OU
sachant oc qu'ils disaient, et voulant suivre et concilier les avis des deux majestés: «Il pique très bien, mais il aurait dû piquer plus bas.»
Deux taureaux furent encore courus, et divers autres gentilshommes firent preuve d'adresse et de courage. Mais prétendre à briller après le noble et beau comte, serait un vain excès d'amour-propre. Alors midi sonna aux cloches de Santa-Cruz. Dons leur carrosse, le roi et la reine regagnèrent le palais. Les courtisans se retirèrent à leur suite, et cette foule immense , quittant la place en même temps , s'amoncela aux arcades et aux portes , formant un ensemble compacte , qui se rompt aux premières rues, puis se divise en troupes diverses, puis en groupes isolés, puis enfin, réduit en familles, se disperse rapidement. Ainsi s'écoule un lac artificiel, quand on ouvre les écluses de la levée. Des torrents se pressent et s'échappent, qui bientôt se divisent en ruisseaux et finalement se perdent dans les campagnes.
ROMANCE II
La mascarade et les joûtes.
La fête continua dans l'après-midi , et de nouveau la grande place se remplit de peuple et de gens de cour, comme elle l'avait été le matin. Ce sont de magnifiques réjouissances que fait à ses frais la ville royale pour célébrer le nom du puissant monarque. Au son des clairons et des timbales dont les airs retentissent, et de nombreux corps de musique qui entonnent une marche guerrière , en ordre et à pas lent , une foule de mascarades entrent par divers côtés pour saluer de leurs hom-
ROMANCES HISTORICOS
mages le roi et la reine. Des différents royaumes qui forment le royaume d'Espagne, chaque quadrille étale avec fierté les antiques attributs , arborant sur un étendart le blason de ses armes, et marchant à la mesure de sa propre musique. Bientôt ces quadrilles se mêlent, s'animent , et , dans le désordre harmonieux de figures concertées, forment des danses pantomimes. Les casques et les corselets de la Cantabrie indomptée , les chausses et les pourpoints en cuir des fidèles Castillans, les luisantes armures dont se parent les gentilshommes de Léon , les larges caleçons et les longues mantes du léger Valencien , les amples capes, les larges chapeaux, les vestes à franges et épaulettes d argent des joyeux Andalous, les turbans, ceintures et burnous des gens de Grenade , la soie et le velours des vestes napolitaines, les pourpoints de la Belgique avec leurs réseaux et leurs dentelles , les justaucorps milanais avec la pelisse volante, enfin les éclatantes plumes de toutes nuances que porte , avec son arc et ses flèches , le cacique indien, forment un ensemble indécis rt mélangé, qui remplit la spacieuse place de lueurs mobiles et d'une confusion bigarrée. On dirait qu'elle est couverte par un tapis de Perse dont les nuances se meuvent aux exorcismes d'un magicien. Là, le clairon moresque , ici la musette et le tambourin , plus loin les trompes guerrières , plus près les flûtes sonores, d'un côté les guitares et les crotales , de l'autre les cornets et les cors de chasse , forment un tapage confus, auquel manque toute harmonie, et qui, remplissant l'espace, est plus fait pour étourdir que pour caresser f oreille. Finalement , et le bal terminé, les quadrilles se séparent, et, se plaçant en ordre sur les différents côtés, prennent un peu de repos;
dp: don angel saavedua.
puis, chacune d'elle, suivant l'ordre que le sort lui assigne , s'avance avec lenteur et solennité pour saluer le couple royal, et, pliant le genou, offre au souverain un riche don des produits du royaume qu'elle représente. Bientôt, s'éloignant toutes peu à peu, elles vident le cirque et l'abandonnent aux nobles chevaliers qui vont courir les joutes.
