LE FRATRICIDE
ROMANCE I
L'Espagnol et le Français.
«Monseigneur Bertrand 1 , si vous êtes noble, prenez pitié de mon seigneur; qu'il doive la couronne et la vie à un chevalier tel que vous. Mettez-le en sûreté cette nuit , au nom du ciel qui vous récompensera ; sauvez un roi infortuné qui a tout perdu en une bataille. Et moi, la main sur mon épée, et l'âme tournée vers Dieu, je vous offre en son nom royal (prenez garde que c'est moi qui l'offre), l'authentique donation en perpétuelle seigneurie de Soria , Monteagudo , Almanza , Alienza et Scron, et de plus, deux cent mille doublons d'or, d'aloi
l) Mostu Beltran Claquin est le nom, rente populaire en Espagne, de notre Duguesclin. Son nom breton était Glay - Aqniv , d'où Gléaqnin, Guesclin, et Duguesclin, dopuis Lonis XIV. Ménage remarque qn'il fat appelé de quatorze façons différentes, et Montaigne avait dit: „Je demanderais volontiers à qui touche l'honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glosquin on à Guéaquin?. . . . Laquelle de ces lettres doibt être paye'e de tant do sièges, battaillcs , "bléceures , prisons et services faicts à la couronno do France par ce sien fameux connestable?"
Nous n'acceptons nullement, pour son honneur et pour la vérité' de l'histoire, le rôlo que lui font jouer dans co récit les vieilles légendes espagnoles.
ROMANCES HISTORICOS
supérieur, avec le coin de Castille et le sceau de Léon, pour que vous payiez les troupes qui sont venues de là bas avec vous 1 , et que vous fondiez un grand fief où il vous conviendra le mieux. Secourez le roi don Pedro, qui est légitime , et nul autre , et couronnez vos prouesses par une si généreuse action. >
Ainsi, tandis qu'à l'occident, par une sombre soirée de mars, le soleil disparaissait derrière une sinistre nuée, au pied du triste château de Montiel , où la bannière vaincue du roi don Pedro faisait encore trembler l'Espagne, ainsi parlait Mendo Rodriguez de Sanabria, s'adressant à Bertrand Claquin ; celui-ci , en langue française , répondit de la sorte :
«Châtelain et chevalier, puisque Dieu vous a fait hidalgo 2 , considérez qu'il y a un roi de France , et que je suis son vassal; et que ce roi est ennemi de don Pedro, votre seigneur , puisque , ligué avec les Anglais, il lui fait une guerre féroce. Considérez que je suis au service de l'infant don Enrique 3 , que je lui ai fait promesse par serment, et qu'il me donne paie et ration. Mais puisque c'est comme chevalier que vous venez me chercher ici, j'irai consulter avec les miens si je puis vous servir ou non ; et s'ils me donnent le conseil de prêter secours à don Pedro, si je puis, sans tache à mon honneur , lui ouvrir un asile, alors, quand il sera minuit, je placerai un fanal lumineux au devant de ma tente, et par- dessus ma bannière. Si vous voyez ce signal, venez aussitôt, votre roi don Pedro et vous, chacun sur
i) Les restes des Grandes Compagnies, que Duguesclin avait amenées en Espagne , contre les Anglais , ponr en délivrer la France. i) Gentilhomme — hijo de algo , fils de quelque chose, s) Henri de Trastamare, frère consanguin de Pierre le Cruel.
un cheval, seuls, sans armes et sans crainte.» Ainsi parla le Français , et, sans prendre congé , il regagna son camp , tandis qu'en silence , vers le château , se retirait l'Espagnol.
ROMANCE II
Le château-fort.
Inutile amas de pierres , vain sépulcre d'années et d'exploits , que regardent , la nuit , avec effroi les pâtres et les voyageurs, lorsque du haut de tes créneaux ruinés . la nocturne orfraie jette son cri lamentable et rappelle les sombres histoires que sur toi raconte le vulgaire ; décombres qu'ont épargnés, pour l'exemple et la leçon du monde, la faux des siècles et la foudre du juste ciel ; squelette d'un géant , fardeau d'une inculte colline, cadavre d'un criminel dont le temps a été le bourreau; nid d'oiseau de proie et vivier de reptiles immondes, en quoi tu es le même à présent qu'il y a cent lustres ; prédicateur qui , bien que muet , proclames avec éloquence que les hommes ont toujours été misère , orgueil , oppression ; vieux château de Montiel , tas de pierrailles et de mousse, où, au lieu des sentinelles, crient les sinistres chats-huants ; que tu m 'apparais différent aujourd'hui de ce que tu étais , solide et robuste alors, la nuit où vint te demander refuge le roi don Pedro!
