CHAPITRE Vin
Dernières mesures à prendre contre la traite.
Ce serait vainement que nous aurions assuré l'extinction de Vesclavage dans le sein de nos colonies, si nous lui permettions de se recruter par la traite. Ce serait vainement que nous chercherions à le détruire au dedans , si nous lui permettions de rentrer sans cesse du dehors ; si nous lais* sions la traite, ce vieil allié de l'esclavage , combattre à ses côtés dans la lutte que nous allons engager contre lui, soutenir son courage, réparer ses pertes, et combler dans ses rangs tous les vides que nous allons y faire.
Nous n'aurions pas à nous occuper d'un tel péril , si nous avions adopté le système d'émancipation générale. Ce système, dont je dissimule d'autant moins les avantages, que j'ai signalé avec plus de force ses vices irrémédiables ; ce système , dis-je, a le mérite de frapper du même coup l'esclavage et la traite. Nul intérêt n'appelle plus les
MESURES CONTRE LA TRAITE. !22l
pourvoyeurs de nègres dans les colonies, où tous les nègres sont libres; cela est évident.
Ten dirai presque autant du système qui refuse aux maîtres l'indemnité qu'ils réclament, ou qui réduit outre mesure le chiffre de cette indemnités Acheter cher ce qu'ils seront obUgés de revendre bon marché y n'est pas un contrat qui puisse se* duire beaucoup de colons, et les engager à vaincre une répugnance bien légitime.
La prudence m'ordonnait de repousser le premier système ; la justice condamnait le second.
J'ai dû accepter un système plus équitable et plus sage; mais je l'ai accepté avec toutes ses con* séquences.
J'ai compris, qu'amener la suppression graduelle de la servitude, c'était ajouter sans cesse au prix qu'attachent les propriétaires à la conservation de leurs noirs. J'ai compris, que céder aux scrupules de l'équité la plus sévère , et ûx&c un . prix de rachat qui peut se trouver, dans beaucoup de circonstances, supérieur au prix vénal, c'était pro-* voquer les tentatives d'introduction ; c'était accorder à la traite une prime véritable.
Peu de gensseront disposés à considérer cet inconvénient comme aussi grave qu'il l'est en réahté. On est généralement convaincu que la traite a cessé. On ne suppose pas que tant de traités, de
déclarations, de lois, soient demeurés inefficaces^ On ne pense pas , surtout , que les croisières combinées de la France et de TAngleterre aient pu rester impuissantes contre un trafic que les consciences les moins scrupuleuses réprouvent éner-f giquemeut. Pourquoi s'occuper, dira-t-on, de quelques exceptions plus rares chaque jour; de quelques crimes isolés qui échappent parfois k la répression? Pourquoi s'inquiéter de l'influence que veut exercer sur l'émancipation de nos esclaves, un commerce qu'on a supprimé après l'avoiï flétri , et qui n'existe réellement plus aujourd'hui que dans les romans maritimes , auxquels il four'^ nit des combats imaginaires , et dans l'esprit toujours alarmé des abolitionistes de profession ?
i'jAlors même qu'il en serait ainsi, alors même qu'il ne s'agirait que d'exceptions , je n'en croirai pas moins devoir signaler ces exceptions à la vigi^ lance du gouvernement et des chambrés, et réckr mer les quelques mesures fort simples qui suffi*raient pour arrêter le mal. Je ne me sens pas autorisé à fermer les yeux sur les tortures qu'on inflige à mes frères , sous prétexte qu'ils sont en trop petit nombre, et indignes par cela même de l'attention du législateur.
Mais ce prétexte du petit nombre ne subsiste pas lui-même en présencedes faits; et Thistoireen-
tière de la traite est Ib pour démontrer que les prohibitions légales etles prohibitions armées échouent également contre l'avidité des spéculateurs.
Il se trouve des hommes qui , afin de gagner un peu d'or, affrontent les galères ; il s'en trouve qui affrontent le canon des frégates; qui mettent au service de leur criminelle industrie, im courage et une intrépidité, qui prendraient le nom d'hé* roïsme , s'ils étaient consacrés à une autre cau^e.
Un commerce qui, après avoir perdu les encouragements du trésor, après avoir subi la double flétrissure de l'opinion publique et des lois, a bravé les croisières réunies de la France et de l'Angleterre, et transporte encore aujourd'hui un nombre d'esclaves suffisant pour alimenter les populations noires de l'Amérique et des Antilles, un tel commerce ne peut pas être traité avec dédain; il faut le regarder comme un ennemi redoutable, et se mettre en garde contre lui.
Voyons donc ce qu'a été la traite pendant la période de protection ; ce qu'elle a été pendant la période suivante, période d'interdiction plus nominale que réelle; ce qu'elle est enfin devenue pendant la période où nous sommes entrés, et où les faits ont été mis d'accord avec les déclarations, où les flottes ont été sincèrement employées à l'exécution des lois.
!224 BSCLAVAGE ET TRAITE.
La première période commence pour nous à la foudation même de nos colonies, et se termine à lepoque de la restauration. Il ne serait cependant pas entièrement exact d'affirmer que la France ait accordé pendant deux siècles à ce trafic une protection officielle. Pour Fhonneur de mon pajs, je dois réduire, autant que la vérité le permet, la durée de cette odieuse faveur.
Or, il est certain , d'une part, que les primes ont été supprimées par la convention , en 1 793 , et nont reparu qu'avecla traite elle-même, en 1802; ce qui confirme , pour le dire en passant, les assertions que j'ai émises plus haut , sur les dispositions de l'assemblée constituante et de la législative, qui étaient si éloignées de vouloir l'abolition de l'esclavage, qu'elles continuaient à considérer le commerce des noirs comme digne de tout l'intérêt du gouvernement. Quant à la convention, elle n'avait guère le pressentiment du fameux décret quelle devait rendre quelques mois plus tard, quand elle supprimait les encouragements du trésor, sans supprimer la traite elle-même.
Quoi qu'il en soit , le système de protection a été interrompu pendant huit années , et je dois en tenir compte. Je dois remarquer aussi, d'un autre côté, que l'introduction des esclaves d'Afrique n'est
MEStJtlCS CONTRE LA TRAtTE. dsS
pas endèrement contemporaine de la découverte des Antilles.
Dans les lettres d'établissement des premières compagnies françaises, en 1626 et 164a} il nest point question d'esclaves, mais seulement de blancs engagés. C'était bien à peu près le même fait sous une autre dénomination. L'engagé appartenait au colon qui avait payé sa traversée. U lui devait tout son temps , toutes ses forces, pendant la durée du contrat d'engagement. L'autorité la plus absolue était remise aux mains du propriétaire.
