‹ Espagne et beauxarts mélangesChapitre 18 sur 36 · DON CARLOS D'AUTRICHE, FILS DE PHILIPPE IL · texte numérisé non relu

DON CARLOS D'AUTRICHE, FILS DE PHILIPPE IL

Le l ,r janvier 1568, sept ans après que le bourg de Madrid eût été fait capitale des Espagnes et des Indes, les nouvellistes , qui se réunissaient alors sur les marches de l'église San-Felipe-él-rcal , y trouvèrent placardé l'oracle suivant :

flLIVs ante DIeM patrlos InqVIrlt In annos.

Les lettrés reconnurent que c'était un vers du premier livre des Métamorphoses d'Ovide, et les mathématiciens, en additionnant les quantités désignées par les lettres majuscules de ce vers , suivant la numération romaine, trouvèrent le chiffre 1568. Il était donc prophétisé que, dans le cours de cette année , un fils conspirerait contre les jours de son père.

Le faiseur d'horoscope était sans doute initié aux mystères de la cour d'Espagne. Philippe II régnait sur cet empire immense où jamais ne se couchait le

soleil , et l'unique héritier des vastes états de Charles- Quint était Don Carlos d'Autriche. Entre ce père et ce fils allait se jouer le drame terrible dont l'heure venait de sonner. Don Carlos , né à Valladolid le 8 juillet 1545, alors que son père n'avait encore que dix-huit ans , fit mourir, en naissant , sa mère Marie de Portugal. Ce fut cette espèce de crime involontaire qui lui ouvrit l'entrée du monde, qu'il aurait sans doute épouvanté par des crimes trop réels s'il fût arrivé jusqu'à l'âge mûr et jusqu'au trône. Son corps, son esprit, son caractère, tout semblait concourir à faire de lui un monstre complet. Il était petit, maigre, presque rachitique, d'une pâleur hideuse. L'intelligence aussi s'était arrêtée dans sa croissance et son développement. Il suffit de parcourir les lettres qu'il écrivait, ayant déjà vingt ans, à Févêque d'Osma, son précepteur et le seul être qu'il ait aimé, pour se convaincre qu'il était à peu près idiot, et que sa vie entière se fût passée dans une perpétuelle enfance. Voici l'une de ces lettres , prise au hasard dans le recueil, et que je traduis d'un jargon presque inintelligible: «A mon maître févêque. Mou «maître , j'ai reçu votre lettre dans le bois. Je suis «bien portant. Dieu sait combien je serais content «d'aller vous voir. Faites - moi savoir comment vous «vous êtes comporté en cela, et s'il y a eu beaucoui) de «dépenses. Je suis allé d'Alameda à Buitrago. Ça «m'a paru très-bien. J'allais au bois en deux jours. «Je suis revenu ici en deux jours , où je suis depuis «mercredi jusqu'à aujourd'hui. Je me porte bien. Je «finis. De la campagne, le 2 juin. Mon meilleur ami «que j'aie dans le monde , je ferai tout ce que vous me «demanderez. Moi, le prince.»

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Une semblable lettre donne la mesure de son esprit. Quant à son caractère , c'était un composé d'emportement aveugle et de cruauté froide. Depuis son enfance, il entrait à tout propos dans des accès de rage qui le suffoquaient ; il frappait et blessait les gens à son service , et ses plus doux passe - temps étaient de faire mourir sous ses doigts des oiseaux ou de petits lapins, dont il contemplait avec délices les convulsions et l'agonie. Cabrera , Van-der-Hammer , le père Kircher, tous les mémoires du temps s'accordent sur ce point, et citent à l'envi des anecdotes qui prouvent que, dans ses transports de fureur, le prince ne respectait ni l'âge, ni la naissance, ni la dignité. Il faillit tuer, dans une partie de chasse, son gouverneur Don Garcia de Toledo ; et le prince d'Eboli, Ruy Goraez de Silva, qui remplaça Toledo dans ces fonctions, courut souvent le même danger. Un jour, ayant rencontré le cardinal Espinosa, grand inquisiteur et président du conseil de Castille , qui venait d'expulser de Madrid un comédien aimé du prince, Don Carlos l'insulta par les plus grossières injures, et le poursuivit dans le palais , son poignard à la main. Souvent à la cruauté se mêlait la folie. Son cordonnier lui ayant apporté des bottes trop étroites , il ordonna qu'on les coupât en morceaux et qu'on fit cuire ces lanières; puis il les fit manger à ce malheureux, qui en manqua mourir. Je ne parle point de ses déportements scandaleux et insensés, qui, tout en altérant de plus en plus sa raison, firent de lui un vieillard avant qu'il fût adolescent.