C'était une nuit de mars, de mars pluvieux et glacial, où sous de noires ténèbres l'univers s'habille de deuil. Le château, dont la tour de V hommage 1 se dressait,
i) Tour principale, au-dessus de la porte d'entrée, où le châtelain du fief prêtait serment au seigneur suzerain.
98 ROMANCES HISTORICOS
haute et blanche, contre le fond obscur du ciel, formait de sa masse une montagne. Sur son front crénelé, roulaient dans l'espace de pesants nuages, poussés au souffle de la tempête , qui tantôt fouettait en sifflant les rudes murailles soit d'une épaisse pluie, soit d'une grêle menue, tantôt, déchirant le voile noir des nuées, découvrait tout a coup deux ou trois étoiles rougeâtres* yeux courroucés du ciel, qui jetaient des regards menaçants sur le sombre édifice et sur le camp voisin , tous deux outrageant le ciel. Des feux de sinistre augure entouraient le château, comme les jaunes cierges entourent un cercueil , car c'était les feux de l'ennemi vainqueur, qui, dans la fureur du combat et l'ardeur du pillage, préparait l'assaut.
Un aspect non moins effrayant présentait l'intérieur de la triste forteresse, dernier rempart d'une armée vaincue , découragée , en désordre , que tourmentent la faim et la soif, qu'irritent le dépit et la honte. Au milieu de la vaste cour brûlait un grand bûcher, autour duquel , à sa lumière infernale , on voyait se presser divers groupes sataniques dont les grandes ombres projetaient sur les murailles de fantastiques peintures. C'étaient les gens du roi don Pedro , les uns vêtus de fer ou de sayons , les autres demi-nus. Là , plusieurs* poussant de tristes plaintes, étanchent avec des linges souillés et déchirés le sang de leurs blessures; ici, d'autres entonnent des chansons obscènes, et lancent de leurs lèvres immondes la fanfaronade et le blasphème; ceux -la, le fer a la main, se disputent avec férocité les restes froids et demi - crus d'une pièce de bétail mal rôtie; ceux-ci racontent de désastreux présages, que les poltrons écoutent dans le silence et l'ef-
froi. Ni les nobles chevaliers ne trouvent plus aucun respect, ni leurs instances ne peuvent rétablir l'ordre et la discipline. Personne ne garde les brèches , personne ne veille du haut des murailles ; tout est désordre, confusion, alarme et péril. Les hennissements des chevaux, les plaintes des mourants, les chants, les éclats de rite , les querelles , les blasphèmes , le bruissement des armures , la variété des costumes et la rudesse des visages formaient un ensemble si horrible , si étrange, éclairé par les flammes ou caché par la fumée, que tout cela semblait une scène, non de ce monde, mais de l'enfer.
Cependant le roi don Pedro, séparé de tous les siens, dans un sûr réduit , s'est abandonné au sommeil ; tandis que, au sommet de la tour, méprisant les atteintes de la tempête , et noble modèle de la loyauté , Meudo Rodriguez de Sanabria n'écarte pas un instant ses yeux ni sa pensée du côté où l'armée française a dressé ses tentes, attendant, haletant et muet, qu'il voie le signal convenu , astre de bénigne influence , boussole où tourner ses efforts , pour conduire son roi au port du salut.
ROMANCE III
Le sommeil.
Aussitôt que la cloche du beffroi annonce le milieu de la nuit , un fanal paraît devant la tente do Claquin. Et le malheureux pilote qui navigue sur des écueils, ayant perdu le runib et le nord, au milieu d'une nuit noire et orageuse, n'aperçoit pas, en doublant une
100 ROMANCES HISTORICOS
haute roche, l'étoile d'un fanal ami qui lui indique l'abri du port voisin, avec plus de plaisir que Sanabria n'aperçut la lumière qu'il attendait dans l'auxiété du haut des créneaux , et qui remplit son âme d'une joie consolante. Il descend aussitôt, essoufflé par les battements de son noble cœur , et, invisible dans l'ombre, il traverse les longs corridors.
