ÉPOQUE DE LA CONSTRUCTION DES DOLMENS ALGÉRIENS
que c'était le. cas dans les Indes à l'égard de plusieurs espèces iïAchatina, dont l'exportation avait été défendue sous peine de mort. M. Flower fait valoir un passage d'Hérodote dans lequel cet historien dit que, parmi les Lybiens, le peuple nommé Nasomane avait l'habitude d'ensevelir ses morts dans la position du corps assis; or, c'est dans cette position que se trouvent les squelettes dans la plupart des tombes algériennes. L'archéologue anglais en conclut que ces tombes avaient été construites par des populations habitant la contrée antérieurement à la conquête romaine, qui eut lieu 300 ans avant l'ère chrétienne, et que, sous la domination romaine, elles continuèrent à pratiquer leur ancien mode de sépulture, comme le prouvent les ornements et les monnaies romaines renfermées dans ces tombes.
M. J. Fergusson (loc. cit.) n'admet point que les Nasomanes aient été les premiers constructeurs des dolmens algériens, eu égard au rôle peu important joué par une peuplade insignifiante habitant la contrée lointaine à l'est des Syrthes. En considérant l'analogie entre les dolmens algériens et les dolmens celtiques, analogie dont M. Flower ne paraît guère être frappé, M. J. Fergusson propose l'hypothèse selon laquelle Jes constructeurs des dolmens algériens auraient été les Àquir tains, qui, à l'époque de l'invasion des Celtes (600 ans avant J.-C), se seraient réfugiés dans l'Afrique septentrionale *.
1. L'ouvrage de M. Fergusson est accompagné d'une carte montrant la distribution des dolmens et la direction probable que suivirent leurs constructeurs dans leurs migrations. La ligne qui y est marquée comme limite des dolmens en Europe, passe de Test-nord est à l'ouest-sud-ouest à peu de distance au sud des côtes de la Baltique et de la mer du Nord jusqu'aux frontières orientales de la France, notamment jusqu'aux départements des Ardennes et de la Marne, où cette ligne s'infléchit au sud, jusqu'aux Bouches-du-Rhône. De cette manière une grande partie de l'Europe centrale et méridionale, entre autres la Pologne, la Saxe, l'Autriche, l'Italie, se trouverait en dehors de la limite de la région des dolmens. Quant à la direction probable suivie par les constructeurs des dolmens, elle est indiquée comme ayant ses points de départ dans la Suède, le Hanovre et la Hollande, pour aboutir principalement en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, trois pays où il y aurait eu un échange entre l'extrémité nord-ouest delà France; puis un échange semblable se serait établi
v Ces considérations générales sur les sépultures préhistoriques de l'Algérie font voir que les traits caractéristiques les plus saillants se manifestent également dans les dolmens des Béni Messous, mais que, néanmoins, ces derniers offrent des particularités à eux propres. Ainsi, tandis que les coquilles trouvées dans les tombes des autres parties de l'Algérie sont terrestres, le seul mollusque dont les dépouilles aient été rencontrées dans les dolmens de Béni Messous est d'origine marine (Pectoncle), ce qui, sous ce rapport, rapproche ces dolmens des dolmens de l'Europe, où les mollusques pélasgiques semblent prédominer 1. Ce serait un motif de plus pour continuer des études inaugurées avec tant de succès sur le plateau de Béni Messous, en les étendant sur d'autres points des environs d'Alger où, sans doute, on découvrira de nouvelles stations de dolmens. Au reste, l'Afrique en général a été proclamée par James Fergusson comme la région promettant les résultats les plus importants aux investigations de cette nature. « C'est là, dit ce juge si compétent (p. 434), qu'est enfouie la clef qui doit un jour nous dévoiler les mystères de l'architecture mégalithique. »
Malheureusement mon temps ne me permit point de me livrer à de telles recherches, et j'ai dû me borner aux dolmens des Béni Messous, en sorte qu'après les avoir examinés rapidement, je descendis du plateau pour me diriger sur Guyotville.