Tel était , de corps et d'âme, l'homme que le hasard de sa naissance destinait à régner despotiquement sur une grande partie du monde.

Cependant on avait pensé de bonne heure à propager sa race. Quelques mois avant la signature du traité de Cambrai (1559), qui mit fin à la guerre entre la France et l'Espagne, Don Carlos d'Autriche fut fiancé à Elisabeth de Valois , fille d'Henri II. Le prince avait alors treize ans , la princesse douze. Mais , dans l'intervalle entre les fiançailles et le traité de paix, la reine Marie d'Angleterre, seconde femme de Philippe II, étant morte, les deux souverains de France et d'Espagne résolurent de serrer leur nouvelle alliance par des nœuds encore plus rapprochés, et Philippe prit pour lui-même la femme qu'il avait d'abord destinée à son fils. Certes, si Henri H voulait mettre une couronne sur la tête de sa fille, il agit prudemment en préférant le père , car Philippe, qui vécut trente -huit ans après ce troisième mariage, eût fait attendre longtemps sa survivance. Aux noces royales, célébrées à Tolède le 2 février 1560, Don Carlos fut parrain, assisté de la princesse douairière de Portugal, qui servit de marraine. Il était alors malade d'une fièvre quarte, et, peu de jours après la noce, Elisabeth fut attaquée de la petite-vérole. Ce fut dans ce court intervalle qu'ils se virent pour la première fois, et, depuis lors , ils eurent peu d'occasions de se revoir, peut - être aucune , car , avant le rétablissement de la reine, Don Carlos était parti pour l'université d'Alcalade-Henarès , où le roi voulait essayer de lui faire apprendre quelque chose, en compagnie de son oncle Don Juan d'Autriche et de son cousin Alexandre Farnèse. Ceux-ci devinrent des hommes illustres ; on a pu voir, par les lettres écrites postérieurement à son précepteur l'évêque d'Osma, combien Don Carlos profita de leur commune éducation.

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Le jour de son mariage , Elisabeth de Valois n'avait pas encore atteint quatorze ans. Don Carlos d'Autriche n'en avait pas quinze. La maladie augmentait encore sa faiblesse et sa pâleur habituelles , et la connaissance que tout le monde avait de ses fureurs insensées, de son caractère atroce , n'était pas faite pour remplacer par les charmes de la beauté morale la beauté corporelle dont l'avait privé la nature. Philippe II , au contraire, qui n'avait que trente-trois ans, était un fort bel homme, et joignait à cet avantage tout le prestige de la puissance souveraine. Comment donc croire qu'en de telles circonstances, en si peu de jours, ayant à peine eu le temps de s'entrevoir au milieu des cérémonies de la sévère étiquette autrichienne, ces deux enfants, Elisabeth et Don Carlos , aient senti s'allumer ce violent amour dont ils brûlèrent, dit-on, l'un pour l'autre jusqu'à leur dernier soupir? Comment croire que, dans les transports d'une sombre jalousie, Philippe ait juré dès lors la mort de son fils et celle de sa femme, qui ne moururent tous deux que huit ans après? Nul écrit du temps ne hasarde une allusion, même indirecte, à cette passion de la jeune reine pour son beau-fils, et les poètes, les romanciers, qui ont fait plus tard d'Elisabeth et de Don Carlos une autre Phèdre et un autre Hippolyte , n'ont pu établir leur fiction que sur la circonstance assez indifférente de leurs fiançailles dans les préliminaires du traité de Cambrai , fiançailles dont peut-être jamais ni l'un ni l'autre n'eut seulement connaissance.