Eut-on trop de peine à recruter en Europe des hommes prêts à accepter dételles conditions? les colons eux-mêmes les trouvèrent-ils trop onéreuses? je l'ignore. Mais ce que je sais, c'est que les esclaves noirs ne tardèrent pas à être substitués aux esclaves blancs. Ils présentaient des avantages, queles colons ne pouvaient pas méconnaître. Le climat de nos îles ne les éprouvait point comme les ouvriers d'Europe; ils ne coûtaient pas plus; et, au lieu d^un engagement de quelques années , ils apportaient à leur maître une vie tout entière; que disje, la vie de leurs enfants et celle des enfants de leurs enfants. Ce n'était pas tout; les ménagements que l'oppression des maîtres devait conserver envers les engagés appartenant à la même race et à la même nation , disparaissaient naturellement k
92^ JBSCUVAQE «T TRAITS.
l'égard des nègres. L'esclavage pouvait prendre toute son énergie , toute sa brutalité ; il pouvait se transformer en institutîpn , ériger ses usages en sjstènie , et prendre qne place dans nos codes.
Ce^ avantages étaient trop évidents, pour que le régiipe des engageoients ne cédât pas promptement la place aq régime de lesclavage proprement dit, L'fictiyité de la traite dut être grande à cette époque ; puisque les docun^ents officiels nous montrent, dès i^SBj^ 7 2)000 noirs à la Martinique, c'est-à-dire, 6,000 à peine de moins qu'aujourd'hui. Et il en était de même des s^utres îles. Nous pouvons en juger par l'alarme que causa la désertion d'esclaves qui eut lieu à Saint-Christophe, en
Cependant, la naissance de la traite ne semble pas antérieure à i65oj et la durée totale de la période de protection peut, en définitive, être ramenée k un siècle et demi.
Il est assez remarquable de la voir précédée par le régime des engagements, qui, après avoir amené l'esclavage à sa suite , semble destiné à lui survivre dans plusieurs colonies. Les colons de la Jamaïque essaient de refaire en 1 838 ce que les colons de Saint-Christophe faisaient il y a deu|: cents ans. La seconde tentative aura-t-elle plus de succès que la première? Je ne puis le penser. ËQ
MESURES GpNTRK LA TRA|ts. ^:f'J
tous cas , elle ne saurait pntraÎDer les mêmes conséquences. On ne refait pas Thistoire ; et la ressemblance n'est jamais qu apparente entre deux faits que sépare un aussi long intervalle de temps.
Nous , du m(Hns, nous aurons le bonheur , en abolissant Tesdavage, de Tabolir à jamais. S'il n-est plus au pouvoir de personne d'arrêter sa chute; encore moins serait-il possible de le ressusciter un jour. C'est bien assez, que le spectacle de son établissement systématique se soit présenté une fois dans les annales du monde ; c'est bien assez qu'une génération , qui venait d'assister à la dernière ago* nie de la servitude antique , n'ait pas craint de jeter les bases dune servitude nouvelle; et que cette œuvre impie , commencée au nom des gouvernements , se soit continuée avec leur appui.
Leur première faveur fut , con^me toujours ^ 1^ concession d un monppplie. L'édit de } 66i| , ppptant création de la compagnie des Jpdes-Ocpijdei); taies , lui coticéda le cofpfjaprAfi j^ycljisif <J'4friqf?Çf y compris la traite des noirs. Ce privilège appartînt successiyeraei}t à la compagnie du Sépégal, ejà la compagnie <Je Guinée. Parfois, le trafic fuj; rppdi^ libre, et, ^ partir dç f 730, tous lies çpjçts du m ffe France entrèrent ep jj^pissance définitive d'i^ij drpif
aw ESCLAVAGE ET TRAlts.
que les associations privilégiées avaient accaparé à leur détriment.
n est vrai que la suppression du monopole fut provoquée par les plaintes des colons, qui accusaient la compagnie de ne pas introduire assez de noirs f afin d'en élever le prix.
Singulière occasion de professer et d accueillir les principes de liberté commerciale !
Ce triomphe précoce de l'économie politique, ne fut pas le seul. Les droits d'entrée, qui pesaient sur tous les autres commerces, tombèrent sous les réclamations de ce commerce d'élite, le seul qui, au milieu du dix-septième siècle, ait fait céder à la fois devant lui , le monopole , et les lignes de douanes. Un arrêt du conseil, de l'année 1670, exempte les nègres du droit de 5 pour 100, perçu aux iles, sur toutes les importations.
Mais ce n'était pas assez. Après la suppression des droits, on devait passer à la promesse des primes. On n'eut garde d'y manquer. Une ordonnance de 167^2 accorda une prime de i3 livres par tête de noir introduit dans nos colonies; et ce système d'encouragement n'a été supprimé par la convention , que pour reparaître plus énergique et plus complet sous le consulat. L'article 3 de la loi du ao mai i8oa déclarait que la traite des noirs et leur importation dans les colonies, auraient lieu
MESUKfiS CONTAE LA TRAITK. ^^9
conformément aux lois et règlements existant avant 1 789. Le premier consul , qui savait vouloir à la fois la fin et les moyens , tint plus qu'il n avait promis. Aux termes des r^lements antérieurs à 1 789 y la prime ne devait pas dépasser 1 3 livres. Elle fut fixée à i5o fr. Ce chifire était-il l'expression du progrès qui s'était opéré dans les idées, entre 1789 et i8oa?
La période de protection s'est achevée sous l'empire de la loi que je viens de citer. Cette période avait accompli une œuvre dont elle était seule capable, la constitution de Fesdavage colonial. Ja* mais , en présence d'une législation hostile, une population de trois millions de noirs n'aurait été transportée des côtes de Guinée aux côtes d'Amérique. Il fallait le commerce privilégié, pour créer cette classe nombreuse, dont l'alimentation ne devait plus exiger qu'un transport annuel de 2 ou 3 cent mille esclaves , et des efforts à la portée du trafic que comporte la seconde période.
Celle-ci s'ouvre, à l'époque de la première entrée des Bourbons, et elle ne survit pas à la branche ainée.
Je parle de la Fra&oe. Car, tous les peuples n'ont point marché du méme'pas qu'elle , dans la voie où j'essaie de la suivre. ,
U en est , d'abord , qui sont. désintéressés dans
i3b KSCLAtÀGB ET TRAITE.
k question , parce qu'ils he possèdent pas de colôiiies. Cetlt-là dnt toujours accepté , sans héôitatîôii , les mesures les plus éiièrgîques contre là traite. La Prusse , là Russie , rAutriche ont accorde éur-le-chahip une adhésion sans réserve, comme saris mérite, aux proposiKoiis de la Gfaude-Bretagtië.
Celle-ci se trouvait dans une situation tout opposée. L'étendue de ses possessions coloniales, et le nombre dés esclaves qu'elles reiifetmaîent, semblaient devoir enchaîner longtemps sa générosité. Cependant, dès Tannée 1807, elle prenait, par l'abolition solennelle de la traite, une glorieuse initiative.
