SCÈNE CINQUIÈME
rhodope, avec animation.
Oui, nous verrons des jours de triomphe, et les armes De Crésus vaincront.
Ésope, très tristement.
Oui.
rhodope, regardant attentivement Esope.
Mais que voisje? Des larmes Dans tes yeux! Toi qui sus en tous temps dévorer Tes douleurs, tu faiblis, et je te vois pleurer!
Le plus fort se fatigue et succombe à la tâche, Et lorsqu'on se croyait courageux, on est lâche !
RHODOPE
Pas toi! Mais quoi ! c'est en me regardant que tu Pleurais, toi, le courage et la même vertu !
Non.
RHODOPE
Je te connais bien. Ame que rien ne ploie, Tu portes le malheur comme un autre la joie. Les maux les plus amers, tu sais les mépriser Et je n'en connais pas qui puissent te briser. Vers ton but, la pensée invincible te mène. Et comme tu ne crains nulle douleur humaine, La seule arme qui soit assez cruelle pour Te meurtrir, c'est la flèche affreuse de l'Amour! Quand il en est blessé, le plus hardi frissonne, Oui, c'est cela.
Tais-toi. Non, je n'aime personne, Je ne te cache rien, je n'ai pas de secrets.
FUIODOPE
Tu le dis. Cependant, chère âme, tu pleurais! Et c'est quand j'ai parlé de ce Roi qui m'enchaîne Et dont la passion m'inspire de la haine.
Le crois-tu? C'est un Roi. Moi, je suis un bossu. Rhodope, si j'aimais, par un songe déçu, Moi, nain, j'écraserais avec un poing d'Hercule Ce cœur qui bat dans ma poitrine ridicule!
Et tu n'as pas eu tort de me parler du Roi. rhodope, comprenant tout à coup.
Ah! folle que j'étais! Je comprends tout. C'est moi
Qui t'ai fait supporter cette angoisse infinie,
Ces deuils, et c'est pour moi que tu souffres, génie !
0 misère! je fus aveugle jusqu'au bout.
Tu m'aimes ! A présent, ami, je comprends tout.
L'amour ! tu l'as connu par moi. J'eus cette gloire.
Ah ! le passé lointain renaît dans ma mémoire,
Avec son ennui sombre et ses tourments hideux.
Jadis, quand nous étions esclaves tous les deux,
Si jeunes alors, en Phrygie, à Dalylée,
N'attendant le repos que de l'ombre étoilée,
Quand tu passais, parmi les feux du jour vermeil,
Portant des fardeaux, las, brûlé par le soleil,
Tu me cherchais des yeux, dans ton angoisse amère,
Gomme un petit enfant qui regarde sa mère !
Qui te disait alors que je ne t'eusse pas
Aimé? Triste et pensif, tu marchais dans mes pas.
Et moi, qui te parlais bien des fois la première,
Je voyais tes regards comme un flot de lumière.
La laideur n'est plus rien dans la pure clarté.
D'ailleurs, qu'est-ce que la laideur ou la beauté,
Pour celle à qui les Dieux, en leur céleste ivresse
Avaient donné l'orgueil d'une jeune déesse?
Tu pouvais avouer ta peine et tes ennuis.
Rêve que tout cela! Je n'aime rien. Je suis Le triste avorton mal venu. Si, parfois, j'ose Te contempler, c'est comme on admire une rose. Mais je n'ai pas connu l'amour et ses tourments. Non, je ne t'aime pas.
rhodope, baisant Ésope au front et s'enfuyant. Je te dis que tu mens!