Don Carlos ne quitta ses études universitaires qu'en

1564. Il revint à la cour, et mena dès lors cette vie

folle et déréglée, cette vie de violences et de débauches

dont je viens d'esquisser quelques traits. Ni les remontrances de l'évêquc d'Osma , ni la surveillance du prince d'Eboli ne purent adoucir ses penchants ou modérer ses excès ; et le nonco du pape , archevêque de Rosano, écrivait à la cour pontificale: «Le prince des «Asturies 1 est d'une arrogance insupportable et de «mœurs effrénées; il est faible d'esprit, capricieux et «obstiné. On peut dire avec raison qu'il ne possède «pas entièrement l'usage de ses facultés morales, et «qu'il a de vrais accès de folie.»

Bientôt l'ambition vint mêler ses mauvais conseils uux inclinations vicieuses qui parlaient si haut dans le cœur de Don Carlos. Impatient de l'autorité paternelle , il voulait aussi régner, commander en maître absolu. Ses flatteurs et ses compagnons de débauches lui mirent dans la tête d'épouser la fille de son oncle Maximilien II, empereur d'Allemagne 2 , et de se faire gouverneur des Pays-Bas. Dans ce double dessein, Don Carlos voulut, dès Tannée 1505, partir pour la Flandre sans le consentement du roi. Il se procura en secret des déguisements et jusqu'à cinquante mille écus. Mais le prince d'Eboli , plus habile que son royal élève , déjoua facilement cette première trame. Don Carlos n'en persista pas moins dans son projet, et lorsqu'au commencement de 1567, le vieux duc d'Albe fut nommé au gouvernement militaire des Flandres, le prince entra dans une si furieuse colère qu'il résolut de tuer son heureux com-

1) Titre équivalent à celui do Dauphin en Franco.

2) Anne d'Autriche , qui fut la quatrième ftinme de Philippe II et la mère de Philippe III.

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pétitcur. Il le chercha dans le palais , et l'ayant rencontré, se jeta sur lui le poignard à la main. -"Je vous empêcherai bien,» lui criait-il, -d'aller en Flandre; je vous percerai le cœur avant que vous partiez.» Le duc ne put éviter les coups de ce furieux qu'en le serrant entre ses bras contre sa poitrine jusqu'à ce que des chambellans fussent accourus à ses cris.

Un grand événement politique allait alors s'accomplir. Fatigués du joug de l'Espagne et des sanglants excès de l'inquisition, les Pays-Bas se préparaient à conquérir leur indépendance par la révolte. Le prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Horn, le marquis de Berg et le baron de Montigny , étaient à la tête du mouvement populaire. Tandis que les trois premiers organisaient l'insurrection dans leur pays, les deux autres vinrent en Espagne comme députés des provinces de Flandre. Ils entamèrent, par l'entremise d'un chambellan du roi, des négociations secrètes avec le prince des Asturies, auquel ils offrirent la souveraineté des Pays-Bas , s'il promettait en retour la liberté des opinions religieuses. Don Carlos entra dans le complot , que ses imprudences firent bientôt découvrir, car il s'adressa, sans beaucoup de mystère, à plusieurs grands d'Espagne pour fc procurer de l'argent. On arrêta le marquis de Berg et le baron de Montigny, qui furent enfermés dans deux forteresses séparées. Un historien du temps , Gregorio Leti, affirme de plus qu'après s'être emparé des comtes d'Egmont et de Horn (le prince d'Orange put échapper aux sbires) , le duc d'Albc trouva dans leurs papiers une lettre autographe de Don Carlos , et que cette circonstance le décida à commander le meurtre en place publique des deux illustres prisonniers.

