‹ Espagne et Portugal: notes et impressionsChapitre 1 sur 6 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je suis allé deux fois en Espagne, en 1881 et en 1883, et il ne dépendra pas de moi d'y retourner.

La curiosité pour ce pays me semble inépuisable. Ses mœurs, son climat, son admirable mobilier, ses révolutioAs qui ne détruisent rien, et qui laissent intact le vieux décor mauresque, tout est fait pour attirer, retenir, rappeler le passant qui veut rêver, l'artiste qui veut penser, et l'écrivain qui veut se reposer d'inventer.

Dans mes deux voyages, je suis allé jusqu'à Lisbonne, et cette halte extrême n'est pas le moindre de mes enchantements.

Je ne voulais pas d'abord raconter ce que j'avais vu. Voilà pourquoi je ne parle pas de Barcelone, qui a été ma première étape hors de France : mais bientôt mon émotion a été plus forte que mon nonchaloir de vieil écrivain en vacances, et, à partir de Valence, j'ai recueilli des notes; mais la véritable

n PRÉFACE.

i iiArralion ne commence qu*à Séville, où je passai h

I semaine sainte, avec ma fille.

j Au risque de laisser une lacune, je ne veux n

1 refaire, ni augmenter, ni corriger des impressioni

i dont le seul mt^rite est la sincérité.

Je réimprime donc les articles publiés dans U Rente bleue, et je souhaite que les encouragements qui leur ont été donnés quand ils étaient très espacés, ne les abandonnent pas, maintenant qu'ils sont resserrés et qu'ils font masse.

Physionomie de Valence. — La Bourse de la soie, — La cathédrale. — Le musée. — La Tarlana. — Le Cid et le maréchal Suchet.

Valence a un charme qu'il faut chercher un peu avant de le sentir et qui ne vous offusque pas de sa prétention. Certaines villes dans l'univers ont une splendeur effrontée : on la subit, mais en essayant de se révolter. Naples, par exemple, est d'une beauté si acclamée, que je me suis trouvé froid quand mon rêve, démesuré d'avance, s'est fixé dans une mesure.

La poésie trop apparente est un viol de l'âme qui vous pousse au repentir dans la prose. Valence a le sourire moins vif que Grenade ; on trouve en arrivant moins d'orangers, et des orangers moins gros qu'on ne les espérait; mais la douceur du pays fond

bientôt dans l'âme, comme les oranges fondent dans

VOUS exhortent à la prudence, de peur que vous n'excitiez le lion valencien. Je n'ai pas eu de sujet de querelle : je n'ai donc pas été exposé à voir saillir la colère intime de la population; mais je puis avouer, au contraire, que j'ai été séduit d'abord par l'air de placidité des gens qui nous ont conduits à l'hôtel et qui nous ont accompagnés pendant tout notre séjour.

Sur Ja place où sommeille l'hôtel de Madrid, un mendiant très courtois m'a offert et m'a enflammé l'allumette dont j'avais besoin et, en retour de cette complaisance, s'est borné à me demander du feu de mou cigare pour sa cigarette. Un factionnaire qui se promenait lentement en face a pris à son tour du feu à la cigarette du mendiant, et cette fraternité de l'étincelle excluait toute idée de méchanceté sournoise.

Il n'est pas jusqu'aux araignées de l'hôtel de Madrid qui, troublées dans leur repos et secouées des rideaux où elles dormaient, je n'ose dire depuis don Pedro IV, ne se retirassent courtoisement, espérant revenir après notre départ.

C'est à peine si j'ai trouvé une légère férocité dans l'addition de notre hôte, et encore avait-elle été rachetée d'avance par le sans gêne du service, par la familiarité des nappes et des serviettes, qui nous racontaient les repas de la semaine précédente, pour nous donner confiance.

Une bonhomie grasse suintait de partout.

Du balcon de ma chambre, je voyais à ma droite, à l'angle d'une rue dont je n'ai pas gardé le nom, mais

qui devait avoir un nom de saint, une maison dont j'ignore encore le propriétaire, mais qui avait un caractère architectural très émouvant : ce n*était pas de la belle architecture, c'était de Tarchitecture amusante. Ces maisons ne sont pas rares à Valence; elles forment comme des bornes hautes dans le ruissellement des rues étroites qui ont gardé une physionomie arabe.

La place du Marché est la place aux échantillons de types divers, de costumes variés, de fruits superbes, de légumes gigantesques, de femmes jolies et de paysans singulièrement vêtus. Elle a une animation extraordinaire. C'était la place des tournois, des joutes^ des exécutions. C'est sur celte place que se trouve le monument le plus curieux de Valence, un des plus beaux par ses dimensions intérieures de toute l'Espagne : la Lonja de la Seda^ l'ancienne Bourse de la soie. On assure que cet édifice occupe la place d'un somptueux alcazar bâti par la ûlle d'un roi maure, et Chimène, la veuve du Cid, l'aurait habité.

Je ne contredis aucune légende et j'aime à retrouver le Cid à travers tout en Espagne : c'est le fond de la gloire universelle.

La Lonja de la Seda consiste surtout en une salle immense, haute comme une cathédrale, et dont la voûte élégante est supportée par des colonnes torses d'une légèreté singulière. Des bureaux, des pièces où se réunit la chambre du commerce, des logements de gardiens, d'employés, ont leur entrée dans cette im-

mense salle, d'un gothique pur et souriant dans sa solennité. Arextérieur, des créneaux couronnent la porte de l'édifice et lui donnent un air héraldique.

La cathédrale est un composé de tous les styles et ne laisse qu'une impression confuse. Sombre comme il convient à une église espagnole, mystérieuse et riche, elle a des reliques et des reliquaires à foison, quelques beaux tableaux, des bibelots historiques, reçu qui a appartenu au roi don Jairae, une chaîne que les galères valenciennes allèrent prendre, au temps d'Alphonse V, jusque dans le milieu du port de Marseille, un missel de la bibliothèque abbatiale de Westminster, d'autres trésors dont la contemplation échauffe moins l'esprit que l'admirable panorama dont on jouît du haut des tours.

Valence a un musée modeste qui renferme cependant quelques toiles précieuses des artistes de l'école valencienne. Mais le musée ne vaut pas la peine de prolonger le séjour. J'aime mieux le tableau des petites rues, l'imprévu des maisons qui ont un caractère architectural, les belles promenades, l'Alameda et la Glorieta, sur les deux rives opposées du Turia, et le Jardin botanique, un musée fleuri de toutes les richesses végétales du monde. J'ai remarqué là une de ces plantes à longues feuilles épineuses que nous avons grand'peine à dresser jusqu'à la hauteur du -genou dans nos jardins, et qui s'élevait jusqu'à la hauteur d'un toit de maison. C'était un arbre, et un arbre de belle venue. J'oubliais de dire que dans la

cour du musée de tableaux, qui occupe l'ancien couvoiit de la Merced, des palmiers centenaires, portant ralloslalion de leur origine sur une plaque de marbre, dépassent de beaucoup les toits du couvent.

Valence a, comme on le voit, un décor permanent pour la venle des oranges, des bijoux, des faïences artistiques et des éclieveaux de soie.

Les faïences à reflet d'or ou de cuivre se fabriquent dans des villages, à Manises entre autres, à deux Houes delà ville, et c'est une promenade charmante que d'aller visiter ces fabriques. Mais je ne conseille pas aux amateurs indolents de s'y faire transporter en tarlana.

Après la voiture à deux places, la Victoria française, Valence n'offre aux promeneurs que la tartana. Imaginez une petite charrette couverte de toile cirée, tendue sur des cerceaux. A l'intérieur, deux bancs parallèles placés dans le sens de la longueur rapprochent les fronts des voyageurs et font se heurter leurs genoux. Si laiartana est suspendue, elle l'est sans doute trop fortement, car le moindre choc sur le pavé met en danse les brancards, la caisse, les promeneurs. Le cocher, le tartanero, se tient de côté sur un des brancards; il siffle, il fouette sa monture avec une gaieté qui n'est pas longtemps communicative, et, tandis qu'il secoue les voyageurs, lui, qui est habitué aux mouvements du véhicule, semble trotter sur un rythme dont il a le secret, toujours dispos, alerte, toujours prêt à répondre :

— Vous voyez bien que nos voitures ne rompent pas les os ! Est-ce que je suis moulu?

Pour être véridique, je dois confesser que quelquefois la tartana a une toile cirée toute neuve, des banquettes engageantes, et peut-être bien qu'en allant doucement, au pas, par une de ces belles nuits bleues de Valence, en enfermant comme dans une gondole un couple épris de silence et de paix, la tartana pourrait être un abri charmant et poétique.

On me proposa d'aller visiter le Presidio, c'est-àdire la prison. Quinze cents détenus travaillent, paraitil, avec un ordre admirable, à toute sorte d'industries ; ils en retirent un petit bénéfice et l'établissement est un modèle à proposer aux étrangers. Je dis aux étrangers, car il ne semble pas beaucoup que les Espagnols en profitent.

Valence a une histoire politique et militaire très variée. Le Cid y commanda jusqu'à sa mort, après avoir chassé des tribus syriennes qui y avaient établi un royaume indépendant; puis, quand il fut mort, comme les bandes revenaient pour reprendre la ville, la chronique raconte que les chrétiens placèrent le Cid mort, armé de toutes pièces, sur son diQVdilBabieca : il avait en main sa redoutable épée, et le cadavre glorieux traversa les rangs ennemis, vainqueur encore une fois au delà de la vie.

Le maréchal Suchet, en 1812, vint à Valence interrompre l'anarchie que deux moines avaient installée, après avoir fait massacrer trois ou quatre cents Fran-

çais. Ce n'était pas Tépée du Cid; c'était celle de la France, et le soldat victorieux fit tant et si bien que sa mémoire est encore vénérée dans ce pays conquis et châtié. Depuis, par un hasard singulier, c'est à Valence que la reine Christine, en 1840, perdit la régence, et c'est là qu'en 1843 elle la retrouva.

C'est par Valence qu'il faut commencer ou finir le voyage d'Espagne. Quand on a débuté par Barcelone, qui est comme une avenue bigarrée, bruyante, cosmopolite, on respire dans Valence, comme dans un bouquet de bienvenue, l'arôme subtil, poétique de l'Espagne avec ses grâces héroïques et ses coquetteries féminines. C'est une sérénade, comme celle que Figaro faisait jouer devant lui pour égayer sa marche, sérénade plus tendre et moins ironique. Mais, quand on entre par les provinces basques, après ces stations sévères : Burgos, Avila, l'Escurial, après le tohu-boha de Madrid, après le recueillement de Tolède, les émotions de Cordoue, de Grenade et de Séville, ce doit être un enchantement de se reposer à Valence avant de rentrer en France : on y fait la gerbe de ses souvenirs et on les emporte avec cette douce odeur des bois d'orangers et cette vision du ciel bleu qui ne s'effacent plus de la mémoire.

La semaine sainte à Séville. — La cathédrale. — Les processions. — Les pénitents. — Le samedi saint. — L'Alcazar. — La maison de Pilate. — Le dimanche de Pâques. — Les taureaux. — Carmen.

Je commence celte lettre dans la chambre de Rosine. Rosine a délogé depuis longtemps, et c'est madame Bartholo qui loue le décor vide, les balcons munis de grilles par lesquels il entre des bouffées de sérénades broyées par les orgues de Barbarie, mais d'où il ne tombe plus de signal ni de cahier de musique.

Figaro demeure en face. Il voisine tranquillement, sert d'interprète, et non plus d'entremetteur; le logis* n'a plus de valets à saigner, à faire éternuer ; la grille du patio en est entre-bâillée. Le domestique entier se compose d'une vieille Andalouse qui répond, quelquefois, au nom solennel d'Âthalie.

C'est bien la fille de Jézabel, un reste de sa mère

(font les chiens n'ont pas voulu ou dont ils n'ont laissé que les os. Mais la bonne femme fait sourire ses dents, et la vieille tragédie a des façons galantes et comiques d'opérette.

On a organisé depuis Paris des trains de plaisir pour la semaine sainte à Séville. Le terme n'a rien d'excessif; car, par un beau temps, rien ne peut se comparer au plaisir spécial, au train particulier de ces jours de mortification. Malgré la pluie, la fête n'a pas manqué de gaieté.

Tous les hôtels sont pleins. J'avais dû faire retenir des chambres dans une casa de huespedes.

Par un reste de probité, on n'ose pas nommer ces gîtes maisons meublées; car les meubles y sont considérés comme un superflu inutile, puisque le nécessaire manque. La probité ne se satisfait que par l'enseigne et se corrompt à l'intérieur.

Mon hôtesse, d'un embonpoint à flatter la reine Isabelle, quand celle-ci passe dans les rues de Séville, semble toujours prête à se couper, à se fendre par moitié, pour faire deux voyages, quand elle veut se transporter d'un endroit à un autre : aussi sa magistrature dans le logis est-elle plus souvent assise que debout. Elle ne nous sert jamais à table sans nous emprunter une chaise. Atlialie, qui lui passe les plats, s'assied aussi pour arc-bouter sa maigreur, et c'est ainsi qu'au lieu d'un tête-à-tête entre ma fille et moi, nos déjeuners et nos dîners sont des repas de corps.

