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Espagne et beauxarts mélanges

Quand l'homme arrive à l'extrémité de sa Vie, il cesse de regarder l'avenir, n'ayant plus de projets à former ni de souhaits personnels à faire. Il se retourne vers le passé, et lui demande des souvenirs. Pour un écrivain, ce sont surtout des écrits; et, si modeste, si effacée que soit la place qu'il a tenue dans la littérature de son époque, il ne peut manquer néanmoins de se rappeler quelques fragments, dispersés naguères parmi les publications périodiques, dont il regretterait la perte absolue et l'entière disparition. Il tient à les recueillir, ne serait-ce que pour les laisser à ses enfants, à ses proches, à ses amis. Quant à moi, ces fragments sont de deux sortes: les uns se rapportent à l'Espagne, dont j'ai de préférence étudié l'histoire et les œuvres, soit de la plume, soit du pinceau; les autres aux Beaux-Arts,

HISTOIRE

DE

LAZARILLE DE TOEMÈS.

SEekdv à la pureté du texte primitif, d'un coté en lui restituant les passages supprimés par le saintoffice, de l'autre en lui Atant une seconde partie faite après coup , qui n'est ni du même auteur, ni du même style, ni de la même portée, le Lazariîle de Tormès n'a pas plus d'étendue qu'une simple nouvelle. Et pourtant ce petit livre, qui ne fut longtemps connu chez nous que par l'antique version française faite sur des textes mutilés, et dans lequel on ne voyait alors que les aventures comiques d'un petit vagabond , est d'une importance considérable, d'abord dans l'histoire politique de l'Espagne, puis dans l'histoire littéraire de toute l'Europe. Comme cette double importance vient en partie du nom de son auteur et plus encore de la date de sa publication, il faut, avant de parler du livre, faire connaître, par une courte biographie,

LAZARILLE DE TORMÈS

l'homme qui le mit au monde. Nous verrons ensuite clans quelles circonstances il parut, et quels résultats il produisit.

Publié sans nom d'auteur, proscrit dés son apparition , le Lazariïïe fut attribué à plusieurs personnes, n'étant avoué d'aucune. Le Père José de Siguenza affirme qu'il fut écrit par un moine hiéronimite, nommé Fray Juan de Ortega , qui l'aurait jeté de son cloître dans la société, comme, cent ans plus tard, un moine de la Merci, Fray Gabriel Tellez, se cachant sous le pseudonyme de Tirso de Molina , jeta sur le théâtre les plus hardies et les plus licencieuses de toutes les comédies espagnoles. Mais ce témoignage ne peut guères infirmer l'opinion de l'Espagne entière, qui , sur des preuves sans doute plus solides, a cru devoir reconnaître pour auteur du LazariUe don Diego Hurtado de Mendoza.

Cet écrivain, qui fut homme de guerre et d'État, philologue, géographe, historien, poëte et romancier, naquit à Grenade, vers la fin de 1503, d'une des plus illustres maisons de la monarchie. Fils du comte de Tendilla, premier marquis deMondejar, il avait quatre frères aînés, et chaque membre de cette nombreuse famille se rendit recommandable par son mérite et ses services. Don Luis fut capitaine-général du royaume de Grenade, et ensuite président du conseil de Castille. Don Antonio, quatrième gouverneur et premier vice-roi de la nouvelle-Espagne , conquit la province de Xalisco , aujourd'hui Nouvelle-Galice, découvrit la côte de Californie et la navigation de la mer du Sud, et mourut à Lima, vice-roi du Pérou,

INTRODUCTION

ni

après avoir fait la description de cette riche province, et fonde l'université de San-Marcos de Lima, sur le modèle de celle de Salamanque. Enfin, don Francisco fut évôque de Jaen , et don Bernardino , général des galères d'Espagne.