Tel était l'état des choses au l or janvier 1568, lorsque le vers prophétique fut affiché aux murs de San- Felipe. C'était, au reste, comme toutes les prophéties, une prédiction déjà faite après -coup. L'exaspération fébrile et insensée de Don Carlos était arrivée à ce point que, sans plan, sans complices, sans même garder son secret, et plus encore en fou qu'en scélérat, il avait résolu de tuer le roi son père. Voici comment fut découvert le projet de ce crime. Dans la dernière semaine de décembre 1567, Philippe II était à l'Escorial, et toute la famille royale à Madrid. Elle devait communier le 28 décembre, jour des Innocents, pour gagner un jubilé dès longtemps accordé aux rois d'Espagne par les papes. Don Carlo3 se confessa la veille au moine dominicain Fray Diego de Chavès , qui devint depuis confesseur du roi. Ensuite il alla se plaindre à plusieurs personnes de sa maison que sou confesseur lui refusait l'absolution, pareequil lui avait déclaré son intention formelle de tuer un homme , revêtu d'une éminente dignité. Obstiné comme toujours , Don Carlos fit venir, deux à deux, jusqu'à quatorze moines dominicains du couvent d'Atocha, plus un moine augustin et un maturin , qu'on lui amena successivement dans sa voiture. Il fit à tous la même confidence , et tous lui refusèrent également l'absolution. Enfin , le prieur du couvent d'Atocha, Fray Juan de Tobar, l'ayant questionné avec adresse jusqu'à feindre d'entrer dans ses vues, Don Carlos lui déclara nettement que c'était son père qu'il voulait tuer.

Dans les premiers jours de janvier , soit crainte , soit autre folie, Don Carlos prit tout à coup le parti de s'enfuir. Après avoir révélé ce nouveau dessein à son con-

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fesseur, à son oncle Don Juan d'Autriche et à d'autres • personnes, il ordonna, le 17 janvier, au directeur-général des postes , Don Ramou de Tasis , de lui envoyer huit chevaux à l'entrée de la nuit suivante. Don Ramon de Tasis avertit le Roi, qui vint sur le champ au palais du Pardo, et le lendemain à Madrid. Don Juan essaya d'abord de faire entendre raison au prince son neveu ; mais il fut reçu à coups d'épée , et obligé de tirer la sienne pour se défendre. Le roi résolut alors , après avoir consulté quelques membres du conseil privé, de faire arrêter et juger son fils.

Philippe aimait pourtant Don Carlos, sou unique héritier mâle , car Elisabeth de Valois ne lui avait donné que deux filles ; et dans une circonstance antérieure , il avait prouvé cette affection. Le 9 mai 1562, étudiant encore à Alcala-de-Hénarès , Don Carlos tomba dans un escalier et se fit à la tête aiusi qu'à l'épine dorsale des blessures que l'on crut mortelles. Philippe II accourut de Madrid , apportant le corps entier du bienheureux Diégo , frère-lai des franciscains , qui passait pour opérer des miracles. Ce corps fut étendu sur celui de Don Carlos , qui guérit effectivement , et le Roi, plein de reconnaissance, fit canoniser le frère-lai, quoiqu'il en coûtât cher alors pour faire un saint. Il est vrai qu'avec ces reliques , le Roi avait amené son médecin, le docteur Andrès Basilio, qui fit au prince l'opération du trépan. Mais , miracle ou cure naturelle , le fait est que Don Carlos en resta un peu plus fou qu'auparavant. — Revenons au récit.

