Juvénal, VI
ESCLAVES, SEBES, MAINMOETABLES.
n’épargnaient pas leurs plus habiles suivantes, qui, bien souvent, avaient « le corps tout découpé par les coups de fouet (1) ; » elles ne se croyaient point cruelles, ce n’était que des femmes nerveuses, gâtées par le pouvoir absolu.
Quelles étaient les souffrances, quel était le sort des esclaves gouvernés par de tels maîtres ! Aux yeux de la loi ce sont des meubles. Caton conseille au père de famille économe « de vendre les vieux boeufs, les sceaux et les agneaux sevrés, la laine, les peaux, les vieilles voitures, les vieilles ferrailles, le vieil esclave, l’esclave malade (2).j) Les esclaves paient à la douane le même tarif que les chevaux et les mules. « L’esclave ou quelque autre animal que ce soit, « dit le jurisconsulte Ulpien, parlant des vices rédhibitoires. “ Les esclaves, les bêtes et les autres choses, n dit le jurisconsulte Gaius. Ils ne sont quelque chose que par rapport à leurs maîtres : personnellement, « une tête servile n’a pas de droits, « selon le jurisconsulte Paul. Aussi, pour eux, ni mariage, ni famille, mais runion bestiale avec ses promiscuités effroyables. Le maître les sépare, à son gré, de leur femme et de leurs enfants. « Est-on père quand on est esclave? «
1. Ovide, Amor., I, vi, 19 ; vu, 22 ; xiv, 14 ; Ars amat, III, 239.
2. Cependant, par humanité ou par intérêt, il y a, dans les maisons riches, une infirmerie pour les esclaves : les infirmiers sont esclaves eux-mêmes. Voir l’épitaphe de l’un d’eux, BulUüina délia commissione archeologica comunale diHoma^lSSl, p. 260.
L’ESCLAVAaE ROMAIN.
demande un personnage d’une comédie de Plaute : quem jiater, qui servus est (1) ?
Aussi le désespoir est-il fréquent cliez l’esclave ; non seulement chez les infortunés qui travaillent les fers aux pieds, la marque au front, dans les champs, ou qui passent leur vie dans la nuit « infernale » des carrières, ou qui sont condamnés à tourner la meule, attelés et quelquefois muselés comme des animaux : mais encore chez les esclaves domestiques en apparence les mieux traités. Michel- Ange, avec cette divination qui appartient au génie, a bien compris, et a rendu avec une poignante éloquence les deux états par oh pouvait passer l’âme de l’esclave antique. Voyez, au Louvre, les deux figures d’esclaves sculptées pour le tombeau de Jules II : l’un, dont tout le corps semble agité d’un redoutable frémissement, et qui, le jour oh il aura brisé ses liens, se dressera terrible ; l’autre, amolli, tous les ressorts détendus, en proie à la torpeur, devenu incapable de toute résistance : l’un furieux, l’autre anéanti. L’esclavage produisait le plus souvent ce dernier effet (2). Des esclaves se tuent volontiers de débauche et d’orgie : c’est une des formes du déses-
1. Caton, De re rustica, 2. — Digeste, VI, i, 15 ; VII, i, 3 ; iv, 5, 3. — Plaute, Captivi, III, iv, 508.
2. Steabon, Sîir les esclaves corses : « On peut voir à Rome même, non sans étonnement, à quel point en eux le naturel rap-
ESCLAVES, SEEES, MAINMOET A BLES.
poir, et les inscriptions de lenrs tombes en ont gardé la trace navrante. Les antres sont devenus indifférents à tout, ils étonnent lenrs maîtres enx-mêmes par leur patience à supporter les tortures, ils courent au-devant de la mort, et se suicident. Lien n’est plus fréquent que les suicides d’esclaves : les jurisconsultes et les moralistes s’en occupent souvent : Apulée va jusqu’à dire que c’est leur genre de mort ordinaire. D’autres deviennent fous : ce n’est plus une des formes du désespoir, mais c’est son effet le plus terrible. Pline appelle les esclaves “ des désespérés ?? , desperantes.
Faut-il descendre à des causes de désespoir plus intimes encore, et faire entendre les gémissements de l’esclave outragée, prêtée, prostituée malgré elle ? Faut-il dire ce que devenaient les anciennes esclaves, souvent incapables, même après l’affrancbissement, de mener une vie honnête, et désignées aux entreprises des libertins par la loi elle-même, “ qui protège seulement, dit un jurisconsulte, l’honneur des personnes libres, ?? et n’admet pas que celles qui ont traversé l’esclavage puissent être déshonorées, in quas stuprum non committitur {ï) ? Faut-il noter, dans
pelle les animaux farouclies et les bestiaux : car, ou bien ils ne supportent pas la vie, ou bien, s’ils vivent, par leur apathie et leur stupidité ils fatiguent ceux qui les ont achetés. » Géogr. v. 8. 1. Ulpien, Papinien, au Digeste, XXV, vu, 1 ; XLVIII, v, 6.
l’esclavage eomain.
quelques vers merveilleux de Plaute, ce véridique témoin des tristesses de l’esclavage, les soupirs, les plaintes toucliantes d’un jeune cœur qui voudrait aimer et être pur, et qu’une nécessité impitoyable retient dans les liens d’une vie indigne (1)? Faut-il remuer toutes ces misères, agiter toutes ces fanges, sonder toutes ces plaies, compter toutes ces larmes ? Non : j’en ai dit tout ce que j’en puis dire ici ; que celui qui voudra pousser plus avant cette étude ait le courage d’interroger les historiens, les jurisconsultes, les poètes, les inscriptions, car les pierres elles-mêmes crient ; et il ne s’étonnera pas qu’à de tels maux il ait fallu un remède divin, et qu’un Dieu seul, « prenant la forme de l’esclave, j) ait été capable de recueillir dans ses bras, de guérir et de sauver tant de corps souffrants, tant de cœurs meurtris, tant d’âmes qui jetaient vers le ciel un appel désespéré.