Don Diego, comme le cinquième fils, fut destiné par ses parents à la carrière des lettres , c'est-à-dire, ii l'état ecclésiastique. Outre les langues anciennes, il apprit l'hébreu, l'arabe, et fut envoyé à l'université de Salamanque pour étudier la philosophie scolastique, la théologie et le droit canon. Ses vastes connaissances le firent promptement remarquer , et, sa naissance répondant à son mérite, Charles-Quint, qui reconnut en lui un homme propre aux affaires publiques, le tira de sa docte retraite pour l'attacher à la cour. Mendoza quittait à peine les bancs de l'école, où l'on restait fort tard pour arriver aux derniers grades , que l'empereur lui confia l'ambassade de Venise.

Il paraît que le jeune étudiant ne fut nullement ébloui de sa nouvelle dignité, et qu'il sentit de bonne heure les épines des charges publiques. "Qu'un ambassadeur est malheureux! écrivait-il à son ami don Luis de Zuniga. C'est par nous que les rois commencent quand ils veulent tromper , et la plus importante de nos fonctions, c'est de ne rien faire, de ne rien dire absolument, pour ne point être découverts. » L'ambassadeur d'un prince tel que Charles -Quint pouvait bien penser ainsi de son emploi ; mais oser le dire, c'était montrer un noble reste de l'antique franchise castillane.

LAZARILLE DE TORMÈS

Après un assez long séjour à Venise , Mendoza fut choisi par l'empereur pour représenter la nation espagnole au concile de Trente , et le discours qu'il prononça devant cette assemblée , en 1545 , prouve qu'il remplit avec éclat une mission si délicate. Enfin , deux ans plus tard , Charles-Quint le nomma ambassadeur à Rome , alors centre de la politique européene , pour y combattre le parti français qu'avait embrassé le pape Paul III. Ce fut en cette qualité qu'il fit devant le souverain pontife , en présence des cardinaux et des ambassadeurs de toutes les autres cours , une protestation si énergique et si menaçante, que le pape l'interrompit pour lui rappeler qu'il était dans sa maison, et qu'il ne devait pas s'oublier. • Je suis chevalier, reprit fièrement l'ambassadeur, et comme tel , je dois exécuter littéralement les ordres de mon maître, sans aucune crainte de Votre Sainteté, mais seulement avec le respect qu'on doit au vicaire du Christ; et, puisque je suis ministre de l'empereur, sa maison est partout où il m'ordonne de mettre les pieds.» Jules III, successeur de Paul, qui prit le parti de l'Espagne, nomma Mendoza confalonier \ ou porte-étendard de l'Eglise, et le chargea de soumettre les révoltés d'Italie , principalement les Florentins, qui, soutenus par la France, voulaient de nouveau secouer le joug des Médicis. Il mit dans cette mission tant de vigueur et de sévérité, que les Italiens opprimés attentèrent plusieurs fois à sa vie, et qu'un jour môme, une balle dirigée contre lui tua le cheval qu'il montait. Charles-Quint le rappela, en 1554, lorsqu'il méditait son abdication. Nommé

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conseiller d'État, Mendoza suivit Philippe II en Flandre , puis en France , et assista à la bataille de Saint-Quentin. Ce fut le dernier acte de sa vie politique. Peu après son retour en Espagne, un événement romanesque l'éloigna pour jamais des affaires, et le rendit à la retraite. Ayant rencontré dans le palais du roi un seigneur qu'il avait pour rival en galanterie , une querelle s'engagea ; et , comme l'adversaire tirait son poignard, Mendoza le saisit par le corps et le jeta d'un balcon dans la rue. L'irascible monarque se contenta de punir cet outrage à la majesté royale par quelques jours de prison ; mais il joignit à ce léger châtiment l'exil de la cour, auquel Mendoza se soumit avec joie.