Je ne crains paià d'ettiployer ce mot; iqùôiqueje sache que le Dahettiérck et là Suède avaient devancé rÀngleterre dé quinze àtinées , et avaîerit les premiers, en 1792, donné le signal de ce grand jprbgrès. Mais l'opinion dé l'Europe n'en a tenu compte. On n'a vu que l'Ailgleterre ; parce que ^Angleterre à fait tiA sacrififee pins corisidérable; èurtoùt, parce qu'elle h rtiis une influence plus décisive au service de la cause qu'elle embrassait ; parce cpi'telfe à parie Haut, et n'a pas parlé en vaîta.
Si l'Angleterre , la Suède et Ife Danetnarck ont ^ns lès devants àu^r &biâ » n6us avons laisse en ar-
lISStAES CONTRE LA TAAlTE. a3l
rière ][>lusieuts autres états. L'Espagne, et plusen-^ core, le Portugal , ont montré la répugnance la moins équivoque pour Tabolition de la traite. Forcés enfin de signer la convention qui réunit toutes les puissances contre ce trafic , ils ont mis leurs ifioins à l'éluder , et n*y ont que trop bien réussi. Quelques autres adhésions se sont fait attendre plus longtemps encore, et il n y a pas deux années qu'oti a obtenu celle de Hambourg.
Mais ce qui est plus grave, c'est la mauvais volonté des États-Unis. Une ville libre avait protesté la dernière en Europe contre la suppression de la traite. H était juste qu'une république américaine opposât une résistance obstinée. Cette résistance , à la vérité, se cache sous un prétexte de dignité nationale. Le droit de visite peut seul ddnnet^ aux mesures contre la traite une véritable efficacité. Les États-Unis refusent de se laisser Visiter , et offrent ainai au conmierce des noirs un abri d^autant plus commode sous îeulr pâvilloii , qu'eutthèmes n'exercent aucune surveillance sérieuse sûr les côtes d'Afrique.
Je reviens à la France.
La convention, conclue en i8t4) Contenait une réserve qui exprimait à elle seule, et de la manière la plus éloquente, l'ittdiffîreû^e profonde du gouvern^sment d'alors. Louis XVÏII àiâùrait à ses su-
aHa ESCLAVAGE ET TRAITE.
jets un délai de cinq années , pendant lequel ils pourraient s'approvisionner de noirs.
Napoléon se montra moins timide ; et à une époque où il sollicitait la popularité par tous les moyens , à une époque où il se montrait presque partisan delà liberté, il voulut expier son crime de 1802. La traite fut défendue pendant les cent jours.
Mais les Bourbons, k leur seconde rentrée , manifestèrent de nouveau les scrupules que leur inspirait la situation des colonies. On déclara à Vienne que, quelque honorable que fût le but des souverains , ils ne le poursuivraient pas sans de justes ménagements pour les intérêts , les habitudes et les privations mêmes de leurs sujets.
Chaque époque a son argot. Les conunissaires de la république, à Cayenne, terminaient les procbmations qui punissaient de mort le refus de travail, en réservant avec emphase les droits naturels et imprescriptibles de Thomme et du citoyen. La restauration s'associait au projet honorable d'abolir la traite, tout en se disposant à user de justes ménagements pour les habitudes.de ses sujets.
Cependant, aux termes du traité de Paris, on «'était engagé à concerter les mesures les plus efficaces pour obtenir t abolition entière et définitivedun commerceaussi odieux^ et aussi haute-
rhent réprouvé par les lois de la religion et de la nature. H fallut bien satisfaire à cet engagement ; et on ne le pouvait à moins de frais , qu'en proposant et adoptant la loi du 1 5 avril 1 8 1 8, dont les deux articles sont ainsi conçus :
a Toute part quelconque qui serait prise par des sujets et des navires français , au trafic connu sous le nom de traite des noirs , sera punie par la confiscation du navire et de la cai^aison , et par Tmterdiction du capitaine, s'il est Français; les adirés seront instruites devant les tribunaux, qui connaissent des contraventions en matière de douanes , et jugées par eux. »
On comprend à merveille qu une semblable loi ne satisfit pas entièrement aux vœux de l'Angleterre y et que le duc de Wellington ait jugé convenable de soumettre au congrès de Vérone une nouvelle note sur ce sujet.
La réponse des plénipotentiaires français est aussi peu favorable que possible aux prétentions de l'Angleterre ; et elle est d'autant plus digne de remarque, que M. de Chateaubriand, qui Ta rédigée, s'en fait un titre, aujourd'hui même, à l'estime de ses contemporains.
Qu'y lisons-nous?
a En Angleterre , pendant les longs débats qu'a soulevés la motion, le commerce qui prévoyait Té*-
!|34 ÊSCLATAGK ET TAAITE.
Vénement^ prit ses précautions. Un tiorttbre de nègres, surpassant les besoins des colonë, fut transporté dans les îles anglaises , et l'on prépara des générations permanentes d'esclaves, pour remplir le vide laissé par la servitude casuelle, lorsqu'elle viendrait à s'aix)lir. Rien de tout cela n'a existé en France. La fortune et letemps lui ont manqué. »
De la part d'un gouvernement qui tenait ou autorisait uh tel langage, les mesures contre la traite ne pouvaient être sérieuses, ni, par conséquent, efficaces. On prohibait l'importation des noirs, avec l'intention bien arirêtée de fermer les yeux sur ce trafic.
L'ordonnance de iSaS est dne nouvelle preuve de la mauvaise grâce avec laquelle Ifegbuvernetnént français se prétait au rôle qu'on lui avait imposé. Là force des considérants , contraste encore ici avec la faiblesse du dispositif. Après avoir parlé de l'honneur national, de l'humanité, de la religion , on termine en déclarant que les capitaines, convaincus de contravention , seront interdits de la faculté de commander aucun navire français.
Nous remarquons un peu plus d'énergie dans la loi du 25 avril 1827 , aux termes de laquelle tous les individus qui ont dûment participé au trafic de là traite > soUt punis dé la peine du bànnisseïnteôt.
UEBVfCEB GOUTHË LA TKAItE. Û^S
Mais , cpi'importait un texte de plus? les mésu^ Ves effectives étaient négligées. La traite continuait d'une manière à peu près publique; et la seconde {iériode, qui avait trouvé deux cent vingt mille esclaves dans nos colonies , en laissa deux cent cinquante mille.
Le système de protection avait créé la population noire des colonies. Le système des prohibitions nominales l'avait accru. Le système des prohibidons sincères et armées le maintient. C'est ce qu'il me reste à établir.
La période qui va m'occuper, conmience, je l'ai dit, à l'époque de la révolution de i83o.
Dès l'année i 38 1 , une loi nouvelle annonce un changement complet dans les esjirits. Cette loi veut réellement la répression de la traité , et emploie des moyens sérieux pour y parvenir.
