‹ Espagne et beauxarts mélangesChapitre 9 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment Lazarille se mit an service d'nn marchand de bulles, et de ce

qui lui arriva. I

Le cinquième maître que le sort me donna fut un marchand de bulles, le plus effronté, le plus dévergondé, le plus grand débitant de cette marchandise, que j'aie jamais vu , que j'espère jamais voir , et que personne ne verra jamais ; car il avait dans son métier toutes sortes de rubriques, de finesses et de subtiles inventions. Quand il arrivait dans les pays où devait se débiter la bulle , il offrait d'abord aux prêtres ou aux curés quelque chose d'égale valeur: une laitue de Murcie, dans la saison, une paire d'oranges, une pêche, un melon. C'est ainsi qu'il avait soin de se les rendre propices pour qu'ils favorisassent son négoce, et appelassent leurs paraissions à prendre la bulle , en lui offrant de plus des remercîments. Il avait soin aussi de s'informer de leur mérite; s'ils disaient entendre le latin, il se gardait bien d'en dire un mot , pour ne pas trébucher , et se servait alors d'un gentil espagnol, débité d'une voix

i) L'inquisition avait supprime le chapitre précédent et celui -ci, qui exige une explication pour être compris d'un lecteur français. Sous le prétexte qu'ils étaient toujours en guerro avec les infidèles, les rois d'Espagne obtenaient chaque année du saint-siége, moyennant qnolques milliers de piastres, le droit de vendre des bulles, dites de la Croisade (bnlas de la Crusada) , dont le produit avait autrefois servi aux guerres contre les Mores, et auxquelles étaient attachées certaines grâces spirituelles. Ces bulles se colportaient dans tout le royaume, par des commissaires ecclésiastiques qu'on appelait vulgairement bidderos.

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assurée; mais s'il apprenait que ces prêtres fussent de ceux qui acquièrent leur grades moins avec des belleslettres qu'avec des écus , il se faisait un saint Thomas au milieu d'eux, et pariait deux heures en latin, ou du moins paraissait le faire , quoiqu'il n'en dît pas un mot. Quand il ne pouvait, par de bonnes voies, faire acheter ses bulles , il en cherchait sans scrupule de mauvaises, et pour cela, tantôt fatiguait le peuple, tantôt employait les plus habiles artifices. Et pour ne pas rappeler ici tous ceux que je lui vis faire , ce qui serait trop long à conter, je n'en rapporterai qu'un seul, mais assez subtil et piquant pour donner une preuve de toute son habileté.

Dans un endroit du diocèse de Tolède, il avait prêché deux ou trois jours , faisant ses diligences accoutumées, sans qu'on lui eût pris une bulle, et sans qu'on montrât, à mon avis, la moindre intention d'en prendre, ce qui le faisait donner au diable. Après avoir cherché comment il fallait s'y prendre , il résolut d'assembler le peuple le lendemain matin , pour prendre congé de la bulle 1 . Cette même nuit, après souper, lui et l'alguazil qui l'assistait se mirent à jouer la collation , de façon que le jeu amena une querelle et de mauvaises paroles. Il appela l'alguazil voleur, et l'autre l'appela faussaire. Sur cela, le seigneur commissaire , mon maître , saisit une pique de messier qui se trouvait sous le portail de l'auberge, et l'alguazil mit la main à l'épée qu'il portait à sa ceinture. Au bruit et aux cris que nous jetions tous, les hôtes et les voisins accoururent pour les séparer, et tous deux, pleins de colère,

i) Para despedir la buia, c'est-à-dire, pour la clôture de sa boutique.

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cherchaient à échapper à ceux qui les retenaient, pour se couper la gorge. Mais comme le foule s'augmentait par le tapage, et que la maison était pleine de monde, voyant qu ils ne pouvaient s'attaquer avec leurs armes, ils échangeaient force injures, parmi lesquelles l'alguazil répétait à mon maître qu'il était un faussaire, et que les bulles qu'il vendait étaient fausses. Finalement les curieux , désespérant de les accorder , se décidèrent à emmener l'alguazil de l'auberge à un autre endroit, laissant mon maître en proie à sa fureur. Les hôtes et les voisins l'engagèrent ensuite à se calmer et à dormir, ce qui fit que nous allâmes tous nous coucher.