Pendant son gouvernement d'Italie, Mendoza s'était adonné à l'étude de la littérature italienne, que les poëtes espagnols, tels que Boscan et Garcilaso, commençaient alors à imiter et à répandre. Il se livra aussi avec ardeur à la recherche des manuscrits latins demeurés dans la patrie de Virgile , et des manuscrits grecs apportés en Italie depuis la prise de Constantinople par les Turcs. Il poussa ses soins jusqu'à envoyer des commissaires au monastère du mont Athos pour recueillir les débris des trésors littéraires de l'ancienne Grèce, et le grand Soliman I er lui donna plusieurs caisses de manuscrits en échange d'un captif. Le culte qu'il rendait aux lettres et la protection qu'il leur accordait l'avaient rendu, comme on disait alors, le Mécène d une foule de littérateurs. Ce fut à lui que le savant imprimeur Paul Manuce dédia son édition des œuvres philosophiques de Ci-

vi LAZARILLE DE TORMÈS.

céron, auteur favori de l'écrivain espagnol, qui en avait corrigé lui-même les manuscrits. Retiré de la cour, Mendoza consacra à l'étude tous les instants de la liberté qu'il avait recouvrée. De sa retraite, il médita sur les causes du soulèvement des Morisques de Grenade , restes des anciens conquérants de l'Espagne demeurés dans les Alpuxares depuis la prise de leur dernier asile ; et quand cette révolte fut devenue une guerre civile opiniâtre, il en écrivit les événements dans un ouvrage historique qui lui a mérité le surnom de Saltvste espagnol. Ses derniers travaux furent une traduction de la Mécanique d'Aristote , des commentaires sur plusieurs autres ouvrages de ce philosophe , et quelques écrits politiques. Il mourut à Vallodolid, d'autres disent à Madrid, en 1575, laissant au roi sa précieuse bibliothèque, qui fut déposée dans celle de l'Escorial.

Ce fut lorsqu'il achevait ses études à Salamanque, que Mendoza dut écrire le Lazarille de Tonnes, et peut-être môme ne le termina- 1- il qu'en Italie; car les cortès de Tolède, dont il fait mention dans l'avantdernier chapitre de son ouvrage, furent convoquées en 1538, année de sa nomination à l'ambassade de Venise. Cette circonstance peut du moins expliquer la brusque conclusion du livre , qui resta sans dénoûment et sans suite. C'était à l'époque où la réforme religieuse, née en Allemagne, propagée en Angleterre et en France, commençait à se répandre, à s'infilter dans les autres pays de l'Europe; où le combat se livrait partout entre ses doctrines et celles de Rome; où, si longtemps rivales, la couronne

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impériale se liguait avec la tiare pour étouffer cet ennemi commun. L'université de Salamanque, le corps le plus éclairé de la monarchie espagnole , et très-souvent en hostilité avec l'Église, qu'il aurait voulu faire castillane, comme Bossuet, en France, la fit plus tard gallicane, sans professer ouvertement le protestantisme , en mettait cependant à profit l'apparition pour attaquer aussi tous les genres d'abus qu'il battait en ruine. Bien des preuves, trop nombreuses pour être citées ici, s'accordent à démontrer que l'esprit d'examen, de discussion, d'affranchissement , avait pénétré dans cette université célèbre. Jeune alors, généreux comme on l'est à cet Age, défenseur ardent des antiques libértés de sa patrie détruites par l'étranger, et non moins ardent ennemi des désordres qui l'affligeaient , Mendoza voulut entrer dans la lice. Il prit la voie détournée d'une ingénieuse satire, pour publier des vérités qu'il n'était pas possible de mettre toutes nues au grand jour. Cette satire est le Lazarille.

En effet, après une préface ou dédicace qui doit paraître obscure , embrouillée , presque dénuée de plan et de liaison, mais qui avait pour but de disposer le lecteur à la réflexion, à la recherche du vrai sens de l'ouvrage ; — après avoir raconté l'éducation de son héros sous les auspices du malin aveugle, et préparé son sujet de la manière la plus heureuse et la plus habile ; — on le voit tantôt fronder les préjugés ridicules et l'orgueilleuse misère des nobles ( chap. iv ) : tantôt attaquer l'avarice et la rapacité du clergé (chap. m); tantôt censurer ses

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dérèglements et son hypocrite immoralité (chap. v et vm) ; tantôt dévoiler ses supercheries et ses rapines (chap. vi); puis, dans le chapitre dernier, sous la forme d'une louange ironique , il dénonce les exactions des troupes allemandes que Charles - Quint avait amenées de Flandre en Espagne , et qui , depuis la bataille de Villalar, en 1520, où périt, avec l'illustre Padilla , le parti des comuneros , mettaient l'Espagne au pillage.

