CHAPITRE V
l’église et l’esclavage
Entre l’Église et les esclaves il existait une affinité secrète, nn attrait réciproque et nécessaire. Jésus- Christ avait dit : « Tenez à moi, vous tous qui travaillez et qui portez des fardeaux, et je vous soulagerai. J) Comment les esclaves n’auraient-ils pas entendu cette parole ? Comment n’auraient-ils pas reconnu un frère dans un Dieu né pauvre, qui avait mené la vie d’ouvrier, et qui était mort, comme un esclave, sur une croix ? Si l’Église avait été une force révolutionnaire, avec quel empressement elle se fût créé un parti parmi tous ces désespérés du monde antique, qui, en la regardant, se sentaient renaître h l’espérance ! Rome ne les maintenait que par la
68 ESCLAVES, SEBES, MAINMOET ABLES .
terreur, et, alors même qu’elle faisait trembler le monde, elle tremblait en secret devant eux. Les esclaves, “ ces ennemis naturels, » selon le mot d’un ancien, étaient toujours prêts à se soulever : “ la guerre servile, dit Plutarque, couvait toujours sous la cendre ; une étincelle eût suffit pour la rallumer. 5? Cette étincelle, ce n’est pas de l’Église qu’elle pouvait venir : “ le feu que son divin fondateur “ était venu apporter sur la terre » ne devait embraser que les coeurs.
Aussi la politique de l’Église primitive — si l’on peut employer le mot politique en cette matière — a-t-elle deux faces différentes, selon qu’elle se tourne vers les esclaves ou vers les maîtres. Aux premiers, elle prêche la patience, l’obéissance, le respect : non pas une patience lâche, une obéissance servile, un respect aveugle ; mais la patience, le respect et l’obéissance d’enfants de Dieu qui voient le Christ dans toute autorité, et « servent avec bonne volonté, pour contenter Dieu et non les hommes. « Saint Pierre et saint Paul, dans leurs épîtres (1), reviénnent souvent sur ce devoir de l’obéissance, rattachée par eux à son principe surnaturel, qui l’ennoblit et la rend facile. Les Pères de l’Église ne parlent pas un autre langage. Clément d’Alexan-
1. S. Pierre, P® épître, II, 48 ; S. Paul, ad Ephesios, VI, 5-8 ; ad Colossenses, III, 22-24.
l’église et l’esclavage.
drie, Origène, Tertullien, le recueil dit des Constitutions apostoliques^ le recueil des Constitutions de V Eglise d’ Alexandrie, évitent avec le même soin tout ce qui pourrait porter atteinte à l’autorité des maîtres.
Les prédicateurs de l’Évangile ne sont pas des pliilosoplies dissertant sur l’esclavage devant quelques lettrés, dans un cercle étroit que ces questions laissent, au fond, assez indifférent : les docteurs chrétiens parlaient à tous, ils comptaient dans leur auditoire des gens échappés furtivement de l’ergastule pour aller, dans un grenier ou dans un coin de catacomhe, écouter l’enseignement évangélique , des humbles et des souffrants sur lesquels la civilisation romaine, tout aristocratique, pesait lourdement. S’ils avaient touché avec moins de ménagements à cette brûlante question de l’esclavage, une guerre servile eût pu sortir du premier contact de l’Évangile libérateur avec les millions d’infortunés qui , s’agitaient dans leurs chaînes et l’accueillirent comme « une bonne nouvelle. 55 L’Église ne fut si réservée et, en apparence, si timide, que parce qu’elle connaissait son pouvoir et comprenait sa responsabilité.
Les esprits superficiels ont peine à comprendre cette miséricordieuse conduite du christianisme primitif : tous les historiens sérieux, à quelque communion qu’ils appartiennent, l’ont admirée (1).
1. En Amérique, Channing, De V abolition de l’esclavage^ édit.
70 ESCLAVES, SEEES, MAINMOETABLES .
Elle prend toute sa signification quand on entend de quel ton, avec quel accent l’Église parle aux maîtres. “ N’ordonnez à vos esclaves que des clioses justes, leur dit saint Paul, et, quand vous leur commandez, songez que vous avez un maître dans les deux ; ne pesez pas sur eux par la terreur, mais souvenez-vous qu’ils ont le même Dieu que vous, et que ce Dieu vous jugera les uns et les autres, sans avoir égard à la condition des personnes (1). 55 Saint Paul se trouva placé, un jour, en face même de cette question de l’esclavage, dans une circonstance où elle le toucliait directement. Onésime, l’esclave d’un chrétien nommé Pliilémon, avait quitté son maître, et s’était réfugié près de l’apôtre. Paul le convertit, le baptise, puis le renvoie à son maître, avec une lettre pleine de tendresse et d’émotion : « Je viens, dit-il, te supplier pour mon fils Onésime, que, étant prisonnier, j’ai engendré à Jésus-Clirist. Autrefois il était pour moi sans valeur, maintenant il est également précieux à toi et à moi. eJe te l’ai rendu : reçois-le comme mes entrailles. J’aurais dé-
Laboulaye, p. 106 ; Wayland, cité par le même ; en Allemagne, Moehlee, JEList. de V Église, trad. Gams, t. I, p. 646; en France, M. Wallon, Hist. de V esclavage ; M. Léon Gautier, dans sa petite et cliarmante Histoire de la charité, p. 62 ; l’iiistorien protestant des premiers siècles, M. de Peessensé, t. VI, p. 471; l’arcliéologue protestant M. Poller, Catacombes de Morne, t. I, p. 271.