le chi&e exceptionnel de la Guyane et l'infime Zéro de l'IIe-Bourbon; qu'on regarde
BASBS GÉNÉRALES. 169
comme vraie la moyenne de la Guadeloupe ou celle de la Martinique ; il demeurera certain que pour un esclave qui se marie, quarante et plus vi-* vent dans le libertinage le plus avoué !
Et voilà l'état de choses , dont quelques hom«r mes osent se montrer satisfaits! Voilà les mœurs communes, générales, acceptées de nos esclaves! ces malheureux n ont jamais lu une phrase de TE-* vangile. Ils ne soupçonnent pas même les devoirs élémentaires, qu'ils foulent aux pieds. Le crime n'est pas sur leur tête. Il pèse tout entier sur ceux qui voient l'abomination, qui en connaissent l'étendue, et qui n'interviennent pas ; sur ceux qui provoquent la dissolution , pour augmenter leurs produits ; sur ces conseils qui , en présence d'un mal semblable, délibèrent, rejettent, réduisent des allocations, et ajournent l'application du remède; sur la métropole, enfin, qui ne s'émeut pas; sur les chambres, qui ne trouvent pas une heure, entre les etnbellissements de Paris et les subventions de la poUce , pour s'occuper de la régénération de ces âmes, qui se corrompent, se dégradent par milliers et par centaines de milliers. Ilpèse sur nous tous, froids, insensibles spectateurs de ces scandales; sur nous, qui n'avons pas encore cherché et trouvé le moyen de les.
arrêter.
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Ah! retirons les nègres de la fange ou ils sont plongés; et nous les affranchirons ensuite. N'ou-* Uions pas que la liberté impose des devoirs comme elle apporté des droits; et que celui qui ignore et néglige les obligations les plus simples; celui qui se lirre, avec insoudanoe et sans remords, k ses appétits les pins grossiers; celui qui se rapproche de la lN:'ute par son oubli de tous les instincts mo-* raux de notre nature ; celui-là a besoin de redeve^ DÎT homme , avant de devenir citoyen.
/ n n'y a pas jusqu'aux besoins matérielsdes noirs^ jusqu'aux nécessités de leur conservation méme^ qui n exigent impérieusement y que la création de la famille soit antérieure à l'aiSranchissement. L'esclavage dispense les faibles de s'appuyer sur les forts. Il reçoit, il nourrit, il élève toutpêle-f mêle, les vieillards, les enfants, lesfenumes, comme lee homncies jeunes et vigoureux. Mais la liberté isole. Chacun pour soi ; c'est sa devise. La liberté sans la famille^ c'est donc là mort de tXMit ce qui est infirme et débile. Le lendemain de l'émancipalion, à Antigues, on voyait les m^res dans la force de Fàge, doraiir an soleil, tandis que les filles-mères succombaient à uû travail inaccou^ tiamé. Les premiers avaient gagné ce que per-^ dâieBtlesseconde& L'association de la servitude avait disparu , avant que l'association du mariage
BA8BS GÉirÉllALES. I7I
fôt prèle à recueillir toas les êtres incapables de se suffire à eux-*mômes.
Serait il difficile de multiplier les unioDS légittmes parmi les noirs? Je ne le pense pas; car je vois les plus faiides encouragements suffire pour en augmenter considérablement le nombre. Sur quelques plantations anglaises , le payement seul des frais du mariage a amené des résultats inespé^ rés. Entrons danscette voie. Entrons- y avec le sen«timent d'une réforme immense à accomplir , et l'espérance fondée du succès. Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître les moyens fort simples d'amener ce grand changement ; de rappder les dispo*sitions tutélaires des lois espagnoles , qui ne per^ mettent pas de séparer, dans une vente , la femme de son mari ; de dire ce qu'il faudrait ajouter à cette première prescription, pour faciliter la libératios des familles reconnues par la loi. Tout cela a soa importance; mais ce qui importe surtout, c'est de réveitteF tant de eonadences endormies ; de relever vers Dieu tant de fronts courbés vers la terre ; de faim connaître à tant d'àmes qui les ignorent, les promesses et les menaces de l'Évangile.