Elle punit d'un emprisonnement de deux ans à cinq , les armateurs, bailleurs de fonds , assureurs , capitaines, et subrécargùes, Itjuand le navire destiné à la traite n'a pas c^uitté le port d'armement. Quand il est saisi en mer^ iàvant tout fait de traite, les armateurs sont punis de dix ans à vingt ans de travaux forcés; les bâilleurs de fonds et assureurs, delà réclusion ; lecapitaine et le subrécargue, de cinq k dix ans de travaui forcés; les officiers, dte la réclusion ; lèô hommes d'équipage , d'^un èmjprîsbùife-
ment d'un an à cinq. Enfin, quand Un fait de traite a eu lieu , le capitaine et le subrécargue sont punis de dix à vingt ans de travaux forcés ; les officiers, de cinq ans à dix de la même peine ; et les hommes de l'équipage , sont punis de la réclusion.
La loi ne se borne pas à ces dispositions. Elle punit d'un emprisonnement d'un an à deux , les febricants et vendeurs des fers destinés à la traite. Elle interdit aux colons l'achat des noirs de traite, sous peine de six mois à cinq ans de prison. Elle introduit un principe complètement nouveau , en décidant que les noirs de traite seront déclarés libres, et ne seront soumis envers le gouvernement qu'à un engagement de sept années.
Cette loi , si franchement répressive , a été exécutée , je le déclare , avec une entière loyauté. Le gouvernement n'a pas faibli devant la résistance , parfois violente, de certains conseils coloniaux ; et celui de Bourbon a été dissout , quand il a voulu s'opposer à la libération des noirs de traite, dont rengagement était expiré.
Hé bien! malgré ces efforts honorables; malgré
l'emploi de nos forces de mer ; malgré le concert
complet et sincèi'e, qu'une dernière convention
vient d'établir entre l'Angleterre et nous ; la traite
. n'a cessé de conserver une activité suffisante pour
BIESUHÈS GOlVTliE LA TRAITE. 2Z*J
alimenter toutes les populations d'esclaves! Le nombre qu'elle transporte chaque année épouvante rimagination. Que Ton porte les yeux sur nos colonies , sur celles de l'Espagne , sur celles de l'Angleterre , sur les États-Unis , ou que l'on compulse les r^istres des trois cours instituées i BioJanéiro» à la Havane , et à Sierra-Leone; partout on rencontrera des preuves nombreuses et irrécusables de ce que j'avance.
Nous n'avons pas, pour toutes nos colonies, l'aveu officiel, qui nous a été fourni pour le Sénégal. Mais , l'existence des ateliers coloniaux , où travaillent les noirs de traite libérés, n'est-elle pas aussi un aveu officiel? Et quand nous voyons ces ateliers se composer de plus de cinq cents noirs k la Guyane , de près de mille à Bourbon ; quand nous voyons le conseil de la Martinique demander le renvoi des noirs de traite successivement conduits dans l'ile ; ne devons-nous pas supposer que la loi de i83i et les mesures qui l'ont suivie, sont loin d'avoir mis fin à l'introduction des nègres d'Afrique dans nos colonies ?
Dans celles de l'Espagne , l'importation n'a pas mêmebesoin d'être démontrée. Elle se fait, de nos jours encore, d'une manière à peu près publique.
Il en est de même aux Etats-Unis, et l'on trouve souvent dans les journaux de l'Union , des
^38 f jçu?^çf ?T TRA|??.
^vis^mbUbWà celui qiifs coptpoait V£/na/iC4/>a^or (le New-York, 2| la 4dtp du a a décembre i336: a Le cpnuperce diss escjave^ est plus florissaiit que jamais k Matapzas et aui( enyiroos. Bes^cQup d0 vai^eau}^ américains, nous a^upe-t-Qa, y ^o^ vendus ppqr devenir flfss pégriers. Au lieu des fins voiliers (Je Çajtimpre, g^ achetaient autrefois les tirafiçant^y ils recherchant aujqurd'hui des bâtiments d* une allure plus lourde et moins suspppt^. Il y a près de IVIatanzei^ , un ancrage où viennent s'arrêter très-souvent les navirps, arrivant ^n droite ligne d'4frjf]ue,ayec des cargaisons 4e noirs qui sont mis à terre et transportés au marché dç la ville, là, ils sont publiquement i>endus , sans que les magistrats aient l'air daperceyoir cette impudente violation des lois du monde civilisé. »
Quant à TAngleterre , ses colonies, dès longtemps fermées à la traite par des mesures de po*' lice intérieure , dopt je parlerai plus tard , la repoussent plus complétemept encore , depuis U promulgation du bill. ]N|ais, elle poursuit activement les négriers des autres nations ; et c^^aque jour, elle publie les bulletins de ses bâtim^nt§ q^ rcyieunent de faire la chasse sur les côtes d'Afrique, On peut en Juger par le de|:nier : en trois années ,
MESUI^^S CQIfTRK LA 7II4ITE. ^89
le Buggard^ simple brigantin , a caplqré douze vaisseaux négriers , et délivré 4»4^^ esclaves.
Ces esclaves sont, tantôt transportés 4ans les îles anglaises, ou les colons les engagfspt cpn^m^ apprentis ; tantôt vef^s ^^ns la colonie npire dp Siorra-Leopet quj, outre les noirs a^ranchiscoip^f^j» ayant pris le parti de TAngleterre en Amérique , outre les esclaves exilfés des cplonies britanniques , comme rebelles ou piarrons , outre les régiments africains licenciés , contient aujourd'hui plus de 4P9OO0 noirs libérés par les commissions mixtes , et témoigne, ainsi par son accroissement, de lopiniàtre persistance des négriers.
J'ai parlé des commissions mixtes. Leurs arrêts seuls peuvent me fournir une base solide , d'après laquelle il me soit permis d'apprécier l'importance réelle du commerce des noirs. Or , je ne veux m'appujer sur aucun fait contestable ; je ne veux citer aucun cbiiOfre qui pesoitof&ciel ; je pe veux pas qu'on dise : (( Il est fort probable que la traite continue. » Mais, c( il est certain qu'elle transporte , chaque annfée , tel nombre d'esclaves au moins. ?>
Là commission mixte de Si erra-Leone est la plus occupée de beaucoup. Le motif en est simple. Les croisières qui se font sur les côtes d'Afrique sont les seules qu; amènent quelques résultats. La surveillance ne s'exerce )à qup sur une étendue de
ià^O ESOLAVAâE £T TRAITE.
côtes parfaitement connue et limitée. Mais, une fois que ]es négriers ont percé cette première ligne, ils se perdent dans l'immensité de FOcéan. Les uns se rendent au Brésil , les autres à laHavanne, les autres aux État&-Unis ou dans nos îles, et les poursuites les plus actives parviennent rarement à les atteindre.
La cour de Sierra-Leone a condamné, pendant les huit dernières années, 60 vaisseaux espagnols, portant 16,964 esclaves; 38 vaisseaux portugais, portant 5,896 esclaves; et 36 vaisseaux brésiliens, portant 5,i43 esclaves. En tout, 142 vaisseaux, qui contenaient 32,039 esclaves.
Le nombre des vaisseaux condamnés par cette cour, s'élève donc, année moyenne, à 18.