Le matin venu, mon maître se rendit à l'église , et fit sonner la messe et le sermon pour congédier la bulle. Le peuple s'assembla, en murmurant des bulles et disant qu'elles étaient fausses, puisque l'alguazil lui-même l'avait découvert dans la querelle : de façon qu'outre le peu d'envie que les habitants avaient montré de la prendre, ils montraient contre elle une haine véritable. Mon maître cependant monte en chaire , et commence son prône , pour amener les assistants à ne pas se priver des indulgences et des grâces que portait la bulle avec elle. Il en était au meilleur du discours, quand l'alguazil entre dans l'église , fait sa prière , et , se levant aussitôt, commence à dire d'une voix lente et posée: «Bonnes gens, écoutez de moi une parole, ensuite vous écouterez qui bon vous semblera. Je suis venu avec ce marchand d'indulgences qui prêche en ce moment, lequel m'a trompé, et m'à engagé à favoriser sa tromperie , sous condition d'en partager le profit. Aujourd'hui que j'aperçois le mal qu'en éprouveraient ma conscience et vos bourses, dans mon repentir, je vous déclare

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nettement que les bulles qu'il prêche sont fausses, qu'il ne faut ni le croire, ni les prendre, que je ne suis partie directe ni indirecte dans cette affaire , que dès à présent je dépose mon bâton 1 et le foule aux pieds; et si jamais cet imposteur est châtié pour ses faux, soyezmoi témoins que je ne suis pas avec lui , pour lui prêter mon aide , mais qu'au contraire je vous détrompe et vous découvre sa fraude.» L'alguazil acheva de parler, et quelques hommes de bien, qui se trouvaient présents, voulaient le chasser de l'église pour éviter le scandale. Mais mon maître les prévint, et ordonna, sous peine d'excommunication, que personne ne l'arrêtât et qu'on le laissât dire tout ce qu'il voudrait. Lui, de son côté, garda également le silence, tandis que l'alguazil disait ce qui vient d'être rapporté. Quand il eut cessé, mon maître lui demanda s'il lui restait quelque chose à dire , et le pria de continuer.» J'aurais encore long à parler sur vous et votre fourberie, reprit l'alguazil , mais cela suffit pour le moment.» Le seigneur commissaire se mit alors à genoux dans la chaire, et levant au ciel les mains et les yeux: «Seigneur Dieu, 8'écria-t-il , toi pour qui rien n'est caché mais qui vois tout au contraire , pour qui rien n'est impossible , mais qui peux tout , tu connais la vérité", et sais avec quelle injustice on m'outrage. Pour ce qui me regarde , je lui pardonne , afin , Seigneur , que tu me pardonnes à ton tour. Ne considère pas celui qui ne sait, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit; mais, je t'en supplie et te le demande au nom de la justice, ne dissimule pas l'injure qui t'est faite , de peur que quel-

1) La tara, bâton de bois blanc qui sert d'insigne aux alguazils.

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qu un de ceux ici présents , qui venait chercher cette sainte bulle , donnant crédit aux fausses paroles de cet homme, ne manquât de le faire ; et puisque ce serait tellement au préjudice du prochain, je t'en supplie, Seigneur, ne dissimule pas ta volonté, mais au contraire montre-la par un miracle, et que ce soit de cette manière : si c'est la vérité que cet homme a dite , si j'apporte le mensonge et la fourberie , que cette chaire s'enfonce avec moi, et m'entraîne au centre de la terre, d'où jamais ni elle ni moi ne paraissions ; mais si c'est la vérité que j'ai dite , et si cet homme , poussé par le démon pour priver d'un si grand bien ceux qui m'écoutent , m'a méchamment accusé, qu'il soit puni de même et que sa malice soit connue de tout le monde. >

A peine mon dévot seigneur eut-il achevé son oraison , que l'alguazil tombe de son siège , donnant un si grand coup sur le pavé , que toute l'église en résonna, et il commence à hurler, à se tordre la bouche, à jeter de l'écume , et à faire mille contorsions , frappant des mains et des pieds et se roulant par terre. Le tapage et les cris des assistants étaient tels, qu'ils ne s'entendaient plus les uns les autres. La plupart étaient pleins de surprise et d'épouvante. Les uns disaient: «Que le Seigneur le secoure !....» Les autres : «Il n'a que ce qu'il mérite, puisqu'il portait un si faux témoignage.» Finalement , quelques - uns de ceux qui se trouvaient près de lui . et , je crois , non sans grande frayeur, s'approchèrent et lui saisirent les bras , avec lesquels il envoyait de vigoureux coups de poing à ceux qu'il rencontrait. D'autres lui tiraient les jambes et les tenaient fortement, car il n'y a pas de méchante mule au monde qui lançât de plus lestes ruades. Ils le tinrent quél-

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que temps ainsi, s'étant jetés plus de quinze sur son corps, et il leur envoyait à .pleines mains des gourmades , pour peu qu'ils oubliassent d'être sur leurs gardes.

