L ALCAZAR DE SEVILLE
ROMANCE [
Qu'il est magnifique l'Alcazar 1 dont Séville s'énorgucillit ! que ses jardins sont délicieux ! que sa haute façade est riche et pompeuse! Des madriers, chargés de sculptures infinies, couronnent son portail de saillantes corniches , et dans leur centre se lit une inscription en lettres gothiques: «Don Pedro a bâti ce palais.» Mal siéent dans leurs vastes salles nos modernes futilités, et, dans leurs patios 2 superbes, des hommes sans barbe et sans pourpoint. Combien de fois , daiys les calmes soirées , au milieu de joyeux compagnonsXet de femmes jolies, j'ai parcouru ces jardins enchantés que gardent, à 1 entrée, des géants de myrte eu diverses attitudes menaçantes! Les lauriers et les orangers forment de longues avenues et un obscur labyrinthe, propice aux larcins d'amour. Des jets d'eau sont cachés sous terre: tout à coup ils jaillisent à travers les fines pierres des mosaïques , et arrosent les étrangers surpris , parmi les éclats de rire de ceux qui, instruits A leurs dépens, savent éviter le méchant tour.
Mais, hélas! jamais un seul jour je n'ai parcouru ces jardins sans voir (l'âme a ses reves) l'ombre de
i) Alcazar (do Al-Kasr, le château) est le nom qu'on donne ou Espagne aux palais ou châteaux tortilles qu'ont laisse* les Arabes et les Mores.
î) Court, intérieures formée* par quatre rangs de galeries.
ROMANCES HTSTORICOS
Maria Padilla, poussant un sourd gémissement, passer légère devant ma vue , comme une vapeur , comme une fumée qui glisse à travers les arbres; jamais je n'ai pénétré dans ces salons sans que le fantôme de leur fondateur se dressât devant moi teint de sang glacé; jamais je n'ai franchi le vestibule obscur , celui qui repose sur des colonnes, celui qui porte autour de sa corniche les vieux bustes des rois, celui qu'ornent en bas des faïences peintes et en haut des émaux colorés, celui qui offre dans chaque paroi un riche balcon , et qu attriste en le couronnant son haut plafond doré , sans voir à terre un cadavre. On aperçoit encore, sur les dalles de marbre , une tache obscure et tenace. Les siècles mêmes n'ont pu l'effacer. Du sang , du sang ! . . . O Dieu ! combien de gens sans se douter de ce que c'est la foulent sous leurs pieds !
ROMANCE II
Plus jeune de cinq cents ans était alors le magnifique Alcazar ; ses murailles avaient tout leur lustre, ses hauts créneaux toutes leurs pierres, et les émaux de ses plafonds dorés tout leur premier éclat. C'était l'orgueilleuse demeure du roi de Castille. Par une douce matinée de mai fleuri , dans le salon qui a ses balcons sur la place, deux hauts personnages se trouvaient, gardant le silence; l'un était un chevalier, l'autre une dame.
Un riche tapis africain, don ou tribut du roi more de Grenade, couvrait les carreaux de cette salle; des rideaux de soie , nuancés eu Orient de fleurs et devises diverses, et que les galères de Venise avaient apportés
à notre Espagne , peut - être en présent de leur doge, tempéraient les rayons que lançait le soleil par les balcons ouverts. Contre la façade opposée s'élevait un riche oratoire , dont une marqueterie de nacre ornait les ais ciselés ; au - dessus reposait une dévote image de la Vierge , sculpture grossière , mais non dépourvue de charme, et qui avait pour parure une couronne d'argent dont le cercle étincelait de rubis et d'émeraudes. Un précieux manuscrit, rassemblant les saintes oraisons entre des vignettes peintes, sous une enveloppe d or et d'iviore, se voyait sur un pupitre que formait de ses ailes un auge ébauché, mais gracieux; à terre, un coussin de brocard montrait, dans son duvet enfoncé, la place de deux genoux. Le long des murs , blanchis avec la chaux vive de Moron, pendaient divers trophées de chasse, des bannières et des armes luisantes. Enfin, sur une table placée au milieu de la pièce, et couverte d'un tapis dont les coins touchaient à terre , il y avait un luth accordé , un jeu de tric-trac , un coffre de filigrane et des vases pleins de fleurs.