Je ne possède pas, sur les travaux des deux autres tribunaux , des relevés aussi complets. Mais, je sais que celle de Rio Janeiro, a condamné 10 vaisseaux en trois années, et celle de la Havanne, 29 vaisseaux en i'6 années.
Le nombre des vaisseaux condamnés par la première, s'élève donc, année moyenne, à 3 et demi. -
Le nombre des vaisseauit condamnés par la seconde , à 2 un quart.
En conséquence , le nombre des vaisseaux condamnés, année moyenne, par les trois cours réu-
MESVnCS CONTRE LA TllAtTE. 2^1
niés, s'élève à 23 trois quarts; et comme les 142 vaisseaux condamnés, en huit années, par la cornmission de Sierra-Leone , contenaient 82,029 esclaves, un calcul fort simple me permet d'évaluer à 5,3oo le nombre de noirs que contiennent les 23 vaisseaux trois quarts, condamnés chaque année par les trois cours.
Or , il est constant (et les commissions mixtes Font elles-mêmes établi), que 12 navires au moins échappent aux croisières, pour un qui est capturé. Si je prends pour bonne cette proportion , que je crois beaucoup trop faible , j'arriverai à ce résultat, que, chaque année, Sog vaisseaux négriers transportent 68,900 noirs.
Ce chiffre est un véritable minimum , et on ne doutera pas qu'il ne soit au-dessous de la vérité; si Ton consulte les relevés des importations réelles d'esclaves, tels qu'ils ont été publiés pour Cuba et pour le Brésil. Ces relevés, que je ne garantis pas entièrement, et sur lesquels je n'ai pas voulu fonder mes calculs, ont pu cependant être établis avec quelque exactitude, grâce à la présence des deux cours de Rio-Janeiro et de la Havanne.
Voici la liste fournie pour Cuba :
te
^J^2 K8CLAVAGB BT TRAITS.
De iSaaà
96 bâtiments.
En 1837,
En 1839,
En i83o,
En i83i,
En i833,
En i833,
En 1834,
En i835»
En i3 années,
1,525 bâtiments,
(ou 40 par année).
On remarquera que , d'après ces chiffres, la traite serait loin de décroitre.
Voici la liste fournie pour le Brésil :
Badmente. Esclaves.
A Rio-Janeiro, de 1827 ^ *83o, 368 iSojSS^
A Maranha, de 1827 k i83o, 33 3,36i
AFernambouc, dei829à i83i, 28 8,432
ABahia, de 1829a i83i, 70 22,202
APara, dei829ài83i, 6 799
En tout pendant trois années, 5o5 1 85, 33 1
Il faut ajouter au nombre des esclaves , un quinzième au moins, morts pendant la traversée, si
MEfDM» COMTRS hk TRAITS. ^^Z
Ton yrat connaître le chiffra total des noire, qui , d'après la liste que je viens de transcrire , auraient été arrachés à TAfrique pour la seule consommation du Brésil pendant trois années; et nous arriverons ainsi à une moyenne annuelle de i68 bâti* ments, et 66,000 esclaves.
Encore une fois, je n'affirme point lentièra exactitude de ces documents; et je ne les fais connaître , que pour prouver Textréme modération des calculs que j'ai basés sur les arrêts des trois cours, et qui m'ont fourni une moyenne inférieure à celle qu'on prétend exister pour les seuls armements du Brésil et de Cuba.
Je ne maintiens que ce fait : 68,900 nègres , au moins , sont transportés chaque année par les vaisseaux négriers.
Et ce fait lui-même, je n'ai pas l'intention d'en exagérer ici la portée. De ce que la traite, floris* santé pendant la période de protection , a coi^rvé, malgré les mesures de répression énergiques adoptées par l'Angleterre et la France, une grande partie de l'activité qu'elle avait , quand ce dernier* gouvernement rachetait la sévérité apparente de ses lois par une complicité réelle ; de ce qu'aujourd'hui encore I elle suffit, à la seule oeuvre qui lui reste à accomplir, en alimentant ces marchés d'esclaves , quei'extension chaque jour plus rapide
!l44 ESCLAVACE ET TRAITE.
des principes de liberté , resserre incessamment devant elle; de ce qu'elle a évidemment le dessus, dans la lutte engagée entre elle et deux grandes puissances maritimes ; je ne prétends pas conclure^ qu'il soit impossible d'en triompher.
Je pense, au contraire , que si toutes les nations entraient avec une égale loyauté dans la sainte ligue , où toutes figurent nominalement, le trafic des esclaves disparaîtrait bientôt.
Ce qui frappe d'impuissance les efforts tentés par TAngleterre et par nous, ce n'est pas l'absence de quelques croiseurs espagnols , portugais ou américains. Nous n'avons pas besoin de leur secours pour faire la police de l'Océan. C'est l'impunité assurée aux négriers espagnols, américains et portugais. Tant qu'il y aura un seul peuple dont les lois ou les tribunaux n'appliqueront pas au crime don til s'agit un châtiment proportionné à son infamie, les efforts de tous les autres seront paralysés; les menaces de leurs codes n'auront d'autre effet, que de concentrer entre les mains de ce seul peuple le commerce entier des esclaves^ Ce seront de véritables primes d'encouragement qu'ils lui auront involontairement accordées.
Voilà ce que je pense ; et de nombreuses années peuvent s'écouler encore, avant que l'on parvienne à établir entre les nations civilisées ce concert una*
M£SliA£S GOMTAE LA TRAITE. 245
nime, qui seul peut assurer le succès. De nombreuses années peuvent s'écouler, avant qu on puisse arrêter par la crainte des tribunaux , ces hommes que les croisières n'arrêtent pas; car les captures s'élèvent à peine , nous lavons vu, au treizième des bâtiments négriers ; et il suffit que les deux tiers échappent, pour assurer aux armateurs dimmenses bénéfices. Ce rapprochement en ditplusque tousles arguments, surFimpossibilité actuelle de lutter avec avantage contre la traite.
Je ne puis mieux faire, pour donner une idée des bénéfices procurés par ce trafic, que de citer la déclaration de M. Macleag , membre de la commission mixte de Sierra-Leone, qui, lui-même, a puisé ses renseignements dans les papiers du The Firm , bâtiment jugé par cette cour.
« La cargaison, dit-il, que ce bâtiment avait apportée en Afrique, se composait principalement d'or, d'argent, de spiritueux, de mouchoirs, de colonnades et de poudre, représentant en totalité une valeur de 28,000 dollars (140,000 fr.). Par un contrat signé à la Havanne, 16 matelots de première classe avaient été engagés , à raison chacun de 40 dollars (200 fr.) par mois, et vingt de deuxième classe à 35 dollars (180 fr.), marché conclu à forfait, en cas de naufrage ou capture. Le The Firm resta dix mois en mer; ce qui donne, aux
conditions précédentes, un déboursé de 3, 4oo dollars pour la solde de Féquipage. Quant au maître et aux officiers, ils étaient co-actionnaires de lentreprise, et, à ce titre, devaient être remboursés plus tard, en argent ou en esclaves, proportionnellement au succès du voyage. Ajoutons à ces deux premières et principales sommes , 10,000 dollars, estimation approximativedes frais d'approvisionnement, d*équipement, de réparation, etc. On aura donc, pour la totalité des avances, 5 1,000 dollars (357,000 fr.), qu'il faut maintenant balancer avec le produit immédiatement réalisable, sans l'inter- .vention de la croisière.