Je suis logé à côté des bureaux d'un journal, ce qui

me garantit de la nostalgie, et à peu de distance d'un écrivain, privé ou public. J'ai présumé, du moins, que telle était la profession du brave homme accoudé à sa fenêtre, causant avec une perdrix en cage, attendant l'inspiration ou le client, au-dessus d'un emblème significatif qui se balance à sa porte : un encrier avec sa plume pendant à une longue ficelle.

La ficelle est naïve. En France, les écrivains la dissimulent mieux et, entoutcas,neravouentpas comme emblème.

J'ai dit que Figaro demeurait en face. Il est retiré. J'ai cherché sa boutique. On en montre plusieurs qui prétendent à ce titre. Mais il faut se méfier, dans un pays où les gens qui écrivent laissent pendre tant de ficelles.

Je puis dire, en tout cas, que, si Beaumarchais a rendu un hommage mérité à la dextérité des barbiers de Séville, il a peut-être exagéré la vivacité de leurs mouvements. Ils sont toujours fort habiles; ce sont les premiers raseurs du monde; seulement, ils ont de la peine à lâcher un client. Leur opération, qui dure vingt minutes, est une série de caresses sur les joues, sur le menton, entremêlées de légers coups insensibles qui changent la taquinerie ordinaire du rasoir en un massage de la figure, odorant et familier.

Nous sommes arrivés avec la pluie. L'entrepreneur des places à louer, bien qu'il ait augmenté prodigieusement ses prix sur la plaza de la Constituciony le meilleur endroit pour jouir du spectacle, a dû faire

de mauvaises affaires, ayant payé son droit très cher à Vayiintamiento.

Je dis spectacle j comme j'ai dit train de plaisir^ et la meilleure preuve que je ne blesse aucune convenance, c'est que l'estrade à deux étages adossée pour la semaine sainte au palais municipal est garnie de loges dont les coupons se payaient, cette année, 250 francs.

Il y a ordinairement cinquanle-deux processions à Séville, depuis le mardi jusqu'au vendredi saint inclusivement. Quand il fait beau, la nuit entière du jeudi au vendredi est animée par ces défilés, qui mettent en réquisition toutes les musiques civiles et militaires et qui tiennent tous les cafés ouverts.

Pour rassurer les consciences, je dirai que ces processions n'ont de religieux que le prétexte. Le clergé s'y mêle peu; il s'y prête et ne s'y donne pas. Ce sont de vieux usages, conservés par amour-propre national plutôt que par piété ; absolument comme si, en France, nous avions gardé la fête des ânes ou des fous.

Dans mon pays, à Troyes, le jour des Rameaux, on jetait des oublies au peuple pendant la procession; et, le jour de Pâques, dans la cathédrale, l'évêque et les chanoines jouaient à la balle et à la toupie avant de commencer les vêpres; puis, le jeu fini, on régalait les assistants d'oubliés, de pommes et de vin blanc. La chair salée, que Ton portait aussi à Troyes, dans les Rogations — un monstre comme celui de Thésée, — ne fut définitivement remisée qu'au xviii® siècle.

En Espagne, on fait trop de révolutions pour avoir le temps de rien changer aux vieilles coutumes, et les processions de Séville dureront peut-être aussi longtemps que les courses de taureaux, aussi longtemps que chez nous Racine et le café.

Pour faire partie des nombreuses confréries qui forment les cortèges, il n'y a pas d'autre condition que celle de fournir son costume. C'est dans ces jours-là que l'habit fait le moine, parce que le moine fait son habit. Chacun met sa vanité dans la broderie, dans les casques à plumes, et l'on m'a assuré qu'un amateur distingué, il y a quelques années, avait fait ferrer son cheval en or pour accompagner d'un pas relevé la Madone de Montserral,une des plus richement dotées de toutes les Madones. Je n'ai rien vu de pareil, et les cavalcades ont manqué.

Arrivé le mercredi, par un temps douteux, après l'heure des processions, j'ai été, le soir, à la cathédrale, entendre chanter le Miserere d'Eslava.

La musique de ce maître espagnol est pleine de flonflons du siècle dernier. Elle était chantée et exécutée par les chanteurs et l'orchestre de l'Opéra. J'avoue que l'exécution de cette médiocre musique eût paru médiocre ailleurs que là; mais rien ne peut être mesquin dans cette gigantesque cathédrale qui grandit toute chose jusqu'au sublime, qui élargit toutes les émotions.

Celte nuit épique, étoilée de cierges, ces blancheurs saillantes; çà et là, ces ors des 'grilles enve-

loppant la capilla mayor, fermant le corOy où les musiciens chantaient au-dessous de deux buffets d'orgue dont les trompettes dorées rayaient horizontalement la nuit; toute cette atmosphère sombre, imposante et charmante à la fois, donnait une âme à ces ritournelles, un accent à longue envergure à ce bruit chétif.

Sans doute, le moindre des Miserere qu'on chante à Paris (et, à défaut de musique religieuse, le Miserere du Trovatore) eût pris des proportions inouïes dans celte vaste église, dans ce décor qui chantait magnifiquement. Mais, avec son étrangeté, son mauvais goût, l'œuvre d'Eslava, empreinte de couleur locale, était encore, pour un auditeur plus sensitif que connaisseur, un poème humain s'épanouissant dans un poème divin.

Les amis qui me faisaient les honneurs, et qui sont une des grâces de Séville, étaient placés avec moi dans une chapelle, dans celle de Nuestra Seiiora de la Antigua, et ce n'était pas un des moindres charmes de cette soirée romantique que cet isolement derrière ces hautes grilles fermées, dans une nuit à peine transparente, que cette audition lointaine de la musique, que ce repos sur les marches de marbre du tombeau monumental dans lequel dort Son Éminence le cardinal don Diego Hurtado de Mendoza.

Ce qu'il y a de prodigieux dans des mises en scène comme celle de la cathédrale de Séville, c'est qu'on ne peut les traverser sans y devenir subitement

des acteurs du drame religieux qui s'y développe.

Je n'entends pas seulement dire qu'on subit le respect; je voudrais faire comprendre que l'on s'imprègne d'une essence plus intime, nationale, et que l'on est tout étonné, quand on exprime son admiration, de ne pas trouver de mots espagnols sur sa bouche.

Je ne décrirai pas la cathédrale de Sévîlle après tant d'autres, après Théophile Gautier surtout, que tout le monde copie en se gênant un peu, ou sans se gêner. Je me suis juré, en venant en Espagne, d'éviter au moins la prétention ridicule de la découvrir, et de me livrer seulement, tout entier, au plaisir de découvrir en moi ce que je n'y connaissais pas.

C'est là le bienfait des voyages pour ceux qui sont un peu las des livres. Ils sont une lecture rapide qui transfigure et fait vivantes les lignes momifiées dans la mémoire. Ils évoquent et varient l'illusion d'un printemps purement idéal pour ceux qui vont distraire leur arrière-saison. Tant qu'on n'a pas cessé de penser, on ne renonce pas à apprendre. Les voyages vous enseignent en un clin d'œil. Ils improvisent pour l'esprit ce mobilier de bric-à-brac historique, si cher aux collectionneurs et si harmonieux pour ceux qui croient avoir encore le temps de faire quelques rêves. Il semble qu'on prenne une santé de l'âme infinie, et qu'on gagne quelque chose d'une vie immortelle, à mesure qu'on allonge l'horizon de ses courses. C'est bien assez de conquêtes, sans prétendre refaire celles que les Guides ont faites pour vous.

i6 ESPAGNE ET PORTUGAL.

Qui ne sait pas que la cathédrale de Séville est une châsse, épouvantable de grandeur et de richesse, qui enfermerait tout debout, dans la nef du milieu, comme l'a dit Gautier, Notre-Dame de Paris?

Les processions devaient recommencer le jeudi, à quatre heures. Le temps était menaçant; mais la curiosité le défiait. Les loges dont j'ai parlé se garnissaient; la foule se pressait sur la place. A Theure fixée, j'aperçus au loin dans la profondeur de la calle de las Sierpes (la rue des Serpents), la rue la plus animée, la plus curieuse et une des moins larges de Séville, la lueur des cierges et les vêtements blancs des confréries. Les gendarmes, en bel uniforme, ces gendarmes délicieux qui sont, par rapport aux nôtres, ce que Torange est à la pomme de Normandie, prirent la tête du cortège au moment où celui-ci déboucha sur la place.

Mais ces gendarmes intrépides qui pourchassent la Main noire sur la terre ne peuvent lui mettre les poucettes dans le ciel. Tout à coup, brusquement, brutalement, un gros nuage fit la nuit sur ces clartés tremblantes; l'orage éclata et j'assistai à un spectacle que je n'étais pas venu chercher, d'un grotesque formidable, à la déroute effarée, à la panique d'une procession qui a des trésors à préserver.

Soudain les pénitents se retroussent et prennent leur vol, passant comme une bande de pierrots aux chapeaux pointus. Ils se réfugient dans les cafés, dans les maisons. Les soldats de Pilate et ceux de

SÉVILLE. i7

Caïphe font piteuse mine. Les enfants de chœur, que leurs encensoirs gênent pour courir, les font tournoyer comme des frondés dans leur course folle. Les immenses reposoirs portatifs, les pasos, soutenus par une douzaine d'hommes cachés, prennent le trot gym* nastique. Je vois, passer «un Christ au mont des Oliviers y> qu'on vient d'abriter sous une capa, et une Madone, insuffisamment préservée par le dais brodé fixé au-dessus de sa tête à l'aide de colonnetfes d'argent, est prudemment retroussée sous un waterproof énorme.

On riait. J'avais espéré rire sans me mouiller. On m'annonça que je ne perdrais rien pour attendre, et que, si j'avais la patience et la volonté de passer U nuit, je verrais, à deux heures du matin, recommencer ou commencer les processions. Pouvais-je hésiter?

Mais comment passer le temps jusqu'à ces heures de dévotion? Heureusement, les cafés ne ferment pas plus que les églises.

J'ignore comment on fête la nuit de Noël à Séville; mais je n'ai jamais rien vu de plus animé, de plus folâtre que cette nuit du jeudi au vendredi saint. On boit, on mange, on fume partout.

Il paraît que depuis la bataille de Lépante, par l'effet d'une bulle papale, les Espagnols sont dispensés de jeûne et de maigre. C'est surtout dans la nuit et dans la journée du vendredi saint que l'on se souvient, à Séville, de la victoire de don. Juan. Comme,

ce jour-là, je voulais rester fidèle à une habitude prise, et, comme je n'avais aucune intention de parodier Sainte-Beuve et le prince Napoléon, je demandai des œufs pour déjeuner : on m'apporta une omelette au lard. Cette omelette hérétique n'était pas seule, et, si les poulets qui Tescortaient étaient maigres, l'assaisonnement était bien gras.

Cette façon d'appliquer une bulle est peut-être d'une soumission exagérée; mais elle indique assez bien le caractère de la dévotion espagnole. J'étais préparé à cette interprétation du texte pontifical par ma veillée de la nuit.

J'entremêlai mes visites aux églises, jusqu'à deux heures du matin, de stations dans les cafés. Les églises avaient moins de monde que les cafés.

Dans toutes, un sacristain, un custode, devant une table et un immense plat d'argent, sollicitait la libéralité des visiteurs par de petits coups frappés sur l'argenterie. Une statuette ou un buste en bois entre deux cierges ajoutait la supplique muette à la télégraphie du custode. Pour quelle œuvre quêtait-on? pour les pénitents qui buvaient? pour les frais de leurs beaux costumes?

Partout l'église, à peine éclairée, mais avec ses autels surchargés d'or, faisait un abri sombre et riche à la méditation d'un instant. Si j'avais pu m'asseoir, je me serais trouvé là aussi bien, sinon mieux qu'au café.

Pendant le jour, l'offrande était de même sollicitée.

dans la cathédrale et ailleurs, par des dames palronnesses d'œuvres charitables, ayant chacune, à côté d'elles, une belle nourrice tenant un joli nourrisson dans ses bras ou à son sein. L'image était jolie. Mais quel en était le sens au juste? Etait-ce un souvenir de l'enfant Jésus? Voulait-on faire penser à la venue du Sauveur, le jour de sa mort? Voulait-on rappeler qu'il allait renaître? Ou bien quêtait-on tout simplement pour une crèche, pour une œuvre de sollicitude maternelle? Je n'ai pas éclairci le fait. J'ai mieux aimé le garder mystérieux. Je le livre dans sa grâce.

Pauvres petits! pourvu qu'ils n'aient pas eu froid dans ces froides églises! Si aucun d'eux ne s'est enrhumé, je croirai à un miracle de cette semaine sainte, d'une dévotion si gaie.

Les cafés, pendant la nuit, regorgeaient de procèssîonnistes.

Si j'étais certain de n'écrire que pour des gens qui ont vu Mangin agiter le panache de son casque légendaire au-dessous de Timmortel Vert-de-gris, je les renverrais à cette évocation, pour leur donner l'idée des soldats romains qui composent, ayec les pénitents, le personnel des processions.

J'ai sous les yeux la photographie de ces héros. Le casque est élincelant; peut-être n'est-il pas une copie étroite de l'antiquité. Une fantaisie gothique s'y mêle au style romain; mais celte fantaisie date des premières romances du xix® siècle, et le style romain également.