Ou a conservé une relation de l'arrestation du prince, écrite par un huissier de sa chambre, et que je regrette de ne pouvoir transcrire en entier , car elle est remplie

de détails curieux et authentiques. C'est le Roi , qui fit cette arrestation en personne. Il entra chez son fils avant qu'il fût levé ; en le voyant , Don Carlos voulut saisir ses armes , mais des officiers de la suite du Roi s'étaient déjà emparés d'une épée, d'une dague et d'une arquebuse qu'il avait au chevet de son lit. «Que veut de moi votre Majesté?» demanda Don Carlos. — «Vous allez le savoir,» répondit Philippe : puisse tournant vers le duc de Fcria: «je vous charge de la personne du prince,» dit-il, «pour que vous en preniez soin et que vous le gardiez. » Aussitôt on ferma les portes et les fenêtres de l'appartement. «Votre Majesté,» s'écria le prince, «ferait mieux de me tuer que de m'emprisonncr. Si vous ne me tuez pas , je saurai bien me tuer moi-même.» Don Ruy Gomcz de Silva , le prieur Don Antonio de Toledo , et quatre autres gentilshommes furent chargés de sa garde avec le duc de Fcria. Ils avaient sous leurs ordres un détachement de hallcbardiers allemands et de ces gardiens intérieurs du palais nommés Monteras de Espinosa.

Loin de cacher un événement si grave , Philippe en informa aussitôt le pape , l'empereur , tous les membres de. sa famille, les prélats, les chapitres, les audiences ou cours de justice , les gouverneurs des provinces et les municipalités des grandes villes. Il reçut, en réponse i\ cette communication, une foule de lettres et d'adresses qui , presque toutes , demandaient la grâce du prince. Philippe fut inflexible. Il régla , par une ordonnance royale , le régime de la prison de son fils , et il nomma une commission spéciale pour le juger. Cette commission , dont le Roi se réserva la présidence, était composée du cardinal Espiuosa , président du conseil de

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Castille, du prince d'Ebolij et de Don Diego Briviesca Munatonès, conseiller de Castille, chargé de l'instruction. C'était Philippe, comme on voit, qui aurait seul rendu la sentence ; mais Don Carlos , fidèle à sa menace , ne laissa point achever le procès.

On peut juger de l'état d'emportement , ou plutôt de rage furieuse , où le jeta son emprisonnement prolongé. Ses organes s'altérèrent , son sang s'alluma ; il courait des nuits entières nu-pieds sur les dalles; il faisait verser de la glace dans son lit pour tempérer l'ardeur de sa peau sèche et brûlante. Le mois de juin venu , il refusa de prendre aucune nourriture, et vécut onze jours entiers d eau glacée. Craignant qu il ne mourut de faim , le Roi lui rendit visite et lui adressa quelques mots de consolation. Alors le prince se jeta avec voracité sur des aliments , et l'indigestion qu'il éprouva fit éclater une fièvre maligne accompagnée de dyssenterio. Son état fut dès lors désespéré , et sa maladie déclarée mortelle.

Cependant l'instruction de la cause avait suivi son cours. Au mois de juillet , le conseiller Munatonès remit son rapport au roi. Don Carlos y était non seulement accusé, mais convaincu par les pièces écrites et les déclarations des témoins , du crime le lèse - majesté au premier et au second chef, d'abord pour avoir formé le projet d'un parricide, ensuite pour avoir voulu s'emparer des Flandres par la rébellion et la guerre civile. L'un et l'autre de ces crimes était puni de mort par les lois du royaume ; mais le rapporteur faisait observer qu'elles ne parlaient point des héritiers immédiats du trône, et que le Roi, pour des raisons de haute poli-

tique et pour le bien de ses sujets , pouvait commuer les peines qu'infligeait la loi. Cet avis du conseiller rapporteur fut partagé par le cardinal Espinosa et le prince d'Eboli ; mais Philippe II répondit que sa conscience n'était pas d'accord avec son cœur; qu'elle lui défendait de laisser un jour gouverner le royaume par un souverain dénué d'instruction, de jugement, de vertus, rempli de vices et de passions , insensé , féroce et sanguinaire ; qu'il fallait donc donner cours à la loi ; qu'au surplus le prince était dans un état si déplorable qu'il ne restait nul espoir de le sauver, qu'ainsi l'on devait se borner à adoucir ses derniers moments et à veiller au salut de son âme.