« Monté par un capitaine expérimenté , le bâtiment ne devait prendre que des nègres de bonne qualité , des Mandigues , dont la valeur courante sur l€ÂB marchés des Antilles , est de 3oo dollars (i ,5oo fi\) par tête. A ce prix, 484 esclaves, montant de la cargaison de retour , auraient été vendus 145,200 dollai*s (726,000 fr.), desquels il faut déduire 5ï,ooo dollars (267,000 fr.)de dépenses. Restent 93,800 dollars (469,000 fr.), ou près de 200 pour 100 de bénéfice. »
260 pour 100 de bénéBce, sans l'intervention de la croisière! Voilà le résultat auquel arrive M. Madeag.
Or, il eut été facile au Tkè Firm de soustraire
son opération à ce péril. Les assurances contre la capture ne sont ni fort rares , ni fort chères , dans les pays qui n'ont pas encore sérieusement prohibé le commerce des esclaves. Tout le monde savait, à Lisbonne^ ce que lord Howard de Walden, ambassadeur d'Angleterre, écrivait, en février i835, au duc de Wellington, sur une expédition préparée pour la côte d'Afrique. C'était très-publiquement que les armateurs de Y Espérance , le navire en charge , s'étaient fait assurer à Lisbonne et à Cadix. Des capitalistes bien connus leur avaient fait des avances considérables, et des calculs à peu près certains annonçaient un profit net d*un million.
Nous ne pouvoqs pas lutter avec succès contre des provocations aussi redoutables. Et malgré nos croisières, l'Atlantique continuera à voir la traite apporter aux marchés d'esclaves son tribut annuel de 70,000 noirs.
Je sais que les bâtiments français ne sont pour rien dans ce commerce; et, dans ce sens, je suis heureux de dire , avec le ministre de la marine , que la traite n'a plus Ueu chez nous.
Mais , l'introduction des noirs de traite n'a-t-elle plus lieu dans nos i]es? C'est une question parfaitement distincte, et qu'on hésiterait sans doute à résoudre liégativentient.
Je lai déjà dit ; Texistence seule des ateliers coloniaux démontre de la manière la plus évidente que cette introduction a continué , malgré la loi du 4 mars i83i. Quels sont en efièt, aux termes de cette loi , les noirs employés dans les ateliers coloniaux? Les noirs de traite, trouvés sur des vaisseaux français , ou délivrés en vertu de jugements qui déclarent un Français coupable de les avoir achetés sciemment. Combien de temps doivent-ils rester dans ces ateliers ? sept années au plus. Il est donc certain que, si le 4 mars i838, il restait un seul nègre dans les ateliers de nos colonies, Fintroduction par la traite avait continué après la promulgation de la loi. La preuve morale , résultant du transport annuel de 70,000 nègres, est sans doute plus forte que cette preuve matérielle. Cependant j'ai dû la fournir, afin de ne laisser aucun prétexte à la mauvaise foi.
Oui, tout noir qui , depuis cinq mois , a travaillé dans les ateliers de nos colonies , est un noir libéré postérieurement à la loi de i83i ; et je n'ai pas besoin de faire remarquer combien les libérations par jugement doivent être rares et insignifiantes, à côté du chiflfre réel des importations, sur des îles où la législation actuelle, tout en supprimant l'ancien principe, en vertu duquel les noirs, éloignés de cent toises des côtes , n'ét^^ient plus réputés noirs
MBâORSS GONTRIi LA TRAITE. ^49
de traite, a limité à une seule année les recherches destinées à constater le crime d'achat volontaire des noirs de traite.
Ceci m'amène à signaler les mesures que réclame un pareil état de choses , et dont la simplicité est telle, qu'elles seront accueiUies, j'en suis convaincu, par ceux qui doutent de l'étendue des importations, comme par ceux qui n'ont sur ce point qu'une certitude trop complète. Quand il n'y aurait qu'un seul noir introduit chaque année dans nos colonies , nous serions tenus d'y pourvoir ; à plus forte raison , si les attentats sont aussi nombreux que faciles à prévenir.
Nous pouvons combattre la traite de trois manières diflFérentes, et en trois lieux différents. En France même, par l'aggravation des dispositions pénales; et sur ce point, la loi du 4 mars i83r a fait tout ce qu'il est raisonnable de faire ; sur l'Océan , par des croisières nombreuses ; et , à cet égard encore , je n'ai rien à demander qui n'ait été accompli ; dans l'intérieur même des colonies, par la constatation exacte des introductions frauduleuses ; et c'est ici que se manifeste la lacune unique, mais déplorable, qui ouvre les lies françaises à la traite, et qu'il importe de combler promptement.
H suflBt aujourd'hui d'échapper (ce qui n'est pas difficile) aux poursuites des vaisseaux qui surveil-
a5o ESCLAVAGE %T TBAIT£.
lent les cotes d'Afrique , pour p'avoir plus rien h redouter. Les malheureux noirs , enchaînés à bord des négriers, pouvaient être Ulcérés pendant la traversée. Ils ne le peuvent plus <}uand ils ont touché nos colonies ; et nous, qui ^mmés ^i âers du principe en vertu duquel tout esclave qui foiile le sol français devient libre , nous maintenons cet autre principe, en vertu duquel des hommes li* bres deviennent définitivement esclaves en tou^ chant le sol , français aussi , de la Martinique ou de la Guadeloupe.
Et qu'on ne dise pas , qu'il est impossible de rechercher les faits de traite, dans le sein même des colonies , sans faire peser un doute funeste , sur la propriété de tous les esclaves , et sans exposer les planteurs à de continuelles alarmes. Qu'on ne dise pas que la loi de ]83i a bien assez fait, en permettant , pendant Tannée qui suit l'introduc* tion , la contestation judiciaire de ce crime. Non , une année de possession ne rend pas le crime moins odieux , et sa découverte pendant ce temps, e&t à peu près * impossible, tant qu'on n'a pas organisé une vérification constante du poiubre des esclaves attachés à chaque plantation , et des va* riations qu'il subit; tant qu'on ne met pas les propriétaires en demeure de justifier de l'cxistenco detoufi leurs qoir$; tant qu'on ne déclare
MSSUlUtS GOjfTRK LA TRAITE. sSl
paS| que resdava , qui n'est pas né sur la plantation , ou n'y est pas venu par suite d'un contrat de vente passé entre son maître actuel et son ancien maître , est présumé noir de traite , et doit être libéré immédiatement comme tel*
Une s'agit donc que d'établir, pour lesesclaveS) un enregistrement exact par plantation , et une vérification fréquente des résultats de cet enregis-* trement. Cela est nécessaire , non-seulement afin de prévenir l'introduction des noirs de traite; mais afin d'empêcber que de simples engagés ne soient transformés en esclaves ; ce qui a eu lieu évidemment à Bourbon , puisque des Indiens et des Ma* lais, qui n'avaient pu contracter que de simples engagements, ont été affranchis dans ces derw nières années.
