Chaeles Grandmaison, Le livre des serfs de Marmoutiers
4. A. DE Courson, Cartidaire de Bedon, p. ccLXXxiir, citant A. de la. Borderie^ Z)w servage en Bretagne avant et depuis le neuvième siècle.
176 ESCLAVES, SERFS, MAINMORTABLES.
De tout temps, l'affrancliissemeiit a été considéré comme une œuvre méritoire au point de vue religieux. Je l'ai montré plus haut pour les premiers temps chrétiens : il suffit de parcourir les formules de l'époque mérovingienne et carolingienne pour voir qu'en ce temps aussi l'Église se servait, à la fois habilement et sincèrement, d'une telle pensée pour amener les puissants à répandre abondamment autour d'eux l'aumône de la liberté. Il en est encore de même au moyen âge. « Notre très pieux Seigneur Jésus-Christ, dit un acte d'affranchissement de 1112, a désiré d'un amour paternel le salut du genre humain, et, entre autres préceptes qu'il a donnés à ses fidèles, afin qu'ils puissent obtenu' la vie éternelle, il leur a ordonné de remettre à leurs débiteurs ce qui leur était dû, afin de pouvoir eux-mêmes attendre du souverain Juge la gi'âce de leurs fautes. Nous donc, chanoines de Saint-Laud, nous affi^anchissons de tout lien et de toute dette de servitude notre fidèle Raoul, pour le salut de nos âmes et de celle de l'excellent comte Geoffroi, le principal fondateur de notre éo-lise, et de tous nos bienfaiteurs. » Ces pieux sentiments ne se rencontrent pas seulement dans les actes privés : on les retrouve dans les chartes officielles émanées des rois et des princes et contenant des affranchissements non plus individuels, mais en masse. Quand, en 1180, Louis VII abolit le servage à Orléans, c'est « à ce incité, dit-il, par la
piété et clémence royale, pour le salut de notre âme et de celle de nos prédécesseurs, et de celle de notre fils Philippe roi. n En 1311, Charles de Valois » affranchit les serfs de son comté, parce que " créature humaine, qui est formée à l'image de Notre- Seigneur, doit généralement estre franche de droit naturel, » et parce qu'il se sent « meu de pitié pour le remède et salu de nostre âme, et en considération de humanité et de commun profit, n
Ce serait trop demander aux hommes que d'exiger d'eux un entier désintéressement, et de ne point leur permettre de chercher le " commun profit » dans les actes de cette nature. Quelques chartes énoncent franchement le but utilitaire, nullement incompatible avec des considérations plus élevées, qu'a recherché le m* auteur. Hugues de Arienne, archevêque de Besançon, l'expose sans aucune réticence dans le diplôme d'affi'anchissement de la ville de Gy. « Cil de mortemain, dit-il, négligent de travailler en disant qu'ils travaillent pom' autruy, et, poui' ceste cause, ils gastent le lour et ne leur chaut que lour demeurant, et, se ils estoient certains que demom-ait à leurs prochains, ils travailleroient et acquerroient de grand cuer (1). n En 1368,
1. Perreciot, qui cite cette charte, De Vétat civil des personnes et de la condition des ten-cs dans les Gaides dès les temps celtiques jusqu'' à la rédaction des coiitîimes, édit. 1851, t. m, Preuves, n» 126, p. 251,
tEnguerrand de Coucy a&ancliit les hommes de sa baronnie, et en donne pour raison qu'ils la désertent, parce que la servitude y existe encore. En 1354,
I Guillaume Clioiseul, dans une charte octroyée aux habitants d'Aigremont et de La Rivière, expose de même que ses serfs laissaient tomber les maisons en ruines et abandonnaient le pays pour se retirer dans les villes franches, '• ce dont notre cuer, dit-il naïvement, est moult désolé » . A ces raisons d'intérêt s'en mêlaient d'autres de même ordre, qu'un des disciples les plus distingués de M. Le Play a très bien exposées,, tout en leur donnant peut-être une portée trop générale. « Tant que les seigneurs eurent des forêts et d'autres sols à défricher, ils eurent intérêt à s'attacher les rejetons des paysans, et ne craignirent pas de lier par la coutume l'avenir de leur propre famille aux générations successives de leurs tenanciers. Grâce aux établissements nouveaux, les seigneurs voyaient s'accroître continûment les produits de leurs domaines, et les paysans, garantis contre les éventualités fâcheuses, trouvaient d'amples ressources dans la culture de leur patrimoine ou la jouissance des droits d'usage. Cet état de bien-être,
dit, t. II, p. 127, que, dans la plupart des chartes d'affraucliissement de Franclie-Coiiité qu'il a vues, « le seigneur, rendant compte de ses motifs, déclare que, désirant V accroisse ment et le multipliement de ses sujets, il les affranchit. »
dont l'érudition moderne retrouve sans cesse de nouveaux témoignages, s'est partout altéré dès que le sol disponible a commencé à faire défaut. Les propriétaires, loin de s'autoriser delà coutume pour retenir les jeunes ménages au sol natal, trouvèrent profit à les affranchir^ afin de se soustraire aux charges d'assistance que la coutume imposait et que l'occupation complète du territoire rendait plus onéreuses. Là fut en Occident la cause spontanée de l'émancipation des serfs et de l'élévation graduelle des populations rm^ales (1). » C'en fut l'une des causes, en effet, mais non la seule, ni peut-être la plus efficace.
L'une des plus puissantes paraît avoir été le besoin d'argent que commençaient à ressentir les rois et les seigneurs dans le premier quart du quatorzième siècle. A cette époque régnait dans les campagnes — ces grasses et plantureuses campagnes de France tant admirées de Froissard — une aisance, un bienêtre que la guerre de Cent ans ne devait pas tarder à leur enlever. L'agriculture était florissante, l'élevage n'était pas moins perfectionné que de nos jours (2). La population, au jugement de MM. de
1. A. Delaire, dans la Revue des Deux Mondes, 1"' juillet 1877, p. 212.
2. Léopold Delisle, Études sur la condition de la classe agricole et Vétat de Vagricidti(,re en Normandie au moyen âge, introd., p. sxxvm