Les Lois, VI ; ïbid., t. VII, p
2. Il est curieux de voir des philosophes modernes, partisans de la doctrine de l’évolution, s’appuyer sur les théories d’Aristote pour justifier l’esclavage dans l’antiquité : voir BoccARDO,La Sociologia nella storia, nella scienza, nella religîone e nel cosmo, Turin, 1880^ P . 104-105; V Animale e Vuomo, Turin, 1881, p. xc7i-xcvii. Voir aussi Herbert-Spencer, Les institutions politiques, préliminaires, cité par la Revue philosoqohique de la France et de l'étranger, novembre 1880, p. 452.
l’esclavage en orient et en GRÈCE.
l’est à l’ame, la brute h l’homme : ceux que la nature a destinés aux gros travaux, leur donnant une âme et même un corps différents du corps et de l’âme des hommes libres. L’esclave est un instrument. Il n’a pas de droit, puisque le droit n’existe qu’entre égaux : le maître est la source du droit pour l’esclave. Il n’a pas de volonté : son maître veut pour lui. On ne peut lui demander la vertu : elle ne lui est nécessaire que dans les limites de la tâche qui lui est assignée. Le seul rapport existant entre le maître et l’esclave est celui de l’ouvrier à l’outil, de l’âme au corps. L’humanité se divise en deux classes, les maîtres et les esclaves, ou, si l’on veut, les Grecs et les barbares, les uns qui ont droit de commander, les autres qui sont faits pour obéir, et contre lesquels la guerre est toujours légitime, car elle est une espèce de chasse qu’on fait aux hommes qui sont nés pour servir et qui ne veulent pas se soumettre (1).
Voilà où vient aboutir, sur cette question, la philosophie grecque : et ces inhumaines théories.
1. Aristote, Politique, I, i, 4, 5; ii, 13, 14, 15; iii, 8; v, 6. — Voir Wallon, 1. 1, p. 371-383; J. Denis, Hist. des idées morales dans l’antiquité, t. I, p. 219-224; Mgr Salvatore Talamo, la Schiavitù secondo Aristotele e i dottori scolastici, dans les Sticdi e Documenti di Storia e Diritto, juillet-septembre 1882, p. 133-180 ; et mes articles sur La Philosophie antique et l'Esclavage, dans le Contemporain, janvier et mars 1883.
ESCAVES, SEEES, MAINMOET ABLES.
que nous décolorons en les résumant, resteront sf^ns réponse jusqu’au jour où “ un ignorant dans l’art de bien dire « , comme parle Bossuet, fera entendre cette solennelle affirmation : “ Il n’y a plus ni esclave ni libre, ni Grec ni barbare : tous sont un dans le Christ Jésus (1). w
Mais quoi î la religion grecque n’a-t-elle jamais protesté contre la cruauté des moeurs et la dureté de la philosophie? Elle en eût été bien incapable. “ Dans les religions de la nature, le rite remplace la prière, et la prédication n’existe pas. Il faut la lourde fumée des holocaustes au dieu païen ; personne ne croira plaire à la sourde idole de bois et de pierre en lui parlant. On s’imagine que, pour l’apaiser, il suffit de sacrifices grossiers comme elle, et le prêtre a rempli tout son office quand il descend de l’autel sanglant. Il n’a point à prêcher la morale dans une religion faite pour en dispenser (2). « Une mythologie charmante et absurde, des œuvres d’art exquises, des exemples corrupteurs : voilà tout ce que la multitude venait chercher dans les temples des dieux. Le signal d’une grande réforme sociale ne pouvait partir de là. Les seuls prédicateurs de l’antiquité ont été les philosophes : là où ils ont
1. S. Paul, I Cor., XII, 13; Ad Coloss., III, 11] Ad Galat, III, 28.
2. De Pressensé, Hisf. des trois premiers siècles de l'Eglise dire'tienne, t. VI, Paris, 1876, p. 336.
l’esclavage en orient et en GRÈCE
erré, ou seulement gardé le silence, personne n’a élevé la voix à leur place. Les religions païennes n’ont rien fait ni pour la femme, ni pour l’enfant, ni pour l’étranger, ni pour le pauvre, ni pour l’infirme, ni pour l’esclave, ni pour aucun des opprimés ou des abandonnés du monde antique. Les affraiicliissements étaient nombreux à Athènes, soit que l’esclave rachetât sa liberté, soit que le maître la lui donnât gi’atuitement : on n’en saurait chercher la cause dans le sentiment religieux. Quelquefois l’affranchissement avait lieu sous forme de vente ou de donation à quelque dieu, et le contrat était gravé sur les murailles d’un temple ; mais ce n’était là qu’une formalité destinée à donner à l’acte une solennité plus grande. Le maître, et non le dieu, recevait le prix du rachat, et bien souvent l’esclave — « le corps mâle ou femelle j n comme s’expriment les inscriptions — devait continuer à servir son maître jusqu’à la mort de celui-ci. “ Les prêtres de Delphes, dit M. Beulé, étaient la sanction d’un contrat que les lois civiles auraient laissé violer : ils n’étaient rien de plus et ne ressemblaient en rien aux corporations religieuses qui se vouaient, pendant le moyen âge et la Renaissance, à la rédemption des captifs. On voudrait reconnaître une idée philosophique ou l’influence d’un sentiment religieux^ dans cette série mémorable d’actes officiels qui jettent un si grand jour sur l’esclavage des derniers siècles de la Grèce.
ESCLAVES, SEKFS, MAINMOETABLES.
Mallieureusement il n’en est rien. Un pliilcsoplie a justifié l’esclavage par ses sopliismes et la religion ne professait pas d’autres doctrines que la pliilosopliie. Apollon, esclave lui-même jadis, n’avait point une commisération particulière pour les malheureux asservis. Si Delphes était un lieu d’affranchissement, Délos, autre sanctuaire d’Apollon, était le grand marché d’esclaves de la Grèce (1). n Il faut donc le reconnaître, avec un rationaliste moderne, “ l’esclavage est l’écueil où se brise la morale antique (2) jj. Les généreuses incon séquences qui ont arraché à la tragédie et surtout à la comédie plus d’une parole empreinte de douceur et d’équité, les scrupules de quelques penseurs anonymes que réfute Aristote, disparaissent devant le fait brutal. Le mépris du travail manuel considéré comme indigne du citoyen, et l’épouvantable raison d’État qui asservit la plus grande partie de l’humanité pour permettre à une petite élite d’hommes libres de jouir d’un noble loisir, tel est le fond de la philosophie politique de la Grèce. Ni Socrate, si grand et si pur, ni Xénophon, son doux et harmonieux écho, ni Platon, le plus sublime des penseurs, ni Aristote, le plus exact et le plus pénétrant des esprits, ni les épicuriens égoïstes, ni les rigides stoïciens, n’ont essayé
1. Beulé, Fouilles et decouvertes^ Paris, 1873, t. I, p. 126.