‹ Esclaves, serfs et mainmortablesChapitre 27 sur 111 · Sénèque, De brevitate vitœ · texte numérisé non relu

Sénèque, De brevitate vitœ

52 ESCLAVES, SERFS, MAINM0RTABLE8.

voir absolu. Ils goûtèrent les cniautés sans répression comme ils avaient gonté les voluptés sans frein. Accoutumés à gouverner sans contrôle tant de malheureux prosternés devant le moindre de leurs caprices, ils cessèrent de savoir se gouverner eux-mêmes. Ce que le pouvoir absolu fit d'un Néron ou d'un Caligula sur le trône, il le fit, toute proportion gardée, de beaucoup de maîtres dans leurs maisons. « C'est terrible, a dit un moraliste, ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent tout, n Ce qu'ils ne peuvent pas, à moins d'une vertu extraordinaire, c'est être modérés. Qu'on lise le traité de Sénèque sur la Colère : on verra de quoi étaient capables les gens les mieux élevés. Je ne parle pas ici de Yédius Pollion jetant ses esclaves dans un vivier pour engraisser des murènes, de l'empereur Auguste faisant crucifier un esclave pour avoir tué une caille apprivoisée, de Domitien ordonnant de mettre dans le four un esclave coupable de lui avoir servi un bain trop chaud. Je ne parle même pas des riches Romains qui entretenaient des troupes^ de gladiateurs domestiques et les faisaient s'égorger dans leur salle à manger ou dans leur jardin, pour se distraire. Je parle des hommes les plus sages, les plus calmes, les mieux équilibrés. Sénèque nous les montre faisant jeter en prison, enchaîner, fouetter un esclave qui a toussé ou étemué pendant le repas, servi de l'eau trop chaude ou trop fi'oide, chassé négligemment les

mouches : il nous les montre s'emportant parce qu'im esclave a dit un mot à son camarade en servant à table, ou n'a pas eu la force de suivre en courant le char de son maître, ou s'est endormi en travaillant. Le premier mouvement de colère est quelquefois terrible : un homme est souvent estropié pour la vie parce que son maître a manqué de patience et n'a pas su commander à ses nerfs (1). Et les femmes ! n y en avait, dit-on, qui entretenaient des bourreaux à l'année pour faire châtier leurs esclaves. Ici encore je laisse de côté les monstres, celles qui, si l'on en croit Juvénal, condamnaient un serviteur à la croix et répondaient à toutes les observations par le vers fameux : « Je le veux, je l'ordonne, que ma volonté tienne lieu de raison, » lioc volo, sic juheo, sit pro ratione volimtas (2). Des femmes molles," raffinées, élégantes, comme la Corinna chantée par Ovide, se piquaient sans doute de plus de sensibilité : elles eussent hésité peut-être à faire crucifier un esclave ; mais elles n'étaient pas toujours patientes pendant leur toilette : elles déchiraient de leurs ongles la figure de leur ornatrix, et lui piquaient les bras de leur aiguille ; elles faisaient monter le gardien qui veillait à leur porte, « attaché par une longue chaîne, 55 et commandaient de le fouetter ; elles

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