Sans s'arrêter un instant , il arrive jusqu'à la chambre où le roi don Pedro prit du repos pour la dernière fois. Sanabria seul a la clef de l'appartement royal, car le roi ne la confie qu'à un chevalier digne d'une telle confiance. Soigneux de ne faire aucun bruit, il entr'ouvre la porte ferrée : mais , quand il eu franchit le seuil, un effroi soudain le glace et l'arrête. Ce n'est pas le respect naturel d'un vassal prêt à s'incliner humblement eu la présence de son roi; ni la terreur qui frappait tous les hommes de ce temps en se trouvant tout à coup face à face avec le roi don Pedro ; mais un sentiment de source plus haute , comme s'il y eût eu dans la chambre une chose inexplicable, surnaturelle et terrible.
Bu foyer , la salle entière reçoit à peine une fausse lueur, par les flammes bleuâtres d'un feu presque éteint ; les hauts pilastres , et les ombres qu'ils projettent sur les dalles et les parois, et la fumée qui s' envoie légèrement sous la voûte, et les ornements de figures chimériques, et les armes et les étendards qui pendent à l'entour, tout cela paraît s'agiter, tout cela prend des formes sinistres aux tremblantes respirations de la cheminée expirante. En pénétrant dans une telle scène, Mendo Rodriguez de Sanabria se sent défaillir, et ses rudes membres tremblent d'effroi quand il aperçoit que
DE DON ANGEL SAAVEDRA. loi
don Pedro, non sur son lit, niais par terre, gît étendu, qu'il s'agite et se roule dans d'horribles convulsions, les vêtements eu lambeaux, la dague à demi dégainée; qu'il se plaint, gémit et sauglote. Il veut lui porter secours,... mais eu vain l'essaye - t - il. Comme changé en marbre , il reste cloué sur la place, lorsqu'il entend le roi , en proie à un cauchemar suffoquant , balbutier ces mots entrecoupés :
«Dona Léonor... vile marâtre... va -t'en, ne me serre pas le cœur avec tes mains de fer rouge . . . Fadrique, tu m'étouffes ... ferme les yeux, tes regards me brûlent . . . Tello ! . . . Coronel ! . . . Osorio ! . . . que voulez-vous , traîtres ? Je vous arracherai mille vies .... Laissez-moi... partez... toi aussi, Blanche... et tu as encore ma couronne sur la tête... oses-tu me maudire, intanie ! . . . Bermejo lui-même s'approche . . . More abominable ! tremblez tous . . . Mais quelle foule me
presse ! . . . Zorzo , empoigne - les ; . . . sus , sus , Juan Diente... ils vivent tous encore?... qu'ils meurent!... Ne suis-je pas le roi don Pedro, à qui vos têtes appartiennent?... 0 ciel, je nage dans le sang... Quelles sont ces épées... ces dagues... ces poisons... ces ossements... ces têtes de morts V... J'entends de rauques trompettes... une armée m'entoure... et je suis à pied... qu'on me donne un cheval et une lance... uue lance et un cheval... Pour me venger je donne ma vie... pour uu coursier mon royaume N'y a-t-il personne qui vienne au secours de son roi ?.. .» A cet appel, Sanabria se fait violence, il surmonte sa stupeur, et s'écrie: «Sur moi tu peux comptera
i) My kingdom for a hors* (Kichard III).
ROMANCES HISTORICOS
Il accourt pour secouer le roi de ce cauchemar horrible. «Mon roi, mon seigneur,» lui crie-t-il; il le remue et l'éveille. Don Pédro ouvre les yeux, confondu, atterré de se trouver en cet état sous les regards d'un homme; mais dès qu'il reconnaît le noble Sanabria, il reprend haleine, et d'une voix troublée: «J'ai rêvé, ditil , que j'étais à la chasse.» Puis, chancelant, couvert de sueur, il se lève de terre, s'assied sur un fauteuil, et demande s'il y a quelque nouvelle. «Seigneur, répond Sanabria , le Français a fait le signal convenu.» «Eh bien , partons , dit don Pedro , et que le ciel fasse à sa volonté.» Il se munit de feuilles d'acier cachées sous le pourpoint , se coiffe d'un casque sans panache, sans gorgerin et sans visière, attache à sa ceinture une épée de Tolède et une dague à mince lame , fixe un long manteau sur ses épaules, et, suivi de Sanabria, quitte sans bruit ce lieu d'épouvante. Tous deux, par un escalier tournant caché dans les murailles, descendent à la hâte , sautent du parapet , gagnent un endroit écarté où veille un palefrenier tenant deux chevaux ; puis, il chevauchent au galop sans être aperçus, et, fendant le brouillard obscur, ils volent où les appelle le fanal , ou plutôt leur destin.