La contrée que je traversais en suivant des sentiers rabotteux, souvent abruptes, est fort accidentée, déchirée par des gorges ou des ravins profonds dont les parois laissent partout voir à nu les couches puissantes du calcaire siliceux, quelquefois fibreux ou stalactitiforme. Çà et là s'élèvent d'épais buissons
entre l'Irlande et l'Espagne de même qu'entre la France méridionale et l'Afrique (provinces Alger et Constantine), tandis qu'Oran aurait envoyé des émigrés dans le midi de l'Espagne (Grenade).
1. Au reste, l'absence de mollusques marins a été également constatée dans les anciennes habitations troglodytiques du Piémont (Italie) sur lesquelles on trouve des données intéressantes extraites des Mémoires dei Lincei, dans le Neues Jahrb. fur Minerai. Geol., etc., an. 1879, p. 133.
CONTRÉE ENTRE BENI MESSOUS ET GUYOTVILLE. 451
et les rochers sont tapissés de plantes diverses parmi lesquelles je ne signalerai que le Silène gallica (en fleur), Stachys arvenris (id.), Spartium ferox (fleurs et fruits), Pallenis spinoms (fleurs), et le Helianthemum guttatum, sur les racines duquel étaient venus s'installer de nombreux Cytinus hypocistis, dont les bractées rouges et les fleurs jaunes brillaient comme autant de gracieux joyaux.
Les calcaires siliceux concrétionnés ainsi que les conglomérats à grain fin, qui composent toute la contrée parcourue depuis le couvent des Trappistes jusqu'au plateau des Béni Messous, continuaient à se faire voir jusqu'à Guyotville, où ils percent dans les rues mêmes de ce petit bourg. Il est probable que tous ces dépôts se rattachent aux calcaires à Pectoncles et à Peignes des environs du couvent des Trappistes, et, par conséquent, appartiennent à l'étage supérieur du terrain tertiaire (pléocène). J'ai beaucoup regretté de n'avoir pas pu déterminer les relations entre ces dépôts d'origine marine avec les grès lacustres à Hélices que j'avais observés dans les parages du cap Caxine ' et qui s'avancent également jusqu'aux parages limitrophes de Guyotville. Ces grès seraient-ils contemporains des calcaires à Pectoncles et à Peignes, ainsi que je serais porté à le croire ? C'est ce que je laisse à décider aux géologues ayant le temps de se livrer à cette étude intéressante, et parmi lesquels M. Porael est, sans doute, celui dont on a le droit d'attendre une réponse définitive sur ce point comme sur tant d'autres questions encore non résolues que présente la géologie de l'Algérie, à laquelle cet infatigable et ingénieux naturaliste a déjà rendu des services si importants.
Quant à moi, explorateur de passage, je ne puis prétendre aux investigations approfondies et dois me contenter de quelques traits d'ensemble, d'autant plus que je me suis imposé la tâche de parcourir les principales contrées de l'Algérie, et que déjà près de quatre mois se sont écoulés sans avoir vu autre chose que les environs plus ou moins immédiats de cette
i. Voy. Lettre V11I, p. 126.
ville; je dois donc me hâler de terminer toutes ces excursions restreintes, afin d'aborder des régions plus lointaines, en prenant définitivement congé de ce délicieux séjour; mais avant de le faire, il me reste encore à vous entretenir du Jardin d'essai, qui avait été pour moi l'objet d'études aussi sérieuses que soutenues, car, pendant les quatre mois de mon séjour ici, j'allais presque tous les jours passer quelques heures dans ce bel établissement, et si je ne vous eu ai pas encore parlé jusqu'à présent, c'est parce que je désirais vous transmettre des observations faites pendant un laps de temps assez considérable, pour me permettre de saisir quelques-unes des phases principales que la végétation traverse successivement. Je vais donc mettre votre patience à une certaine épreuve, et vous avertis que ma lettre prochaine, consacrée au Jardin d'essai, ne brillera ni par la brièveté, ni par l'attrait d'incidents de voyage; toutefois elle méritera votre attention par l'importance et, peut-être, par la nouveauté du sujet, car, dans aucun des ouvrages publiés sur Alger, je ne crois pas que le Jardin d'essai ait jamais été traité comme il le mérite.