Par la gauche et par la droite , entrent en même temps deux brillantes quadrilles qui marchent pour se réunir au centre. Chacune d'elles se compose de douze jeunes cavaliers , qui , rivalisant de luxe et de bon air, s'avancent deux à deux. Le comte d'Orgaz, jeune homme plein de grâce et de gentillesse, est chef d'une quadrille; Villamediana commande l'autre. Celui-là, sur un cheval noir harnaché d'argent , paraît vêtu de velours jaune avec des taillades bleu céleste; ses plumes et sa housse sont bleues aussi , et des écailles d'argent figurent sa cuirasse sur la poitrine et le dos. Celui - ci , montant un blanc coursier dont l'or entrelace la crinière , porte avec aisance un riche vêtement de velours écarlate; son harnais de combat est formé de lames d'or sur un fond de soie blanche, et de riches broderies relèvent les taillades et la ceinture. A peine réunies, les deux quadrilles s'avancent vers le balcon royal , au pas , et suivant les traces de leurs chefs. Et toute rassemblée, dans un profond silence, fixe des regards curieux sur les riches boucliers des deux comtes, car tous deux sont célèbres par leur esprit et leurs amours, et chacun s'empresse de voir les emblèmes et les devises qu'ils mettent en évidence. L'écu d'Orgaz présente un bûcher d'où le phénix prend son vol, avec cette énigme: Qui me brûle, me donne vie.
Celui de Villamediana ne contient que cette inscription :
ROMANCES HISTORICOS
«Mes amours sont...» et des réaux d'argent 1 , placés comme des lettres, terminent cette ligne inachevée. Tout le monde comprend la devise d'Orgaz , tout le monde devine quelle est cette flamme qui le consume et lui rend la vie. Mais celle de Villamediana éveille plus d'incertitudes, quoiqu'elle soit fort claire en vérité. C'est une funeste manie qu'a tout jeune galant , dès qu'il obtient les faveurs d'une dame à la fois belle et grande, d'en publier aussitôt et d'en afficher la nouvelle : vanité d amoureux qui ne prend pas garde au péril ! Bien des gens comprennent le sens de ces pièces de monnaie; mais, par crainte, ils dissimulent, et se gardent bien de l'expliquer. Les autres, des niais, s'échauffent la cervelle à déchiffrer la devise. «Mes amours sont l'argent^» disent-ils; mais le caractère généreux du comte répugne à cette basse explication : «Mes amours sont effectifs ,» disent quelques autres : autre niaiserie. Velazquillo le Bossu , nain et bouffon qui , non sans éveiller l'envie , jouit d'une grande faveur auprès du monarque , se trouvait , en dépit des grands seigneurs, sur le balcon royal, disant des malices et des bons mots avec autant d'insolence que de grâce ; et, soit parce que son astuce habituelle lui fait défaut, soit parce qu'il saisit l'occasion de se venger des mépris dont la reine l'accable , soit parce qu'il voit de mauvais œil le noble Villamediana, soit enfin pour le plaisir de mal faire, ce qui est la marotte de telle engeance: «Ta, ta, s'écriat-il tout à coup , je comprends ce que dit cet écu : Mes
i ) Le real est une petite mounaie d'argent qui vaut environ 25 centimes. Pour comprendre se qui va suivre , il faut savoir que ce mot signiflo également royal.
amours sont royales,» et il partit d'un grand éclat de rire. Tremblant, pâle, et contenant mal sa fureur, le roi répondit à voix basse : «Eh bien , j'en ferai des cuartos K» La reine l'entendit ; et, l'âme déchirée, elle resta immobile et décolorée comme une statue de la mort.
Les cavaliers des quadrilles, empoignant, au lieu de robustes lances , des joncs fragiles ornés d'or et de rubans , commencèrent à s'attaquer... Mais je ne saurais plus trouver de paroles pour décrire cette fête. La reine m'occupe tout entier. Pauvre femme î Et d'ailleurs, quelle poésie, quelle renommée, mérite un tel amusement, faible reflet, copie dégradée des joûtes que, deux siècles auparavant, pratiquaient les chevaliers avec gloire (car la gloire ne manque jamais où se trouve le péril), alors que de vraies lances de guerre , et non des joncs innocents , bossuaient les doubles cuirasses au lieu de chiffonner la soie et le brocart?