Au sommet de ce casque, huit plumes gigantesques s'épanouissent comme un palmier, sous lequel Dunois rêverait à la Syrie. L'ondulation de ces plumes ou de ces plumeaux est un des agréments les plus vifs des cortèges. Sous le casque, chacun se fait la tête ou la mine qu'il peut avoir. Au-dessous de la figure, une collerette à la Henri IV, qui me parut chatouiller le menton des soldats romains, dissimule le cordon auquel est suspendu Tinsigne particulier de la confrérie. Les uns ont des cuirasses, les autres des boucliers.

Le militaire spécial que je décris porte un manteau de pourpre drapé sur l'épaule et surchargé de broderies ; des glands en or pendent à toutes les extrémités et maintiennent ces manteaux, que leurs porteurs savent draper moins bien que la capa. Le sabre est une latte assez courte dont la virginité est fourrée de velours. Un maillot rose dissimule la nudité des mollets et, au besoin, l'accentue. Les brodequins en velours, avec des crépines d'or et des merveilles de broderie, compriment des pieds qui n'ont connu le cothurne que par l'initiation des espadrilles.

Les pénitents sont roses, violets, blancs, bleus, noirs. Ils ont d'immenses capuchons pointus, gênants pour la cigarette, des bonnets de magiciens à barbe, des robes à grandes manches, des queues gigantesques qu'ils portent généralement retroussées sur le bras, quand le sol est boueux. Sur la poitrine, à gauche, un insigne brodé indique la confrérie.

Imaginez maintenant dans chaque café ces pénitents attablés, les tables de marbre couvertes de lances innocentes, de boucliers virginaux et d'une mer multicolore de panaches ; évoquez des rires sonores, des plaisanteries gutturales sur la maigreur de certains mollets qu'on mesure et qu'on pince ; supposez que tout ce monde, très gai, frappe dans les mains pour appeler les garçons ; voyez ces officiers du Nouveau Testament, dessinés par Daumîer, jouant au billard; mêlez à ces figurants d'une tragédie démodée des Andalouses souriantes et narquoises, venant contrôler les masques; joignez les vendeurs de journaux, les marchands d'allumettes, les mendiants frôlant de leurs guenilles ces beaux costumes qu'ils ont peutêtre portés : vous aurez ainsi l'idée du spectacle que je me suis donné trois ou quatre fois dans la nuit, et qui alternait pour moi avec d'autres stations de rafraîchissement économique dans les églises.

A deux heures du matin, très impatient, très las, j'allais m'installer dans la loge mise à ma disposition, sur la place éclairée à la lumière électrique, quand la pluie, une pluie comme il n'en tombe que dans les pays où il ne pleut jamais, me donna un prétexte, que je commençais à souhaiter, pour aller me coucher.

Mais à peine étais-je dans la maison de Rosine, éclairé par Athalie, que j'entendis retentir des fanfares opiniâtres, passer des musiques imperméables. C'était bien autre chose que la sérénade d'Almaviva pour me faire courir à la fenêtre grillée.

ti ESPAGNE ET PORTUGAL.

Je fus tenté de descendre. Malheureusement, ceite bravade de la musique n'intimida pas le ciel, qoi méritait d*élre vaincu. Il continua de pleuvoir; les processions sorties furent mouillées; les cafés restèrent ouverts pour leur servir d'asile, après comme avant; la nuit s'acheva dans le tumulte, dans la {gaieté ; et la voix des serenos annonçant l'heure fut le moindre bruit de cette veillée, d'ordinaire si silencieuse dans les pays moins religieux.

La déception jusque-là était donc complète. J'eus une revanche le lendemain vendredi, le samedi et le jour de Ptlques. Il cessa enfln, par extraordinaire, de pleuvoir, dans ce pays où il ne pleut jamais.

Le vendredi a tenu les promesses de la tradition. Le ciel, le matin, avait encore bien des nuées ; mais on les voyait s'amincir et se dissoudre sous les poussées lentes et continues du soleil. La lumière filtrait et se répandait avec une nonchalance sereine, refoulant les vapeurs, comme le mirage d'une procession dorée qui eût refoulé des mendiants importuns.

En attendant l'heure, je me replongeai dans cette cathédrale attirante comme un abîme. L'obscurité y

flotte sans voiler tout à fait les choses dignes d'être vues, et avec un peu d'effort, de patience, en attisant dans ses yeux la flamme du désir, on lînit par bien voir cet admirable tableau de Murillo, dans la chapelle baptismale : le Saint Antoine de Padoue.

Quelle œuvre ! Jamais la volupté de l'extase n'a été traduite aussi simplement, aussi délicatement, aussi réellement. Saint Antoine, agenouillé dans sa cellule, tend les bras, le cœur, au bambino qui descend, en courant, du ciel, impatient de se fondre dans celte conscience béante et brûlante. C'est du naturalisme dans l'idéal.

Je montai au sommet de la Giralda. On sait que ce nom veut dire girouette, et la statue colossale de la Foi placée en haut de la tour n'est en effet qu'une girouette gigantesque. La sentinelle est bien à son poste sur ce reste de mosquée; elle semble attendre une foi nouvelle, inconnue, mais qui ne la fixera pas.

On monte par une pente sans marches qui permettrait à deux cavaliers de front d'atteindre jusqu'au beffroi. Le panorama de Séville se déroule. La plaine est verte; le Guadalquivir est rouge; on domine l'Alcazar, les jardins de Maria Padilla ; plus loin, le palais de San-Telmo, où le duc de Montpensier a planté de si beaux arbres et fait s'épanouir tant de fleurs de lis; la plaza de Toros, où les tueries recommenceront, le jour de Pâques; la forêt de pierres de la cathédrale; au pied de l'édifice, les orangers de la cour où les Arabes faisaient leurs ablutions. Le parfum des

n ESPAGNE ET PORTUGAL.

arbres monte comme Tencens d*un culte impossible à détrôner, et Tiiorizou qui se tend d*un bleu profond |)our les processions complète le décor oriental.

A quatre heures précises, le défllé commença, exact, lent, solennel, sans hâte, sans crainte, assuré du beau temps. Les pavés de la place de la Constitution étaient presque secs; les chaises de fer, qui semblaient venir et qui venaient peut-être de l'usine Tronchon, étaient occupées, et les loges appuyées à Vayuntamiento se garnissaient du public élégant des abonnés du vendredi saint.

On offrait des programmes, contenant les noms des Madones principales, leur histoire, Tordre et la marche des processions. Les amateurs se promenaient en fumant. Un torero ({m devient célèbre, mais qui, avant d'atteindre à la gloire des Frascuelo et des Lagartijo, ces espadas classiques, obtient beaucoup de succès par sa bonne mine, José Carapos, dit Caraancha, passait et repassait devant les loges, saluant de la main, du sourire, du regard. C'est un beau garçon, gras comme un ténor, dont il a les allures; son costume ne laissait rien à deviner et mettait en saillie tous ses avantages.

— Vous le verrez dimanche, me disait-on^ comme pour me prévenir de ne pas me faire une opinion incomplète sur Vespada sans broderies et sans épée.

On mangeait, sans scrupule, des gâteaux; on buvait; la place devenait étincelante. Ces facettes que le soleil met sur les balcons verts, sur les maisons

blanches, sur les toits rouges, sur les fleurs, les cages suspendues, surtout ce mélange de notes aiguôs, rappelaient les petits coups de bec du pinceau de Fortuny . Les hirondelles, que nous devions attendre encore en France pendant bien des semaines, fendaient Tair limpide avec de petits cris joyeux. On vendait de l'eau, avec la certitude que le ciel n'en donnerait plus ; on vendait du feu pour les cigares; on vendait des journaux et, alternativement avec les petits cahiers bleus contenant le programme des processions, des affiches vertes contenant le programme de la prochaine course de taureaux.

La première procession avait en tête des pénitents noirs. On m'assura que c'était pour rappeler l'Inquisition et que ces amateurs, si funèbrement déguisés, étaient là comme les sapeurs de la foi. Leurs grandes barbes de lustrine n'avaient rien d'intimidant, et ces familiers du saint-office n'auraient brûlé que des volailles si, en Espagne, on avait appris à faire rôtir un poulet, depuis qu'on n'y rôtit plus les hommes.

Les cortèges prennent un grand espace. Les pénitents portent leur cierge appuyé sur la hanche et incliné dans le rang, de façon à former une voûte lumineuse comme la voûte d'acier des francs-maçons. Les soldats, portant leurs fusils renversés en signe de deuil, escortaient les croix voilées d'un crêpe, les bannières brodées ou peintes.

Chaque procession a son orchestre. Quand le corps

de musique n'appartient pas à un régiment et n'est pas

tCy ESPAGNE ET PORTUGAL.

en uniforme, il est costumé comme l'étaieut, à Paris, les musiciens du bœuf gras, beaucoup mieux cependant.

La p:rande magnificence de ces défilés tient surtout aux représentations en relief, soit du Christ, soit d'une scène du Calvaire, et toujours aussi de la Madone.

En général, dans chaque procession, on porte deux de ces reposoirs merveilleux, l'un pour la Vierge, l'autre pour son fils. Les porteurs, dissimulés sous des tentures de velours dans l'épaisseur des socles argentés et dorés, font marcher ces autels qui m'ont semblé avoir trois ou quatre mètres sur chaque face.

Les madones sont abritées sous des dais resplendissants de broderies, à moins qu'elles ne participent à une scène de la Passion ; car alors les groupes se détaciient sur le ciel.

Comme sculptures en bois peint, ces représentations sont, pour la plupart, d'un art médiocre. Les chevaux des cavaliers romains semblent détachés des bascules de nos chevaux d'enfants. Les apôtres et Jésus luimême sont souvent ciselés comme les pupazzi de Lemercier de Neuville. Mais le ridicule de ces images disparaît dans la richesse, dans l'éblouissement des accessoires. Elles aussi, elles surtout, sembleraient mesquines autant que la musique d'Eslava, dans leur prétention au respect, si elles ne devenaient imposantes, par l'excès même du luxe dont elles sont fagotées.

Au surplus, c'est une remarque dont il faut souligner toute émotion artistique et religieuse en Espagne.

Combien de fois, dans des cathédrales' comme celle de Tolède, celle de Séville, celle de Burgos, n'est-on pas contraint à une stupeur qui finit par flamber en admiration, par l'accumulation monstrueuse de choses de mauvais goût ? Le premier mouvement est pour le rire et la moquerie. Bientôt la persistance imperturbable dans la bizarrerie fait seulement sourire ; puis les proportions grandioses étreignent et entraînent, et on absout ces enfantillages gigantesques.

Ces madones, ces christs sur des autels surchargés d'or, d'argent, de fleurs ciselées, de cierges imitant des fleurs, de statuettes de métal dont quelques-unes sont exquises; ces reposoirs où rayonnent des fortunes finissent par s'imposer au bon sens.

Je ne dis pas qu'il se dégage pour l'étranger plus de piété qu'il n'en émane au profit de la dévotion espagnole. J'ai bien remarqué deux ou trois femmes qui pleuraient d'attendrissement en voyant la Vierge égoutter ses larmes dans un mouchoir de deux mille francs et sous une couronne de pierreries ; j'ai bien entendu une extatique, à la voix glapissante, pousser des cris du haut d'une maison, comme un muezzin du haut d'un minaret, quand la Vierge de Monserrat a passé; mais, en général, ce public s'amusait et ne s'émerveillait réellement que des costumes et des ornements. Seulement, le plaisir et l'émerveillement

2d ESPAGNE £T PORTUGAL.

dilataient rimagination, à travers Tabsurde, jusqu*à riiicrovable et le sublime.

La madone offerte par le duc de Montpensier et qui a défilé la dernière ^ vers huit heures du soir, portait un manteau de velours brodé, estimé, au bas mot, quarante mille francs. J'affirme qu'on n'exagère pas et je n'oserais assurer que cette Vierge, parce qu'elle est une des plus récentes et, à cause de ses liens de famille, une des plus remarquées, soit la plus riche de toutes. Il y a une rivalité de luxe qui stupéfie.

Ces reposoirs, qui devenaient plus lumineux à mesure que le jour baissait, prirent, ainsi que toutes les processions, un éclat de féerie à la lumière électrique. J'ai bien regretté le fiasco de la nuit.

Les milliers de cierges allumés dans ce fouillis d'or, d'argent, semblaient des fleurs célestes, rouges, dans cette nuit lactée, dans cette aurore nocturne ; les pénitents, bleus, violets, devenaient des ombres évoquées; l'un, qui avait relevé son capuchon, faisait penser à Dante aux enfers ou au purgatoire; à la rigueur, on eût trouvé Virgile ; les enfants de chœur qui lançaient à toute volée des nuages d'encens, les licteurs romains eux-mêmes, dont les faisceaux en cuivre doré, portés crânement sur leurs épaules, ressemblaient un peu trop, avec leur forme cylindrique et Tunique pointe de lance qui sortait à l'extrémité, à l'instrument de M. de Pourceaugnac, ces licteurs d'opérette cessaient de prêter au ridicule, dans cette atmosphère étrange.

