‹ Esclaves, serfs et mainmortables (volume 2)Chapitre 45 sur 87 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

LES AFEEANCHISSEMENTS A l’ÉPOQUE CHEÉTIENNE

Apprendre aux maîtres à considérer les esclaves comme des égaux, ou, selon le vrai nom de l’égalité chrétienne, comme des frères ; leur persuader ensuite qu’un frère ne peut être l’esclave de son frère, et les pousser à répandre autour d’eux la liberté : telle fut l’œuvre de l’Eglise pendant les premiers siècles.

Certes, afEranchir ses esclaves n’était pas une chose nouvelle. Partout où il y eut des esclaves, il y eut bientôt des affranchis. Le peuple romain avait fini par en être en grande partie composé ; on se

LES AFFEANCHISSEMENTS CHEETIENS.

rappelle Scipion comprimant les rumeurs de la plèbe par ce mot : “ Silence, faux fils de l’Italie, que jadis j’amenai ici encfiaînés ! » Les affrancliissements étaient soit onéreux, soit gratuits. Oh ! que les maîtres romains furent habiles à exploiter l’esclave ! Ils lui permettaient de faire quelques petits profits personnels, d’amasser ainsi un pécule : ils fixaient la somme par laquelle l’esclave pourrait un jour acheter sa liberté. Quelle ardeur, alors, dans ce malheureux ! Quel empressement à faire la tâche imposée, afin de pouvoir, ensuite, gagner pour luimême l’argent de sa liberté future ! Quand il était vieux, fatigué, usé, bon à jeter au rebut avec « les vieilles voitures et les vieilles ferrailles, » il arrivait, triomphant, apporter à son maître l’épargne de sa vie entière : à ce prix, il devenait libre. Le taux de l’affranchissement variait à l’infini selon la valeur et la capacité de l’esclave : il est quelquefois fort élevé (1). L’affranchissement gratuit était aussi en usage : il y eut de tout temps des maîtres humains et généreux ; de tout temps aussi il y eut des esclaves habiles à profiter des passions et des caprices de ceux qu’ils servaient. Le plus souvent, cependant, c’était au moment de la mort, par testament, qu’un

1. C’est ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome : « Qu’est-ce que le maître promet à ses serviteurs ? la liberté, mais une liberté souvent plus amère que la servitude, car ils deviennent aussitôt la proie de la faim. » In Ep. I ad Tim., Homil. xvi^ 2.

94 ESCLAVES, SEEES, MAINMOETABLES .

maître affranclaissait gratuitement des esclaves ; certains Romains mettaient leur vanité à faire suivre leurs funérailles par un long cortège d’hommes portant sur la tête le bonnet de la liberté.

Le christianisme n’eut donc pas ici à enseigner aux hommes une coutume nouvelle, mais, par les sentiments nouveaux qu’il leur inspira, il augmenta dans une mesure incalculable le nombre des affranchissements : aux motifs le plus souvent égoïstes qui les avaient dictés jusque-là, il substitua des motifs désintéressés, d’une grandeur et d’une puissance inconnues avant lui. Disons tout d’un mot, il transforma le cœur des maîtres fidèles à ses enseignements : cela sufiit à expliquer pourquoi, à mesure qu’il y eut plus de chrétiens, il y eut moins d’esclaves.

Qui saura j amais de quoi fut capable la charité des premiers chrétiens ? Une partie de l’argent versé dans le trésor de chaque église par les cotisations volontaires des fidèles servait à racheter des captifs ondes esclaves ; un chajçitre des Constitutions apostoliques en fait une loi. On vit des chrétiens se vendre eux-mêmes pour racheter des esclaves. Des hommes capables de pareils dévouements ne pouvaient hésiter à donner la liberté aux esclaves qu’ils possédaient encore. L’aumône de la liberté était considérée comme la première des aumônes. Sans doute tous les chrétiens n’étaient pas aussi généreux : chez plusieurs, le sentiment d’une prudence mondaine

LES AFFEANCHISSEMENTS CHEÉTIENS. 95

arrêtait l’élan du cœur. Mais sur ceux-là même l’Église n’était pas sans action; il y avait un moment où leur cœur donnait prise. Le prêtre appelé au lit de mort d’un clirétien riche lui remettait en mémoire ce mot de saint Paul : « La charité couvre la multitude des péchés ; jj et le mourant se décidait à se présenter devant Dieu escorté par les prières reconnaissantes de ses esclaves affranchis, dont on lit quelquefois ensuite, aux catacombes, le nom inscrit par gratitude sur son tombeau. C’était là, pour l’âme prête à quitter ce monde, la meilleure, la plus puissante des sauvegardes, le plus efficace des remèdes : peo eemedio animæ, dit une antique inscription funéraire, rappelant un affranchissement. Et non seulement on agissait ainsi dans l’intérêt de son propre salut, mais la piété envers les morts inspirait à des parents ou à des amis en deuil la pensée de faire une telle œuvre au nom de ceux qu’ils avaient perdus : on lit sur le sépulcre d’une enfant que, « par charité, ?? lors de ses funérailles, son père et sa mère ont affranchi sept esclaves.