ROMANCE IV
Les deux frères.
Devant la tente de monseigneur Bertrand Claquin, s'arrêtent tout à coup deux cavaliers , bien cachés dans les plis de leurs manteaux. L'un est le roi don Pedro,
DE DON AKGfiL SAAVEDRA.
l'autre Rodriguez de Sanabria, qui, dans la foi d'un ennemi , peneent trouver pitié et secours. En grande hâte , ils mettent pied à terre , mais déjà ils se voient entourés et pressés de Français, armés et silencieux. Sur leurs casques gascons et dans leurs yeux bleus se reflète le fanal , qui brille comme un sinistre météore. Ils pénètrent sous la tente, déjà chancelants, car tout commence à leur apparaître sous un aspect louche et lugubre. Une lampe en cuivre y jette une lumière faible et tremblante , qui laisse à peine entrevoir une lourde chaise en grossier bois de chêne, un bureau, un lit, une armure , et , ce qui redoublait l'épouvante , quatre hommes d'armes, immobiles, quatre vivantes statues d'acier.
Don Pedro se dégage de son manteau: «Partons,»» dit-il d'une voix rauque. A l'instant, un de ces fantômes , d'une main de plomb que revêt un dur gantelet de fer, saisit avec force le bras royal, et dit: «Attendez, ce ne sera pas long.» En même temps, d'autres garrottent Sanabria par derrière, lui arrachent son épéc, et lui couvrent le visage. «Trahison, trahison !» s'écrientils tous deux, en luttant avec une noble intrépidité, quand tout à coup , au milieu de torches et de lances, entrent en scène Bertrand Claquin , sans armes, et don Enrique, couvert des pieds à la tête d'une armure d'argent et d'or. Dans sa main luit une dague nue, comme luit la foudre du ciel quand elle va bouleverser le monde. L'homme d'armes lâche alors le bras de don Pedro, et tout demeure dans un silence de mort et d'épouvante.
Enrique ne connaît point Pedro , ni Pedro Enrique. Depuis longues années, années d'outr«ges et de ressentiments, le ciel les a séparés, plaçant entre eux une mer de sang qui crie vengeance, un promontoire d'ossements,
104 ROMANCES HISTORICOS
un abîme de crimes. Don Enrique, le premier, et d'une voix satanique: «Quel est de ces deux-là, dit-il, l'objet de ma haine ?» «Vil bâtard , lui répond don Pedro, pâle et hideux de colère , voici ton roi. Tremble, félon, courbe ton front dans la poussière.» Et les deux frères s'élancent l'un sur l'autre. Don Enrique, comme un tigre en furie, frappe don Pedro au visage; don Pedro, tel qu'un lion rugissant : «Traître,» crie-t-il , et , lançant un regard fauve, il embrasse sou frère cuirassé, comme Tours féroce embrasse une ruche légère , et tous deux engagent une lutte épouvantable , que le monde contemple, stupéfait d'horreur. Ils tombent par terre, ils se roulent , ils se frappent d'un et d'autre côté , ils inondent la terre de sang , ils se battent comme des chiens furieux , se déchirent , se maudissent , et les dagues , les ongles , les dents , tout sert à ces deux frères pour rassasier leur rage.
Enfin, Pedro met Enrique sous lui, et s'apprête avec une féroce ardeur à donner une nouvelle preuve de sa cruauté ou de sa justice ; lorsque Bertrand Claquin (ô disgrâce ! pourquoi faut-il que, dans nos débats intérieurs, il y ait toujours là des étrangers qui décident à leur guise) ; lorsque Bertrand Claquin, pour retourner la chance, accourt aussitôt, renverse don Pedro et relève sur lui don Enrique, disant , l'aventurier , pour excuser une telle félonie : «En cela, je sers monseigneur; ni roi j'ôte, ni roi je mets 1 .» Ce fut la fin du combat. Dans le plus profond du cœur de son roi , don Enrique cherche la couronne ; il en-
l) Aï rty quito , ni rty pongo.
Vers d'un vieux romanct sur le même sujet, déjà cité par Cervantes dans le Don Çnichottt.
fonce jusqu'à la garde le fer fratricide , et le poing tout entier, pour s'assurer de cette couronne, pour l'arracher de là. Et il l'en retire . . . dégoûtante de sang ... En réjouissance, tout le camp résonne d'un horrible vivat> que l'enfer répète en écho.