Le livre satirique de Mendoza parut immédiatement après la tenue des cortès que Charles- Quint convoqua à Tolède en 1538. Ce moment était bien choisi. L'empereur avait voulu faire rétablir par l'assemblée nationale, pour s'abriter derrière son vote, l'odieux impôt de la Sisa, qui frappait sur les choses les plus nécessaires à la vie, et que l'indignation publique l'avait précédemment forcé d'abolir. Mais les députés espagnols, las des continuelles exigences de Charles-Quint pour alimenter ses guerres étrangères , las des exactions de ses ministres et de ses soldats allemands , repoussèrent avec énergie toutes les demandes de l'empereur, et ne lui accordèrent qu'un don gratuit de quatre cent chiquante millions de maravedis (environ trois millions et demi de francs) , payables en trois ans . Ils osèrent lui répéter en face ce que lui avaient dit, vingt ans plus tôt, les cortès de Yalladolid: - Rappelez-vous , seigneur, qu'un roi est le mercenaire de ses sujets.» Ces cortès courageuses furent la dernière assemblée où siégèrent régulièrement les trois ordres de l'Etat, ou plutôt la dernière assemblée nationale de l'Espagne. De-

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puis lors , sous les rois autrichiens et Bourbons, l'on ne convoqua plus, à de longs intervalles, que de prétendus députés des villes pour assister à l'enregistrement des édits de bon plaisir. 1

Écho populaire des opinions du congrès national, le Lazariîle eut à son apparition un succès prodigieux. Mais tous ceux dont il attaquait les dilapidations , les «vices , ou seulement les travers, se liguèrent bientôt contre ce petit livre, et parvinrent sans peine à le faire proscrire par les pouvoirs de l'État, intéressés eux-mêmes à la querelle. L'inquisition , qui grandissait de toute la crainte que causait la réforme , et qui montait alors au faîte de sa puissance, n'en permit plus la lecture que dans des éditions mutilées d'où furent enlevés les passages les plus hardis et les plus piquants. L'auteur luimême , si les limiers du saint-office le découvrirent sous l'anonyme qui le cachait, ne dut échapper qu'à la faveur de sa haute naissance et des hauts emplois qui le tenaient éloigné de son pays, aux fureurs qu'il avait soulevées. Le Lazariîle est donc bien , dans l'histoire politique de l'Espagne, un acte d'opposition, une petite révolte après la grande insurrection des comuîieros ; et l'on doit y reconnaître une des rares étincelles que le protestantisme alluma de loin jusqu'en ce pays, et qui se perdirent bientôt dans les flammes des bûchers de l'inquisition.

Mais son importance littéraire est plus grande, et elle fut plus durable que son importance politique.

1) Voir VHiatoire des assemblées nationales en Espagne, dans mes Etudes sur l'histoire politique, littéraire ot artistique de ce pays.

LAZARILLE DE TORMÈS

D'abord , Mendoza eut l'honneur de partager avec Rabelais la création du roman satirique. Le Lazarille et le Gargantua parurent , on peut le dire , en même temps, celui-ci en 1535, l'autre en 1538: avec cette différence toutefois que Rabelais n'avait à son service qu'un idiome encore dans l'enfance, presque inintelligible aujourd'hui, tant il a subi de changements, tandis que Mendoza, en cela semblable à notre Pascal , écrivait dans une langue qu'il achevait luimême de fixer, dans une langue déjà parfaite, et telle que l'ont parlée depuis lors tous les grands écrivains de son pays. Pour la pureté du langage , la grâce du récit, la vivacité des saillies ; pour la forme littéraire en un mot, le Lazarîlle ressemble aux belles peintures de son époque, si fraîches, si nettes, si bien conservées, qu'elles semblent sortir de l'atelier du maître.

