M. G RI F F E T
Plus elÜ durera , pliis j’aurai de plaisir.
Une Fable un peu longue est une double grâce.
’ ^ Ésope,
Vous y verrez des foux dont vous suivez la trace ,
Et vous en verrez tant de toutes qualitez Que vous réfléchirez sur vous-même. Ecoutez.
• Fable,
AJ'excmpIc d’Hercule, un certain téméraire.
S’étant fait jour jusques dans tes Enfers ,
Voulut voir des damnés les supplices divers:
Ce n^étoit pas une petite affaire.
Un jeune diable, à qui Pluton Permit cojour-là d’être bon ,
.y ; ( Sans tirer à conséquence )
Conduisit l’homme par-tout, '
Et, de l’un à l’autre bout,
L’honora de sa présence. •
Il trouva' là des gens de toutes les façons i - Hommes femmes , filles, garçons ,
Grands , petits , jeunes , vieux ; de tout rang , de tout
âge: > i ” >
Il n’est profession , art, négocié métier'
Qui n’ait là-dcdans^n quartier ,
.comédie-héroïque,
Et qwi. n’y ÎQuë un personnage. . . -j
Combien trouva rt-ij dans les fers De gros marchands drapiers , le teint livide et jaune,
Qui, par le calcul des. Enfers , /
De trois quarts et demi faisoient toujours une aunç^ • Combien de merciers du palais, ^ .
Tourmentés d’autant de méthodes Que pour flatter le luxe ils lui prêtent d’actraics Par la multitude des modes ,
Que de coiffeuses en lieu chaud . Pour avoir, au tems où nous sommes » ..
Coiffe les femmes aussi haut Que les femmes coiffent les hommes!
Que de cabaretiers , caÉFctiers , et traiteurs 1 Ces premiers corrupteurs de la vie innocente Sont dans une chambre àrdente Au rang des empoisonneurs.
Combien de flnaiiciers et de teneurs de banque , Voulant compter le tems qu’ils seront encor là , Trouvent que le chiffre leur manque , *
Et ne peuvent hombrer cela !
Combien de grandi Seigneurs, qui d’un devoir austere'. D’une dette du jeu s’acquittoient sur le champ ,
Et qui sont morts sans satisfaire Ni l’ouvrier, ni le marchand I Combien de magistrats , l’un bouru , l’autre avare.
Que jamais la main vuide on n’osoit approcher ,
Voyant que de leur tems la justice étoit rare,
Prenoient occasion de la vendre bien cher !
Combien d’avocats célébrés , ’
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lOo ÉSOPE A *»LA COLTR,
Qui rendolent noir le blanc , par leurs subtilités » Maudissent dans les ténèbres Leurs mallieuteusec clartés !
Si je voulois nommer les fragiles notaires ,
Les dangereux greffiers , les subtils procureurs t Les avides secrétaires Des nonchalans raportcurs »
Et certains curieux , galopeurs d’inventaires ,
Qui séduisent l’huissier pour tromper les mineurs:
Si je voulois parler de tant de conunissaires ,
Qui font , comme il leur plaît , avoir raison > ou tort g Des médecins sanguinaires , !
Et précurseurs de la mort ;
Enfin , si je faisois une liste fidelle
De tous les réprouvés que Pluton a chex lui »
Ce seroit une kyrielle
Qui ne finiroit d’aujourd’hui.
Voici.pour vous. Lejeune diable et l’homme.
Qui voyoientde l’Enfer tous les bijoux gram.
Après s’etre bien divertis A voir les damnés que je nomme ,
Entendirent hurler des vieillards langoureux, ce Qui sonteeux-U, dit l’homme , et quel soin les agite « Nous sommes , répond l’un d’entr’ eux >
» Les affligés de mort subitç. o » Taisez-vous , imposteur , ou parlez autrement , « *
Dit le jeune habitant du pays des ténébres i 51 Vous mentez aussi hardiment 55 Qu’un faiseur d’oraisons funèbres.
» Le plus jeune de vous a quatre-vingt dix ans^
COMÉDIE Héroïque! ioi
. « Et vous avez eu tout ce tcms
*> Pour penser à la mort , sans y donner une heure. a> Vieux , cassé , décrépit ,1a mort vient et vous prend * » Apres un terme si grand « Est-iJ étonnant qu’on meure ?
«Dans le moment que la mort vous surprit,
«Une vétille, un rien occupoit votre esprit ,
« Vous aviez l’ccil à tout , jusqu’à la moindre rente;
« Et vous faisiez , quant au surplus ,
« L’affaire la moins importante « De celle qui l’étoit le plus.
« Allez, pour jamais, misérable!
» Pleurer d’un tems si cher l’usage si fatal. •»
Ne m’avoucrez-vous pas que, pour un jeune diable.
Il ne raisonnoit pas trop mal ?
Examinons un peu, vous et moi , que! usage Vous avez fait du tems pendant un si grand 5gc.
Vos quatre-vingt deux ans contiennent dans leurs cours Le nombre , ou peu s’en faut , de trente mille jours ;
Et de ces jours usez pour bien finir le terme.
Près d’entrer au tombeau , vous entrez dans fa Ferme! Et pourquoi pour du bien vous donner tant de soin , Vous , qui dans quatre jours n’en aurez plus besoin ? Pour vous ouvrir les yeux j’ai dit ce qu’on'peui dire : ' Adieu. Quoi que ma Fable ait su vous faire rire ,
Faites réfiexion , en homme prévoyant Que c’est la vérité que je dis , en riant,
' Fin du quatrième Acte.
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