ROMANCE II I
Le sarao (2).
Tandis que la monarchie se mine sourdement et penche sur le bord de l'abîme , sans prendre garde au péril et
i) Le ciiurto est une petite monnaie de cuivre valant la huitième partie d*un re'al ; mais cuartos , au pluriel , signifie également quartier», ou membres d'un criminel ecartelé, qu'on exposait alors sur les grands chemins.
s) Ce mot , qu'on employait alors comme aujourd'hui celui do tout en Angleterre, signifiait à peu pris ce que nous nommons un bal paré.
ROMANCES HISTORICOS
ne songeant qu'à leurs plaisirs , le roi d'Espagne et sa noblesse s'endorment dans de puérils jeux, s'étourdissent au milieu des divertissements. Ainsi, quand une maison brûle et que l'aveugle destin va frapper d'horribles désastres une famille infortunée , l'imbécile pense à rire , le jeune homme dort dans l'ivresse de son âge, et l'enfant , avec ses jouets , est l'être le plus heureux du monde. Si tout le jour fut égayé par des fêtes publiques, la nuit ne le fut pas moius par des illuminations et des saraos. Le peuple, en bandes joyeuses, parcourt les larges rues pour voir illuminées les habitations des seigneurs , tandis que sur les places principales , résdnnent d'harmonieuses musiques, et que des farces s'y représentent pour célébrer le nom du roi.
Au palais du Retiro , la fleur et l'élite de la cour remplissent les vastes salons. Dans ses délicieux jardins, brillent des vases de couleur, qui, réfléchis dans la pièce d'eau, forment de doubles guirlandes. Un grand feu d'artifice rompt les ténèbres épaisses , et envoie des traînées de lumière jusqu'aux célestes régions. On dirait que la terre se venge des foudres que lui lancent les nuées orageuses. Diverses roues enflammées , tournant sur leur axe avec rapidité dans une atmosphère d'étincelles, paraissent autant de magiques soleils; mais bientôt , au milieu de sourds coups de tonnerre , et élevant une montagne de blanche fumée, se dissipe et disparaît cet énorme géant de lumière , qui éblouissait la ville et faisait pâlir les astres : fidèle image, exact emblème de l'orgueil humain.
Dans le salon des Royaumes , où le trône de deux mondes s'appuie sur deux figures colossales de Lion, le roi est au milieu des dames , la reine au milieu des
hommes. Du chocolat , des confitures et des glaces passent dans les rangs, présentés sur des plateaux d'or que bordent des pierres précieuses en dessins capricieux. Bientôt , au son de joyeux orchestres, on se mit à danser les folies, les chaconnes, et jusqu'aux ignobles sarabandes; puis, au côté de chaque dame, un cavalier prit place, appuyaut, pour lui parler, le genou gauche sur un coussin. Là se tiennent , en groupes animés , les étrangers de haute volée, et ce qu'il y a de plus riche, de plus noble , à Madrid et en Espagne. Il y avait donc . . . Mais à quoi bon perdre le temps à répéter des noms . oubliés déjà , auxquels donnait alors la vogue, soit la fortune , soit la naissance , et que personne ne connaît plus aujourd'hui ? Parlons plutôt de gens connus, et de nos amis, d'hommes que nous voyons encore et que nous fréquentons, bien que, depuis deux siècles, leurs cendres reposent dans le sépulcre , abîme où tout s'engloutit.
