L EGLISE ET L ESCLAVAGE
drie, Origène, Tertullien, le recueil dit des Constitutions ajJOstoUques ., le recueil des Constitutions de VEcjlise cV Alexandrie, évitent avec le même soin tout ce qui pourrait porter atteinte à l'autorité des maîtres.
Les prédicateurs de l'Évangile ne sont pas des philosophes dissertant sur l'esclavage devant quelques lettrés, dans un cercle étroit que ces questions laissent, au fond, assez indifférent : les docteurs chrétiens parlaient à tous, ils comptaient dans leur auditoire des gens échappés furtivement de l'ergastule pour aller, dans un grenier ou dans un coin de catacombe, écouter l'enseignement évangélique , des humbles et des sou&ants sur lesquels la civilisation romaine, tout aristocratique, pesait lourdement. S'ils avaient touché avec moins de ménagements à cette brûlante question de l'esclavage, une guerre ser^nle eût pu sortir du premier contact de l'Évangile libérateur avec les millions d'infortunés qui s'agitaient dans leurs chaînes et l'accueillirent comme « une bonne nouvelle. « L'Église ne fut si réservée et, en apparence, si timide, que parce qu'elle connaissait son pouvoir et comprenait sa responsabilité.
Les esprits superficiels ont peine à comprendre cette miséricordieuse conduite du christianisme primitif : tous les historiens sérieux, à quelque communion qu'ils appartiennent, l'ont admirée (1).
1. En Amériqiie, Channixg, De l'abolition de l'esclavage, édit.
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Elle prend toute sa significatiou quand on entend de quel ton, avec quel accent l'Eglise parle aux maîtres. « N'ordonnez à vos esclaves que des choses justes, leur dit saint Paul, et, quand vous leur commandez, songez que vous avez un maître dans les cieux ; ne pesez pas sur eux par la terreur, mais souvenez-vous qu'ils ont le même Dieu que vous, et que ce Dieu vous jugera les uns et les autres, sans avoir égard à la condition des personnes (1). ;? \ Saint Paul se trouva placé, un jour, en face même de cette question de l'esclavage, dans une circonstance où elle le toucliait directement. Onésime, l'esclave d'un chrétien nommé Philémon, avait quitté son maître, et s'était réfugié près de l'apôtre. Paul le convertit, le baptise, puis le renvoie à son maître, avec une lettre pleine de tendresse et d'émotion : « Je viens, dit-il, te supplier pour mon fils Onésimej^ que, étant prisonnier, j'ai engendré à Jésus-Christ. Autrefois il était pour moi sans valeur, maintenant il est également précieux à toi et à moi. Je te l'ai rendu : reçois-le comme mes entrailles. J'aurais dé-
Laboulaj^e, p. 106 ; "Waylaxd, cité par le même ; en Allemagne, MoEHLER, Hist de l'Église, trad. Gams, t. I, p. 646; en France, M. "Wallon, Hist. de V esclavage ; M. Léon Gautieh, dans sa petite et charmante Histoire de la chante', p. 62 ; l'historien protestant des premiers siècles, M. de Peessensé, t. VI, p. 471 ; l'archéologue protestant M. Eoller, Catacombes de Rome, t. I, p. 271. 1. Ad Coloss., W, 1 ; ad Ephes., YI, 9.
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sire le conserver près de moi, afin qu'il me servît, en ton nom, pendant la captivité que je subis pour l'Évangile. Mais je n'ai pas voulu agir ainsi sans ton consentement... Reçois-le non plus comme un esclave, mais comme un frère chéri... Reçois-le comme tu me recevrais. » Nul doute qu'une aussi toucliante prière n'ait obtenu la liberté de l'esclave, que la tradition chrétienne nous montre devenu plus tard évêque. Mais Paul, en écrivant ainsi, laisse voir qu'il eût pu, s'ill'avait voulu, parler un autre langage : « Je pourrais prendre en Jésus-Clirist une entière liberté de t'ordonner une chose qui est de ton devoir ; néanmoins l'amour que j 'ai pour toi fait que je préfère te supplier, quoique je sois Paul, vieux, et maintenant prisonnier pour Jésus-Christ. ;: Ainsi, il eût pu ordonner, il préfère supplier ; il eût pu exiger du maître la liberté de l'esclave, il préfère l'obtenir de lui. Telle fut la conduite de l'Église : elle eut pour la société entière les tendiTS ménagements de Paul pour Philémon. ^lais cela ne l'empêche pas de proclamer bien haut, avec Paul, combien elle préfère la liberté à la servitude : « Vous j avez été rachetés d'un trop grand prix pour être ' volontairement les esclaves des hommes (1), » etde— prononcer avec lui ces paroles, qui sont l'arrêt de mort de l'esclavage : « Il n'y a plus de différence "
LI Cor., Vn,-3âT X3
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I entre le Juif et le Grec, l'esclave et le libre, rhomme I et la femme : vous êtes un dans le Christ Jésus (1). » On rencontre un touchant écho de ces paroles dans un écrit récemment découvert, la Doctrine des douze Apôtres^ que tous les critiques s'accordent à placer au premier ou au second siècle. « Tu ne commanderas pas avec amertume, y est-il dit, à ton esclave ou à ta servante qui espèrent dans le même Dieu que toi, de peur qu'ils ne perdent la crainte de ce Dieu qui est pour eux comme pour toi ; car il ne fait acception de personne quand il vient par son appel, mais il appelle ceux que l'Esprit a préparés. Mais vous, esclaves, soyez soumis à vos maîtres comme à des images de Dieu, avec modestie et avec crainte.» Dès que les circonstances le permirent, et toutes les fois qu'elle le put, l'Eglise réprouva l'esclavage dans les termes les moins équivoques. A mesm'e que le christianisme se répand, que le monde, plus imbu de la vérité religieuse, lui paraît plus capable de porter le poids de la vérité sociale, elle laisse tomber les voiles dont elle avait enveloppé sa pensée. Les écrivains ecclésiastiques du quatrième siècle emploient un langage plus hardi que ceux des siècles précédents. Lactance, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Xjsse, saint Jean Chrysostome, s'expriment sur la question de l'esclavage