Le spectacle était devenu vraiment beau, et, quand on voyait au loin ces grandes lumières, entrecoupées d'intervalles sombres, s'enfoncer dans les rues étroites qu'elles allumaient pour gagner la cathédrale, on sentait la poésie se dégager de ces manifestations routinières; quelque chose de plus divin que ces simulacres religieux planait sur ces masques, ces musiciens, ces luminaires, ces chefs-d'œuvre d'orfèvrerie. Le ridicule faisait pourtant tout ce qu'il pouvait. Les autorités de la ville, en grand costume, étaient dans un endroit réservé, devant l'entrée principale de leur palais. Â chaque passage d'une procession, on arrêtait le Christ ou la sainte Yierge en face du premier magistrat de la cité. Il se faisait un échange de politesses entre les statues de bois et M. le maire ; puis le cortège se remettait en marche.

Ce salut respectueux de Jésus et celte révérence de la Vierge me parurent une chose excessive. Je dois reconnaître cependant que le président de Vayuntamiento recevait cet hommage avec une modestie parfaite et y répondait avec grâce. Jamais on a signifié la fin d'une audience avec plus de courtoisie qu'il n'en montrait au bon Dieu.

On m'a assuré qu'en entrant dans la cathédrale, où les porteurs les déposent, pour se reposer des reposoirs, les saintes images exécutent un pas cadencé, comme une espèce de gavotte. Je n'ai pu vérifier le fait : il m'eût fallu, pour cela, suivre au moins la madone du duc de Montpensier, qui me parut

escortée de quelques personnages en grande tenue. Élaient-ce des fonctionnaires? des courtisans du duc? ou bien, comme à Barcelone *, des carlistes faisant une innocente manifestation? Je l'ignore. Mais, si je ne Tai pas vue, la danse n'en est pas moins très vraisemblable. J'ajoute qu'après la nuit et la journée, elle eût manqué à la gaieté de la fêle.

J'ai oublié de dire que si, le vendredi saint, les cafés, les restaurants, les bouchers ne chôment pas, tous les services publiques sont suspendus. Pas une voiture public ou particulière dans les rues. Les voyageurs qui ont la mauvaise chance de débarquer à Séville ce jour-là doivent se passer de bagages ou les porter eux-mêmes. Ils ne trouvent ni un fiacre, ni un omnibus, ni un portefaix. Les portefaix portent les saintes images. La bulle qui dispense du maigre dis-

1. A Barcelone, en effet, le dimanche des Rameaux j'avais déjà vu le défilé d'une de ces processions prodigieuses dont nous n'avons aucune idée en France. Elle était, pour le personnel, différente de celles que je devais voir à Séville et bien moins luxueuse. Mais ce qui m'a frappé, c'est que la plupart des membres de confréries qui suivaient ou précédaient les images en relief marchaient à visage découvert, cravatés de blanc, gantés de frais, chaussés avec élégance, vêtus de robes à queue traînante et ayant tous l'air d'avocats appartenant à une conférence parlementaire. On m'a assuré que c'était l'exhibition de tout ce qui reste et de tout ce qu'il y a de mieux dans le parti carliste.

Ce mélange de manifestation politique, de dévotion gandine, d'élégance affectée, dans les ceintures de velours à agrafes d'argent, remplaçant les ceintures de Basile, d'altitude sautillante dans la façon de porter le cierge en évitant les taches, était vraiment comique. Un personnage portait toutes ses décorations sur la poitrine.

pense implicitement de travailler; on peut manger et boire, cela suffit.

Toutefois il n'est que juste de remarquer que les Espagnols, s'ils abusent du repos, n'abusent pas de la permission de boire. Je n'ai pas rencontré un bomme ivre, même le vendredi saint, parmi ces dévots pour qui le cabaret est une mortification autorisée. Ils sont sobres de boisson comme de travail.

Les gitaiios se reposent également ce jour-là. C'est vainement que dans le faubourg de Triana on essayerait deséduire quelques-uns des danseurs et des danseuses. La rue des Serpents interrompt ses torsions de la hanche et sa mimique. On ne danse qu'au seuil de la cathédrale.

En revenant des processions, ébloui de ces broderies, de ces pierreries, de ces lumières qui avaient ruisselé pendant quatre heures. Je demandai à un Andalous :

— Et la Main noire ? 11 se mit à rire :

— Vous voyez bien qu'il n'y en a pas !

Il ajouta en me questionnant à son tour :

— ^|Et vous, vos anarchistes?

Je répliquai par sa réponse, par sourire :

— Nous non plus, nous n'avons pas de Main noire; nous n'avons que quelques mains sales !

Pourtant je dois dire qu'en quittant Séville, sur le chemin de fer de Grenade, j'ai vu quatre paysans conduits par des gendarmes, qu'on m'a dit être des gens

3i ESPAGNE ET PORTUGAL.

de la Main noire. Ils paraissaient trëscalmes^ et Ton eût juré qu'ils ne voyageaient dans la compagnie de la maréchaussée que pour faire comme tout le monde, pour se' garantir des mauvaises rencontres. On sait, en effet, qu'il y a toujours des gendarmes, par précaution, en tôte et en queue de tous les trains. Ces voyageurs n'avaient pas de figure sinistre, et leurs mains m'ont semblé seulement très brunes.

On m'avait bien recommandé de ne pas manquer la messe du samedi saint dans la cathédrale.

Quand les chants annoncent que le Christ est ressuscité et que les cloches reviennent de Rome, il est d'usage, à Séville, de mêler des détonations et un véritable feu d'artifice, dans l'intérieur de l'église, aux chants de l'orgue et aux fanfares d'un orchestre. La cathédrale est si haute, que les fusées s'y éteignent sans atteindre la voûte.

J'arrivai au moment où commençait la bénédiction de Veau. Je voulais savourer dans son audace ce rire fulgurant de la vieille cathédrale, dont j'avais admiré le deuil sombre et théâtral.

En entrant, je cherchai partout la carcasse du feu d'artifice sans la trouver. On démolissait le monument.

c'est-à-dire Tautel spécial qu'on installe tous les ans pour la semaine sainte : une machine de 130 pieds de haut, un temple en bois doré et argenté qui date du XVI® siècle, éclairé de lampes, de cierges, alourdi de statues symboliques, qui ne ressemble ni à un calvaire ni à un tombeau, mais qui n'est pas moins fort célèbre à cause de sa magnificence et des 3300 livres de cire qu'y consomment ses 800 cierges.

Je m'imaginai que remplacement du € monument » devait être remplacement du feu d'artifice, qu'on démolissait l'œuvre de bois doré pour planter les baguettes des fusées, et je m'éloignai afin de laisser préparer l'illusion. Je pensais bien que ces pétards étaient une profanation, que le carnaval de la veille suffisait, qu'il eût mieux valu se contenter du mugissement des 3500 tuyaux d'un des buffets d'orgue pour obtenir un effet d'allégresse foudroyante. Mais je suis toujours docile aux mœurs locales. J'étais venu pour voir et pour admirer les proportions inouïes que prennent les sentiments dans cette cathédrale insensée de dimension, et j'avais une angoisse de curiosité qui était l'appétit d'un plaisir. Malheur à qui voyage, sans avoir l'âme d'un badaud !

Je rejoignis la procession de la messe devant la chapelle des fonts baptismaux.

En face de ce Murillo qui distribue l'extase, dans la vasque énorme où l'on donne le baptême, un beau prêtre, en magnifique costume, la manche retroussée, mêlait la cire à l'eau et remuait le bain mystique.

Je ne crois pas me tromper en afGrmant que les volcmcnts sacerdotaux ont, à Séville, une grâce dans leur richesse que je n'ai vue nulle part ailleurs. Il m'a semblé que les chapes, les chasubles, les étoles, n'ont pas la raideur de lignes dont on n'oserait se départir en France. Leur fidélité orthodoxe a gardé du moyen Age une façon de draperie, de gros plis, qui produit (les reflets et des effets ravissants. Cette ondulation d'un gothique à outrance, mêlé d'arabe, qui assouplit les pierres, on la retrouve dans les costumes, et je me disais que nos officiants français paraîtraient mes- (juins, avec leurs saints vêtements étriqués et raides, dans cette cathédrale luxueuse et extravagante où l'on lire des feux d'artifice pour illuminer les voûtes, où le cierge pascal, selon Th. Gauthier, est comme un màt de vaisseau dressé sur un chandelier de bronze qui fait penser à la colonne Vendôme.

La bénédiction de Teau terminée, la procession fit le tour de l'église, bénissant les chapelles, semblant d'un geste rouvrir les hautes grilles fermées. Le sol était jonché de fleurs et de rameaux.

Si j'étais en humeur de critique, je blâmerais l'orchestre ambulant, hautbois et clarinettes, qui accompagnait mesquinement le cortège el qui me rappelait d'une façon outrageante les musiciens de la foire de Neuilly.

Mais dans cette négligence il y A peut-être la préparation d'un effet pour plus tard, et puis ces artistes, qui sont une note fausse dans l'harmonie de la cathé-

drale, ne jouent pas faux. Ils aident à un contraste. Quand le défilé passe devant un vitrail, translucide sans transparence, la lumière tamisée qui tombe sur l'or des croix, des costumes, des encensoirs, fait des plongeons émouvants dans les habits noirs de ces messieurs.

La procession terminée, Toffice commença. Je m'étais faufilé, à la suite de deux capucins, dans le çoro même. J'étais là comme un os de pestiféré dans un reliquaire. Mais mon admiration était reconnue comme une dévotion : les capucins montraient moins de piété ; d'ailleurs, on n'y regarde pas de si près !

Le chœur des églises espagnoles doit s'écrire sans h. 11 est bien le cœur du monument.

Je contemplais avec stupeur ce sanctuaire, au milieu de tant de sanctuaires, ce lutrin magnifique de Bantolomé Morel, daté de 1570, sur lequel les mains desgros chantres, jaunies par la cigarette, feuilletaient familièrement des manuscrits inestimables, richement enluminés, des manuscrits semblables à ceux qu'on ne communique en France, dans les bibliothèques, qu'avec toute sorte de précautions. Je comptais les stalles de la Silleriay sièges gothiques d'un travail superbe, et j'étais jaloux des capucins qui avaient obtenu la permission d'en occuper deux. 11 y en a cent vingt-sept. J'attendais les mugissements des deux orgues qui brandissent leurs trompettes au-dessus du coro, et, surtout, j'attendais le feu d'artifice.

Les musiciens en habit noir s'étaient installés dans ce milieu légendaire, et je dois noter une

autre antithèse brutale provoquée par leur présence.

Pour éclairer les cahiers de musique, les enfants de chœur apportaient des bougies sans flambeaux et, en égouttant un peu de stéarine^ fichaient et consolidaient crûment ces lumignons sur les pupitres.

Est-ce qu'on éclaire de cette façon-là le lutrin de Barlolomé Morel, quand la nuit est tout à fait noire dans la cathédrale? Je me souvenais d'avoir vu au palais des Tuileries, après le 24 Février, dans la salie du Trône, une chandelle plantée dans une bouteille; mais c*était au lendemain d'une révolution, et les Tuileries, comparées à la cathédrale de Séville, ne sembleraient qu'un corps de garde : on pouvait se dire que ce flambeau grossier, éteint devant ^le trône, par un Diogène satisfait d'avoir trouvé la république, était une leçon, tandis qu'à Séville, dans ce temple immortel, la profanation était sans excuse, les révolutions espagnoles respectant d'ailleurs toutes les vieilleries et ne donnant aucun prétexte de souffleter la gloire des choses.

Ce petit détail ignoble exaltait mon impatience, mais il était racheté par le grand luxe de tout le reste. Les cérémonies sont comme les costumes, larges et riches.

Pour la première fois, la formule des nuages (fenc^>?5 devenait une vérité : les diacres qui balançaient les encensoirs lançaient autour d'eux des nuées opaques quimontaient,s'élargissaientetse dispersaient, comme des pans du ciel pris au piège dans celte arche merveilleuse.

Enfin le moment décisif approcha.

Le rideau rouge en velours, de 35 mètres environ de hauteur, qui voilait le tabernacle, l'autel de la capilla mayor, se replia avec solennité.. Le retable, le plus grand du monde, apparut illuminé ; les chants de triomphe retentirent ; la Giralda hurla de toutes ses cloches; des enfants de chœur grimpés au-dessus des stalles mirent en branle, dans les grilles dorées, toute sorte de clochettes. Ce fut un tintamarre à réveiller un mort. Je regardai, je me retournai dans tous les sens, j'attendis... mais vainement. Le feu d'artifice avait été décommandé à cause d'échafaudages en bois, dressés pour des réparations à la voûte de l'église : on craignait le feu.

Hélas ! si de pareilles craintes pénètrent la conscience des chanoines de Séville, la foi espagnole me paraît en danger ; la Giralda n'a plus qu'à tourner sur elle-même, en grinçant, pour annoncer le vent de l'incrédulité.

Le tintamarre aigu qui remplaçait les fusées et les boîtes était pourtant complet ; mais je sortis désappointé de ce qui aurait dû me satisfaire, et affligé de n'avoir pas vu ce qui m'eût scandalisé.

