‹ EsopeChapitre 11 sur 24 · SCÈNE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE QUATRIÈME

GRÉSUS, RHODOPE, ÉSOPE

Ésope, s' agenouillant.

Mon Roil (Le Roi d'un geste ami lui fait signe d'approcher.

CRÉSUS

Lève-toi. Viens. Que n'as-tu pas fait pour Ton Roi ! Depuis un mois, te voilà de retour, Et je me sens heureux de te retrouver, comme Au premier jour. Tu fus en effet plus qu'un homme. Tu restas loin de nous deux ans, oui seulement Deux ans, et la Lydie, en proie à son tourment Renaît heureuse, après de si pénibles veilles. Cher Ésope, en si peu de temps, que de merveilles! Erythres, Clazomène et la belle Nysa Mouraient du mal qui, si longtemps, les épuisa;

ÉSOPE ±i

Mais voici que ta main puissante les relève !

Oui, cet enchantement est venu comme un rêve.

Lés champs semblaient maudits par quelque dieu jaloux;

On y voyait errer des chacals et des loups,

Et la pâle Misère, au laboureur avide

Tendait ses bras sans chair et sa mamelle vide.

Mais tu parus, et tout a changé. Maintenant,

On voit l'abeille d'or sur les fleurs butinant;

Les chars sonnent au loin sur les routes ouvertes,

Et la montagne' chante, et les plaines sont vertes.

Saluant le soleil de leurs yeux étonnés,

Les femmes, sur leurs seins, bercent les nouveau-nés;

La Paix et le Travail ont des fêtes hautaines,

Et l'on entend gaîment soupirer les fontaines.

Si les Dieux ont voulu ce miracle, en effet, 0 Roi, maître de tout, c'est toi seul qui l'as fait, Car on voit refleurir tout ce que ta main touche. Quand je parlais, j'avais ton souffle sur ma bouche, Et c'est grâce à toi seul que j'ai pu tout changer, N'étant rien que ton ombre et que ton messager. Oui, toi seul as guéri ton grand peuple qui saigne. Moi, je suis revenu fidèle, et mon Roi daigne Abaisser jusqu'à moi son regard adouci, Et par un sort heureux, j'ai pu revoir ici Rhodope!

RHODOPE

Oui, car j'y porte une solide entrave, Je n'en pouvais partir, puisque j'y suis esclave.

CRÉSUS

Que dis-tu !

RHODOPE

Je ne dis rien que la vérité.

Le destin contre moi si longtemps irrité, A fait de moi, Rhodope, une esclave, une chose, Sur laquelle ton pied victorieux se pose. Dans mon regard captif, on ne voit pas d'éclair Et le lit où je dors n'est pas à moi, ni l'air Que je respire. Mais cependant, mon cœur vibre, Et je t'admirerais, ô Roi, si j'étais libre.

Même, je m'intéresse à ton sort comme un chien Qui veille encor, le cou blessé par un lien. La Perse te menace et veut, comme naguère, Te meurtrir; nous verrons se réveiller la guerre Et bientôt, frémissants comme un ardent réveil D'aurore, et sur leurs pas versant un flot vermeil, Tes citoyens armés pour les vaillantes luttes, Marcheront, au son des cithares et des flûtes. Va, guide-les, grandis la gloire de ton nom, Et tu triompheras de tout.

crésus, tristement.

Hélas I mais non De toi.

RHODOPE

Qu'est-ce, pour toi, qu'une femme asservie Et farouche? Rien.

CRÉSUS

Non, rien. Pas plus que ma vie!

Pas plus, en vérité.

(A Ésope).

Mais, cher Ésope, enfin Il a fui, le fantôme horrible de la Faim, Tu sus tout accomplir, imaginer, résoudre ; Mais cette main, qui tient l'épée et tient la foudre, T'élèvera plus haut qu'on ne peut le penser, Et tu verras comment je sais récompenser.

(Le Roi sort.)

Page 1