GORGE DE LA CHIFFA. 48T
en ces lieux solitaires est interrompu une fois par an, lorsque, à l'époque de la fonte des neiges, le torrent roule avec fracas les décombres qu'il vient déposer au pied des tombeaux, comme pour rappeler que, dans la nature vivante ou inanimée, tout se convertit en ruines et en poussière.
La végétation, déjà si splendide à Alger, était encore peu avancée le long du ravin de l'Oued-Kebir, dont, au reste, le sol caillouteux et aride est peu favorable à la vie végétale. Je renonçai, en conséquence, à le remonter au delà du cimetière, d'autant plus que le tableau fort pittoresque que présentait le lit presque desséché de l'Oued-Kebir, n'avait rien d'extraordinaire ; il rappelle l'œuvre des torrents tumultueux, telle qu'on peut la contempler, quelquefois sur une bien plus grande échelle encore, dans beaucoup de pays montagneux de l'Europe.
Il n'en est pas de même de la gorge de la Chiffa, celle-ci n'est point de ces localités comme on en voit souvent ailleurs. Aussi, nous empressâmes-nous (le 16 mars) de faire cette excursion.
Nous longeâmes d'abord le lit presque sec de l'Oued-Kebir et le franchîmes sur un pont. La rive droite est bordée par des dépôts puissants de sable et de galets horizontalement stratifiés. Puis nous suivîmes le bord gauche du ravin, traversâmes sur un beau pont en pierre la Chiffa, près de sa jonction avec l'Oued-Kebir, et enfin nous tournâmes à gauche, pour nous diriger vers la montagne, en passant au milieu de champs cultivés et de vastes jardins d'Orangers.
A une heure de marche de Blidah, nous suivîmes le large lit de la Chiffa et nous entrâmes bientôt dans la gorge. Les montagnes qui la bordent des deux côtés sont boisées, la région inférieure étant occupée par les Oliviers, et la supérieure par le Quercus balotta, Thuya articulata% Juniperus oxycedrus, etc.
La roche composant ces montagnes est un calcaire tantôt blanc et de texture compacte, tantôt bleuâtre à surfaces luisantes et à structure schisteuse, au point de revêtir le caractère de véritables ardoises argilo-calcaires, traversées de veines de
quartz. Les conditions straligraphiques varient également, car dans certains endroits les couches sont peu inclinées, tandis que dans d'autres (et c'est la majorité des cas) elles sont presque verticalement redressées. Souvent les montagnes qui bordent la gorge offrent un plongement sinclinal; ainsi des deux côtés de la gorge, les couches plongent vers cette dernière, et semblent indiquer que la gorge a été formée par voie d'effondrement ou d'affaissement, plutôt que par une force d'impulsion agissant de bas en haut.
A mesure que nous remontions la gorge, elle se rétrécissait et devenait en môme temps de plus en plus pittoresque, surtout après avoir dépassé le ravin des Singes, auquel je reviendrai tout à l'heure, car c'est le point le plus intéressant de la gorge. L'aspect présenté par celle-ci dans les parages de son plus fort rétrécissement est de toute beauté : des deux côtés les rochers sont sillonnés de cascades dont les jets semblent glisser le long des surfaces lustrées des larges dalles bleues, étincelant au soleil.
Nous traversâmes la Chiffa sur un pont en pierre : à notre gauche, sur le sommet d'une colline, nous vîmes une petite maison habitée par l'ingénieur qui dirige l'exploitation d'une mine (nommée O'red Medir) établie en vue d'un gîte cuprifère, mais elle est presque abandonnée, à cause de la difficulté éprouvée à se débarrasser des eaux qui envahissent les galeries. Plus loin, la gorge s'élargit, tout en s'élevant progressivement, mais les montagnes s'abaissent et s'écartent. On arrive enfin à l'endroit où se trouve un ancien café arabe désigné par le nom de Camp des Chênes ; le climat doit y être comparativement froid, car l'Eucalyptus ne paraît pas y prospérer, à en juger, au moins, par le tronc encore debout d'un arbre {Eucalyptus squarziana) qui a succombé à la température hivernale. Le café arabe, converti aujourd'hui en maison forestière, peut être considéré comme marquant l'extrémité septentrionale de la gorge.
Nous retournâmes, pour aller déjeuner, à l'auberge située à côté du ravin des Singes. Ce ravin est formé par un ruisseau