£nfin, l'enregistrement qui constate les excédants 9 constate aussi les déficits. Il appelle l'attention des autorités coloniales sur les vides qui se révèlent au sein de la population noire , et que n'expliquent, ni le décès , ni les ventes entre colons, ni les affranchissements. Si jamais ( ce que je ne crois nullement probable) les propriétaires de nos lies imitaient la conduite des propriétaires de New^-Yorck, qui transportent leurs noirs dans les états du Sud, pour en tirer parti , et échapper aux conséquences de la loi d'émancipation ; « jamais >
ils voulaient exporter leurs esclaves, et se soustraire ainsi à l'application d'une mesure , qui ne leur assurerait pas une indemnité égale au prix qui leur serait oflfert dans un marché voisin; l'enregistrement serait encore là , pour dénoncer ces tentatives.
L'idée que j'exprime ici est tellement naturelle , que dès l'année 1822 , à Véronne,le duc de Wellington proposait l'enregistrement aux plénipotentiaires français, comme le plus sûr moyen d'arrêter la traite. Et l'Angleterre ne s'est pas bornée k en conseiller l'emploi. Elle l'a appliqué elle-même à ses colonies , et les a ainsi fermées aux importations de noirs , aussi complètement qu'elle eût pu le faire, en abolissant dès lors l'esclavage.
MM. de Montmorency et de Chateaubriand repoussèrent timidement, au nom de la France, l'ouverture de la Grande-Bretagne. Ils parlèrent du droit de propriété , comme si ce droit pouvait être compromis, par un système qui respecte toute propriété , dontVorigine est avouée.
Cette réponse des représentants de la France était une nouvelle manifestation de l'esprit , qui pendant les quinze années de la restauration , a presque constamment protégé le commerce des esclaves. A*t-on enfin satisfait*, depuis 18.^0, à un besoin que personne ne peut nier? L'ordonnance
MESVRjBS CONTRE LA TRAITE. ^$3
du 4 AOÛt i833 , sur les recensements d'esclaves ^ ne me semble pas avoir atteint le but.
Je pourrais la juger par ses résultats , et demander ce que signifient des recensements tels que ceux qui ont été publiés sur les mouvements de la population esclave de nos colonies en i835. Comment accordera-t-on entre eux leschi£Qres suivants ?
A la Martinique, le nombre des naissances a dépassé celui des décès , de aa4« La population a diminuéde 167.
A la Guadeloupe^ le nombre des décès a dépassé celui des naissances de 281 . La population a diminué de 362.
A la Guyane , le nombre des décès a dépassé celui des naissances de 19. La population a diminué de 238. .
A Bourbon , le nombre des décès a dépassé celui des naissances de 1,207. La population a augmenté de 1,118.
L'incertitude même où l'administration déclare être sur l'erreur de bureau qui a pu produire ce dernier chiffre , prouverait seule l'irrégularité et l'imperfection du mode d'enregistrement.
Mais, laissons Bourbon décote , puisqu'on prétend qu'il y a eu erreur. Comment expliquer ce déchet de 38 1 esclaves à la Martinique, de 81 es^
a$4 BiCLAVAAt BT TRAITS.
claies à. la Guadeloupe, de ^19 esclave» h la Guyane? .
Dirà»t*on que ces68 1 esdaves ont été a&ancliis ; et qu'ainsi , ils ont dû cesser de faire partie de la population esolave^ et ont amené une diminution, que ne justifie pas le nombre des décès?
• Je répondrai, qu'il faut, en effet, déduire du chiffre de la population esclave , celui des affranchissements ; mais que ce dernier chif&e s'élève à 4,000 enmon, et non pas à 681 , pour les trois colonies dont il s'agit ; en sorte que le déchet se transforme en excédant ; et qu'au lieu d'avoir à demander compte de 681 esclaves , dont les décès n'expliquent pas la disparition; j'aurai à deman* der compte de 3, 000 esclaves au moins ^ dont les naissances n'expliquent pas l'existence ! Je pourrais ainsi m'emparer des relevés mêmes de l'adminis* tration ; et prouver que , dans les seules colonies de la Guyane , de la Guadeloupe et de la Martinique , et dans l'espace d'une seule année , 3,000 esclaves ont été introduits par la traite. Je pourrais le faire , si j'avais assez de confiance k l'enregistrement, tel qu'il est organisé aujourd'hui, pour appuyer un seul argument sur ses résultats. £n tout cas, il faut choisir. Et l'on ne saurait édiapper à cedilemne : ouïes recensements officiels dénoncent une introduction considérable de noîra
MESURBS GONTRB LA TRAITE. Il55
de traite, et démontrent ainsi leur impuissaiiGe à la prévenir ; ou ils accusent un désordre complet, qui appelle également un prompt remède.
Or^ le remède ne peut se trouver que dans la modification de l'ordonnance imparfaite du 4 Roût j833. m. Isambert est , selon moi 9 dans lerreuTi quand il se borne à demander qu'elle soit mieux exécutée. Cette ordonnance est incapable d'atteindre le but que nous nous proposons. Il suffit , pour s'en assurer , de parcourir ses dispositions , et d'y chercher l'accomplissement des trois conditions essentielles , auxquelles doit satisfaire un système d'enregistrement, pour être efficace : obligation imposée aux propriétaires de déclarer , sur-le-champ, tout mouvement survenu dans la population esclave de leur plantation ; vérifications fréquentes sur les plantations mêmes ; enfin , et surtout, libération immédiate de tout esclave dont les commissaires vérificateurs constatentl'existence, et dont les déclarations n'ont pas établi l'origine.
Cette combinaison est si simple et si nécessaire en même temps, que je ne crois pas devoir la justifier. Il est bien évident que toute ordonnance qui imposera la déclaration immédiate pour les nais* sauces et les décès, sans l'exiger pour les achats, ventes, afFianchissements ou changements de résidence des esclaves, ne pourra faire du registre of-
256 BSCtAVAGS ET TRAITE.
ficiel, la représentation eiacte de chaque planta^tion; et n'aura pas le droit de considérer comme introduits par la traite , les noirs qui ne figurent point sur ce registre. Il est bien évident aussi, que Fenr^strement, sans la vérification^ est une lettre morte , et peut être considéré plutôt comme un moyen d'améliorer les statistiques coloniales, que comme un moyen de réprimer des crimes trop faciles k dissimuler. Il est évident , enfin , que la constatation de ces crimes doit avoir une conséquence légale ; et qu'alors même que les preuves judiciaires manqueraient pour la condamnation du propriétaire, la présomption qui nait de la non déclaration doit sufiîre pour proclamer la liberté de Fesclave.