n faut aussi rendre aux esclaves ce sentiment de dignité etderespmisabilité morale, qu'a étouffiâ la législation barbare sous laquelle ib vivent encorev Cette légidalion peut et doit étne modifiée dès aur
jourd'hui. Tout en conservant ce qui est indispaa-: sable à l'exercice des droits du maître , il importe de reconnaître au noir d'autres droits, compatibles avec les premiers , et qui le.prépareront seuls à Findépendance dont il sera digne un jour^
Il peut demeurer esclave, et recevoir une per^ sonnalité légale. 11 peut demeurer esclave, et contracter le mariage civil , recevoir un nom patronimique, que ses enfants porteront après lai ; faire constater officiellement la naissance de son fils , et le décès de son père, 11 peut demeurer esclave , et voir son pécule reconnu , transmis par sa mort, non à son maître , mais aux héritiers que la loi lui donne.
Voilà ce que je demande , comme le plus sûr moyen d'encourager les mariages , et d'épurer les mœurs des nègres. Respectez4es , si vous voulez qu'ils se respectent. Traitez-les en hommes, si vous voulez qu'ils se conduisent en hommes. JN'oubliez pas que le premier effet de la loi^ qui a donné les droits civils et politiques aux hcmimes de couleur , a été de multiplier parmi eux les unions légitimes. N'oubliez pas que le premier e&t de l'affranchissement d'Antigues , a été une augmeatation telle du nombre des mariages , que le bijoutier de l'île a £aiit fondre des, doublons pour les convertir en an* neaux. JN'oubliez pas que le vice et la servitude se
donnent la main , et qu'il faut donner des droits à ceux de qui on exige des vertus.
En résumé , des principes religieux, de Finstruclion , une famille , une personnalité civile. Voilà ce que réclame la masse des esclaves.
Quant aux individus , ils réclament la faculté d'établir et de faire prévaloir en toute circonstance leur aptitude à la liberté.
Je propose de leur assurer cette faculté par deux moyens : le premier, en maintenant et facilitant de plus en plus les afiranchissements volon^ taires , qui ne sont autre chose que des constatations implicites de la capacité et de la bonne conduite des esclaves; le second, en établissant le rachat forcé , qui prouve explicitement les mêmes faits.
Tai dit que les affranchissements volontaires impliquaient la capacité et la bonne conduite. Assurément, il peut y avoir des exceptions à cette règle ; et si la plupart des maîtres font de la liberté une prime d'encouragement destinée aux meilleurs sujets, il s'en rencontrera quelques-uns qui l'accorderont sans discernement et à la légère4 Mais l'un des avantages du système individuel consiste à enlever aux en-eurs toute leur gravité ; et d'ailleurs, il y a dans l'affianchissement volontaire un prin-
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cipe moral, qui mérite d'être conservé pi*écieuse^ ment. *
n établit entre les noirs libres et leurs anciens maîtres, des liens de reconnaissance et d'affection^ qui peuvent contribuer un jour à assurer la bonne harmonie entre les deux races. Supprimer ou restreindre les affranchissements volontaires, ce serait commettre l'imprudence la plus complète et la plus gratuite.
Je vais plus loin ; ce serait entrer dans une Voie où marchent seuls les gouvernements décidés à maintenir la servitude. Que les Américains du sud aient enlevé aux propriétaires , dans la plupart des cas , la faculté d'affranchir leurs noirs ; je le com-^ prends à merveille. Un instinct secret a toujours averti les maîtres^ qùela liberté, même volontairement accordée , était un danger pour l'aveniV, et corrompait dans l'imagination des noirs les bonnes traditioDs de resdavage.
