SCENE DIXIEME
ORÉTÈS, CYDIAS, CRÉSUS, RHODOPE, ÉSOPE, CEYX,
LICHAS, puis DES LYDIENS, SEIGNEURS, CITOYENS, FEMMES, VIEILLARDS, ENFANTS.
crésus, à Ceyx.
Fais ouvrir les portes De ce palais, où la Force et moi, nous régnons, Et que tout citoyen puisse entrer.
(Entrent les Lydiens).
Compagnons, 0 vous que j'ai guidés vers les belles victoires Et qui m'avez conquis tous mes grands territoires, Et toi de qui je fus le fidèle gardien, 0 peuple industrieux du pays Lydien, Vous, forgerons de l'or qui se métamorphose, Et vous, savants tisseurs des étoffes de rose,
Vous vivez en repos, sous mon règne absolu.
Ecoutez maintenant ce que j'ai résolu.
Un homme s'est trouvé qui, né dans la Phrygie
A reçu des dieux la sagesse et Ténergie.
Combattant la misère, abattant le gibet,
Il a sauvé l'État, qui déjà succombait.
Je lui donne pouvoir sur toutes les provinces,
Il dominera les gouverneurs et les princes.
Vous le voyez vêtu de pourpre comme moi,
Et je me suis dit son obligé, moi, le Roi !
(Montrant Esope).
C'est Ésope. Il était caché dans l'ombre noire. Mais je l'ai mis dans la lumière et dans la gloire. Je veux l'asseoir sous les victorieux piliers Du trône, près de mes grands lions familiers, Et plus tard, j'ai tant de royaumes! — qui sait? même Attacher sur son front loyal un diadème ! Car, voulant choisir un héros, j'ai réussi. Donc, son nom vénéré doit resplendir, et si Quelqu'un se souvenait, dans un jour de folie, De ce que fut Ésope autrefois, qu'il l'oublie !
Ésope, s' agenouillant aux pieds de Crésus qui, d'un geste ami, le relève.
O mon Roi !
orétès, s'avancant, à Crésus.
Je suis la poussière que le vent, Avec sa fraîche haleine, éparpille devant Tes pieds divins. Pourtant, comme c'est mon envie, J2 te parlerai, fût-ce aux dépens de ma vie. Un monstre est le jouet de ses lâches amours, Et comme Esope était esclave, il l'est toujours. Oui, chacun l'a pu voir esclave en cette ville, Et rien n'est transformé dans son âme servile.
{A Ésope).
Ésope, c'est en vain que tu dissimulas.
crésus, à Orétès.
Quoi! C'est toi que j'entends, Orétès? Es-tu las De vivre ?
ORÉTÈS
Ayant au loin pourchassé des fantômes, Après avoir si vite exploré tes royaumes, Ésope refusa de vivre en ce palais, Près de toi, souviens-t'en, comme tu le voulais, Tu le sais, il habite assez loin de la ville, Dans un lieu très désert, une maison tranquille. Et là, seul, frémissant, et par l'ombre voilé, Quand resplendit la nuit dans l'azur étoile, Il veille!
CYDIAS
Esope est un madré voleur. Il triche.
Aux dépens du trésor il est devenu riche. L'or que tu lui donnas, en tes vaines terreurs, Pour aller soulager au loin les laboureurs, Il l'a volé, gardé pour lui, mis dans un coffre. Il l'aime, il le caresse, il le couve, il se l'offre. Et, fier de son éclat si farouche et si beau, Les nuits, à la lueur tremblante d'un flambeau, Il y plonge ses mains d'esclave, triomphantes.
ORÉTÈS
Hier, nos serviteurs l'ont pu voir par les fentes De sa porte, y plongeant son visage et ses bras. Dis qu'on aille chercher le coffre, et tu verras Alors, si nous avons menti.
CYDIAS
Dis qu'on apporte Le coffre 1 — On l'a vu par les fentes de la porte. Quoi ! n'est-ce rien, mentir, voler, trahir son Roi ! Et voilà ce qu'a fait ce grand homme !
grésus, à Ésope, avec une profonde tristesse.
