‹ Espagne et beauxarts mélangesChapitre 35 sur 36 · SOUVENIR DE J · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE J

(Je prie qu'on me permette de reproduire les premières et les dernières lignes d'un article public dans \c Journal Français de Berlin du 13 mars 1847, sous le titre: M, Louis Blanc et l'école démocratique. La fin de cet article contient le récit d'un fuit assez singulier et assez grave pour qu'il ne soit pas laissé dans l'oubli.)

On a nommé l'avènement du Christ le milieu des temps, parce que , limite entre deux mondes, il sépare l'ancien du nouveau. Le même nom, dans l'ère moderne, appartient à la révolution française. Elle aussi est le milieu des temps: elle sépare le passé de l'avenir 5 elle aussi apporta au monde une bonne nouvelle, un évangile. L'un avait dit: les hommes sont frères; l'autre a dit: ils sont libres, ils sont égaux.

Comment s'étonner que cet immense événement , dont les conséquences, loin d'être accomplies, commencent à peine à se faire pressentir, soit devenu l'objet d'une étude universelle ? Partout on veut en découvrir les causes, en tracer la marche, en prédire les effets. Mais c'est à la France qu'il appartient d'abord de se l'expliquer à ellemême et de l'expliquer aux autres nations. Aussi déjà, sans compter la publication fidèle et complète des actes et documents sur lesquels la postérité pourra juger défi-

nitivement la Révolution, et qui fouruira des matériaux à tous ses historiens futurs, 1 combien a-t-ellc déjà d'historiens et de juges V Sous la restauration, deux jeunes gens, venus du pays de Mirabeau, se rencontrèrent chez un vieillard qui avait été l'ami, le confident du grand orateur de la Constituante. Il leur conseilla d'écrire l'histoire de la Révolution, qui était encore à faire; il leur raconta les péripéties de ce grand drame , il leur eu révéla l'esprit ; et, pour que ce travail à deux fût vraiment double , il assigna à chacun son rôle. L un devait être le Tite-Live de la Révolution, l'autre son Tacite; l'un devait laconter les faits en détail, sous une forme claire et dramatique ; l'autre devait les grouper en masses , les livrer aux appréciations de la politique et de la morale, les éclairer enfin des lumières de la philosophie. Le double ouvrage a paru ; ces jeunes gens étaient M. Thiers et M. Mignet.

Raconter, juger, venger la Révolution, sous le gouvernement des princes émigrés, des frères de Louis XVI, c'était beaucoup. Mais cependant cette justification n'allait point au delà de l'opinion, militante alors, à présent régnante, qu'on a nommée le libéralisme de quinze ans. Aujourd'hui que juillet 1830 a complété juillet 1789, et que la prise des Tuileries a couronné la prise de la Bastille, aujourd'hui l'histoire de la Révolution devait être écrite par i'opinon, militante à son tour et bientôt régnante, qui se nomme la démocratie. Tar un heureux rapprochement, deux hommes aussi descendent ensemble dans la lice, et, sans s'être concertés, semblent avoir partagé le travail entre eux, comme le firent naguères leurs

i) Histoire parlementaire de la Révolution française.

prédécesseurs, MM. Thiers et Mignet. L'un va raconter aussi la longue série des événements, va peindre les choses et les hommes avec le vigoureux pinceau qui a tracé V Histoire de dix ans. L'autre , dans un récit plus sommaire, moins narrateur qu'appréciateur des faits, et moins avec la raison qu'avec le sentiment, nous exposera le jugement de son cœur dans le langage affectueux et exalté, familier et poétique des livres du Prêtre et du Peuple. Ces hommes sont M. Louis Blanc et M. Michelet. L'œuvre double sera doue, comme la précédente, plus complète et plus décisive. Nous nous en réjouissons.