S'il se pouvait qu'on invitât le public au spectacle d'un assassinat on en ferait un témoin plus féroce que l'assassin lui-même, et, le coup manc^ué, il sifflerait l'innocent épargné qui dément rafQche«

En voyage, je suis un bon public, c'est-à-dire implacable de curiosité. Je sortis furieux. Je ne revins

me réconcilier que le surlendemain avec cette imcomparable cathédrale. Le silence et Tobscurité qui l'agrandissent dans rinfini me firent honte de ma badauderie sacrilège, et, dans ma dernière visite, j'en voulus presque aux vitraux de laisser passer encore trop de lumière; comme si ce jour pâle dût faire trop de tumulte.

Il est juste de reconnaître que les vitraux, tous du xn*" siècle, c'est-à-dire de la décadence, sont la partie la moins étonnante de cet étonnant édiGce.

L'Espagne, depuis que j'y suis, me provoque souvent contre les poètes français qui l'ont chantée de loin, ou qui, la voyant de près, avec une idée préconçue, apportée, n'ont voulu voir que leur rêve.

Le vieil adage : Sans rime ni raison^ tend faussement à faire croire que la raison est inséparable de la rime, que celle-ci marque le pas du bon sens. Je ne sais si les poètes consentiraient à cet accouplement. J*aimerais mieux qu'ils s'en tinssent au vieux délire poétique d'autrefois.

Mais ce que je sais bien, c'est que, depuis que j'ai franchi les Pyrénées, toutes les fois qu'il me passe par la mémoire des bribes de vers français, ayant la

prétention de peindre l'Espagne, ils sonnent faux ou ils sonnent creux, et me mortifient dans ma vanité nationale.

Déjà je m'étais dit qu'Alfred de Musset, en chantant son Andalouse de Barcelone^ avait pu croire que Barcelone était en Andalousie.

Certes, la preuve de la bévue n'était pas fulgurante; l'esprit pouvait fïolter dans le doute, absolument comme le rideau de la lionne andalouse, de la marquesa d'Amaëgui, flottait au vent, dans le pays où il y a si peu de vent, où il n'y en a qu'aux heures interdites aux sérénades, où les rideaux sont généralement des jalousies en bois.

Mais, en anticipant sur mes impressions de voyage, j'affirme que, quand il parlait des mille campagnes dont Madrid est entourée et des petits pieds qui s'y promènent tous les soirs, Musset ignorait que, si les Madrilènes ont de petits pieds, Madrid n'a pas de campagne du tout, de brins d'herbe, et qu'on ne se promène jamais, ailleurs que dans la ville.

Quand je suis entré dans l'Alcazar de Séville, j'entendais chanter en moi ce vers de la Favorite :

Jardins de TAkazar, délices des rois maures !

Jusque-là, tout allait bien. Les jardins sont délicieux et les rois maures devaient s'y plaire. Par malheur, la tyrannie de la rime amène sycomores^ pour faire

peii'laïU aux rois maures, et les sycomores sont si rares, qu'on perdrait son temps à les chercher.

Je sais bien que des vers d'opéra ne sont pas plus tenus à la rime qu'à la raison ; mais la musique les sacre et vous les met incessamment dans la bouche, et c'est ainsi qu'on suce Terreur.

Pour ôlre franc, je ne regrette pas les sycomores, et je ne sais pourquoi Fernand semblait y tenir! N'avait-il pas ces beaux bananiers, qu'on assure remonter au temps de la Favorite et dont le fruit étaif peut-être alors, comme aujourd'hui, réservé exclusivement aux bouches royales? N'avait-il pas ces orangers, ces citronniers, les mêmes que nous touchons aujourd'hui, et ces grenadiers dont la taille alflîgerait le grand Frédéric, qui croyait avoir inventé des régiments de grenadiers géants?

Ces jardins, même sans musique, ont une splendeur étrange.

Le ridicule des ifs, attachés, tordus, arrangés en arceaux ; cette mesquinerie des buissons tailladés ; ces dessins des parterres qui représentent les différents ordres de chevalerie d'Espagne, toute cette toilette, aussi absurde que celle des jardins de Versailles, ne sert qu'à faire valoir cette végétation vigoureuse, s'élançant d'un décor chélif, avec des gestes d'une noblesse incomparable, prenant ses coudées franches dans le ciel bleu, s'évasant, se dilatant, vivant au-dessus de l'art des hommes, pour le défier et s'en moquer.

Les allées sont pavées de briques posées à plat et

assemblées en point de Hongrie ; les promeneurs en sandales ne pouvaient se hasarder dans le sable.

Tous les voyageurs ont raconté cette plaisanterie des petits jets d'eau, impossibles à soupçonner, qui tout à coup, dans les jambes, sous les pieds, de côté, de haut, lancent des filets aigus, agaçanfs comme des jeux de mots usés. On attribue cette invention à dom Pedro Je CrueJ : iJ prenait plaisir à voir les belles dames de sa cour, surprises tout à coup par ce jaillissement impertinent, courir, sauter en relevant — ou en ne relevant pas — leurs lourdes jupes taillées en cloches. J'attribuerais plutôt cette cruauté rafraîchissante aux rois maures; car on la retrouve dans d'autres châteaux où dom Pedro ne s'est jamais amusé.

L'hydraulique, même drolatique et hygiénique, doit beaucoup aux Maures, et je ne fais que répéter un lieu commun, en rappelant la ressemblance de certain instrument d'irrigation intime avec le narghileh.

L'Alcazar a le nom de dom Pedro el celui de Maria Padilla dans tous ses échos. Quand on ne vous montre pas les taches de sang qu*il a faites, on vous montre les robinets qu'elle faisait couler. Être cruel ou illégitime est la chance la plus infaillible pour être immortel, et l'histoire fait une place plus grande, dans bien des cas, aux maîtresses de rois qu'à leurs femmes légitimes.

Maria Padilla régnera dans Séville etdansl'Alcazar, tant que la Main noire n'aura pas amené une bande noire pour démolir cet admirable palais.

Ai ESPAGNE ET PORTUGAL.

On visite les bains de la favorite, la salle où les musiciens rythmaient les glouglous de Teau vive, et Ton raconte que la reine Isabelle a pu tenjr dans la baignoire de marbre où Maria Padilla s'ébattait.

On no dit pas que la restauration du Bain des sultanes ait clé jusqu'à rétablir l'usage que dom Pedro le Cruel avait institué. Il faisait boire, après le bain, Teau de la baignoire de sa maîtresse à ses courtisans. Je crois que ceux-ci avaient eu en régal le spectacle du bain lui-même et qu'ils devaient avoir soif.

Cet attrait n'eût pas suffi à faire avaler l'eau qu'un préfet du dernier empire mettait en bouteille, après le bain de Napoléon III. Personne en France n'eût été tenté, comme certain courtisan de dom Pedro, d'avouer qu'il eût craint d'avoir envie de la perdrix, après avoir bu la sauce.

J'ai commencé par parler des jardins, pour mettre tout de suite de la verdure entre la cathédrale et le palais mauresque; mais il est tout simple que, n'entrant pas, comme Fernand, par une porte triomphale, j'aie dû passer par les bâtiments, avant d'arriver aux jardins.

On prétend qu'il ne faut pas voir l'Alcazar de Séville après l'Alhambra de Grenade, et qu'on perd de l'émotion poignante qui doit vous saisir au premier aspect de l'Alhambra, quand on est familiarisé déjà avec ces merveilles de l'architecture arabe. J'ai subi la fatalité de mon itinéraire, et, me sentant assez dispos pour satisfaire deux admirations successives, je me suis

SÉYILLË. 43

livré sans réserve au plaisir de TAlcazar, bien persuadé que- j'aurais encore des ressources pour TAIhambrade Grenade.

Alcazar veut dire le palais de César : s' autorisant de cette destination, Charles-Quint fit ajouter des constructions lourdes aux œuvres délicates des architectes arabes, et les derniers souverains de l'Espagne — Je parle de ceux qui régnent encore — ont eu l'idée d'enjoliver, de meubler ce palais de fée.

La reine Isabelle a dû faire venir de Paris, de la Ménagère, les divans en coulil garnis de dessins en applique qui donnent Villusion d'un mobilier de campagne. J'aimerais presque autant des tables pour prendre des glaces et des garçons de café habillés à la turque, vous servant dans ces salles que dora Pedro, Charles-Quint, Philippe II ont signées de leurs blasons, de leurs fantaisies et de leurs crimes. Quel décor! Il rend tout drame, et surtout toute comédie moderne, impossible!

Ces ornements, ces dorures, ces enluminures, ces colonnettes, ces voûtes sublimes, ces arceaux légers, cette salle des ambassadeurs, ce patio de las DoncellaSy unique au monde et dont je ne trouverai pas le pareil à Grenade, toute cette évocation des Mille et une Nuits vous rend muet. On croit à une tricherie, à un chef-d'œuvre de quelque faiseur d'Éde»; on a de la peine à s'imaginer qu'on se meut dans un palais du XVI* siècle, tout neuf, tout éblouissant, conservé malgré les conservateurs, malgré les révolutions, malgré les

reslaurations et les enibellissemcnts de ses divers possesseurs.

On me demandait mon avis; on voulait me forcera lormuler mon admiration. Mais j'admirais tant, qae j'étais dans la stupeur. On entreprit de me raconter ce qui s'était passé dans celte salle : comment ce portrait là-liaut était celui d'une honnête femme qui s'était brûlé le visage, plutôt que d'appartenir àdom Pedro; comment, là, cet aimable frère avait fait poignarder don Fadrique — on montre le sang; — comment Maria Padilla était représentée d'après nature ; comment le même doni Pedro avait adroitement poignardé, de sa propre main, le roi de Grenade Abou-Saïd, qui était venu le voir en trop bel équipage ; comment on avait dansé, à propos des noces de Charles-Quint avec l'infante Isabelle de Portugal, dans ces salles étincelantes; comment dans une petite chapelle, au premier étage, — un bijou orné de faïences mauresques, l'ancien oratoire de Ferdinand et d'Isabelle, — la bénédiction nuptiale avait été donnée au futur moine de Saint-Just.

Ces détails me criblaient sans me pénétrer. J'évoquais bien autre chose! Je voyais toute sorte de génies, descendant dans ces cours, du haut de chars aériens, et j'entendais je ne sais quelle harmonie, formée de toutes les élégies amoureuses de l'Orient, retentir sous ces voûtes, dans ces alcôves dorées et peintes.

Il fallut bien cependant visiter au premier étage les

appartements ordinaires des infants, des infantes de ce temps-ci; voir la chambre d'ami qu'on réserve au duc de Montpensier ; le cabinet du roi, qui n'est meuble de rien, et la chambre de la reine, dont le lit est voilé d'une mousseline blanche : or le blanc était jadis le deuil des reines.

Tout ce premier étage, cossu comme l'appartement d'un grand hôtel des bords du Rhin, est d'une trivialité qui repose et fait rire, après les fortes émotions du rez-de-chaussée.

Le fonctionnaire, très obligeant, qui nous montrait ces merveilles de l'industrie, passées de mode, voulut bien remonter pour nous une pendule à musique et faire gazouiller des oiseaux automates qui ont beaucoup amusé Sa Majesté Alphonse XII, quand Elle était un bébé. Je crois aussi avoir remarqué ces chefsd'œuvre qu'on ne trouve plus guère en France :. des pendules représentant des fontaines, avec un morceau de cristal qui tourne en spirale, pour donner l'illusion d'un jet d'eau.

J'aime mieux les robinets inconvenants de dom Pedro.

Quand on a visité l'Alcazar, on doit un hommage à la maison de Pilate.

Cet édifice, ainsi nommé parce que celui qui le fit

construire, donFadrique deRibera,avaitrapporto, au

commencement du xvi® siècle, le dessin de Jérusalem

et prétendit reproduire exactement le palais de Pilate,

est plus curieux qu'émouvant: il y manque des figures

de cire, un saint Pierre devant l'endroit où un coq en mosaïque indique la place du reniement, un Jésus attaché à une petite colonne qu'on prétend être exactement pareille à celle de la flagellation, un Pilate se lavant les mains, des gardes à toutes les portes. V Telle qu'elle est, la casa de Pilatos est un beau spécimen d'architecture arabe. Je regrette qu'on la badigeonne trop souvent : on épaissit le relief de ses moulures et on empâte ses ornements délicats. Mais, s'il est dangereux de voir l'Alcazar après l'Âlhambra, il est tout à fait périlleux d'aller chez Pilate, en sortant de la maison de dom Pedro.

Comme je ne veux faire aucune concurrence aux Guides, même à ceux qui ne donnent aucun détail, j'abrège les descriptions, quand elles ne sont, ni le souvenir d'une déception formidable, ni une surprise. Je dirai seulement que le palais San-Telmo, la demeure du duc de Montpensier, un ancien collège, est l'édifice le plus confortable de l'Espagne et le mieux meublé. J'ajouterai, pour la statistique, que les jardins contiennent cinq mille cinq cents pieds d'orangers, à peu près autant qu'il y a de fleurs de lis sur les grilles, les portes, les serrures et les paratonnerres.

La tour de l'Or, au bord du Guadalquivir, ne contient plus de trésor, à moins que la Compagnie de bateaux, qui y loge le commandant du port, n'ait là sa caisse. Est-elle déchue pour ne plus servir de tiroir aux galions d'Amérique? Elle fait encore bien dans la perspective et elle manquerait au paysage.