Certes, c’est là un spectacle pieux et touchant ; mais les premiers siècles chrétiens nous en réservent un mille fois plus beau. On ne rencontre pas, une seule fois, dans toute l’antiquité païenne, l’exemple d’un homme ayant, de son vivant, affranchi gratuitement tous ses esclaves, c’est-à-dire s’étant volontairement, sans intérêt personnel, et par un pur

96 ESCLAVES, SEKES, MAINMOET^ABLES .

sentiment d’humanité, dépouillé d’une partie considérable, de la totalité peut-être de sa fortune. Ce fait absolument nouveau se rencontre au contraire fréquemment chez les chrétiens des premiers siècles. Un contemporain d’Adrien, Hermès, converti par saint Alexandre, affranchit, le jour de Pâques, 1,250 esclaves ; un magistrat, Chromatius, devenu chrétien à la voix de saint Sébastien, renvoie libres 1,400 esclaves ; sainte Mélanie la jeune affranchit en un jour 8,000 esclaves ; le consul Gallicanus, martyrisé sous Julien PApostat, avait donné la liberté à 5,000 serviteurs. Les A des des martyrs nous montrent encore sainte Eudoxie, sainte Zénon, saint Cantius, saint Cantianus, sainte Cantianilla, sainte Aglaé, le bienheureux Samson Xénodochus, et plusieurs autres saints, affranchissant de leur vivant tous leurs esclaves. Pour comprendre ce que représente, au point de vue purement matériel et pécuniaire, un tel dépouillement, il faut se rappeler que le prix moyen d’un esclave de qualité ordinaire était d’à peu près 500 francs ; les 1,250 esclaves affranchis par Hermès représentaient un capital de 625,000 francs ; les 5,000 affranchis par Gallicanus, 2 millions 500,000 francs ; les 8,000 affranchis par sainte Mélanie, environ 4 millions de francs.

En relatant ces divers affranchissements, les Actes mentionnent toujours un détail : le don par le maître, à ses nouveaux affranchis, non seulement de

LES AFFEANCHISSEMENTS CHEETIENS.

leur pécule, mais d’une somme d’argent quelquefois considérable. C’était là un acte de charité, un acte de généreuse prudence : c’était empêcher que les a&anchis n’allassent grossir la foule affamée qui vivait aux dépens des empereurs et des riches, que les affranchies n’allassent augmenter le nombre des courtisanes de Rome. Quelquefois même des maîtres chrétiens, avant de renvoyer libres leurs esclaves, avaient soin de les faire instruire, de les préparer au baptême, afin de ne jeter ensuite au milieu des hasards et des responsabilités de la vie libre que des âmes vraiment maîtresses d’elles-mêmes (1).

Quand, au commencement du quatrième siècle, un chrétien monta pour la première fois sur le trône, la cause des esclaves dut gagner considérablement à cette heureuse révolution. Sans doute ni Constantin ni ses successeurs n’eurent le pouvoir ou même la pensée de supprimer brusquement l’esclavage ; mais, souvent dociles aux inspirations de l’Église, ils promulguèrent des lois chaque j our plus favorables à la liberté. De Constantin à Justinien la législation est, dans son ensemble, toujours plus bienveillante pour les esclaves et plus hostile à l’esclavage. Il n’est donc point juste de dire que “l’esclavage,

1. « Vous devriez, dit saint Jean Clirysostome, leur enseigner un métier qui les rendît capables de gagner leur vie, et, après cela, les affranchir. » In Ep. I Cor., Homil. xl.

98 ESCLAVES, SEEES, MAINMOET ALLES .

quoique très adouci, fut en réalité consolidé par Tunion de TÉglise avec l’empire (1), « et moins encore que, sous l’empire chrétien, « le sort de l’esclave fut rendu plus dur (2). » La lecture du Code Justinien^ du Code Théodosien et des recueils deiV^o- V elles laisse une impression toute contraire. On voit, du quatrième au cinquième siècle, les causes légales d’affrancliissement se multiplier. Constantin déclare libre et citoyen romain l’esclave affranchi dans une église, en présence du peuple et des prêtres ; il ajoute que la volonté d’affranchir exprimée par un membre du clergé, même en dehors de toute solennité légale, confère de même la pleine liberté à son esclave.

Au cinquième et au sixième siècle, l’entrée dans les rangs du clergé devient, sinon toujours en droit, au moins presque toujours en fait, une cause de liberté. Justinien finit par déclarer que le consentement tacite du maître à l’ordination de l’esclave rend celui-ci libre et citoyen. De même pour la vie monastique : le consentement du maître, encore exigé au cinquième siècle, ne l’est plus au sixième : l’esclave devient libre en franchissant le seuil du monastère. Une atteinte à la liberté de conscience, à la pudeur de l’esclave, entraîne de même son affranchissement.

Page 1