Notre ancienne légklation en fournit des preuves sans nombre. Les déclarations et ordon» nanees de 171 3 et 173& confiaient aux admi^ nistraieurs des colonies le soin de prononcer dé^ finitivement sur les affranchissements feits par les maîtres; et ces administrations n'avaient pas même attendu , sur ce point, les onhw du gou»vemement , car le conseil supérieur du Gap pves-
crivait, dès 171a» la vente au profil du roi, des esclavefl affranchis autre mesure.
Noua scoimes fiers de penser que le sol fnin<^ çais affiranchit quiconque y a touché; qu'il ne peut être foulé par un esclave. Eh hien! il y a vingt années à peine qu'il en est ainsi ; et l'ancien droit , loin de reconnaître au sol de la France ce noble privilège , défendait, au contraire , d'émanciper autrement que par testament les esclaves qui y avaient mis les pieds*
Inutile de parler ici des précautions prises au* trefois contre la facilité présumée des mineurs ; des mesures , en vertu desquelles tout noir libre de fait, et non pourvu d'un acte d'afifronchisse* ment , devait être remis en esclavage*
Je ne veux plus dter qu'une seide disposition ^ qui suffira pour £sdre comprendre de quelles en* traves on avait entouré l'affranchissement volontaire. Aux termesde l'ordonnance du 33 mai 1775, une taxe de 1,000 fr. devait être payée pour l'af*franchissement d'un nègre, et une taxe double pour celui d'une négresse*
Qui le croirait? cet impôt sur la liberté, d'autant plus lourd , qu'il retombait presque toujours k la cfaatge de l'esclave, forcé de l'acquitter, outre son rachat, cet impôt n'a été si^rimé qu'en 1 83 1 ; et ce n'est que l'année suivante , qu'une ox^
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donnance royale , a enfin levé les derniers obsta-^ clés qui s'opposaient encore aux affranchissements volontaires, en même temps, qu elle a donné aux noirs libres de fait, les moyens d'obtenir une liberté légale.
Cette ordonnance a fait faire un grand pas à la question. Trente mille affranchissements: depuis sept années! c'est un résultat dont je ni'empressé de signaler l'importance. En présence de ce fait, on aurait mauvaise grâce à refuser aux affranchisse-^ ments volontaires une place honorable parmiJes mesures qui doivent conduire à l'abolition complète de Tesclavage. Mais/ seuls, ils n'en viendront jamais à bout. Jamais l'émancipation définitive ne sortira des actes purement volontaires de nos colons ; ce serait fermer les yeux à la.lumière du jour , que d'espérer le contraire. Il faut donc ' remettre aux esclaves, qui ont fait leurs preuves /le moyen d'exiger comme un droit j ce qu'on ne leur accorderait pas comme une faveur; Ceci m'amène au rachat forcé;
Je sais qu'il est repoussé par les colons; et je ne m'en étonne pasi C'est l'arrêt de mort de -l'esclavage ; et ils ne consentiront pas à un tel arrêti D ne faut donc point s'effrayer de voir les conseils de la Martinique et delà Guadeloupe rejeter, dans leur session de i836 , les deux projets présentés
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par le goa?erneinent| et qui avaient pour objet , l'un , de constituer légalement le pécule, Tautre, d'établir le rachat forcé.