La dame , toute pensive , s'assit près du balcon, dans un grand fauteuil doré , dont le dossier , d'une courbe élégante, formait un dais tout semé de tours, de lions et de couronnes. Une élégante jupe de soie verte, chamarrée de perles et de broderies, et garnie de franges d'or tout à l'entour, était son vêtement; une toque plus blanche que la neige , et d'étoffe transparente, couvrait ses longues tresses de cheveux noirs. Sou visage était céleste, et sa gorge divine; mais tous deux de cette couleur de cire qui atteste la crainte et les peines. Ses yeux semblaient deux astres sous leurs longues paupières , ou brillaient deux perles toujours prêtes à cou-
ROMANCES HISTORICOS
1er. C'était un lis frais et délicat, que menace une mort hâtive, parce qu'un ver rongeur a déchiré son profond calice. Tantôt elle froissait, dans ses mains flétries et convulsives , un blanc mouchoir bordé de dentelles 5 tantôt, absorbée et distraite , elle agitait l'air d'alentour avec un précieux éventail de plumes d'Arabie.
Le chevalier avait le corps maigre , la taille médiocre , les yeux perçants, la bouche inquiète , la barbe rousse , le visage sec et pâle , le nez courbe et affilé, le port noble , les regards sinistres et terribles. Enveloppé dans un manteau rouge, qu'attachent des agrafes d'or, et la tête coiffée d'un bonnet posé sur l'oreille avec grâce, il mesurait a pas lents les deux extrémités de la salle , et diverses passions se peignaient tour à tour sur sou visage muet. Quelquefois la rougeur colorait ses joues , et de ses yeux , allumés comme des brasiers d enier, jaillissaient des flammes ; puis, un sourire amer et féroce dilatait ses lèvres , et il fixait sur les lambris dorés d'immobiles regards. Tantôt , précipitant le pas, il tremblait de la tête aux pieds 5 tantôt, remis et culme, il reprenai^ sa lente promenade. Ainsi , j'ai vu le tigre farouche , un moment tranquille , un moment furieux, s'agiter en tout sens dans son étroite cage. Comme il marchait sur le tapis, on n'entendait point, le bruit de ses pas ; mais , â chaque mouvement de son corps , les os de la rotule et des chevilles craquaient sourdement. On dit, chose étrange! que là -bas, dans de lointains pays, le ciel a pourvu d'un bruit semblable, pour que l'homme évite son approche, un serpent qu'on nomme à sonnettes, et qui, dès qu'il approche, pique et. tue.
Cette dame affligée étaient doua Maria de Padilla, et ce silencieux chavalier, le roi don Pedro de Castille.
ROMANCE m.
Ainsi qu'au sommet d'une tour solitaire planent en rond de sauvages oiseaux de proie, quand le soleil descend à l'horizon, ainsi voltigent autour de don Pedro des pensées sinistres, dont les ombres obscurcissent les traits de son visage. Ce qui préoccupe son esprit inquiet, c'est tantôt le pouvoir de ses frères , dont il a tué la mère et qu'il appelle hâtards ; tantôt l'insolente turbulence des grands, ou le trésor vide et sans moyen d'être rempli ; tantôt la jolie doiîa Aldonza qu'il tient en lieu sûr, ou les sanglants fantômes des innocents qu'il a sacrifiés; tantôt une entreprise projetée contre le More de Grenade , en rompant la foi des traités , ou quelque fourberie , quelque trahison. Mais , comme les oiseaux nocturnes vont à la fin se cacher l'un après l'autre dans les créneaux ruinés du château solitaire, et qu'un seul s'obstine encore à voltiger à l'entour , le plus fort , le plus acharné , celui qui ne souffre aucun repos ; ainsi cette troupe confuse d'étranges pensées, qui enveloppèrent quelques moments don Pedro, trouvèrent à se nicher peu à peu dans son cœur et dans sa tete, tandis que , toujours vive , éveillée , effrayante , resta devant lui l'image de don Fadrique , le meilleur de ses frères , modèle des chevaliers et grand-maître de Saint- Jacques.
Par un noble effort, don Fadrique le brave vient d'enlever Jumilla au roi d'Aragon ; il laisse, au lieu de barres croisées *, les tours et les lions 2 arborés sur la place,
1) Armes d'Aragon.
2) Armes de Castillo.
