SCÈNE CINQUIÈME
CRESUS, ORETES, GYDIAS, ESOPE caché.
crésus, faisant signe aux ministres d'approcher.
Venez. — Que vous mandent les princes, Les intendants et les gouverneurs de provinces ?
ORÉTÈS
Roi...
crésus, ironiquement.
Que tout va bien sous mon règne glorieux ? Ah ! je vois flotter comme une ombre dans vos yeux, Enfin désabusés de l'espérance vaine.
Me tromper ! A quoi bon? Ce n'en est pas la peine. J'avais trop de bonheur, les Dieux m'en ont puni. Taisez-vous. Le temps des mensonges est fini. Quelque jour, il faut voir, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, La vérité. Je veux la regarder en face. Il est temps. Devant moi, son maître et son gardien, Le peuple de l'immense empire Lydien, Vaincu par la misère, et de sa douleur ivre, Chancelle et tombe, et n'a plus la force de vivre.
ORÉTÈS
Eh bien ! relevons-le ce peuple, devant nous. Comme on fait d'un cheval tombé sur les genoux. A coups de fouet.
CYDIAS
D'abord, il est bon qu'on nous craigne.
ORÉTÈS
Le maître est divin ; c'est par la terreur qu'il règne. Déchaînant à son gré les sombres châtiments.
crésus. tristement. Comme à lui-môme.
Le commerce, les arts délicats et charmants
De la parure, où les ouvriers de nos villes Excellaient, sont enfin tombés aux mains serviles. Tout le pays ressemble à nos champs ravagés.
cydias, hypocritement.
Oh ! le mal n'est pas si profond !
CRÉSUS
Les messagers Sont-ils de retour ?
ORÉTÈS
Oui, tous
CRÉSUS
Et tous, les mains vides !
ORÉTÈS
0 Roi, les vignerons, les laboureurs avides, Se refusent de même à payer les impôts.
CYDIAS
Et l'on dirait qu'ils ont accordé leurs pipeaux.
ORÉTÈS
On n'en a pu tirer ni l'argent ni le cuivre. Efforts vains.
CYDIAS
Cependant l'État ne saurait vivre Avec rien.
ORÉTÈS
Eux, ils sont des menteurs fort subtils. Se dérober est leur talent.
CRÉSUS
Que disent-ils Pour ne pas acquitter leur dû ?
ORÉTÈS
Rien. Que la guerre Les a laissés pour morts, vu 'qu'il ne s'en faut guère.
CYDIAS
Qu'ils sont accablés tous d'ennuis et de chagrin. N'ayant pas de charrue et n'ayant pas de grain.
ORÉTÈS
Que la faim les blêmit, que la fièvre les mine. Qu'ils ont devant les yeux ce spectre, la famine. Et qu'implorant le ciel de leurs bras ingénus. Faute de vêtements, leurs petits vont tout nus.
CYDIAS
Et que la peste même est assise à leur porte.
CRÉSUS
Et s'ils disaient pourtant la vérité ?
CYDIAS
Qu'importe ?
Le rusé paysan doit nous payer. Comment? C'est son affaire. Quant à conter son tourment, 11 y tient.
ORÉTÈS
Nous serions suivis par les risées Si nous nous arrêtions à ces billevesées.
CRÉSUS
Mais alors, comment donc faut-il agir ?
ORÉTÈS
Il faut Faire, nous, ce que font l'autour et le gerfaut.
CYDIAS
Sans toits ni murs, on vit fort bien dans l'air céleste. Il faut aux paysans prendre ce qu'il leur reste, Leurs vêtements, et les chasser de leurs maisons.
ORÉTÈS
C'est la seule réponse à leur tas de raisons. Qu'on vende tout.
CRÉSUS
Eh ! quoi !
ORÉTÈS
Les nippes, les guenilles.
La cruche et les fuseaux et les rouets des filles.
Sans se préoccuper de leurs cris importuns.
CYDIAS
De plus, il serait bon d'en pendre quelques-uns.
ORÉTÈS
Le paysan toujours gourmande sa nourrice. Attaqué de ce mal qu'on nomme l'avarice. Mais rien n'excite mieux son âme de hibou A trouver quelque vieille obole au fond d'un trou. Que devoir, sous le vent jaloux qui se déchaîne. Son voisin balancé dans les branches d'un chêne.
GRÉSUS
Devons nous accabler des malheureux?
CYDIAS
ORoi, Tout vit sous le regard de la sereine Loi. Celle qui tient en main la Balancé et l'Epée, Ne sauraitjamais être éludée ou trompée, Car son temple est bâti sur les plus hauts sommets.
CRÉSUS
Assez. Vous recevrez plus tard mes ordres. Mais, Ne tourmentez pas ma colère qui sommeille. Allez.
(Sur Vordre de Crésus, les ministres se retirent. Aussitôt Ésope sort de la chambre où il s'était réfugié et s'avance 7'apidement vers le Roi).