CHAPITRE PREMIER
Klat de la question en France.
Il y a peu de jours, les deux chambres du parlement anglais retentissaient des débats les plus passionnés. Aux communes , le bureau du président était chargé de pétitions innombrables , et l'un des orateurs déclarait, que si la motion était rejetée, on apporterait de nouvelles pétitions cinq cents fois plus nombreuses , et que les membres de la chambre ne pourraient la quitter , tant serait grande , aux portes , la foule des pétitionnaires.
Au dehors , le public était ému ; des souscriptions abondantes étaient recueillies ; la presse entière se préoccupait du résultat probable de cette importante discussion ; et à peine était-il connu ,
que les délégués de toutes les villes du royaume se réunissaient pour protester hautement.
L'assemblée recevait unelettre de lord Brougham sur r événement déplorable de la nuit précédente. Elle agitait la question de savoir s'il n'y avait pas lieu d'envoyer à Stroud, à Manchester, à Tiverton, et dans les autres lieux représentés par des ministres, afin de les dénoncer à l'indignation de leurs électeurs. Il fallait que la grande popularité d'O'Connel vînt encore ici protéger le cabinet Melbourne , et qu'il fît comprendre tout ce que laissait d'espérance aux partisans de la motion cette imposante minorité , qui , malgré les efforts combinés de sir Robert Peel, de lord Wellington et du ministre , n'avait été battue que de soixante voix.
Un mois auparavant, une autre proposition avait été faite en France par un honorable député. Rédigée avec une négligence que l'incertitude de i'insuccés pouvait seule expHquer, désavouée par son auteur, impitoyablement critiquée par ses partisans , elle serait tombée sans bruit au milieu de l'inattention générale , si une autre question , bien plus grave sans doute , la question ministérielle, n'était venue lui prêter un peu d'intérêt. Grâce à elle la chambre s'était émue ; elle avait remarqué le rapprochement de certains hommes,
ETAT Dt; LA QUESTION EN FRANGE. 3
et n'était pas restée indifférente aux périls que le cabinet pourrait courir. La presse , le public , avaient fait comme la chambre; on avait parlé pendant quelques jours des coalitions; et, quant à la proposition elle-même , elle avait reçu cette sépulture honorable à laquelle ont droit tous ces projets bien intentionnés , qui reparaissent chaque année , sont invariablement renvoyés à une commission , font l'objet d'un rapport vers la fin de juin, et doivent être inscrits à Tordre du jour après la discussion du budget.
De quoi s'agissait-il en Angleterre ? Il s'agissait de savoir si tous les nègres de ses colonies , déjà libres, cesseraient , une ou deux années plus tôt, de travailler comme apprentis sur les plantations de leurs anciens maîtres; et pour atteindre ce résultat, on demandait la modification d'un bill voté , il y a quelques années , à l'unanimité, accueilli par les acclamations de toute l'Angleterre et par les sympathies de l'Europe; on demandait la violation d'un contrat solennellement passé entre la nation anglaise et les propriétaires des colonies , contrat dont la durée de l'apprentissage formait , dans l'intérêt de ces derniers , une des clauses les plus essentielles.
De quoi s'agissait-il en France? Il s'agissait de savoir si la France introduirait enfin dans &a légis-
lation coloniale un pnncipe de liberté , si elle annoncerait l'intention sérieuse de supprimer un jour ce grand crime social dont elle est depuis si longtemps complice. Il s'agissait de savoir si elle était résolue à préparer une solution , qu'il est à la fois plus prudent et plus noble d'amener par des mesures volontaires, que d'attendre des mains violentes et inexorables de la nécessité.
Quelque frappant que soit ce contraste , je n'aurais pas cru devoir le signaler, s'il ne résultait que d'accidents isolés et sans liaisons avec la vie antérieure des deux peuples. Mais il n'en va pas ainsi. En Angleterre , comme en France, l'esprit qui vient de se manifester est le même qui a dominé constamment , qui a laissé de si nombreuses traces dans l'histoire.
Vojez l'Angleterre , toujours préoccupée de la même idée , et la faisant marcher de front (tant elle est grande à ses yeux ) avec sa lutte contre la France impériale. Vojez-la , travaillée par mille sociétés qu'un même esprit anime , inondée de publications qui se terminent toutes par le même mot. Comptez tous ses grands noms , ministres, publicistes, orateurs; tous ont emprunté à l'idée d'affranchissement quelque gloire et quelque popularité. Et si des discussions vous passez aux actes , que trouvez-vous? Il y a trente ans , la