Je suppose que quelqu'un prenne à tâche, non pas de glorifier, mais de justifier ou d'excuser du moins les horribles exécutions de 93; en vérité, il ne manquerait pas de légitimes et puissants motifs. D'abord, pourraitil demander, quel changement social , si juste qu il fût, s'est accompli dans le monde sans effusion de sang ? où et quand le droit a-t-il triomphé sans la force ? Laissons l'histoire ancienne, laissons le moyen-âge, laissons l'Angleterre et 1648, laissons même la France; ne sortons point de l'Allemagne, ne sortons point de la Prusse. Lorsque le moine de Wittemberg exhorta son pays à secouer le joug de la cour de Rome, lorsqu'il prêcha l'affranchissement, il ne s'agissait pas de révolution politique et sociale ; il s'agissait seulement de la liberté de conscience, et seulement en matière de foi regilieuse, et même dans de si minces limites, que, s'il permit d'examiner désormais librement les écritures, il défendit d'en sortir. Eh bien ! n'a-t-il pas fallu qu'à la parole de

Luther s'ajoutât l'épée de Gustave- Adolphe ? Qu'est-ce que la Guerre de trente ans? Croit-on qu'à tout prendre, la seule liberté de conscience dont jouit une partie de l'Allemagne ne lui ait pas coûté plus de sang et de larmes que n'ont coûté à toute la France toutes les libertés qu'elle a conquises du même coup ?

D'ailleurs, pour juger les hommes il ne faut pas les isoler des circonstances. Quelle était la situation de la Convention nationale lorsqu'elle dut , comme on l'a dit, battre monnaie sur la place de la Révolution ? L'Europe coalisée, l'émigration en armes, les Prussiens dans la Champagne, les Espagnols dans le Roussillon, la Vendée allumant une effroyable guerre intestine , Lyon en révolte, Toulon livré aux Anglais , point d'armée , point de marine, la famine et la banqueroute, la peur ou la trahison. Voilà les grands traits du tableau. Il ne restait à la France révolutiouaire que les faubourgs de Paris. Dans leur foi, indomptable comme leur courage, les Montagnards firent une résistance désespérée et sublime. Semblables aux marins du Vengeur, ils périrent en sauvant leur drapeau, ils s'abîmèrent dans leur victoire, et, « par un dévouement sans exemple et sans égal, « ils mirent au nombre des sacrifices leur nom voué, s'il « le fallait, à une infamie éternelle. »

Et pourtant, malgré tant de raisons qui crient pour leur défense, nul de nous ne saurait les absoudre. On admire le but, on condamne le moyen. Oui, tous , nous détestons l'homicide, nous avons horreur du sang ; tous, nous croyons fermement qu'on peut tuer les choses sans tuer les hommes, et qu'il n'y a plus de crimes nécessaires ; tous, nous adopterions volontiers pour article de foi ces belles paroles du Koran: « Celui qui tuera

« un homme sans en éprouver de violence sera coupable « du sang de tout le genre humain , et celui qui sau- « vera la vie à un homme sera récompensé comme s'il «l'avait sauvée à tout Je genre humain. >

Qui aurait le droit aujourd'hui de suspecter une telle déclaration? Entre 1793 et 1847, n'y a-t-il pas 1830? n'y a-t-il pas notre Révolution de Juillet? Est -elle tachée, celle-là, d'une seule goutte de sang? Après le combat, plus merveilleux encore de générosité que de bravoure, quelles victimes a-t-elle faites? Pour sauver M r de Polignac, Lafayette n'a-t-il pas joué plus que sa vie, l'idole de sa vie, sa popularité? Cent fois depuis, les démocrates ont demandé l'abolition de la peine de mort, surtout pour les délits politiques, où le criminel, aux yeux d'un parti, est, aux yeux d'un autre, héros et martyr. Enfin nos mœurs sont devenues si douces, ainsi que nos lois, et si tolérantes, qu'aujourd'hui M. de Polignac peut publier , à Paris même , un livre où il insulte à la Révolution qui lui a pardonné. Non, l'on ne sait pas encore assez ce que fut cette Révolution ! C'est un droit, c'est un devoir à tous ceux qui la firent de la montrer telle qu'elle fut. Qu'on me permette donc, puisque l'occasion s'en offre, de prendre dans mes souvenirs personnels, et d'ajouter un petit chapitre, non le moins curieux peut-être, à l'histoire des trois journées. 4

Le 30 juillet, au matin, j'étais dans les bureaux de l'ancien Globe, où, la veille au soir, j'avais écrit et Pierre Leroux imprimé, sur un quart de feuille en forme

i) L'anecdote qu'on va lire est déjà rapportée dans uno notice ne'cro- 'ogiquo sur Achillo Rocho , publiée par Jean Koynaud (Iifviie rurycloptdiyne - 1836). On me pardonnera donc de rappoler , dans 1o dramo do 1830, une scène où je fns personnellement nctenr.