LETTRE IX
Le Jardin d'essai. — Avenues des Palmiers, des Dragonniers et des Figuiers. — Dimensions extraordinaires des Dragonniers, dont les branches, trop pesantes pour l'arbre, sont abattues de temps à autre. — Variétés des Lataniers et des Palmiers nains. — Ces derniers, en dépit de leur nom spécifique, s'élèvent à une hauteur de 10 mètres. — Développement extraordinaire de plusieurs plantes tropicales cultivées au Jardin d'essai en plein air — Rusticité remarquable qu'y acquièrent ces plantes, dont beaucoup ont pu supporter impunément les gelées qui eurent lieu pendant mon séjour à Alger. — Observations intéressantes de M. Rivière sur la croissance des Bambous.
Alger, le 30 mars 1878.
Le Jardin d'essai, fondé par le gouvernement français en 1832, est situé à six kilomètres au sud-est d'Alger, sur le bord de la mer, embrassant une surface d'environ 75 hectares dont 35 sont occupés par la partie littorale et 40 par la région la plus élevée, composée de plusieurs terrasses qui constituent la limite orientale du Jardin.
L'espace qu'occupe aujourd'hui ce bel établissement n'était, à l'époque de la conquête d'Alger par les Français, qu'une contrée déserte, connue sous le nom de Hamma^ qui signifie marais ou lieu de la fièvre, dénomination ayant actuellement perdu sa valeur, tout en rappelant une propriété du sol, celle de l'humidité, qui figure peut-être au nombre des causes auxquelles cet établissement doit l'avantage d'être, sous plus d'un rapport, supérieur à tous les jardins botaniques de l'Europe, sans en excepter ceux de l'Italie, si puissamment favorisés par les conditions climatériques. En effet, tous les efforts de nos horticulteurs n'ont abouti qu'à cultiver dans des serres
chaudes ou tempérées une foule de plantes tropicales ou subtropicales qui, dans cet endroit privilégié, vivent en pleine terre. Aussi n'y existe-t-il point de serres proprement dites, en sorte que les végétaux qui, dans nos jardins d'Europe, se maintiennent péniblement à force d'abri et de chaleur artificielle, n'ont besoin à Alger que de l'action combinée du ciel et du sol pour acquérir un développement quelquefois aussi puissant et aussi rapide que dans leur patrie primitive. Il en résulte que, dispensés, comme dans cette dernière, de tout soin particulier, les végétaux exotiques du Jardin d'essai se trouvent disséminés avec une pittoresque promiscuité, ou bien sont utilisés pour border des allées dont l'ensemble compte déjà 410 mètres de longueur.
Ces haies magnifiques sont particulièrement composées de Palmiers, de Dracaena, de diverses espèces de Figuiers, de Bambous, etc. L'allée des Palmiers proprement dite, plantée seulement en 1847, est l'une des plus remarquables parmi toutes celles qui sillonnent le Jardin. Elle est terminée par une oasis de 73 Dattiers au pied desquels viennent se briser les flots de la mer, et il est difficile de se faire une idée du coup d'œil prestigieux présenté par cette longue avenue, ombragée tour à tour par des Palmiers et des Dragoniers. Les premiers sont composés de deux espèces : Dattiers (Phœnix dactilifera), au nombre de 80 individus dont chaque tronc mesure en moyenne 2ra,96 de circonférence et 8 à 16 mètres de hauteur; Lataniers (Latama borbonica), 74 individus dont les stipes formés ont environ lm,45 de circonférence et une hauteur de 4 mètres. Les Dragoniers (Dracœna Draco), dont quelques-uns ont 80 centimètres de circonférence et 1 à 3n,5 de hauteur, sont remarquables par le développement de leurs branches feuillées, qui souvent deviennent trop pesantes pour le tronc mère, et déterminent dans ce dernier de nombreuses crevasses, tapissées de gouttes figées de sève d'un rouge pourpre, simulant le sang humain. On pourrait se faire une idée de la charge supportée par le tronc lorsque l'on considère que, à peu de hauteur au-dessus du sol, il se divise en trois, chacun subdi-
DRÀGONÏEUS. — PALMIERS. 455
visé jusqu'à douze branches, presque aussi grosses que le tronc, et que chacune des branches est terminée par une énorme touffe de feuilles rigides se dressant comme autant de gigantesques poignards.
