Plaute, Cistellaria^ I, i
CHAPITEE IV
LE STOÏCISME ET l’eSCLAVAGE
Avant d’introduire le christianisme sur la scène, nous devons nous demander si la philosophie romaine n’a rien fait pour l’esclave. Il serait injuste de le penser. D’Aristote à Cicéron, et même de Cicéron à Sénèque, à Epictète, à Marc-Aurèle, la cause de l’humanité a remporté plus d’une victoire. Mais que d’inconséquences ! Cicéron écrit de belles pages sur l’amour de l’homme pour son semblable, ce qu’il appelle “ la charité envers le genre humain ; » et en même temps il rougit de verser des larmes sur la mort d’un esclave. Il condamne les combats de gladiateurs comme inhumains ; et il écrit à son ami
LE stoïcisme et l’esclavage.
Atticus pour le féliciter sur les merveilles qu’on disait de ses gladiateurs, et sur la bonne affaire qu’il avait faite en louant à des entrepreneurs de jeux leur sang et leur adresse. Telle est la pliilosopliie romaine : elle énonce de gi’andes vérités, prononce de belles paroles, s’attendrit facilement ; elle se contredit ensuite, parce qu’elle n’a ni la force ni même la volonté de réagir sérieusement contre les mœurs païennes.
Tel est, surtout, le stoïcisme. Les stoïciens du temps de l’empire ont professé sur la fraternité liumaine d’admirables maximes. Sénèque appelle les esclaves “ d’humbles amis ; » il proclame que tous les hommes sont égaux par l’âme. Epictète, luimême ancien esclave, va plus loin : il met en question le droit du maître, il proteste contre l’esclavage comme immoral et contraire aux lois de Jupiter. Dion va plus loin encore : pour lui, la possession de l’homme par l’homme est un attentat au droit naturel, car elle a pour origine première la violence.
De telles paroles ne doivent pas nous surprendre : ce qui est surprenant, c’est qu’elles n’aient pas été dites plus tôt et répétées plus souvent. La raison humaine, quand elle se place sincèrement en face de “ la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, » est capable de s’élever jusqu’à ces hautes pensées : le nier ne serait pas chrétien. C’est Thon-
ESCLAVES, SEEES, MAINMOET ALLES.
neur de la pliilosopliie romaine d’avoir dépassé sur ce point la pliilosophie grecque, et secoué les préjugés dont celle-ci était demeurée captive. Mais sa gloire se borne là : elle a entrevu le principe de la fraternité humaine, elle n’a point tenté de le faire prévaloir.
Pour le faire prévaloir, il fallait opérer une révolution telle que le monde n’en avait pas encore vue, c’est-à-dire transformer les cœurs, changer les volontés, déraciner des institutions et des mœurs ce vieux paganisme qui avait fini par se confondre avec tous les mauvais instincts de notre nature, et qui était l’essence même de l’esclavage. Le stoïcisme en fut radicalement incapable.
Philosophie sans métaphysique, n’ofhant, par consé*quent, qu’une morale sans point d’appui, le stoïcisme flotte entre le panthéisme et le monothéisme, entre le fatalisme et la liberté : il professe, en termes émus, la fraternité universelle, et fait de l’insensibilité le devoir du sage ; il élève l’homme au-dessus des misères de cette vie, et lui conseille de chercher dans le suicide un remède à ses maux. Il procède de l’orgueil et aboutit au néant. Tout est contradiction dans ses doctrines ; tout croule, faute de base, dans sa morale. Par ses côtés austères, il séduisit un petit groupe d’hommes distingués, que lassait le honteux despotisme des Césars, et qui semblent avoir été plus soucieux de donner à leur âme
LE stoïcisme et l’esclavage.
une fière attitude que de parvenir sûrement à la vérité. Il n’eut d’action réelle ni sur les plus hautes intelligences ni sur les humbles cœurs : comme l’avoue un des admirateurs les plus décidés de la civilisation impériale et païenne, cette morale sans dogme, cette philosophie sans métaphysique, “ n’avait pas de prise sur les esprits incultes, et paraissait insuffisante aux âmes que tourmentait le besoin d’un idéal supérieur (1). ?? C’est que, non moins que les grands esprits, le peuple est un intraitable logicien ; il lui faut des doctrines qui satisfassent à la fois sa raison et son cœur, il ne se rend pas à moins. Non, ce n’est pas au stoïcisme qu’était réservée la tâche surhumaine de changer le monde.
On lui doit seulement des réformes de détail. Elles n’émanent pas des philosophes : Sénèque, pris de pitié pour les malheureux esclaves, ne sait leur conseiller qu’une chose : le suicide (2). Mais les jurisconsultes imbus des doctrines stoïciennes leur vinrent plus d’une fois en aide d’une manière plus efficace, en inspirant aux empereurs des lois qui adoucissaient leur sort. Claude déclare que celui qui n’a pas pris soin de ses esclaves malades perdra tout droit sur