Leur motif réel, je le répète, est la crainte de porter à resebvage un coup dont il ne pourrait plus «e relever. Quant au motif officiel , il était facile de le prévoir. Les libertés rédamées an nom du droit , ne laisseraient pas subsister entre le {NTopriétaire et Taffitmchi, ces précieuses relations de bienveillance et de gratitude , qui suivent les aifranchissements volontaires* «Ten conviens; mais cette intervention de la loi ne peut s'éviter. Pour obtenir un résultat, dont les propriétaires d'esclaves ne veulent point , il serait dérisoire de compter uniquement en leurs sacrifices volontaires, n ne dépend d'ailleurs que d'eux , d'éviter l'inconvénient qu'ils signalent^et d'empêcher toujours l'exercice du droit de ra(^t forcé ; qu'ils le préviennent constamment par une émancipation volontaire. Ils ne le feront pas, et je suis loin de le leur reprocher, car agir de la sorte, ce serait re* noncer à l'indemnité qui leur appartient; mais, encore une fois , je ne connais pas de réplique à cet argument , dont la simjdicité touche presipi'à la niaiserie : « Nous voulons l'abolition de Tesk clavage. Vous ne la voulez pas; il faut bien que iious vous forcions la main. »
l'jB ESCLAVAÔB ET TEAfTK.
Je viens de parler de Tindeninité due aux pra-" priétaires d'esclaves , et je ne puis ni'empécher d^ signaler dès à présent Fun des avantages du rachat fioroé, en faisant remarquer qu il décharge le trésor d'une grande partie de cette indemnité. Voilà uù avatitage, qui^ si jeneme trompe^ touchera aujour^ d*fa ui beaucoup d'esprits^
Ce n'est pourtant pas celui qui me frappe le plus. Je trouve cela d'admirable dans le rachat fidrcé, qu'il ne peut avoir lieu qu'au moyen du travail libre de l'esdave, et qu'il crée ce travail hbre avant la Ëberté^ tandis que le bill anglais place l'appren-^ tissage après raffranchissement, et n'y dépose pas même le principe du travail libre. Je m'explique ^
Le pécule de l'esclave ne peut naître et s'accroître que par le travail volontaire^ œr son maître ne lui donne aucun salaire pour sa tâche obligée. H £iut donc, qu'yen dehors de cette tâche, il s'impose à Iui*méme un surcroit de fatigues; il faut qu'il le fasse avec un but d'avenir , qu'il subisse des priva* tions,. qu'il entasse denier sur denier, qu'il fasse, en un mot , preuve de fermeté , de prévoyance , d'activité , d'économie , pour arriver à réunir une somme quireprésentesonprix, ou même une partie notable de son prix.
Je laisse de côté, quant à présent, Torganisatida détaillée du travail libre; j[e ne m'inquiète pasde
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savoir comment nous garantirons à Tesdave la jouissance de ce temps réservé dont il a besoin , comment nous l'augmenterons, en vertu même de l'usage qu'il aura fait de celui qu'on lui avait originairement assuré. Je ne me demande pas quelle part l'état doit prendre à l'accomplissement de cette œuvre , quels secours il doit accorder; je ne veux savoir qu'une chose en ce moment, c'est que le travail libre est la base du rachat forcé ; or, on peut affranchir sans crainte l'homme qui, pendant de longues années, a travaillé librement pour réaliser sa propre pensée; ce n'est déjà plus un esclave, que celui qui accomplit ainsi sa volonté. Il était libre de fait, avant d'être déclaré libre de droit ; et cela vaut mieux, ce me semble, que de déclarer libres de droit , des hommes qu'on est obligé de conserver esclaves de fait.
Une dernière réflexion sur ce sujet : De tout temps et en tout pays , on a tellement senti ce qu'il y a d'excellent dans le principe du rachat, ce qu'il peut pour l'avancement moral des esclaves et pour la sécurité des maîtres , qu'on s'est accordé à lui donner place dans les usages ou dans la législation. L'Espagne inscrit le rachat forcé dans ses codes, et lui doit la situation propice de ses cold-» nies ; la France admet le rachat libre; elle lui doit presque ions les affranchissements opérés avant
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i83o, et le dixième, au moins, de ceux qui se sont opérés depuis; l'Angleterre autorise par un bill, le rachat du temps d'apprentissage ; le gouvernement propose le rachat aux conseils coloniaux; M. Passy croit devoir faire intervenir le rachat dans son système d'émancipation des enfants à nattre, comme M. de Sismondi dans son système de métayage.