SÊVILLE. 47

Elle est située sur le passage des promeneurs élégants qui n'ont peur, ni de la boue quand il pleut, ni d'une forte poussière quand il ne pleut pas. Séville a beaucoup de promenades, mais elle n'a ni macadam, en proportion des voitures qui les parcourent, ni bitume ou pavé hospitalier pour les piétons.

Il est vrai qu'on prétend que les beaux pavages aplatissent les pieds, et les dames de Séville tiennent trop à la finesse des leurs pour avoir besoin d'autre chose que d'une pointe de pavé pour poser une pointe de soulier.

Une promenade que je recommande, qui n'est pas encombrée d'équipages maussades, c'est celle du faubourg de Triana. C'est la ville des gitanes; c'est là qu'on se fait dire la bonne aventure, qu'on court les risques de quelques aventures mauvaises et qu'on peut, pour quelques pesetas, se donner le spectacle de danses qui déconcerteraient mademoiselle Beaugrand, la vestale de la danse française.

Comme je prévois que j'aurai à parler plus tard des gitanos et de leur chorégraphie, je ne dis rien de plus des habitants de Triana. D'ailleurs, ils se reposaient forcément pendant la semaine sainte, et, le samedi soir ou le dimanche, ils se reposaient de leur repos forcé.

Le dimanche de Pâques est le signal des combats de taureaux.

D après ce que j*ai dit ie la dévotion bruyante et aimable des Andalous, il m*est permis sans irrévérence d'affirmer qu'ils attendent la résurrection du torero avec plus d'impatience que celle du Christ. Ils savent bien que celui-ci ne peut manquer d'exactitude; mais la pluie, la concurrence, les accidents peuvent faire échouer, au dernier moment, la représentation annoncée.

J'avoue que je n'étais pas sans inquiétude. J'avais retenu des places qu'on cotait au même prix que des fauteuils de lOpéra et des stalles de procession. Sarah Ijeriihardt elle-même fait moins de location eii Espagne. Un jour de Pâques sans taureaux, après une messe sans feu d'artiûce, c'eût été trop de déception !

Pendant le défilé du vendredi saint, croyant acheter la liste des madones, j'avais acheté le programme de la course. Il était superbe.

Frascuclo, le second espada de l'Espagne; Cara Ancha, cet Apollon dont la musculature aimable faisait sourire les Andalouses; six taureaux fournis par un des éleveurs les plus infaillibles; cette plaza de

SÉYILLE. 49

Séville, une des plus élégantes de l'Espagne, — qui était si célèbre par sa brèche depuis 1805, qu'on la représente encore ébréchée dans toutes les photographies, bien que la brèche soit réparée depuis plusieurs années; — ces daines de Séville qui devaient arborer ce jour-là la mantille blanche après avoir été importunées de la mantille noire pendant la semaine sainte ; ce spectacle enfin des spectateurs affolés que Je m'étais donné, il y a deux ans, à Madrid, et que je voulais faire voir à ma fille, — tout cela m'agitait.

Je relisais cette phrase, cette précaution menaçante sur le programme : Si el tiempo lo permite. Je savais bien qu'on n'avait pas prié pendant la procession pour qu'il tombât de la pluie; mais, si les prières ne sont pas toujours infaillibles pour faire pleuvoir par les temps de sécheresse, elles ne garantissent pas davantage le beau temps.

J'ai dit qu'en voyage ma joie suprême est d'être badaud. Je le fus, ce jour-là, abominablement. La représentation commençait à quatre heures; les portes n'ouvraient qu'à deux heures, et, à une heure et demie, bien que j'eusse mes places retenues, numérotées, j'étais devant la porte principale, attendant, regardant, me régalant de voir passer ceux que je pouvais prendre pour des artistes et m'amusant de ne rien voir.

' Le cirque forme un polygone de trente côtés. Il n'a pas les allures romaines du cirque de Madrid. Il est plus espagnol, el, quand il est plein, c'est une mer-

veille que cette salle immense, blanche, avec un ciel d'un bleu si pur pour plafond, avec la Giralda au loin pour ornement, avec ces dix mille spectateurs pressés, serrés, ces marchands d'eau qui provoquent la soif, ces éventails qui provoquent le regard, cette gaieté de la voix, du geste, de la couleur, ce papillonnement universel, ce frémissement d'attente, ces fanfares de l'orchestre.

Le ciel avait encore de la brume vers midi; il n'en eut plus vers trois heures, et le soleil de Pâques but bien vite l'humidité qui restait encore des pluies de la semaine sainte. Quand la trompette sonna pour l'entrée solennelle de la cuadrilla, il y eut coname une pluie d'or dans les airs.

Je ne sais s'il se trouvait là des Danaés attendant une pluie analogue; mais je sais bien que toutes les loges ruisselèrent sous l'ondée lumineuse et que ce fut un tableau à défier Forluny que ce cirque pailleté de l'or des costumes, que ces galeries pailletées de femmes et de fleurs.

La autoridad compétente, comme disait le programme, qui préside à la fête, bien qu'elle n'eût pas les ornements avec lesquels elle saluait l'avant- veille les madones des processions, me parut elle-même pleine de prestige. Elle jeta majestueusement la clef du toril à un personnage tout habillé de noir, en costume à la Henri IV.

J'eus pour une seconde l'illusion que le Béarnais arrivait à franc étrier du pont Neuf pour voir com-

ment on s'amuse en Espagne sous le règne du dernier Bourbon.

Après Alexandre Dumas, Théophile Gautier et tout le monde, je ne me risquerai pas à raconter une course de taureaux.

Quand il ne s'y produit "aucun accident d'importance, aucune prouesse inusitée, tous ces spectacles se ressemblent. Les taureaux sont plus ou moins rebelles à la mort; tous les chevaux sont éventrés de la même façon et tombent dans le même silence. On siffle autant, on applaudit autant, on demande autant l'incarcération des picadores qui piquent mal le taureau, et on acclame avec autant d'enthousiasme le vainqueur.

Il paraît que Frascuelo eut un coup d'épée très ingénieux. Une fois, au lieu de plonger sa jolie lame de Tolède à fond dans l'animal, il se contenta de piquer celui-ci à la nuque, si prestement, si gentiment, que l'étincelle électrique n'aurait pas été plus rapide ni plus décisive.

Ce fut du délire. Les chapeaux, les cannes, les éventails, les mouchoirs, les cigares, les baisers, les cœurs tombèrent de toutes parts dans l'arène; et lui, fier, souriant, avec un geste qui l'excusait d'avoir fait si peu pour tant de gloire, remuait à chaque salut ses breloques en diamants et rayonnait de la poilriiie, grâce aux immenses cabochons de sa chemisette.

Je ne dissimulerai pas que, sans me croire sanguinaire, ni Latin de la décadence, je n'ai pas pour les

combats de taureaux l'horreur qu'il est de bon goût de professer en France, et qui comnoienee même à devenir à la mode en Espagne : ce qui, par parenthèse, ne diminue en rien la curiosité des Français qui voyagent, ni l'assiduité des Espagnols.

L'agilité, l'adresse, la grâce, la bravoure, le sangfroid de tous ces gens qui vivent d'un péril continuel me paraissent mériter autant d'applaudissements que ressoufflement des gens maigres, pesés au plus juste poids, pour faire galoper, sans leur briser l'échine, des chevaux maigres, sortis de leur flanelle, et pour courir la chance de se casser le cou, sans autre but que celui de billets de banque à atteindre.

Je ne sais si les courses de chevaux améliorent sensiblement notre cavalerie ;j'afflrme qu'elles n'améliorent d'aucune façon l'espèce humaine. Elles introduisent dans le langage un argot, dans les allures et le costume des façons et des insignes de jockey, dans les mœurs des habitudes d'écurie qui ne me semblent pas hausser le niveau de la politesse et de l'esprit.

En Espagne, les courses de taureaux ne nuisent ni à la galanterie, ni à l'imagination, ni à la flère allure nalîonales. Je crois même que ces intrépides petits gendarmes espagnols, qui courent avec tant d'entrain à l'assaut d'un repaire de bandits, et que le devoir héroïque transporte, ont fait leur éducation de courage et d'agilité dans le cirque et tiennent à honneur d'ôlre de la même race que les espadas infaillibles.

Le grand argument de la sensibilité française, c'est réventrement des chevaux. Cette vivisection donne des nerfs aux plus féroces partisans de la guillotine. Les Espagnols répondent qu'un véritable amateur ne voit plus les entrailles tomber. Il est tout entier au capeadoVy^w banderillero ,kVespada : il suit l'homme vivant, agile, supérieur, vainqueur, et ne s'occupe pas de Ja rosse qu'on immole.

Je sais que, dans tous pays, il y a des rosses respectables, surtout quand elles ont un faux air de Rossinante; mais le cheval ne sert pas seulement aux utopies de don Quichotte. Il abuse tant de l'humanité, depuis que l'homme, en croyant faire sa conquête, a été conquis par lui, qu'on se résigne assez facilement à le voir expier sa piafl'e, ses hennissements d'orgueil les jours de coups d'Etat, ses galops sur les ventres humains qu'il ouvre de son sabot. 11 est toujours l'instrument de dévastation d'Attila. S'il était sensible, il se cabrerait à la première charge de cavalerie. C'est son insensibilité que des hommes insensibles lui font expier.

Je ne nie pas qu'il y ait des chevaux savants — un peu moins cependant que des ânes savants ; — mais la généralité de l'espèce reste ignare et bête. On les dresse sans les instruire. Si l'on faisait, avec la même continuité de soins, pour améliorer la race canine, ce que l'on fait pour entraîner les chevaux, qui n'avancent pas d'une ligne leur civilisation, il y a longtemps que les chiens parleraient.

5i ESPAGNE KT PORTUGAL.

Cliarles-Quint avait Thabitude de dire que^ s'il é\ obligé de causer avec un cheval, il lui parlerait ail iTiand. C'est la seule langue qu'il entend bien. Estque cela prouve son aptitude à l'esprit ?

Les Espagnols ont gardé Topinion de Charles-Quint ils lueut avec indifférence le cheval, qui ne trouve pai ie plus petit cri de douleur, d'indignation, de protestation, quand il succombe.

Celte barbarie relative des procédés ne serait pas possible envers ie chien. Au premier érafleroent de la corne du taureau, il en appellerait si vivement au cœur de tous les hommes, que ceux-ci, révoltés, se jetteraient dans l'arène et couvriraient deleur corps cet ami, cet idéal d'amitié, de dévouement, que nous élevons chez nous avec respect pour qu'il nous porte bonheur.

Toutes ces raisons expliquent-elles assez pourquoi je ne m'évanouis pas et je ne me détourne pas avec horreur, quand le taureau éventre le cheval? Je ne prétends pas me justifier; j'invoque quelques circonstances atténuantes. J'ajoute que j'ai plus de terreur et de dégoût quand j'assiste, dans un autre cirque, au travail de dislocation de certains enfants de saltimbanques, et que je comprendrais une Société protectrice de ces petits êtres, parallèlement aux Sociétés protectrices des animaux.

11 est vrai que, si l'on empêchait de mutiler ou de disloquer, nous manquerions peut-être de saltimbanques. En tout cas, nous èh aurions moins sur nos tréteaux.

Donc, si je fus ému de cette belle course de Pâques, je ne fus point mortifié dans ma dignité d'homme, humain et sensible.

Je reconnais cependant que mes raisons furent vaines contre la terreur poignante et la répulsion de ma compagne de voyage. Je n'ai pas communiqué mon âme tigresse à ma fille. Elle se refusait à voir jouer le soleil à travers les entrailles qui tombaient par paquets du ventre des chevaux.

Deux Anglaises d'une loge voisine partirent au troisième éventrement. L'une était devenue verte comme un bronze du musée de Naples; l'autre baissait les yeux en frémissant. Je crois qu'il se mêlait un peu de pudeur à son effroi. Elle trouvait indécent qu'on dévêtit les chevaux de leur peau naturelle.

Trois Français, qui me parurent des professeurs en Yacances, dissertaient savamment sur la barbarie de ces spectacles et auguraient mal de l'avenir de l'Espagne, estimant que le goût de l'opérette, des bastringues et des ordures imprimées [relève mieux un peuple.

Mais de fort belles Andalouses, très élégantes, dissipaient ce bruit et ces nausées de l'entourage, en agitant leurs éventails et en riant aux vainqueurs.

Je sortis impénitent et prêt à revenir, et si, ce soirlà, il me fut aussi impossible qu'à ma fille de manger de bon appétit, ce fut uniquement parce que les poulets espagnols sont plus difficiles à éventrer que les chevaux et que l'huile horrible qu'on fabrique

avec de si belles olives repousse les attaques de la faim, plus sûrement que les picadores ne repoussent les taureaux.

Le soir môme, un journal spécial discutait les nicrites de la course. Je ne serais pas étonné qu'il y eût une petite Bourse où Gara Ancha fût coté, où Frascuelo eût ses parieurs.

Rien ne me servait plus de prétexte pour rester à Scville, puisque je n'avais pas le loisir d'y rester sans prétexte, pour son charme seul.

La semaine sainte était finie; mais je n'avais pas fini mes dévotions à la cathédrale, aux bibliothèques, aux musées, à ce palais de V Ayuntamienlo dont je n'ai rien dit, auquel je tournais le dos pendant les processions, et qui vaut pourtant la peine qu'on se retourne et qu'on y retourne.