d'affiche, le premier bulletin de la victoire populaire. Un de mes confrères journalistes, Achille Roche, brave et digne jeune homme mort peu d'années après , vint m'y trouver. Il était chargé par la commission de l'Hôtelde-ville d'occuper la Préfecture de police, et voulait un compagnon pour cette besogne assez difficile. Nous allâmes donc tous deux, le fusil sur l'épaule, car on craignait encore un retour offensif des troupes royales, nous installer à la Préfecture ; nous fumes Préfet de police vingt-quatre heures. Il s'agissait non seulement de remettre en fonction cette grande machine administrative, qui s'était arrêtée comme toutes les autres, mais surtout de pourvoir à l'arrivée régulière et à la libre circulation des subsistances. Mais, dans ce soin, nous étions déjà prévenus. Par un généreux sentiment de l'ordre, le peuple vainqueur avait spontanément établi des corpsde-garde à toutes les barrières, et, rétablissant partout la perception des octrois , qui pèse sur lui seul , il réprimait jusqu'à la contrebande, dont il eût fait son profit. Pendant notre règne d'un jour, nous reçûmes une foule de restitutions , toutes faites par de pauvres gens. Je me rappelle un ouvrier, à demi nu, encore tout noir et tout fumant du combat de la veille; il nous jeta, par la porte entre-ouverte, une aiguière d'or massif, chargée d'insectes en pierres précieuses , qu'il avait prise aux Tuileries, et dont il s'était coiffé comme Don Quichotte de l'arniet de Mambrin ; «Je croyais, nous dit-il, que ce bassin était du cuivre ; on me dit que c'est de l'or, et je vous le rends bieu vite.» — Mais voici mon histoire : A peine étions-nous installés dans le cabinet de notre prédécesseur, M. Maugin, lequel, ayant perdu la tète, s'était enfui aux premiers bruits du combat, que

son garçon de bureau, son homme de confiance , entra d'un air mystérieux. 11 portait , sous le pan de sa redingote , un grand panier rempli de lettres ; il y en avait plusieurs centaines, de toutes formes et de toutes grandeurs, depuis l'officielle dépêche cachetée et scellée, jusqu'au billet confidentiel fermé par une épingle: «Voilà, nous dit-il pâle et tremblant, toute la correspondance particulière adressée à M. le Préfet depuis trois jours. Moi seul je recevais ces lettres , et lui seul les ouvrait. Prenez-les, déchargez m'en.» Nous avions là toute la police secrète de la Restauration . . . Nous la tenions, preuves ' en main. Que de secrets à surprendre ! Que d'intrigues à dévoiler ! Que de gens à marquer au front ! Ou bien, quelle richesse à nous partager ! Car combien d'or valait chaque lettre pour les correspondants secrets rachetant leurs signatures? Et nous étions deux pauvres journalistes, sans fortune et sans nom ... Des vengeances, de l'argent, fi donc ! . . . Au feu, au feu ! Le garçon, fort surpris, reçut l'ordre, étrange au mois de juillet , d'allumer un grand brasier dans la cheminée, et, sans qu'un seul cachet lût rompu, toutes ces ordures de police allèrent se purifier dans les flammes.

P. S. Quand j'écrivais cet article, en mars 1847 , à propos des histoires alors connues de la Révolution française, je ne pouvais prévoir une troisième œuvre double, qui, se dégageant de notre époque obscure, sans doute par la loi des contrastes, devait couronner les deux premières, et éclairer le sujet d'une clarté si vive, qu'elle semble porter sur la Révolution française l'arrêt définitif et souverain : j'entends, d'une part, l'ingénieux, profond

et éloquent ouvrage que, sous le nom trop modeste d'Essai, a publié M. P. Lanfrey dès 1858; et, d'autre part, ce coup de tonnerre imprévu qui vient d'éclater sur le monde politique et moral , ce livre magnifique par lequel, si je ne m'abuse, M. Edgar Quiuet a pour jamais clos le débat. (Décembre 1865).

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