Afin de soulager le tronc, M. Rivière avait ordonné de retrancher de chaque arbre un certain nombre de branches ; le 20 février, j'assistai à cette opération et vis bientôt le sol jonché de branches feuillues dont quelques-unes tellement pesantes que j'eus de la peine à les soulever ; aussi les ouvriers évaluaient-ils le poids de chacune de ces branches à environ 80 kilogrammes. Or, j'ai observé des arbres se divisant en 44 branches, ce qui, par conséquent, chargerait le tronc d'un poids de 1120 kilogrammes. Il est vrai, une ramification aussi développée est rare, car la plupart des Dragoniers n'ont que huit branches, dont le poids n'en serait pas moins assez considérable, puisqu'il atteindrait environ 680 kilogrammes. L'opération se pratique avec la scie, et non avec la hache, parce que les coups saccadés de cette dernière déterminent des éclaboussures de la sève, dont le contact avec la figure, notamment avec les yeux, cause une douloureuse irritation.
Excepté l'allée principale des Palmiers, où, comme je l'ai dit, ces arbres sont associés à d'autres essences, il est des avenues bordées exclusivement de Palmiers : telles sont l'allée dite de Chamaerops (Chamœrops excelsa), au nombre de 103 individus, de 3 à 4 mètres de hauteur, et d'une circonférence de 92 à 95 centimètres, et l'allée des Lataniers (Lalania bvrbonkd), qui ont en moyenne une hauteur de 3m,50 et une circonférence de 1",20, et présentent une variété curieuse (Lataniâ borbonica, var. erecta), obtenue accidentellement, dont les feuilles, au lieu d'être horizontales, comme dans le type, sont, au contraire, obliques et raides. Cette belle variété mesure lm,35 de circonférence et une hauteur de 6m,55 jusqu'au bourgeon central : les feuilles, qui ont au moins 3 mètres, de longueur, donnent à l'ensemble de l'arbre une hauteur de 10 mètres.
Les individus jeunes du Chamcerops excelsa offrent souvent dans leur faciès beaucoup de ressemblance avec le Palmier nain (Chamcerops humilis), qui acquiert dans le Jardin d'essai des proportions très considérables, grâce aux soins qu'on met à cultiver ce végétal, malgré son abondance sur tout le littoral algérien et dans le midi de l'Espagne, où il devient souvent un embarras sérieux pour les agriculteurs; mais au Jardin d'essai le Chamcerops humilis n'est plus, comme l'indique son nom, un humble arbrisseau, et mérite quelquefois le droit de partager avec son congénère la qualification d'excelsa. Cependant, il est aisé de distinguer les deux espèces par leurs feuilles, mais surtout par leur fruit; les feuilles du Chamcerops excelsa ont le limbe inférieur plus glauque et les épines des pétioles plus fortes que le Chamcerops humilis; quant aux fruits, dont je trouvai les deux espèces abondamment chargées pendant les mois de janvier et de février, ils forment chez le Ch. excelsa des grappes bleuâtres simulant celles du raisin noir, mais n'ayant presque pas de pulpe, tandis que le fruit du Palmier nain est plus gros, de teinte jaunâtre, rappelant davantage la datte et n'étant point désagréable au goût : ce fruit est très recherché par les chacals.
Le Palmier nain et le Chamcerops excelsa étant tous deux dioïques, on a soin de mélanger les individus des deux sexes, en sorte que la fécondation s'opère aisément par l'entremise des insectes, des oiseaux ou du vent. Le Palmier nain donne des fruits au bout de trois ou quatre années.
La culture a développé dans le Palmier nain un grand nombre de variétés, parmi lesquelles figure au premier rang celle à feuilles revêtues d'une substance blanche farineuse. D'autres variétés se rapprochent du Chamcerops excelsa en acquérant des feuilles plus longues et plus larges, dont le limbe inférieur a uue teinte presque aussi glauque que chez ce dernier.
J'aurais pu parcourir avec vous encore beaucoup d'autres de ces avenues enchanteresses qui, à l'instar des brillantes galeries de nos musées artistiques, marquent chaque pas de l'observa-