Quel dommage qu'il ne soit pas achevé; que la restauration en soit incomplète et qu'on Tait restauré, puisqu'on ne devait pas le finir? On a ajouté des pierres non taillées à de fines ciselures de la Renaissance et imité Charles-Quint, le profanateur de l'Alcazar, de l'Alhambra, en déshonorant un chef-d'œuvre, dont

l'auteur est inconnu, par une maçonnerie prétentieuse qui ne garde pas l'anonyme.

Pendant mes dernières promenades dans cette ville charmante où les jours de deuil sont si doux et les jours de gaieté si éclatants, j'aurais voulu sonner ou frapper à ces grilles merveilleusement ouvragées des patios et mendier la permission de respirer les orangers de ces cours dé marbre dont les jets d'eau me semblaient parfumés.

Il était encore trop tôt pour que les meubles d'été, pianos, tables de jeux, divans, fussent installés sous ces fraîches arcades, pour qu'on y reçût les visites le jour et pour qu'on y fît de la musique la nuit; mais il y a des décors qui ne sont jamais vides et que le silence emplit délicieusement.

J'ai vu passer Carmen, non pas celle de l'Opéra- Comique, mais celle du roman, étrange, séduisante, fatale; et je n'ai jamais si bien compris à quel degré Mérimée, qui se défendait de la poésie comme un diable se défend de l'eau bénite, était un poète vrai, incisif, électrique, évoquant une vision dans une étincelle.

A la sortie de la manufacture de tabacs (un édifice insignifiant qui ressemble à une caserne), les ouvrières, rajustant leurs mantilles, trouvent toujours à qui pa^ 1er, à qui répondre. Il y a devant la porte et à quelque distance comme une foire des cœurs. Ces quatre mille faiseuses de cigares ne sont pas toutes jolies; mais presque toutes ont un sourire fier qu'elles lancent au

visage, comme Carmen lançait sa fleur de cassie, et, quand elles sortent, vives, bruyantes, provocantes, même sans songer à provoquer, on dirait le défilé d'un conservatoire de beauté, de tournure, de diablerie féminine.

Les gitanas se reconnaissent bien, non seulement au bronze du visage, mais au rythme violent de la marche. Elles frappent le pavé du pied, comme si elles allaient danser. Peut-être bien que, le soir, on les retrouverait dans les escuelas de bailes, une fleur piquée dans les bandeaux de leurs cheveux noirs collés aux tempes, la hanche augmentée de jupons empesés, les pieds chaussés de bottines à talons, chantant ces refrains aigus qui paraissent leur brûler le gosier et dansant cette danse sans pareille qui épouvanterait tous nos inspecteurs de bastringues.

Elles babillent en sortant. Ce qu'elles disent, je ne l'ai pas compris. Je suppose qu'elles se moquent des priseurs, vieux et laids, empressés sur leur passage, et qu'elles leur jettent au nez une variante de notre chanson :

J'ai du bon tabac; tu n'en auras pas.

Elles en râpent du plus fin à la manufacture et font éternuer ceux qui les approchent de trop près, sans être attendus.

Il faut renoncer à leur voir un grand peigne posé de travers dans les cheveux : la mode a disparu.

— Restez jusqu'à l'époque de la foire, me disait-on ; vous en verrez !

Je crois que la foire, m'eût leurré d'une autre façon. Hélas ! en Espagne comme ailleurs, les costumes nationaux disparaissent; l'unité se fait par la mode, avant de se faire par les idées. Une seule chose persiste, qui tient au besoin d'éclat dans ce pays du soleil : c'est le goût des couleurs vives, des robes d'un jaune d'or, des châles d'un violet effronté ou d'un bleu de la couleur du temps. Les hommes du meilleur monde eux-mêmes, quand ils sont de francs Espagnols, ont de la peine à se défendre d'une doublure de peluche rouge pour le revers de leur capa.

Il reste la mantille : c'est le palladium. Le jour qu'elle disparaîtra verra décroître les grands yeux andalous.

L'heure était venue d'échapper à notre hôtesse» Quand elle se fut assurée, par un inventaire rapide^ que nous n'avions pas augmenté le vide de son mobilier, elle consentit à ne recevoir que le prix convenu, mais non sans avoir essayé de me le faire oublier.

Athalie, suppliante, m'avait fait comprendre que^ si je voulais lui accorder une gratification, il fallait la lui donner en secret, la maîtresse de la casa ne permettant pas plus un supplément de gages à sa servante qu'un supplément d'égards à ses hôtes.

Le sourire reconnaissant de la pauvre Athalie mêla une émotion vraie au sourire fondant de sa grasse

maîtresse, désappointée de ne prendre que ce qui lui revenait.

Elle se vengea sur une dame française, qui fut forcée de payer des chambres qu'elle n'avait pas occupées, mais qu'elle avait visitées en arrivant, avec la tentation de s'y établir. Cette prise de possession par le désir d'une minute lui fut comptée à dix francs par jour; ce qui n'empêcha pas que ces pièces, à côté desquelles elle avait demeuré, n'eussent été habitées en réalité et payées par d'autres voyageurs.

Mais comment résister, quand on avait tant de peine à se faire comprendre, quand l'omnibus du chemin de fer allait partir, quand il n'y avait qu'un train pour Grenade? 11 fallait acquitter la rançon des bagages pour pouvoir quitter la maison de Rosine.

Si Figaro ne vient plus au logis, don Basile y donne toujours des conseils, et c'est lui qui fait les additions.

Singulière rencontre. — Utrera. — Osuna. — Antequera.

On prétend que les chemins de fer suppriment les dislances : il serait plus juste de dire qu'ils les font apprécier et qu'ils en donnent l'impatience.

Mais ce qu'ils suppriment incontestablement, c'est la politesse et les mœurs hospitalières.

Autrefois, la diligence empaquetait ses victimes résignées, et, chacun occupant la place retenue, inscrite sur la feuille, nul ne prétendait à celle du voisin. Avant toute confidence, on entre-croisait forcément les jambes. Or il est bien certain que le fluide magnétique s'échappe par les genoux, autant que par les ■doigts. Avant Mesmer, Molière avait déjà fait expérimenter la chose par Tartufe, qui, pour être bien compris d'Elmire, au moment pathétique, lui posait

la main sur le genou.

6i ESPAGNE ET PORTUGAL.

L'étreinte forcée, en diligence, amenait l'ankylose de régoïsme. Dans cette cangue réciproque, on était bien obligé de compatir à la douleur du voisin, pour qu'il compatît à la vôtre. Quand on se détîrait, aux relais, ceux qui avaient les creux et ceux qui avaient les reliefs, contractés dans cette pression unanime, reprenaient en riant leurs contours naturels ; puis, au signal du conducteur, on rentrait, avec une plaisanterie, dans son étui.

On calculait les heures probables de l'arrivée, la chance de faire une montée à pied pour alléger les chevaux.

Je ne dis pas que ce temps valait mieux pour les impressions extérieures à cataloguer ; mais il maintenait les mœurs dans le maillot d'une civilisation bonhomme. Les conversations étaient moins faciles^ à cause du bruit des roues; le bercement de la songerie était plus continu , et souvent, entre voisin et voisine^ sans avoir lié une conversation aussi facilement que le permet le chemin de fer, sans avoir échangé deux paroles, on se connaissait mieux, au bout du voyage, et on osait davantage se serrer la main en signe d'adieu ou d'au revoir. C'était la moindre des choses^ après les entre-croisements de la roule.

Les diligences versaient parfois; mais on faisait de» vaudevilles et des opéras-comiques avec ces catastrophes. A peine si l'on oserait arranger en drameles accidents de chemins de fer.

Je sais bien que la statistique prouve qu'on court

moins de chances funestes en wagon qu'en diligence, et que, vu le nombre des gens qui s'exposent à être broyés, le nombre des victimes est relativement très petit. Pour ma part, j'accepte ces garanties, sachant bien que la Providence ne nous en donne pas d'autres, et tout ce que j'ai dit n'est pas destiné à former un réquisitoire gothique contre le progrès. 11 est juste qu'à l'heure où le génie humain s'applique à perfectionner les instruments de mort, — de façon à exterminer presque électriquement une armée et à remplacer ainsi le courage et l'héroïsme par la mécanique, — les machines se mettent au niveau de la stratégie, et que celles qui transportent des commis voyageurs ou des contemplateurs de la fraternité humaine soient parfois aussi dangereuses que les machines de la haine.

Je le demande aux âmes les plus évangéliques : estce avec un élan de cordialité, de sympathie, d'hospitalité, qu'elles voient entrer dans un wagon, jusquelà leur domaine, une famille qui le complète et qui l'encombre? N'est-ce pas que, si l'on pouvait jeter les bagages des nouveaux venus par la portière, on n'hésiterait pas? N'est-ce pas qu'on rechigne instinctivement à laisser la place réglementaire, et que ceux qui entrent courent les risques les plus effroyables, s'ils ne marchent pas de façon à ne point heurter, froisser, frôler les pieds, les genoux des voyageurs en possession du wagon ?

On donne toujours aux assassinats commis en

Ci ESPAGNE ET PORTUGAL.

chemin de fer des motifs étranges. Quelquefois on ne peut leur en donner, et le problème reste insoluble.

Est-il invraisemblable d'attribuer à une explosion subite de haine ces meurtres qui déconcertent trop l'optimisme de la magistrature ?

Le fameux Jude, qui a fait école, mais qu'on n'a pas rattrapé, viendrait peut-être se livrer de lui-même à la justice, s'il n'avait honte d'avouer qu'il a assassiné uniquement pour se retrouver seul dans son wagon, ayant été dérangé par l'intrusion d'un voyageur imprévu.

On comprendra donc, après ce préambule nécessaire, ce que j'ai dû éprouver, dans la gare môme de Séville, quand, après avoir reçu du chef de service l'assurance que nous resterions seuls dans notre compartiment; quand, après avoir vu suspendre à la portière la pancarte tutélaire : Reservado (achetée au prix de quelles bassesses !), je vis entrer quatre Espagnols, affectant de se croire chez eux, armés de cartons à chapeau, enveloppés de leurs manteaux qui les augmentaient, introduisant toute sorte de valises et, dans des sacs, des comestibles dont la pensée seule remuait en moi les détritus empoisonnés de mes supplices antérieurs

J'avais précédemment repoussé une invasion d'Anglais. Je les avais intimidés avec mon Reservado ; mais, cette fois, les envahisseurs espagnols, familiers avec les artifices de leur langue et du personnel des chemins de fer, étaient soutenus par le chef de gare

en personne. Je dus céder devant ce prétexte, qu'on apppelle dans toutes les langues la nécessité du service !

11 n'y avait plus de places que celles qui m'avaient été réservées. Comme, au fond, je n'avais aucun droit positif à cette faveur, j'y tenais d'autant plus. Je prétendais la défendre, la revendiquer ; c'était une propriété plus chère que toute les autres, puisqu'elle était volée. Cette légitimité ne prévalut pas. Je subis l'usurpation de gens qui étaient dans leur droit.

Je le reconnais, ces usurpateurs étaient fort conciliants d'aspect. Parmi ces quatre inconnus se trouvait une jeune femme avec son mari, et, à peine le tassement s'était-il achevé, que ToiTre d'un fruit à ma fille de la part de la voyageuse, et l'offre d'un cigare de la Havane à moi-même, de la part de son mari, établissaient des préliminaires de pacification.

On m'avait assuré qu'il est fort poli, en Espagne, de refuser toujours ce qu'on ne vous offre que par politesse. Ma rancune s'autorisa de cette recommandation, et je me sentis très fier d'avoir humilié ces vainqueurs des Maures, sur la route de Grenade.

Je regrettais les Anglais, qui auraient eu cet avantage au moins d'être plus minces.

On va voir combien j'avais tort!

Non seulement ces intrus avaient fort bon air, mais

je regrettai bientôt de ne pas comprendre ce qu'ils

disaient, quand je devinai qu'ils dissertaient sur un

volume de poésies andalouses acheté par l'un d'eux à

Séville et sur un volume de philosophie politique apporté de Madrid par un autre. A quelques kilomètres de la gare de départ, j'avais déjà fait des tentatives pour deviner ce qu'ils disaient. La curiosité est un des préludes de Tamitié.

A Ulrera, on fit monter dans notre train, accompagnés plutôt que conduits par quelques gendarmes, des gens à mine pittoresque, mais placide, qu'on assurait être des bandits de la Main noire. Des hommes, des femmes, des enfants en foule leur faisaient cortège pour leur dire adieu, sans colère, sans attendrissement excessif, avec une sympathie tranquille.

Utrera a la réputation d'être un pays spécialement liospilalier pour les gens que la justice contrarie. C'est comme une ville de refuge. Un proverbe qui remplace tragiquement notre locution triviale i (c Envoie-le promener! » consiste à dire : « Tuele et sauve-toi à Utrera ! 3> {Matale y vête à Utrera f) On conçoit donc que les habitants de cette bonne ville fassent la conduite aux douteux criminels de la Main noire.

Je voulus, non sans une intention mauvaise, questionner mes compagnons de route. Puisqu'ils m'avaient troublé dans mon libre domaine, c'était bien le moins qu'ils fussent les patients de ma curiosité.