Dans un coin de la salle était le fameux Lope do Véga, le phénix des beaux esprits, dont les cheveux et les moustaches sont blancs comme la neige. A travers son habit ecclésiastique, on reconnaît aisément qu'étant jeune , il fut soldat. La croix de l'ordre hospitalier 1 pare sa poitrine, et dans ses yeux brille la flamme qui, des mortels, fait des dieux. Avec lui cause un gentilhomme, ayant une grosse tête, des pieds difformes, une chevelure épaisse et une barbe pointue, toutes deux d'un noir de jais, mais cependant l'esprit noble et distingué. Il s'occupe à dire des bons mots, des saillies, et de tous ceux qui l'écoutent partent des éclats des rire et même
1) De Saint-Jean-de-Jerusalem , devenu ordre de Malte.
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des applaudissements. C'est don Francisco Quevedo, à qui répond un abbé, alourdi par l'âge, et d'une langue bégayante , mais avec une égale malice. Dans celui-ci, Ton reconnaît bientôt don Luis Gongora y Argote, l'inventeur, la colonne et le modèle du nouveau style à la mode K Le père Paravicino, qui jouit du renom de haut savant , et qui enchaute Madrid de ses sermons peignés et léchés , fait également partie du cercle, où bientôt vient aussi se glisser, si jeune que ses lèvres ne portent pas encore un léger duvet, don Estevan de Viliegas, f Anacréon espagnol, divin dans les petits vers, dans les grands détestable. Pendant une pause au milieu du bal, le comte de Villamediaua, qui a dansé avec la reine, vient tendre la main à Lope de Vega, et sait, parmi les autres, se montrer bel-esprit achevé. 11 venait de publier son poème de Phaêton , prodige dans ce temps, mais aujourd'hui sans lecteurs, œuvre de goût détestable, ramas de strophes guindées. Gongora, qui voit avec orgueil un adepte de grand nom dans cet illustre personnage , lui prodigue ses louanges , et tous le vantent à l'envi , bien que je n'ose trop décider s'ils applaudissaient ses vers ou la faveur dont il jouit à la cour. Don Francisco Manuel Melo 2 , qui réunit à la renommée guerrière les qualités de poète et d'historien, est aussi là . mais taciturne. Sans doute, il est poursuivi de la crainte que le duc de Bragance n'exécute son audacieux projet. Le grand don Diego Velazquez, honneur des pinceaux espagnols , conversait également
1) Le stylo des cultos , dos raffinés, des précieux ridicules.
2) Portugais, qui a écrit eu espagnol, et dans un style comparable à celui de Tacite , V Histoire du aoitUr émeut tt de la guerre de Catalogue
8QWS rilllijipf il".
avec ces fameux auteurs ; mais il semble à peiue écouter leurs discours , absorbé dans la contemplation des tableaux de Rubens , et sur ce portrait équestre de l'empereur Charles-Quint, où Titien a marqué les limites de fart, son œil arabe se fixe avec admiration.
Le roi aussi , d'un air affable , s approcha du cercle, parlant d une certaine comédie qui fut jouée dans ce tenais , et dont fauteur se nommait « un bel-esprit de la tour» *, à laquelle, bien ce fût une vraie monstruosité, chacun rendait son tribut d'éloges . l'appelant chefd'œuvre et prodige , car personne à Madrid n ignore qu'elle est l'œuvre du roi lui-même. 11 était déjà fort tard lorsque, d'un air altier , recevant les saints et les adulations de toute l'assemblée, entra dans la salle lo comte - duc d'Olivarès. Les grands , les ambassadeurs accourent l'entretenir, et le roi l'accueille avec uue vive tendresse ; puis bientôt, eutre lui , le nonce et un Milanais , s'eugage un important colloque qui absorbe sa royale attention.