Partout , nous retrouvons ce principe fécond ; les serfs du moyen âge se rachetaient; les villes achetaient leurs chartes. Le rachat a fondé plus de libertés solides que la violence.
Telles sont les bases générales de mon plan d'émancipation.
Après avoir assuré l'éducation de la masse et raSranchissement successif des individus qui en ont profité , on ne s'étonnera pas qu'il s'arrête et ne prenne aucune mesure spéciale à l'égard des affranchis. Pour lui , l'ajQranchi est un honune fibre, et s'il distinguait entre les hommes libres , il ne tiendrait pas ses promesses; il donnerait, lui aussi, des libertés incomplètes. Ainsi, point de livrets, point de lois exceptionnelles sur le vagabondi^e , point de tutelle , point de ces règlements prétendus sur la police rurale* L'homme esclave la veille, pourra faire le lendemain, tout ce qui ne compromettra pas Tordre public ; il pourra
BiSBê OÉNÉftàUn. i8i
s'éloigner des pîtantatioDs où il a vécu jusqu'alors; il pourra rester oisif, ou travailler aussi peu que l'exigeront ses besoins.
Mais , je ne dissimule pas qu'un danger peut résulter de raffianchissement ; ce danger y c'est la dispersion des noirs afiranchis. Il existe dans nos iles, comme à la Jamaïque et à la Trinité , des retraites inaccessibles , de vastes forêts , des vallées incultes, qui exercent sur l'esprit des néfpres une funeste attraction. A cette attraction, il m'est per* mis sans doute d'en opposer une autre; de créer pour les affiranchis , un intérêt puissant, et prc^rç à les retenir. On a remarqué dans les colonies an* glaises, que les noirs, à qui leur maître avait concédé leur case et leur jardin, s'attachaient à la plantation, et manifestaient l'intention de ne pas la quitter après la période d'apprentissage. H a été constaté qu'ils refusaient la liberté immédiate, quand elle devait entraîner la perte de leur habitation, etqueceuxquirecevaientl'assurance de la conserver toujours, la réparaient avec un soin qui excluait pour l'avenir toute possibilité d'abandon.
J'ai profité de cette observation, confirmée par tous les témoignages, pour fixer les afi&anchisdans les lieux où ils ont passé leur vie entière; et je ne doute pas que l'instinct de la dispersion , le goût^ delà vie errante et sauvage, d^à affiiiblis, sinoit
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entièrement éteints chez eux , parréducation'qiû1i$ auront reçue, et par les habitudes d\me vie laborieuse , ne cèdent entièrement à cet attrait, qui triomphe chez les nègres anglais , d'une nature bien moins civilisée , et d'une antipathie bien plus profonde contre les blancs.
Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu'eft citant l'exemple des colonies espagnoles , dont la prospérité témoigne hautement en faveur des principes que je viens d'exposer.
Là, depuis longtemps, les noirs reçoivent quelque éducation religieuse. Depuis longtemps , leurs mariages sont encouragés ; leur pécule est reconnu par la loi. Depuis longtemps, les afiran* chissements volontaires sont débarrassés de toute entrave. Depuis longtemps, l'égalité complète est établie entre les blancs et les affranchis, et l'on rencontre dans les salons des gouverneurs, des noirs qui portent les épaulettes de capitaines delà milice, ou même celtes d'officiers généraux.
Aussi , le travail libre existe-t-il à Porto-Ricco et à Cuba. La classe de couleur, très-nombreuse , n'y demeure pas un instant oisive. La population de Porto-Ricco décuple en trente années; et Cuba, vrai royaume, présente avec orgueil aux étrangers ses trois grandes villes et sa capitale de i5o,ooo âmes. Laconffance est si entière entre
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les blancs et les noirs, que cest au milieu des cases de ces derniers que les propriétaires cherchent un asile en cas de péril ; et qu'au moment où éclate à Porto-Bicco la misérable tentative d*in* surrection militaire de 1 835 , on ne voit pas les habitants des campagnes se réfugier dans la ^ille , mais ceux de la ville se léfugier à la campagne. Le contraire serait arrivé dans nos colonies françaises.
