LA EOYAUTÉ FRANÇAISE ET LES SERFS DU MOYEN AGE
Je crois n’avoir rien exagéré dans le portrait qu’on vient de lire (1) ; mais je dois ajouter que, s’il offre l’image fidèle de la vie d’un serf d’une grande abbaye au neuvième siècle, il ne représente point tout à fait la vie des serfs soit monastiques, soit séculiers, de l’époque suivante. Née d’une nécessité sociale, la féodalité portait en germe de nom-
1. « Les paysans de Palaiseau, dit M. Taine, étaient, au temps de Charlemagne, à peu près aussi aisés qu’ aujourd’hui. » L'Ancien Régime, p. 7, note 2.
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breux abus. Le pouvoir central, si fort sous Cbarlemagne, et qui n’avait point perdu toute action sous ses successeurs, n’était plus, au commencement de l’époque féodale, qu’un vague et lointain souvenir. Dans les petites sociétés morcelées qui s’étaient formées autour de chaque donj on ou de chaque clocher, le serf demeurait à la merci du puissant qui le protégeait ou l’opprimait, n’ayant plus guère à répondre de sa conduite que devant Dieu. L’Église elle-même avait été envahie, en beaucoup de lieux, par la féodalité. Quand on lit le cartulaire de Saint- Bertin après avoir étudié le Polyptique d’Irminon, on est surpris du changement qui s’est opéré en un ou deux siècles. Au lieu de la société réglée, qui prospérait sous la crosse des abbés de Saint-Germain, on aperçoit, à Saint-Bertin, une société livrée à tous les hasards de l’anarchie. Dans les dernières années du neuvième siècle et une partie du dixième, l’abbaye est gouvernée par les comtes de Flandre, qui se transmettent héréditairement la charge d’abbé : cornes et ablas^ disent les chartes. Ce n’est plus qu’un domaine féodal comme les autres : toute discipline monastique se relâche, malgré quelques essais de réforme. Sous de tels maîtres, les serfs se démoralisent, retombent dans l’ignorance et le désordre. Ils prennent parti pour les mauvais moines et résistent aux bons. Sans cesse foulés par les gens de guerre, par les exactions d’officiers laïques de
LA EOYAUTÉ ET LES SEEFS.
l’abbaye qui avaient transformé leurs charges en bénéfices héréditaires, par les incursions des brigands, ils ont perdu toute sécurité, et en même temps toute pudeur. Le sanctuaire vénéré est devenu, selon l’expression d’une charte de 1021, une spelunca latronum. En 938, les reines n’osaient en franchir le seuil, par respect de la discipline monastique : au milieu du onzième siècle, une serve éhontée pénètre sans obstacle jusqu’à la cellule d’un moine, dont la chasteté la repousse (1).
On peut donc dire que, en règle générale, la condition matérielle et morale des serfs est moins favorable en France, du dixième au douzième siècle, qu’elle ne l’avait été au neuvième, sous les Carolingiens, qu’elle ne le fut quand, à partir du douzième, l’autorité royale eut repris la prépondérance. Ils sont liés plus étroitement, parce que chacune des restrictions apportées à leur liberté est plus nettement définie qu’auparavant, moins facile à éluder que plus tard. 1^3. poursuite, la taille, le formarîage et la mainmorte, telles sont les mailles dont le réseau serré s’enlace autour d’eux. Le serf était taillable et corvéable à merci, à moins qu’il ne fût abonné, car la taille abonnée était invariable. S’il épousait, sans la volonté de son seigneur, une personne libre ou serve d’un autre seigneur, il perdait par ce formariage sa