Là finissent les preuves et commencent les conjectures. Il parait que le ministre et le favori du Roi virent dans ses paroles l'intention de hâter la fin du prince ; il parait qu'ils s'en ouvrirent au médecin du Roi, le docteur Olivarès , et que ce médecin les comprit. Ce qu'il y a d'avéré , c'est que, le 20 juillet, il apporta un breuvage à Don Carlos, le lui fit prendre, et l'exhorta immédiatement après à mourir en bon chrétien. Don Carlos, en effet , consentit à se confesser , reçut avec dévotion les derniers sacrements, et dicta un testament à son secrétaire, Martin de Gaztelu. Dans la nuit du 23, lorsqu'il était agonisant , le Roi entra dans sa chambre , caché derrière le prince d'Eboli et le grand-prieur ; il donna, par dessus leurs épaules , sa bénédiction à son fils , et s'éloigna , dit-on , en fondant en larmes. Don Carlos expira le 24 juillet , à quatre heures du matin.

Sa mort ne fut pas tenue plus secrète que son procès. Philippe II l'annonça aux mêmes personnages et aux

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mêmes corporations qui avaient reçu naguères l'avis de son emprisonnement. Don Carlos fut enterré en grande pompe dans le couvent des religieuses de Sanlo-Domingoel-real de Madrid , et aux obsèques solennelles que lui fit cette capitale , le 1 4 août suivant , le moine qui prêcha fut ce même Fray Juan de Tobar , prieur des dominicains d'Atocha, qui avait arraché à Don Carlos l'aveu de son projet d'assassinat. La municipalité de Madrid fit écrire par l'humaniste Juan Lopez de Hoyos (qui fut le maître de Cervantes enfant) une relation très détaillée de la maladie, de la mort et des funérailles du prince. Enfin le Roi fit réunir toutes les pièces du procès , qui furent enfermées dans un coffret et déposées, en 1592, par le marquis de Castel-Rodrigo, familier de Philippe depuis la mort du prince d'Eboli, aux archives générales de Simancas, où l'on pourrait les trouver encore, si elles n'ont pas été enlevées par les soldats français ou par les paysans de la contrée qui pillèrent ensemble ces archives en 1810.

Telle est, suivant toute apparence, la vérité sur l'histoire de Don Carlos d'Autriche. Telle est du moins celle qui ressort de la longue dissertation écrite par Don Juan Antonio Llorcnte, le savant historien de l'inquisition, lequel, ayant compulsé avec sa patience accoutumée tous les documents de cette affaire , cite à l'appui de son opinion , ou plutôt de son récit, des autorités irréfragables. Cependant il n'est à peu près personne hors de l'Espagne qui ne croie aux amours de Don Carlos et d'Elisabeth, à la jalousie et à la vengeance de Philippe II; personne qui n'attribue , dans ce drame mystérieux et lugubre, un rôle à l'inquisition, comme ayant évoqué la cause et prononcé la sentence , ainsi qu'un rôle au

bourreau , dont la hache aurait brusqué le dénouement. D'où vient, demandera-t-on , que ces erreurs se soient accréditées ? il est facile de s'en rendre raison. La circonstance des fiançailles d'Elisabeth et de Don Carlos, avant le mariage de Philippe , puis celle de leur mort presque simultanée (car la reine ne survécut que trois mois au prince, étant morte, pendant sa troisième grossesse, le 23 octobre 1508) ont suffi pour faire naître, pour faire admettre la fable de leurs amours; le caractère de Philippe II, connu pour être jaloux, superstitieux, cruel , implacable , a fait le reste. Il faut observer d aillours que la première accusation portée contre Philippe vint de son ennemi capital, le prince d'Orange, qui, dans sa juste cause , et si jamais la fin peut justifier les moyens, serait excusable d'avoir employé jusqu'au mensonge pour le rendre odieux; il faut observer enfin que le monarque espagnol , successivement en guerre avec l'Angleterre et la France, n'a pas trouvé de défenseurs parmi les écrivains de ces deux nations.