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et vient en présenter les clefs à son roi . seigneur et frère. Don Pedro sait bien qu'il n'est pas rebelle, qu'il est son ami et son partisan ; et pourtant il le déteste avec plus de violence encore que Enrique ou Tcllo. Ce fut don Fadrique qui eut la mission d'aller chercher en France la reine Blanche ; mais il tarda plus d'une année à la ramener. Avec elle il passa ce temps à Nar-
bonne et un bruit courut, de ceux qui, vrais ou
faux, sont un venin mortel. Blanche est à Medina, payant dans une tour les retards du voyage et les propos du palais. Si le cou de don Fadrique repose encore sur ses épaules, c'est qu'il a un grand renom, un grand crédit, un grand pouvoir. Mais, malheur à lui! — il est l'idole des dames par sa mûle beauté, sa grâce affable et son brillant courage. Et, s'il ne donne pas d'ombrage au trône parce qu'il est fidèle, il donne, impardonnable crime ! au cœur une amère jalousie. Et, si cela est mauvais, ceci est pire.
Doria Maria Padilla , dont le clairvoyant esprit pénètre les plus profonds secrets de son royal amant, et chez qui la bonté de l'âme surpasse les charmes du visage et les grâces du corps , vit dans les transes douloureuses d'un perpétuel effroi , car elle aime le roi , et le voit rapidement marcher à une mauvaise fin. Elle sait que , par le sang et les pleurs , un trône n'est jamais affermi, un palais jamais bien gardé. Et d'ailleurs, elle a deux tendres enfants, deux jeunes filles , qui, d'un autre père , et quoique fruits illégitimes , pourraient tout espérer. Maria voit dans l'illustre Fadrique un appui, un soutien. Elle sait qu'il arrive à Séville, et les traits de son farouche amant indiquent, comme
des paroles, qu'il vient dans un moment fatal. Pour apaiser ses soupçons, ou les changer en certitude, rompant enfin le silence , elle ose ouvrir des lèvres tremblantes, et ces mots s'échangent entre eux : «C'est aujourd'hui qu'arrive triomphant votre frère don Fadrique. — Et certes , il tarde bien à paraître , le bâtard.
— Qu'il vous sert bien î oui, à Jumilla , il s'est conduit en héros. Ils vous donne des gages de sa loyauté , il
est vaillant — Il ne Test que trop. — Et vous
êtes, Seigneur, bien sûr de son cœur noble et sincère.
— J'en serai plus sûr encore demain.» Et tous deux devinrent muets.
ROMANCE IV
Un grand bruit d'armes, de chevaux et de peuple s'élève et s'étend dans les rues de Séville. C'est le grand-maître qu'on va recevoir. Les vivats résonnent, unis aux échos retentissants que, du haut de la Giralda, le bronze porte jusqu'au ciel. La foule approche peu à peu, et de moins en moins on l'entend. Elle arrive sur la place du palais et s'y range en silence , car la vue de l'alcazar jouissait du privilège d'éteindre tout enthousiasme , et de changer toute joie en effroi. La foule reste donc muette , sans mouvement, sans haleine, et foule avec un respect magique les pavés de la place. Le grand-maître de Saint-Jacques se présente , au milieu de quelques chevaliers de son ordre et suivi d'un faible cortège ; il se dirige droit à la porte du palais, comme un frère qui va d'un bon frère rencontrer ouverts le cœur et les bras, ou comme un noble capitaine
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qui vient , pour prix de ses exploits glorieux , recevoir d'un roi les éloges et les récompenses. Sur un coursier noir qui respire le feu et l'écume, et qui s'indigne de la bride s'il s'énorgucillit du harnais, paraît le noble Fadrique , avec le blanc manteau flottant sur lequel le collier et la croix rouge annoncent sa dignité. Il porte une toque de panne cramoisie , dont le vent agite le blanc panache , fixé par des houppes d'or.
Pale comme la mort, dès qu'il vit de loin paraître son frère sur la place, le courroucé don Pedro s'arrêta, tel qu'une statue de marbre , au milieu du salon , et dans ses yeux enflammés luisit un horrible éclair. Mais, revenant à lui , il sortit aussitôt de la salle , comme s'il allait à son hôte porter un accueil affable. Dès que la Padilla l'eut vu s'éloigner, elle se lève le cœur plein d'amertume et le visage couvert de pleurs ; elle accourt , toute troublée, sur le devant du balcon: elle indique au grandmaître , par son attitude et ses gestes , qu'il arrive en une male-heure; elle agite dans l'air son mouchoir, lui disant, par ces signes muets, qu'il se mette bien vite en sûreté. Fadrique ne comprend point, ot prenant les avis pour des saluts , il y répond en courtois et galant chevalier; puis il arrive au large portique, que les gardes et les huissiers lui laissent franchir, mais en refusant rentrée a son cortège. Si Fadrique a perdu les signes de la Padilla , don Pedro les a recueillis , car , indécis et troublé , il s'est arrêté un court instant à la porte de la salle , et , tournant les yeux , il a vu que la dame agitait sa blanche écharpe. O dieux ! est-ce une action si noble , d'intention si pure et si sainte , qui a armé les bourreaux et signé le décret de mort?