A tout cela , le seigneur mon maître demeurait à genoux dans la chaire, les yeux et les mains toujours élevés vers le ciel, et tellement transporté dansune béate extase, que ni les pleurs, ni les cris, ni le tapage qui se faisait dans l'église, n'étaient suffisants pour le tirer de sa divine contemplation. Ces bonnes gens s'approchèrent enfin, et, l'éveillant à grands cris, le supplièrent de secourir ce pauvre diable qui se mourait, sans avoir égard au passé , ni à ses calomnies , puisqu'il en était déjà puni. «Si vous pouvez, ajoutaient-ils, quelque chose pour le délivrer du péril qu'il court et des souffrances qu'il endure, faites-le pour l'amour de Dieu, à présent que nous voyons tous bien clairement la faute du coupable et votre sincérité , puisqu'à votre prière et pour vous venger, le Seigneur n'a point différé le châtiment.»

Le commissaire, comme quelqu'un qui soi t d'un doux sommeil, les regarda, puis regarda le criminel, puis tous ceux qui étaient à l'entour, et leur dit d'une voix lente et calme : «Vous n'auriez jamais dû , bonnes gens qui m'écoutez, intercéder pour un homme sur qui Dieu s'est signalé d'une si éclatante manière ; mais puisqu'il nous commande de ne pas rendre le mal pour le mal , et de pardonner aux injures, nous pouvons le supplier avec confiance de remplir le précepte qu'il nous donne, et que sa Majesté infinie fasse grâce à cet homme, qui l'offensait en mettant obstacle à la propagation de sa sainte foi. Allons donc tous le prier.» Après ces mots, il descendit de la chaire, et leur re-

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commanda de supplier très-dévotement le Seigneur qu'il daignât pardonner à ce pécheur, qu'il daignât lui rendre la santé et la raison , et chasser le démon de son corps, s'il avait permis qu'il y entrât pour son grand péché. Tous se mirent à genoux devant l'autel, et commencèrent à chanter avec les prêtres une litanie à voix basse. Ensuite mon maître s'approcha de l'alguazil , avec la croix et l'eau bénite , et , après avoir chanté sur son corps , levant au ciel les mains , puis les yeux, à tel point qu'il n'en paroissait plus rien qu'un peu de blanc, il entonna une oraison non moins longue que dévote, qui fit pleurer tous les assistants, comme ont coutume de faire le prédicateur et l'auditoire dans les sermons de la Passion , suppliant Notre - Seigneur , puisqu'il ne demandait pas la mort du pécheur, mais sa vie et son repentir, de vouloir bien rendre la santé à ce malheureux poussé du démon et conduit par le péché , pour qu'il se repentît et confessât ses fautes. Cela fait, il se fit apporter la bulle, la lui posa sur la tête, et tout aussitôt le pécheur d'alguazil commença à se trouver mieux et à revenir à lui peu à peu. Dès qu'il eut repris entièrement connaissance, il se jeta aux pieds du seigneur commissaire , pour lui demander pardon , confessant qu'il avait parlé par la bouche et par l'ordre du diable, d'abord pour lui causer préjudice et se venger de leurs querelles , mais surtout parce que le démon recevait une grande peine du bien qu'allait faire la bulle en cet endroit. Mon maître lui accorda sa grâce, et la paix se fit entre eux. Il y eut ensuite une si grande hâte à venir acheter la bulle , qu'aucune âme vivante ne s'en passa dans le pays ; tous la prirent, maris et femmes , fils et filles , valets et servantes.

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La nouvelle de cet événement se répandit dans les lieux circonvoisins , et , quelque part que nous arrivassions, il n'était pas besoin de sermon , ni de messe ; on venait ohercher la bulle à l'auberge, comme des poires pour l'amour de Dieu. De manière que dans dix ou douze endroits des environs où nous allâmes, mon maître débita autant de milliers de bulles, sans prêcher un seul sermon. Quand la comédie se joua, j'avoue que j'y fus pris moi-même comme les autres , et que j'en éprouvai la même épouvante ; mais en voyant ensuite les rires et les plaisanteries qu'en faisaient entre eux mon maître et l'alguazil , je compris qu'elle était de l'invention de l'industrieux commissaire. Malgré ma jeunesse, ce tour me plut infiniment, et je me disais: «Combien de tours semblables ces fourbes doivent -Us jouer aux innocents!» .

Finalement je restai encore avec ce quatrième maître près de quatre mois , pendant lesquels j'eus à souffrir bien des fatigues.

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