‹ EsopeChapitre 7 sur 24 · SCÈNE SIXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SIXIÈME

ésope, vivement.

Certes, j'en ris devant l'aube vermeille ! Car les méchants sont plus cruels que les typhons, Et ces ministres là sont d'excellents bouffons.

ÉSOl'E 19

Ils s'exercent, guidés par leur prudence habile.

A mettre dans ta main royale une sébile,

Ne sachant rien de plus, et leur expédient

C'est de faire du roi Crésus un mendiant.

Ou plutôt le voleur de grand chemin qui rôde,

Et qui, pâle, étouffant ses pas dans l'herbe chaude,

Poursuit le misérable errant sur le cùteau.

Et d'une main sanglante agite son couteau!

Peuple, qui te prétends misérable, tu railles!

Allons, du courage. Un bon mouvement. Fais-moi

Riche! Vagabond, jette une aumône à ton Pioi.

De l'or! donne de l'or, que je me rassasie!

Ce langage irait mal au maître de l'Asie,

Au divin héros, mais tes sages conseillers

Unis par l'avarice et bien appareillés.

Marchent sur la chair vive en leur dédain superbe,

Et sur un rocher nu veulent faucher de l'herbe !

crésus Oui, tu dis vrai.

Tout vient de ce peuple vaillant, Toujours fouaillé par la misère, et travaillant, Et, toujours pauvre et nu, c'est lui qui te fait riche! C'est par lui que le blé sort des terres en friche Et que, se déroulant comme un riche tapis, Ondule sous le vent le bel or des épis. Mourant, il lutte encor; malade, il se résigne. Il cueille avec fierté le raisin de la vigne Sous les feux aveuglants du soleil, et, le soir, Foule sous ses pieds nus les grappes du pressoir. Il peine ce matin, ce soir et tout à l'heure, Et toujours.

crésus C'est pourquoi je ne veux pas qu'il meure.

Hélas! les ouvriers du sol, durs paysans, Les tisseurs des métiers, les pâles artisans Souffrent, et quand la faim les mord comme un ulcère, Au lieu de pressurer leur chétive misère

Et de prendre, sans rien comprendre et pardonner Le peu d'or qui leur reste, il faut leur en donner. crésus, entrant dans la pensée d'Esope.

C'est cela!

Car devant les vautours et les aigles, Cette guerre a foulé tes orges et tes seigles. Il ne te reste pas de vigne, pas un fruit. Elle a tout ravagé, tout pillé, tout détruit. Mais, dans tes souterrains, pour ton regard éclate Le tas d'or amassé par ton père Alyatte, Par Gygès, par Ardys, en ton âme présents. Roi juste, il faut donner cet or aux paysans, Qui, dociles et doux sous ta main protectrice, Déchireront le sein de la terre nourrice. Avec cet or, qui fait les blés et les raisins, Ils pourront acheter chez les peuples voisins. De grands bœufs mugissants, des outils, des semences. Et redonner la vie aux campagnes immenses.

CRÉSUS

Oui, pour mieux récolter, donnons auparavant.

Oui, l'or enseveli redeviendra vivant

Et renaîtra. Mais bien agir, c'est agir vite.

Pour réussir, il faut avant tout que j'évite

Les faiseurs de néant et les diseurs de riens,

Qui frappent l'air, pareils aux chanteurs Doriens.

Loin, ces marchands de mots, trop faibles pour l'armure,

Qui parlent comme l'eau d'un vain ruisseau murmure.

Oh! oui, Roi!

CRÉSUS

Surtout pas de groupes, de bavards, Penchant sur mon chemin leurs visages blafards, Et, pour guérir les maux renaissants de l'Empire, Faisant de vains discours, si le mal devient pire. Mais moi, je donnerai tout à ce qui m'est cher, Car, pour sauver mon peuple, ô Dieux, ma propre chair! Qu'est-ce que des trésors cachés et des monnaies? Ce qu'il faut pour guérir les plus cuisantes plaies,

C'est qu'un homme, investi par moi de tout pouvoir,

Savant, ferme, si pur aussi qu'on puisse voir,

En se penchant sur lui, sa probité hautaine,

Comme un sable d'or sous le flot de la fontaine,

Et qui soit indulgent, et sache dire : Non,

Aille répandre au loin ces trésors en mon nom.

Qu'il soit doux pour tous ceux que tord l'angoisse amère,

Et qu'il ait, pour eux, la tendresse d'une mère,

Etant celui sur qui flotte l'ombre du Roi.

ésope, pensif.

Un homme!

CRÉSUS

Tu l'as dit. Cet homme sera toi.

Qui, moi le maudit ! moi l'avorton! moi l'esclave !

CRÉSUS

On verra sous l'or pur resplendir ton front hâve, Et quand l'ardent soleil baisera tes cheveux, Les peuples te verront, parce que je le veux, Dans un tel appareil de puissance et de gloire, Que tu seras comme un flambeau sur leur nuit noire. Le passé devient songe, et si tu te souviens De tes maux, ce sera pour t'en réjouir. Viens. Nous allons puiser dans mon trésor, cher Ésope. Mais sois prodigue. Agis en prince.

ésope, suivant le Roi. A part

Adieu, Rhodope!

(Ils sortent) .

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