0 Dieux ! toi, Ksope !
(A Ceyx et à Lichas).
Mais déjà la nuit tombe et dévore Le jour. Dès que naîtra demain, l'ardente aurore,
Geyx et toi Lichas, tous les deux, vous irez Chez lui chercher le coffre, et vous l'apporterez
(A Esope).
Tu resteras prisonnier, jusqu'à l'heure Venue, en ce palais. Ah ! ma loyauté pleure, Et pourtant j'avais cru ton cœur digne du mien. Que me diras-tu pour te justifier ?
Rien.
Que pourrais-je dire? Un esclave est-il un homme? Il est moins qu'un chien, moins qu'une bête de somme. Est-il né d'une femme et nourri de son lait? Non pas. Il est né dans la fange, puisqu'il est Esclave. 0 citoyens, se peut-il qu'il se lave D'une accusation? Non pas. Il est esclave. On a commis un crime, un vol ? Deuil éternel! C'est lui le voleur et le pâle criminel, Et tout crapaud vil peut le salir de sa bave. Il ment, il fraude, il n'est pas homme. Il est esclave. Qu'il soit courageux, fier, et d'un esprit subtil, Et vaillant devant tous les dangers. Qu'importe ? Il Est esclave. Et pourtant, ô profondeurs sacrées, Il vous voit, gouffre obscur des voûtes azurées !
CRÉSUS
Donc, tu n'as rien à dire. Et j'avais fait de toi Hélas ! le premier du royaume après le Roi. Je t'avais confié tous mes trésors et toute Ma puissance, et tout mon espoir.
A tort, sans doute, Puisqu'on a pu devant toi, d'un cœur affermi, Outrager celui dont tu faisais ton ami. O Roi, tu vantais ma sagesse et mon génie, Et me voilà tombé dans cette ignominie.
[Aux Lydiens).
Pourtant, quand je subis le céleste courroux, O Lydiens ! s'il en est un seul parmi vous
Qui, voyant ce que la misère nous enseigne, Veuille prendre en pitié mon triste cœur qui saigne, Et me tendre la main, dans mon abjection, Il fera, je le jure, une bonne action.
(Toits les seigneurs et les citoyens s'éloignent, évitant lesregards d'Ésope, et lui refusant leurs mains).
crésus, à Esope.
0 comble de malheur ! Tu n'as ému personne. C'en est fait. Chacun te renie et t'abandonne. Tu le vois, tous te croient coupable.
rhodope, allant à Esope et lui prenant les mains.
Excepté moi !
Certes,, toucherai sa main fidèle.
(A Crésus).
ORoi, Moi qui suis devant toi comme le frêle arbuste, Je te dis, maintenant, que cet homme est un juste !
Ésope, à Rhodope 0 Rhodope, est-ce que, du jour où je suis né, Les dieux ne m'avaient pas, d'avance, condamné? Ma farouche laideur, affreusement vivante, Excite le rire, ou fait naître l'épouvante; Mon aspect fait fuir la riante illusion, Et d'avance marqué pour la dérision, Dans la source où nous tous, les mortels, nous puisâmes, Je n'ai trouvé qu'un noir limon.
RHODOPE
Je vois les âmes !
(Regardant Orétès et Cydias).
Oui, je vois ici des seigneurs jeunes et beaux Dont l'âme, proie immonde, offerte aux noirs corbeaux, Qui dès le crépuscule en feront leur pâture, N'est qu'une pestilence et qu'une pourriture. Mais toi, lutteur plein de bravoure, exempt de fiel, Toi que regardent les étoiles dans le ciel Et que poursuit la haine, atroce meurtrière, Ton âme, Ésope, est comme une vierge guerrière
Qui, de ses yeux d'azur, regardant les cieux clairs, Tient dans sa main la chaste épée aux fiers éclairs. Tu songes à nos maux, pendant la nuit obscure, Et comme un rayon dans la source toujours pure. La sainte vérité dans tes yeux resplendit. Voilà ce que je vois.
(Rhodope sort, en jetant à Esope un regard d'encouragement et de consolation).
crésus, à Ceyx et à Lichas.
Faites ce que j'ai dit.