Satire politique d'une part , ce petit livre est aussi roman de mœurs , et c'est ainsi que nous allons désormais le considérer. L'on ne peut dire précisément qu'il est , par sa date , le premier roman de l'Espagne ; car, outre l'innombrable foule [îainnumerabîe ca/erva, comme dit Cervantes) des livres de chevalerie, l'Espagne avait eu , dès le quatorzième siècle , le Comte Lucanor de l'illustre infant Don Juan Manuel, neveu d'Alphonse le Savant , et cousin de Jean 11. C'est le recueil d'une cinquantaine de nouvelles en prose, terminées chacune par une pièce de vers , et réunies dans le cadre ingénieux de l'éducation d'un jeune seigneur appelé Lucanor, par une espèce de Mentor appelé Patronio. Les leçons et les conseils y sont donnés sous la forme de contes ou d'apologues,

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tantôt graves, tantôt divertissants, toujours racontés avec une grâce naïve et charmante . Toutefois ce livre de l'infant Juan Manuel, qu'on pourrait appeler la première édition de toutes les Moraleu en action présentées depuis à la jeunesse, est peut-être un roman moral . mais non pas un roman de mœurs, deux choses fort différentes dans le fait , quoique si semblables dans le mot. Le premier roman de mœurs est Lazarille de Tonnes.

11 a donné le mouvement et l'exemple à toute une branche de la littérature moderne , au roman espagnol ( sauf les livres de chevalerie et l'immortelle satire qui les a tués) , partant au roman français, jusqu'à Gil Bios. Que l'on examine attentivement le Lazarille dans le fond et la forme, dans l'invention du sujet et l'exécution des parties : qu'est - ce que l'histoire de cet enfant abandonné qui passe de maître en maître , qui se venge de les avoir servis en les déchirant, qui fait, à chaque condition nouvelle, la critique anière d'une classe de la société ; qu'estce, sinon l' embryon du Gil Blas f

J'ai nommé Lesage en nommant son meilleur livre; il me suffira maintenant de -citer ses principaux ouvrages , pour citer en môme temps les principaux romans de mœurs qu'enfanta , en Espagne , l'exemple du Lazarille. L'on sait que, tout en arrangeant pour son théâtre de la Foire plusieurs pièces du répertoire espagnol, Lesage débuta dans le roman par la publication du Diable boiteux. C'est l'imitation , corrigée et augmentée, d'un ouvrage de Luis Vêlez de Guevara, portant le même titre (El diablo cojuelo, verdades sonadas y novelas de la otra vida). L'auteur

LAZARILLE DE TORMÈS

original, Andalous de caractère comme de naissance, c'est-à-dire, au moins Gascon, s' étant faufilé dans les bonnes grâces de Philippe IV à la faveur d'une plaisanterie quelque peu téméraire , et qu'il serait hors de propos de raconter ici , était charge d'amuser ce prince , souvent ennuyé , et de mettre au net ses brouillons dramatiques lorsqu'il écrivait des comédies sous le nom de un ingeniode esta corte. 11 faisait enfin ce que Voltaire , dans une situation presque analogue près du grand Frédéric, appelait laver le linge sale de Sa Majesté. Toute la fable de Lesage est dans le Diablo conjuelo: l'étudiant don Cleofas , Asmodée sortant de la bouteille, leur promenade sur les toits, la vue intérieure des maisons , le récit de ce qui s'y passe. Une fois maître de cette ingénieuse donnée, Lesage, il faut l'avouer , en tire bien meilleur parti que Vêlez de Guevara , qui , pour faire pardonner quelques bonnes morsures , quelques bons coups de griffes, est obligé de faire à la fin patte de velours, et de tomber dans le plat éloge de tous les grands seigneurs qu'il rencontrait dans l'antichambre du roi. Cependant , pour remplir son livre, Lesage ne se fait pas faute d'autres emprunts, tantôt à Francisco Santos, auteur peu connu de Jour et nuit de Madrid [Dia y noche de Madrid) , tantôt à Quevedo lui-même dont il prend çà et là des saillies et des boutades.