A peine le confiant grand-maître , suivi de deux seuls écuyers , eut-il mis le pied dans le royal vestibule , où divers hommes d'armes , vêtus de fer , gardaient en se promenant l'entrée de l'escalier , que , sur une des rampes, tel qu'une apparition de l'enfer, le roi se montre et crie : «Massiers , tuez le grand-maître !» Comme, dans la tempête, la foudre suit immédiatement l'éclair, six masses ferrées tombèrent sur don Fadrique. Il porta la main à sa dague, mais ne put en dégager la poignée qu'embarrassaient les plis du manteau. Il tomba par terre, jetant une mer de sang de son crâne brisé, et poussant un seul cri , qui arriva sans doute au ciel. En un instant, vola la nouvelle de cet horrible événement Les moines, le* chevaliers, recoururent à la fuite ; le peuple, tremblant d'horreur , alla se cacher sous l'abri de ses maisons, et les alentours de l'Alcazar devinrent un désert.
On dit que la vue du sang irrite à tel point le tigre, qu'il continue encore ses massacres même quand son ventre est plein , parce qu'il se plaît à teindre la terre en rouge. Sans doute la même chose arrivait au roi de Castille. Quand il vit don Fadrique tomber par terre, lourd et raide , il courut par tout le palais cherchant ses écuyers, qui, tremblants et pâles, fuient de chambre en chambre sans trouver d'asile , courent en tous sens sans trouver de port. L'un , plus heureux , parvint à s'échapper; l'autre n'eut pas tant de bonheur ou d'adresse. Sancho Villegas , que le roi poursuit , se jette, mort de peur, dans la salle où la Padilla, évanouie et couchée , était assistée de ses dames , ayant à son chevet ses deux filles, petits auges d'âme et^ de corps. Là, le malheureux, voyant acharné à sa poursuite le spectre qui ne reconnaît aucun droit d'asile,
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saisit dans ses bras dona Beatriz, qui compte à peine six années révolues, et celle de ses filles que le roi chérit avec le plus de tendresse. Hélas ! rien ne peut le sauver En vain, là bas, dans le désert, le pèlerin embrasse la croix sainte, quand le vent du sud siffle furieux, quand l'air brûle, quand une effroyable mer de sable confond de ses flots la mer et le ciel. A genoux , et la jeune enfant dans ses bras , il tombe, percé de l'impitoyable dague du roi don Pedro.
Comme si rien de nouveau ne fût arrivé dans le palais, le roi , à l'heure ordinaire , se mit à table pour dîner. Il joua ensuite au trictrac, puis, sortant pour la promenade , il alla voir armer les galères qui vont être expédiées en Biscaye ; et dès que la nuit couvrit notre hémisphère des ténèbres de son manteau , il se gUssa dans la tour de l'Or, où se tient enfermée la jolie dona Aldonza, qu'il a enlevée du couvent de Sainte- Claire, et qu'il aime éperdueraent. Ensuite, il alla conférer un moment avec Lévi , son trésorier , auquel il accorde toute sa faveur, bien que ce soit un infâme juif. Enfin , très - tard , il se retira , sans autre suite qu'un More , son favori , homme ignoble , bien entendu. Il entra dans le paisible Alcazar, monta au vestibule, et s'y arrêta quelques moments , jetant la vue en tout sens. Une lampe suspendue aux lambris du plafond projetait à l'entour, là des ombres, là des reflets. Entre les colonnes luisantes, deux hommes d'armes, deux masses noires se voyaient seuls , vigilants et silencieux ; et sur la terre , au milieu d'un lac de sang, le grand-maître don Fadrique était encore étendu, recouvert de son manteau souillé. Le roi s'approcha, il contempla son frère avec attention, et, croy-
ant s'apercevoir qu'il n'était pas tout à fait mort, parce que sa poitrine encore palpitante semblait respirer, il le heurta du pied, et fit frémir le cadavre. Puis, il tira sa dague aiguë , la tendit au More , en disant : «Achève-le;» et, tranquille, il monta, se coucha et s'endormit.