SCENE PREMIERE
ÉSOPE, RODOPE.
Ésope.
^ O V s me suivez en vain ; souffrez que je respire»
Ne vous ai-je pas dit ce que j’avois à dire ?
Je n’ai rien oublié , dans mon juste courroux.
Des sujets de chagrin que j’avois contre vous.
C’est dans ce lieu , vous dis- je, où le Conseil s’assemble» Et je ne prétends pas qu’on nous y trouve ensemble» J’ai mes raisons.
Ko D O P 1.
Et moi , j’ai les miennes aussi Pour ne me pas résoudre à vous quitter ainsi.
11 est juste à mon tour que je vous entretienne
Ésope.
Le Roi dans un moment vient ici.
Qu’il y vienne 5
Jusqu’à ce qu’il y soit , je ne vous quitte pas.
COMÉDIE Héroïque. 31
ÉSOPE
Vous croyez m’éblouir par vos trompeurs appas ?
Tout difforme et hideux que vous paroisse Ésope y îîe vous en flattez pas , infidelle. Rodopc !
Vos yeux n’ont plus sur moi le pouvoir qu’ils ont eu :
Je vous abuserois , si je vous l’avois tû.
Honteux d’avoir vécu dans votre indigne chaîne.
Plus j'eus d’amour pour vous , plus j’ai pour vous de haine.
Je ne sais point de terme â pouvoir l’exprimer.
Vous me haïssez trop , pour ne me plus aimer.
ÉSOPE
Non, vos charmes pour moi n’ont plus aucune amorce. R O D O P E.
Vos remords seront vains si nous faisons divorce : Pensez-y bien , de grâce ! avant d’en venir-üi Et , si vous m’en croyez , n’éprouvez point cela. Suivons aveuglément la route accoutumée.
7c suis ce que j’étois quand vous m’avez aimée :
J’en jure....
Ésope.
Epargnez-vous des sermens superflus :
Vous étiez vertueuse , et vous ne l’ctcs plus.
Pendant cinq ou six mois qu’a duré mon absence. Vous avez tout perdu , foi , pudeur , innocence »
Et les honteux attraits qui vous sont demeurés ,
Par l’emploi qu’ils ont eu , sont tous défigurés.
Si c’est-là mon portrait, et que je lui ressemble
jt ÉSOPE A LA COUR.
Je ne m’étonne pas de nous voir mal ensemble.
Sur quelle conjecture avex-vous ces soupçons ?
J’aurois fait un beau fruit de toutes vos leçons î Ce n’est pas d'aujourd’hui que j’ai su vous le dire :
J’aime à me divertir , à folâtrer , à rire;
Et par-tout où je vais les filles que je voi ,
A peu près de même âge , ont même goût que moi.
C’est de vous que je tiens qu’une fille avisée Doit avoir un air libre , une manicte aisée ;
Et qu’il n’est presque rien dont on ne vienne à bout Lorsqu’avec bienséance on s’accommode à tout.
De quoi vous plaignez- vous ? je suis vôtre doctrine» Veut-on rire ? je ris > badiner î je badine ;
Wais dans tous les plaisirs dont je vous fais l’aveu Ce n’est qu’amusement , qu’innocencc , que jeu.
Ésope.
Ah.! Rodope, Rodope , à qui j’avois envie De donner les momens les plus chers de ma vie ,
Mon cœur, qui sans tendresse auroit moins de courroux. Prëviendroit vos raisons , s’il en étoit pour vous.
Je ne me souviens point de vous avoir instruite A vivre sans égards , sans pudeur , sans conduite s Mais je me souviens bien de vous avoir appris Qu’un orgueil ridicule attiroit du mépris.
Qu’un air libre , enjoüé , siéyoit bien à votre âge ;
Jb4ais , Rodope , un air libre est ce un libertinage !
Et dans ce que je fais , ni dans ce que j’écris Me voit-on d'aucun vice infecter les esprits?
Si d’un remords , au moins, vous vous sentez capable, l’tofitei. des leçons que contient cette Fable;
COMÉDIE Héroïque, m
Et voyez à quel point on doit être confus D’avoit -eu de l’honneur et de n’en avoir plus.