Le roman des Aventures de G uzmand'Alfarac/ie, qui vint après , est la traduction à peu près toute simple de la Vida y aventuras del picaro Guzman de AlfaracJie, par le docteur Mateo Aleman. Il en est de même de la Vie d' Estevanillo Gonzalez , garçon de

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bonne humeur. Espèce de valet bouffon au service du général Ottavio Piccolomini, gouverneur des Pays- Bas pour l'Espagne, l'auteur avait écrit, sous ce titre, ses propres mémoires ; Lesage les traduisit. Ce Gusman d'Alfarache, cet Ester anillo Gonzalez, ainsi qu'un Marcos de Obregon, dont nous parlerons plus longuement tout à l'heure, appartiennent tous trois à la littérature que les Espagnols nomment picaresca, et qui commence au Lazarille de Tormès ; ils sont tous trois de sa famille, et ses propres descendants en ligne directe.

Restent Gril Blas et le Bachelier de Salamanque. Leur histoire est intimement liée, et je vais parler des deux à la fois.

Ni la nature , ni les traités politiques , n'ont tracé si nettement les délimitations des peuples qu'il ne se trouve quelquefois, sur les frontières, de ces terrains vagues et indivis que se disputent deux nations riveraines, faisant valoir chacune ses titres à leur possession. Telles sont , aux Pyrénées , les Aldudes ou la vallée d'Andorre. Le G il Blas est précisément comme un de ces terrains contestés , sur la frontière des littératures espagnole et française. Et vraiment , il vaut bien la peine qu'on engage à son sujet une de ces querelles innocentes dont le canon n'est pas Yultima ratio. Nous voulons le garder, les Espagnols le réclament ; nons prétendons qu' il est à nous ; eux , qu il leur fut volé. J'ai lu les pièces du procès, et je crois pouvoir m' établir , non pas juge assurément , mais fidèle rapporteur de la cause.

Le père Isla, traducteur du G il Blas, vole, dit-il, à V Espagne par M. Lesage, et rendu à sa langue na-

xiv LAZARILLE DE TORMÈS.

turelle par un Espagnol jaloux qui ne souffre pas qu'on se moque de sa nation (toute cette tirade se trouve dans le titre de son ouvrage) , et Llorente , le savant et courageux historien de l'inquisition , qui a fait tout un livre sur cet unique sujet , sont les deux principaux avocats des réclamants. Ils disent , en substance , qu'Antonio de Solis , l'illustre auteur de la Conquête du Mexique , de la comédie 1 Amour à la mode , etc. , avait écrit, sous le titre du Bachelier de Salamanque [Historia de las aventuras del bachiller de Salamanca, don Querubin de la Ronda) un roman satirique sur le règne de Philippe IV , ou plutôt sur les ministères des ducs de Lerme et d'Uceda et du comte-duc d'Olivarès ; — que le manuscrit de ce roman, qui ne pouvait s'imprimer en Espagne , fut remis par son auteur, en 1656, au marquis de Lyonne, alors ambassadeur de France à Madrid , où il commençait li négocier le mariage de Louis XIV avec Marie-ïhérése d'Autriche; — que le marquis, grand amateur de littérature espagnole , laissa le manuscrit de Solis avec toute sa riche bibliothèque , à l'un de ses fils , l'abbé Jules de Lyonne ; — que ce dernier, protecteur de Lesage, auquel il enseigna même l'espagnol, lui laissa l'usage de ses livres , et lui légua ses manuscrits ; — que Lesage démembra le roman de Solis; — qu'il en enleva les parties principales, notamment les mémoires secrets sur la cour de Plilippe IV, pour en composer son G il Blas , et qu'ensuite, afin de mieux cacher l'usurpation, il trouva encore dans les rognures de quoi composer plus tard son Bache lier de Salamanque.