Mais, le plus beau résultat, sans contredit, qu*ait amené la sagesse de la législation espagncAe, c est le changement de la proportion primitive entre le nombre des maîtres et cehii des esclaves. L'Espagne pourrait accomplir aujourd'hui , avec sécurité, ce que T Angleterre et la France ne peuvent tenter sans imprudence; une émancipation générale. Ce qui est périlleux à la Jamaïque , avec ses 35,000 blancs, ses 37,000 hommes de couleur, et ses 3a 3,000 esdayes; ce qu'on a grande raison de redouter à la Guadeloupe, qui ne renferme que ^3,3^4 hommes Ubres ( la classe de couleur comprise), et 97,339 esclaves; est on ne peut plus simple et facile à Porto-Ricco , qui , sur , 374)000 habitants, compte 192,000 blancs, 117,000 mulâtres, 35,ooo noirs libres, et 40,000 esclaves seulement. Il suffirait même (laissant de coté les autres chiffres) de considérer
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odui des mulâtres, pour apprécier toute la diflGé* venœ qui a dû exister entre les moeurs, les usages de TEspagne j et ceux de FAugleterre ou de la France.
Cette différence diqiarattra bientôt, si nous savons voir et comprendre l'expérience espagnole , qui vaut bien l'expérience britannique^ Admirons cette heureuse solution d'un problème, qu'on est tenté de déclarer insoluble ; le problème de la fusion des races. Sans aspirer, sous ce rapport , à un succès aussi complet que les Espagnols , qui ont p<Mir eux la bonhomie de leur caractère , l'antique douceur de leurs lois , et tout ce que les siècles donnent seuls , le mélange presque universel du sang européen et du sang nègre ; nous ferons mieux à d'autres ^ards.
Nous ferons mieux, d'abord , parce que nousfe* rons , le voidant et le sachant, ce que l'Espagne a fait sans le savoir et sans levouloir. Nous compléterons par des mesures analogues, celles qui , à PortXHRicco et à Cuba , ont amené la presque abofitkm de l'esdavage , sans amener l'abolition du travail
Nous ferons mieux , parce que nous ferons plus vite» Il&ut savoir, sans doute, faire entrer le temps pour quelque chose,. dans l'accomplissement d'un pareil dessein. B faut, sans doute, éviter ces impa-
BASBS. GÉMBâALBS, iftS
tienoes fatales , qui retardent plus qu'elles n'avancent le progrès véritable des populations. Mais il faut aussi satisËiire aux impatiences légitimes, et ne pas ajourner inutilement , d'une heure , cette grande et solennelle réparation , que réclament la justice , l'humanité , la rehgion , l'honneur même de notre pays. Nous saurons y pourvoir, en assurant au gouvernement français une part d'intervention dans le système des r^hats, et surtout, en fisicilitant, par l'augmentation progressive du temps réservé , les moyens de libération accordés aux es* claves économes et laborieux.
Nous ferons mieux , parce que nous ferons ]^us complètement. Nous ne nous contenterons pas de réduire le nombre des esclaves. Arrivés à ce point, où les proportions numériques des différentes classes permettent d'adopter sans danger une mesure générale , nous saurons y recourir, et suppri-^ mer d'un seul coup ces derniers vestiges de servi* tude , qui pourraient se p0:pétuer encore pendant des siècles , à la honte de notre civilisation.
Nous ferons mieux enfin, parce que nous attaquerons à la fois , et le maintien de l'esclavage dans nos lies, et son alimentation par le dehors; parce que nous achèverons de fermer nos colonies h, la ^ traite y le jopr même où nous aurons posé les bases de leur émancipation graduelle.
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