Rien de tout cela ne se trouve dans l'ordonnance du 4 août i833. Elle se contente de prescrire à chaque propriétaire la remise annuelle d'un état de recensement , faisant mention de toutes les circonstances qui , depuis un an , ont produit des augmentations ou des diminutions dans le nombre de ses esclaves. EDe ajoute , que les déclarations de naissance et de décès seront faites par les mêmes propriétaires, dans un délai déterminé. Enfin, elle donne une sanction assez légère à ces dispositions insignifiantes.
Je suis d'autant plus surpris de voir les rédac-
teurs de cette ordonnance méconnaître à ce point leur véritable mission; que les avis non suspects ne leur ont pas manqué, pour les appeler dans une autre voie. Les conseils coloniaux, consultés sur Torganisation des recensements, ont mieux compris que le ministre, l'extension et la portée qu*il convenait de leur donner.
Le conseil de Bourbon a demandé formellement que les ventes ou échanges d'esclaves ne pussent avoir lieu , sans que mention en fût faite ^r le registre matricule. Il a demandé que les changements de résidence fussent mentionnés de même, sous peine d'amende.
Le conseil de la Guyane a été plus loin. Il a senti que le recensement {était destiné à supprinaer, comme illégitime , toute propriété non déclarée. Il a demandé que les esclaves , qui n'étaient pas compris sur les registres, fussent enlevés à leurs prétendus maîtres , et confisqués au profit du domaine public.
n eût mieux valu , sans doute, que le conseil colonial de la Guyane demandât la libération de ces esclaves. Mais on ne peut nier qu'il n'ait saisi le principe , si complètement oublié dans Fordon^nance.
Jç mç résume, en proposant de décider, i"* que
a$8 mVAU^M 9f f Ii4n«<
les propriétaires «çront tei|iMde4acl9r9r 9 49MU9 délai déterminé, les aaissaneps, àéektt et m^il^ tioos de propriété* , qui qaI; MfiTU o« dîmimié k pombr^ dq )eur| ^«Tfi; > • qw la vériâ(»ticm de chaque plfuitati^n 9m &it@ s 44^ f<H# 1^4 miHW» pv année; 3^ qw, lOFIff^ Ip commissaires vér rificateurs constateront T^pstence 4'iW filsclaYOt non désigné sur le r^istre gpécâaleva^it afifecté à la plantation , cet esclave seni affia^chi «ms ipdçm* nité, et le ipaitre sçu^iis ^ une amende, dp^t le roduit sera affecté à Fétablissenient du npuvesiv ibre; indépendamment des poursuites qui pomc!ront être dirigées contre le propriétaire, aux termes de la loi du 4 mars i83i , pour établir qu'il a sciemment acheté un noir dé traite; 4"" q^^»
lorsque les commissaires vérificateurs constateront l'absence d'un esclave désigné au registre ^ ce fait sera dénoncé au ministère public, pour instruire, s'il y a lieu.
Il est inutile de parler de la sanqtiâa que H^ clament c^ dispositipns, et ^ peines que doit encourir le propriétaire qui pe ffût pas lei déclamations dans le délai prei^rit ji celui qui recèle ^(^ de ses esclaves , lors de sa vérificatipp, ou ce\\À q^î produit un esclave étranger.
Ces détails ne seraient pas à leMrpkoeieî» Il m'a
UBSVàiié OÔJtlTAE LA TRAITE. ^69
iûM d'itidiquér lés bases d'un projet d'ordonnance; dOlit j'ai démôiâti*é là héôéssité , et qui , je rès|)èrè , âe Éé fera pas longtemps attendre. Je n'insisterai pÉi mt wû eflBcadté , qui ne me parait point contiëfetablè; Quand chaque esclave sera connu, sur- VëiHë pàv l'adiûinistration locale , depuis sa naiséânee, jusqu'à sa mort; quand elle lé suivra dans toutes ses tésidencés et chez tbus ses maîtres; ^ûand elle s'informera, sUrlesHeuir, delà vérité des dédàratiôns qu'elle reéoit; l'aec^disËéttient illégi- Ûîûfè de l'esdàvage deviendra impossible. Un gi^nd i^ultat aura été obteuu par des moyens bieU fedles.
La proposition que je fais ici ne peut pas rtn* contrer de contradicteurs. Elle complète, je l'ai d^à dit| mon système pour l'émancipation des noirs. Comme le reste de ce système, elle a l'avantage de prendre son point de départ dans 1^ halàtudes mtoies de nos lies, dans les votes des conseils odoniaux , dans les ordonnances d^à 6Kécutées* Elle innove bien nopins, qu'elle U9h méliore.
Et ëUè né cdfn]^lète ptis seulëiùdnt itioh s^stitiiè, en ce setis qu'elle arrête riUtrodUciioii deâ atHmj ïU fnbtneiit fhèmë bù d'autres dispoftitiM»l«i]^i«^i«tlt gMdUéAéttièlit » là Hbëriié; ëllè'
26o ESCLAVAGE ET TRAITE* •-
seconde l'application de ces diq[H)6iti(Ais eHes* mêmes. J'ai proposé d'établir un état civil pour les esclaves ; l'enregistrement exige des déclarations de naissances, de décès, et en constate l'authenticité. Tai proposé d'organiser le travail libre et le rachat successif des jours réservés ; les vérifica« teuns de l'enregistrement pénétreront dans toutes les plantations ; ils s'assureront de la bonne exécution de la loi ; ils signaleront les négligences ou les abus. J'ai proposé d'inviter le ministre de la marine à rendre compte chaque année des résultats obtenus ; ces mêmes commissaires seront encore là pour recueillir tous les faits, et pour les transmettre aux administrations coloniales.
Ainsi, mes deux propositions n'en font réelle* ment qu'une. Les mesures contre l'esclavage ont besoin de se fortifier des mesures contre la traite ; et ces deux questions , si intimement unies dans l'histoire, ne peuvent pas se séparer dans la discussion. Ainsi, se trouve justifié le titre de ce travail : Esclavage et Traite, titre qui semble complexe au premier abord , et qui exprime cependant une véritable unité.
C'est avec confiance que je livre ma pensée au public , parce que cette pensée est sérieuse, et que je l'ai puisée dans l'étude des faits. Le système que je i^résente est susceptiMe de beaucoup d'amâtorab
MBSURSS OOHTHE U TftAlTB. ' 36 1
tiens, sans doute; mais il repose sur une base solide.
Je le crois; parce qu'il nait tout entier de Tex* périenoe , des usages , et qu'il ne fait que développer les germes déjà déposés sur le sol de nos colonies.
Je le dis ; parce que j'ai h conscience que le succès de mon principe, m'est plus cher que le succès de mon livre.