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Il est vrai , sur ce dernier point, que, sans s'expliquer davantage, Lesage avoue qu'il a tiré le sujet du Bachelier d'un manuscrit espagnol ; il est encore vrai que les Espagnols fondent l'accusation de plagiat et de vol dont ils dressent contre Lesage l'acte en forme, sur un échafaudage de petites démonstrations qu'il serait trop long d'analyser ici, et qui, toutes réunies, peuvent être d'un certain poids dans la balance du juge. Toutefois, l'existence du manuscrit attribué à Solis n'est qu'une allégation entièrement dénuée d'authenticité matérielle ; elle ne saurait faire preuve dans un procès criminel pour abus de confiance, dol et spoliation littéraires. D'un autre côté, les défenseurs de l'écrivain français, en lui octroyant de leur pleine autorité l'exclusive propriété du livre en litige, ont traité avec un trop superbe dédain les accusations ennemies , sans prendre la peine de les discuter aussi sérieusement qu'elles le méritent. Il me semble que, dans leurs attaques et leur défenses également passionnées, les adversaires et les avocats de Lesage ont également négligé le point intermédiaire et véritable de la question. Voici ce que ne disent ni les uns ni les autres , et ce qui me paraît, comme le plus vraisemblable, le plus voisin de la vérité.

Lesage, tout le monde en convient, avait moins le génie de la création qu'un admirable esprit d'arrangement. Il a traduit beaucoup, jusqu'au Roland l'amoureux de Boyardo , jusqu'à cette détestable suite au Don Quichotte qu'osa faire un plagiaire caché sous le nom supposé de Fernandez de Avellaneda, et qu'on avait jusqu'à présent confondue en France avecl'œu-

LAZARILLE DE TORMÈS

vre de Cervantès 1 . Ses autres ouvrages sont des imitations libres , comme le Diable boiteux , tiré du livre de Guevara , comme le Bachelier de Salamanque , tiré d'un manuscrit. Mais là, en conservant les titres originaux, il n'a pas dissimulé les emprunts. Le G il Bios seul paraît une œuvre à lui, et, comme dit Montesquieu de son Esprit des Lois , prolem sine maire creatam. L'on ne saurait douter, en effet, qu'il y ait mis du sien plus qu'en aucune autre. Mais il est facile de reconnaître que , ni le plan général de cette vaste comédie , ni plusieurs des épisodes divers dont elle se compose , ne lui appartiennent en propre. Dans le Gil Blas môme , Lesage est moins un puissant inventeur qu'un très-habile metteur en œuvre. Seulement , ayant , cette fois , composé de toutes pièces, il n'était pas tenu, comme pour ses autres livres, de confesser l'emprunt dans le titre môme. De là cette apparence de création toute personnelle. Pour soute nir mon opinion intermédiaire entre la pleine et légitime propriété que les Français attribuent généreusement à Lesage, et le vol pur et simple dont les Espagnols l'accusent brutalement , je n'irai pas supposer l'existence toute gratuite d'un manuscrit que personne n'a vu, et dans lequel on peut dès lors trouver tout ce qu'on veut ; je citerai des ouvrages imprimés, connus, répandus, où chacun sera libre de vérifier mes assertions.

L'idée mère de Gil Blas n'était pas nouvelle. Un homme parti de bas lieu , qu'élèvent peu à peu son

i) Voyez à ce sujet la Xotice sur la vie et les ouvrages de Ctrvaniés qui pre'ce'de ma traduction du Don Quichotte.