La reine, qui surpasse toute les dames eu élégance et beauté, et dont les yeux charmants, brillants comme deux astres, étaient restés toute la nuit cloués sur Villamediana , voyant le roi et le favori en conseil avec les deux étrangers, suppose, à la vivacité des discussions, que la conversation sera longue. Elle regarde plus fixément le comte, lui fait un signe, et rapidement, quoique avec précaution, s'échappe de la salle, mettant à profit la confusion et le désordre d'une danse animée que la jeunesse commence à engager. Le signe fut aussitôt compris de l'heureux comte, car les amants fa-
i) La coinudie iutitulco: Iktr la vida por su dama.
ROMANCES IÏISTORICOS
vorisés comprennent à demi-mot. Mais hélas! ils ne sont pas les seuls. La jalousie voit aussi clair que l'amour; et le roi a surpris le signe fatal. Villamediana, suivant son étoile bien-aimée, allait sortir d'un autre côté du salon, lorsqu'il rencontre les regards furieux du roi, qui fixe sur lui, comme un fantôme, des yeux immobiles. Saisi , glacé d'effroi, il n'ose plus faire un pas, et, pour dissimuler, engage avec Lope une altercation poétique.
ROMANCE IV
Dans cette longue galerie qu'ornent des arabesques et des volutes formées d'or et d'émail , et dont la riche balustrade donne sur le petit jardin où fut longtemps le cheval de bronze , sans autre lumière que celle que répand la lune au milieu du ciel , la reine attend quelqu'un , troublée et craintive. Le bruit lointain des danses et de l'orchestre vient des salons jusqu'à son oreille , et quoiqu'elle sache que son absence sera bien vite aperçue , elle brave tout danger pour donner au comte un avis pressant. Dans sa mortelle inquiétude, les instants lui semblent des siècles, et contre la balustre dorée elle appuie son cœur palpitant. Elle regarde le colosse équestre, qui se tient immobile, raide et sombre parmi les lauriers et les myrtes, et tremble à cette vue, l'infortunée ; vers le pâle visage de la lune, elle lève des yeux pleins de larmes, et son esprit se perd dans d'horribles prévisions.
Sans bruit, sur la pointe du pied, et se glissant par la partie obscure des corridors, entre, comme uu spectre, un homme caché jusqu'aux yeux 3cus son manteau. Il s'approche en silence , et par derrière, de la reine, qui, tournant le dos, n'avait pu le voir, et lui couvre le visage avec deux mains froides comme la glace, mais deux mains délicates qu'agite un léger tremblement, Qui pourrait jouer cet innocent jeu avec une dame de si haut parage , si ce n'est l'amant heureux ? Elle-même le pense ainsi, car, à peine, dans le premier moment, a-telle jeté un cri de surprise , que , reprenant ses sens : «Laisse-moi, comte, s'écrie-t-elle d'une douce et languissante voix ; ce n'est pas le moment des plaisanteries, car c est celui des infortunes. Laisse-moi, comte, et écoute.» Aussitôt, les mains qui lui ôtaient la vue se détachent, et elle se trouve seule, ô ciel ! en face de son mari, qui lance par les yeux le feu de sa colère. L'infortunée reste anéantie. Mais les femmes ont le privilège de la dissimulation, et, dans les rencontres critiques, elles trouvent plus de ruse et d'adresse que l'homme du plus subtil esprit. Entendant que le roi lui demande, avec une voix qui semble sortir de l'enfer: «Moi. comte.. . moi ?» Elle revient à elle, et répond précipitamment: «Oui, Seigneur, comte de Barcelonne . et mon cœur se plaît à vous donner ce titre, confirmé par vos succès , depuis que vous avez réprimé la rébellion de cette ville.» Le roi resta stupéfait; «Vous êtes ingénieuse au dernier point ,» répliqua-t-il ; puis , après une légère pause : «Mais quelles infortunes avons-nous à redouter?» La dame, ayant repris haleine, car le premier pas est toujours le plus difficile : « Elles ne nous manquent point, Seigneur, assurément, reprit-elle,
ROMANCES HISTORICOS
Voyez les Flandres perdues, et Naples , où un ambitieux essaye de nous arracher le sceptre, et Milan, où la peste fait de si horribles ravages , et le Portugal chancelant, où des traîtres cachés...» Ici Philippe l'arrêta, et d'une voix de lointain tonnerre : «Assez, Madame . dit - il . assez ; vous êtes Française , je le vois bien 1 , et vous prenez le plus grand intérêt à mon honneur, à celui du royaume. Vous allez voir que, pour vous tranquilliser, je saurai soutenir l'un et l'autre , et que je laverai avec du sang la tache que l'on vient d'v faire.» Il se tut, et fixa sur la reine un regard farouche, qui parut encore plus terrible aux pâles reflets de la lune. Ce regard, comme un fer aigu, déchira le sein de la malheureuse princesse , qui , sous le coup, tomba par terre inanimée.