De Thou, Watson, Saint-Réal, Mercier, Voltaire, ont donc répété les accusations du prince d'Orange. Des livres d'histoire elles ont passé aux drames et aux romans. Dès lors elles ont acquis l'autorité de la chose jugée, elles sont devenues ce que Montaigne appelle la vérité courante et tumultuairc. En rétablissant, d'après Llorente, la vérité réelle et authentique, la vérité vraie, je n'ai certes pas eu plus que lui l'envie de réhabiliter la mémoire de Philippe II , qui ne gagne pas beaucoup au change, ni celle de l'inquisition, assez chargée d'autres méfaits, et qu'on serait, comme dit Voltaire, bien maladroit de calomnier. J'ai simplement tâché d'éclaircir

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un point d'histoire intéressant, alors que les passions contemporaines ne peuvent plus l'obscurcir; et, loin de la déplorer , bénissons une heureuse erreur qui a donné naissance au Don Carlos de Schiller, le chef-d'œuvre de son illustre auteur , et Tune des grandes œuvres dramatiques qu'ait enfantées l'esprit humain.

uig

LA MONJA-ALFEREZ.

Parmi les aventuriers espagnols qui se précipitèrent dans le Nouveau - Monde à la suite de Christophe Colomb, si les uns furent grands et sublimes, comme Hernan Cortès , conquérant l'empire du Mexique avec une armée de neuf cents hommes , comme Balboa , découvrant la mer du sud, comme Alonzo de Ercilla, écrivant sur les aventures de sa campagne contre les sauvages révoltés de l'Arauco son vaste et magnifique poème de YAraucana , comme Fray Bartolomé de Las- Casas, ange de paix au milieu d'une guerre d'extermination ; si les autres , monstres altérés d'or et de sang, fourbes, avides, impitoyables, furent la honte et le fléau de l'humanité; il eu est un qui se recommande par la bizarrerie d'une destinée unique en son genre , et dont le nom, pour cela, mérite d'être sauvé de l'oubli. C'est la Monja- Al ferez.

Ce nom, qu'il faut lui laisser dans sa propre langue, résume toute son histoire : il veut dire la Nonne - -E'wseigne. C'est une femme qui s'est faite homme, qui est

MO

LA MOXJA-ALFKREZ.

passée de la pieuse oisiveté d'un cloître au tumulte des camps, aux sanglants hasards des batailles ; qui se montre forte , brave et féroce comme les compagnons de ses expéditions aventureuses ; qui, parmi les vices et les excès de sa profession , garde , avec son secret, la continence la plus austère , et feint même , pour compléter le rôle qu'elle se donne , d'impossibles amours. Dans l'histoire de sa vie et de ses aventures, écrite par ellemême, et qu'a publiée à Taris, en 1830, avec des éclaircissements et des preuves, un des principaux membres de l'émigration constitutionnelle, Don Joaquin Maria de Ferrer, la Monja - Al ferez se donne le nom de Dofia Catalina de Erauso ; mais il parait certain , par le rapprochement des documens et des dates , que c'est un nom usurpé, et que, pour cacher le sien véritable, elle a pris celui d'une personne de sou pays natal , dont elle connaissait la famille et l'entourage. Quant à sa propre existence, on ne saurait la mettre en doute, non plus que les événements de sa vie. La Monja - Al ferez fut très connue, très célèbre en son temps, au point que, de son vivant même , on mit ses aventures sur le théâtre *. Plusieurs mémoires et chroniques font mention d'elle. 11 est d'ailleurs constaté qu'à son retour d'Amérique, elle fut présentée à la cour et reçut une pension de 800 écus. On a même conservé son portrait, peint à Séville , lorsqu'elle avait cinquante-deux ans , par le célèbre Pachcco, maître de Velazquez. Ce portrait, qui porte le nom et l'âge de 1 héroïne , est au pouvoir de l'éditeur de son histoire. On peut donc njouter pleine

)) Co fut l'un dos plus célèbres disciples do Lope de Vega, Don Juan Pères do MonUlban , qui composa ot fit jouer à Madrid la Fameuse Comédie do la Movja-Alferee.

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