INTRODUCTION. xvn

industrie et sa fortune , qui monte l'un après l'autre les degrés de l'échelle sociale , et qui traverse ainsi toutes les classes dont se compose l'humanité constituée en nation , cet excellent canevas du roman de mœurs, de la comédie à cent actes divers , se trouvait déjà, et plus qu'en germe , d'abord dans le Lazarille de Tormès, puis dans le Guzman d'Alfarache, Y Estevanilîo Gonzalez , le Bachelier de Salamanque, tous sortis du Lazariïïe , et tous traduits ou imités par Lesage. Mais Lesage eut un autre modèle encore plus rapproché de Gil Blas; c'est un autre héros picaresque, c'est l'écuyer Marcos de Obregon, dont Vicente Espinel avait écrit l'histoire (Vida y aventuras del escudero Marcos de Obregon) . Ce Vicente Espinel, l'un des amis de Cervantes, romancier , poëte et musicien , inventa une combinaison de rimes dans les vers de huit syllabes , qui fut nommée espinela avant de s'appeler décime , et ce fut lui qui ajouta la cinquième corde à la guitare. Son Marcos de Obregon est certainement le type primitif du Gil Blas. Je l'affirme , non-seulement à cause de la ressemblance parfaite des deux héros qui servent successivement plusieurs maîtres , non-seulement parce que Lesage a copié quelques passages d' Espinel, entre autres le long épisode du barbier Diego de la Fuente et de la belle Mergeline, mais parce qu'une circonstance plus décisive encore m'en donne le droit.

Tout le monde se rappelle l' avant-propos tant célébré du Gil Blas, cette aventure des deux étudiants, dont l'un, plus avisé , trouve l'Ame du licencié Pedro Garcias en levant la pierre de son tombeau. Eh bien,

xvin LAZARILLE DE TOR

mm

cet avant-propos est la préface, littéralement traduite, du roman d'Espinel. Lesage n'y a pas changé quatre mots. Cette observation , qui n'avait pas encore été faite , me paraît prouver sans réplique l'intention qu'eut Lesage , en commençant ce livre , de ne faire, comme dans ses livres précédents, qu'une imitation très-amplifiée , très-perfcctionée , d'un original espagnol. Le sujet s'étendit ensuite sous sa plume, et le succès de la première partie l'engagea à donner la seconde et la troisième après coup. Mais , pour remplir le cadre immense du Gil Bios , il employa le même procédé que pour grossir le Diable boiteux : ce fut d'emprunter de toutes mains. Ainsi, au dire de Llorente, les aventures de Doïïa Mencia de Mosquera, de don Pompeyo de Castro , de Séraphine et de don Alphonse , de don Raphaël et de sa mère Lucinde sont prises au fond, quoique changées de forme, dans des nouvelles de divers auteurs. D'autres fois, à l'inverse des dramaturges qui mettent le roman sur le théâtre, Lesage a mis le théâtre dans le roman. Ainsi, la charmante histoire de dona Aurora de Guzman avait été le sujet de la comédie intitulée Todo es enredos amor , y el diablo son las mugeres (l'amour est tout intrigues, et les femmes sont le diable). On voit, par ces détails, qu'en repoussant l'accusation de vol, de plagiat servile et déguisé , intentée à Lesage , il reste à reconnaître du moins que le Gil Blas n'est pas autrement à lui que le Cid ou le Menteur ne sont à Corneille ; il reste à reconnaître que , dans son origine et ses développements , ce beau livre appartient en commun aux deux littératures , et que son auteur,

INTRODUCTION

inventeur borné , mais arrangeur admirable , et , de plus, éminent écrivain , y a pleinement justifié sa devise : Furto îœtamur in ipso.

Que l'on me pardonne cette dissertation sur un livre qui est , je le répète , le couronnement glorieux de la littérature dont le Lazarille est l'humble base. Rien ne pouvait mieux justifier leur rapprochement; rien ne pouvait mieux prouver l'importance littéraire de l'opuscule satirique de Mendoza, auquel je reviens enfin par ce long détour , pour avertir que ma traduction a été faite sur un texte rendu à toute sa pureté, et tel qu'il est sorti de la plume de l'auteur. J'ajouterai seulement qu'en lisant ce curieux ouvrage, il faut, pour bien apprécier le mérite de sa composition et l' à-propos de ses critiques , se reporter au pays, aux mœurs, aux circonstances qui l'ont vu naître , et ne pas oublier qu'il est écrit depuis plus de trois siècles ; il faut aussi, sous la pierre du tombeau, chercher l'âme du licencié Pedro Garcias.

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