Comme un songe qui se dissipe et s'efface, le monarque disparut, et gagna sans bruit son appartement. Il prit un sifflet d'or, d'un effet magique; car, obéissant au premier appel, par une issue que cachaient les tapisseries , apparut aussitôt un humble arbalétrier, comme l'esprit malin conjuré par cette évocation. C'était le favori occulte du roi. Tous deux conversèrsent un moment, si bas qu'à peine ils remuaient les lèvres ; toutefois, au départ du confident, on entendit le roi prononcer ces mots: «Assure bien le coup, et, si tu tiens à vivre, chut!*
Aux salons du bal , Philippe retourne sur-le-champ, le visage tranquille , quoique pâle , et peut - être riant. Il revint parler au comte-duc, lequel, en habile et fin courtisan , reconnut que son maître cachait des soucis
i) La fcinnu} de l'hilim-o IV était Élibabdh , fille de Henri IV.
DE DON AKGKL SAAVEDRA. î o t
nouveaux. Au bout de peu d'instants, on vint annoncer que la reine, indisposée, s'était mise au lit, et cette nouvelle termina brusquement la fête. Au gai tapage de la foule, à la joyeuse confusion des danses et au son bruyant des orchestres, succéda le plus profond silence. Soudain les courtisans laissèrent les attitudes et les gestes de la gaieté pour prendre ceux du deuil, et les salons commencèrent à se vider de l'immense assemblée qui les remplissait de parures, de vapeur et de bruit. Plein d'une inquiétude funeste , agité , désolé , Yillamediaua, en se retirant, salue le monarque avec respect, et celuici , d'un rire moqueur, le laisse atterré et glacé, tandis qu'affable et gracieux, il congédie le reste des assistants.
Cependant, la confidente de la malheureuse reine parcourt les antichambres, traverse la multitude, cherche le comte avec anxiété, et lui fait de loin des signes connus. Enfin, elle va l'atteindre , elle va lui parler, et tient un papier caché dans sa main; quand tout à coup elle s'arrête, pétrifiée, en voyant le roi sur son passage, telle qu'un lièvre peureux à l'aspect d'un serpent dressé. La foule qui descend les escaliers en tumulte entraîne violemment Villamediana, qui marche comme un aveugle, comme un insensé. Son carrosse a disparu . . . Dans celui d'Orgaz il se réfugie, et par les rues, qui n'étaient pas alors, comme nous les voyons aujourd'hui, pourvues de réverbères, les deux comtes s'éloignent rapidement et gardant le silence. Tout à coup, dans un carrefour, une voix crie: «Comte!» Le cocher arrête ses chevaux. Orgaz demande, du dedans: «Lequel des deux?»» — «Villamediana ! » répond-on du dehors. Et Villame-
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diana, persuadé que c'est le messager de la reine qui l'appelle , se hâte de mettre la tête et la poitrine à la portière. Aussitôt une riche dague le frappe avec tant de fureur que la pointe du fer aigu paraît derrière ses épaules. Il tomba dans la voiture , jetant une mer de sang, et, dans les bras de son ami, à l'instant il expira.