L'un d'eux, à lunettes d'or et à figure de magistrat, me regarda de côté, ne parut pas me comprendre, et je crus deviner qu'il me prenait pour quelque agent de la Commune. Mais, par un coup de théâtre invrai-

DE SËYILLE A GRENADE. 67

semblable au théâtre, impossible à mettre dans un foman, et qui ne peut être vrai que dans Toriginalité indépendante de la vie ordinaire, la situation devait brusquement se modifier.

Le convoi s'était remis en marche ; je venais de soumettre mon billet de voyage à cette opéralion du pointage qui fait, au bout d'un certain temps, des rtctets espagnols une guipure bizarre, quand mon compagnon aux lunettes d'or, qui n'avait pas semblé comprendre mon français, me dit dans le sien, que je trouvai très intelligible :

— Est-ce que vous n'êtes pas M. Louis Ulbach?

Je fus abasourdi. On m'eût arrêté pour me joindre aux malfaiteurs de la Main noire, on m'eût offert de de devenir ministre espagnol ou de tuer un taureau, que je n'aurais pas été plus surpris.

Je me vante d'être modeste. Je jure sur la conscience du plus humble de mes confrères que je n'eus, dans mon ébahissement, aucun sursaut orgueilleux, et que je ne fus pas ébloui d'être reconnu entre Utrera et Osuna, quand il m'est trop facile de garder l'incognito à Paris. Je fus uniquement frappé de ce fait, quasi miraculeux, d'un Espagnol ayant lu Vapereau et s'avisant de me donner mon nom, plutôt que celui de Monselet ou celui du prince Napoléon.

Le mystère ne me fit pas haleter longtemps. Comme tous les miracles, il avait sa cause logique.

Parmi les lettres de recommandation qu'un patriote espagnol, très populaire dans son pays, m'avait

données pour TEspagne, j'en avais une pour un avocat de Valence ; n'ayant pas trouvé le destinataire à son domicile, j'avais laissé la lettre et ma carte.

En Espagne, on prend au sérieux ces formules d'introduction. Le secrétaire de l'avocat lui avait expédié à Madrid, où ses fonctions de député le retenaient, ma carte et ma lettre ; et, de Madrid, sachant que je devais m'arrôter huit jours à Séville, l'aimable homme que je n'avais pas trouvé s'était empressé d'écrire à un de ses amis faisant la même station de touriste que moi pendant la semaine sainte, de me chercher dans Séville et de se mettre à ma disposition. L'ami m'avait cherché consciencieusement. Il s'était môme présenté à la grille de la Casa de Huespedes. Mon hôtesse, craignant sans doute qu'on ne vînt m'enlever à son exploitation exclusive, ne s'était pas gênée pour jurer que je lui étais parfaitement inconnu.

En se trouvant à côté d'un Français, voyageant avec sa fille, sans avoir mon signalement, mon compagnon n'avait eu besoin que de m'observer un peu pour me reconnaître, et voilà comment le miracle s'explique, aussi facilement que celui de saint Janvier. Tous les deux se ressemblent ; puisqu'il s'agit de sang figé qui tout à coup se mit à s'échauffer et à se mouvoir dans nos cœurs réunis, par une transfusion et une circulation de plus en plus active.

Se mettre à la disposition de celui qu'on aborde^ c'est la formule usuelle en Espagne. Nous nous en

bE SÉYILLE A GRENADE. 69

moquons en France. Moi, je la trouve charmante et j'atteste qu'elle est la devise, le préambule d'un sentiment chevaleresque et délicat de rhospitalité.

Est-ce une tradition arabe ? Je Tignore ; mais si, dans sa simplicité de termes, elle a de l'exagération de politesse, elle vaut bien cette attestation stupide de sentiments distingués que nous délivrons, au bas de nos lettres, au premier correspondant venu ; à moins que nous ne nous déclarions son serviteur, ce qui est encore moins vrai et beaucoup plus plat.

Sans doute, si Ton prenait toujours au mot les Espagnols dans l'exubérance de leur politesse, on les embarrasserait : car ils ne vous laissent rien admirer sans vous l'offrir; mais nulle part on n'a ce point d'honneur, poussé à l'excès, d'un accueil bienveillant, d'une politesse magnifique et généreuse.

Les inconnus que je rencontrais pouvaient s'acquitter avec une accolade et une régalade : ils s'eurchaînèrent, avec une grâce absolue, à une hospitalité minutieuse qui dura pendant tout le voyage. Indépenlants par position, réunis, trois amis et la femme de 'un deux, pour un voyage circulaire à Séville, Cadix,

laga, ils déchirèrent leurs billets, renoncèrent à eur itinéraire, pour prendre le nôtre.

Au bout d'une heure, je ne songeais plus à me dé- 'endre contre leurs instances, et eux-mêmes ne m'inerrogeaient plus, tant il leur paraissait tout simple l'aller avec moi où j'allais, pour m'initier partout à la ie nationale.

En conformité de sentiments sur tout ce qu'il faut croire en philosophie et servir en politique, nous n'éprouvions plus d'embarras que pour le sens des mots en Esiiagne et en France. Deux d'entre eux parlaient suffisamment le français, assez pour que la conversation fût facile; le troisième le devinait, et Taimable madame Lola B... se faisait traduire par sou mari ce qu'elle ne lisait pas dans nos yeux et sur nos lèvres.

Quand, à Cordoue, honteux de les avoir détournés de leur voyage, je parlai de les quitter pour continuer ma route du côté du Portugal, ils se consultèrent d'un sourire :

— Pourquoi n'irions-nous pas avec vous à Lisbonne?

Et ils vinrent tous les quatre, perdant leurs bagages en chemin, mais remettant le souci de les réclamer au retour et achetant au passage ce qui leur manquait, pour nous accompagner.

Quand, après plusieurs semaines de celte compagnie improvisée et charmante, il fallut nous dire adieu; quand M. et madame B... nous laissèrent les premiers, pour prendre à Cadix le bateau qui les transportait à la Havane ; quand les deux autres me quittèrent sur le marchepied du wagon qui nous ramenait en France, nous interrompîmes une intimité qui s'est renouée par correspondance et qui ne s'interrompra plus.

N'est-ce pas là une prodigieuse aventure de voyage,

plus extraordinaire que si nous avions été dévalisés par les bandits ? Si je ne raconte pas toutes les délicatesses de celle liaison, commencée par une sorte de devoir d'étiquette nationale, de la part de mes amis espagnols ; si je ne les nomme pas et si je résiste à la tentation de les peindre, c'est qu'ils me liront et que leur fierté, qui souffre déjà de ma reconnaissance, souffrirait trop de mon étonnement explicite.

Quand je pense que j'aurais pu manquer cette bonne fortune, en accueillant les premiers envahisseurs, les Anglais! N'est-ce pas là un symbole de l'alliance nécessaire avec l'Espagne et de la sympathie invisible qui flotte, au-dessus de toutes les rencontres, entre les enfants de la race latine ?

Désormais le voyage , débarrassé pour moi de l'ennui d'une pantomime, souvent méconnue, et d'un baragouin plus souvent incompris, devint un plaisir aigu, multiplié parla mutualité; même quand, en oubliant de nous prémunir de provisions, en l'absence de buffets, nous subissions le supplice de la faim, leurrée à peine, à Taide de cigarettes et des purs cigares de la Havane.

Quel dommage pourtant d'avoir faim et soif par une route pareille et avec un besoin subit d'expansion, qui ne faisait jaillir que des sources d'amitié pour nous désaltérer !

Les changements de train sont fréquents de Séville à Grenade, sur une ligne pleine d'embranchements. A chaque fois qu'il fallait déménager, nous

allions chercher la buvette et nous constations, traosportés d'une fureur joyeuse, qu'avec tout le temps de faire des repas de deux heures en deux heures, on ne multipliait les arrêts, que pour multiplier la famine. Dès les ratifications de notre traité d'amitié, nos amis avaient partagé avec nous les provisions qui m avaient révolté. L'estomac a des préventions, comme l'esprit a des préjugés. Ce que le mien prenait ponr d'horribles victuailles, marinées dans l'huile rance, était une collection de fruits. Mais ce qui devait i peine amuser quatre estomacs devenait une ironie pour six; et encore, avant notre amitié, mes amis, qui étaient dans ce moment-là mes ennemis, avaientils fortement ébréché ce qu'ils voulurent ensuite répartir fraternellement entre nous.

Il ne faut pas croire, quand on parle de la verte Andalousie, que la verdure et surtout celle des arbres soit assez abondante pour dédommager des steppes traversés ailleurs. La physionomie gaie et douce de la province tient plutôt à la variété des aspects, à la coquetterie des endroits verdoyants et plantés, quand on les rencontre, qu'à leur abondance même.

Oui, TAndalousie est coquette comme une Ânda-

louse. Elle a des rayonnements rapides, furlifs;des appels et puis des bouderies, des ondulations caressantes, des contours charmants, puis de brusques percées de coudes pointus ou de hanches osseuses, sous la mantille ombreuse qui se dérange.

Je rêvais la ville d'Osuna, par exemple, comme une résidence ducale, avec des jardins pareils à ceux du duc de Montpensier. Mais elle me ravit avec son vieux palais nu, d'une couleur mordorée, ressemblant à un couvent, et sa vieille église pesant sur la colline.

On attendait, vers l'époque de notre passage, la dépouille du dernier rejeton de la vieille famille d'Osuna. Il faut deux pages d'un papier de grand format pour énumérer tous les titres et tous les noms de ce grand d'Espagne; et parmi ces noms brille, tout rouge, le nom de Borgia, à côté de celui, plus étincelant et plus fier, de Tellez Giron. Quant à la fortune que l'on va liquider, on assure qu'elle est telle, territorîalement, que, de Madrid à Osuna, le duc pouvait voyager sans sortir un instant de ses terres.

Son cercueil a un chemin encore plus long à faire, puisqu'il arrive de Belgique.

J'aurais voulu m'arréter à Osuna, même sans espoir d'y manger; mais je n'avais pas prévu que la vision me tenterait par sa mélancolie.

A la Roda, qui est un embranchement sérieux, une espérance nous saisit; mais l'endroit est trop sérieux sans doute pour qu'on puisse s'y distraire. Les saucissons qu'on nous offre et qui ont été évidemment tra-

vailles par quelque main noirCy la bière, dont le non esj^a^nol, cerveza^ évoque follement des idées de li cervelas, plutôt que des idées de liquide, font horreur^ même à notre faim et à notre soif.

— Patience I nous dit-on. A Bobadilla, où s'eabranche la ligne de Malaga, toutes les ressources d'un déjeuner dînatoire vous seront offertes.

L'embranchement de Malaga! Cela fait claquer b langue; cela fait venir l'eau à la bouche!

Hélas! c'est la seule eau qui vienne. Je m'allable avec désespoir devant un bouillon qui ne me semble pas fait pour èlre ingurgité et qui figurerait miem sur les menus de M. Purgon que sur ceux du baroi Brisse. Je l'avale, sans autre instrument que la cuiller et le délire de la faim, stimulé par ce mirage, provoque la gaieté qui précède toujours, dans les c^sd» détresse, les atrocités de l'anthropophagie. Comm' il est heureux que nous nous aimions depuis si heures! Nous nous serions entre-dévorés!

Pourquoi ne s'élablirait-il pas une Société frai çaise, une compagnie Duval, affermant tous lesbuffe espagnols, essayant d'en créer, dans les stations qi n'en ont pas ?

En passant devant Anlcquera, une des fibres dei séchées dans ma poitrine vide se met à vibrer cor une corde de guitare, et j'entends distinctement e moi chanter Gastibelza :

Quelqu'un a-t-il ccnnu doua Sabine, 31 a scnora?

DE SÊVILLE Â GRENADE. 75

Sa mère était la vieille Maugrabine D'Aniequera.

Je fais comprendre à mes amis d'Espagne, avec précaution pour ne pas les humilier, que Victor Hugo a tout dit, tout prévu; que, grâce à lui, nous savons TEspagne par cœur. Je leur montre la tour Magne où € la vieille criait dans la nuit comme un hibou y>. Une belle fille, qui a quelque chose de maugrabin dans le visage, jette un éclair aux gendarmes. Est-ce qu'elle cache Gastibelza enrôlé dans la Main noire? Comme il a bien fait, Thomme à la carabine, d'aimer cette belle fille aux yeux de mitrailleuse I Où l'a-t-il aimée ? Ici ou à Tolède ?

Vraiment la reine eût près d'elle été laide,

Quand, vers le soir, Elle passait sur le pont de Tolède

En corset noir.

11 y a peut-être un pont de Tolède, ailleurs qu'à Tolède, où le pont ne sert guère à la promenade. En tout cas, Victor Hugo est infaillible, quand il parle de l'Espagne : s'il y a une erreur, c'est la faute de l'Espagne et non la sienne. Quelle différence avec Musset, qui n'a été Espagnol que par imitation!

Nous emportons Antequera dans notre souvenir, comme une de ces visions qui vous foueltent fortement au visage et au cœur, comme ces belles inconnues qu'on voit passer, qui vous sourient, qu'on aurait aimées, chantées, célébrées ou détestées, et qui vous

laissent TaUrait d'une curiosité enivrée saH^ satisfaite, d'un désir de Timagination qui vous t sans qu'on essaye même de le satisfaire.

A deux lieues d'Antequera, nous saluons un gi rocher légendaire, le Rocher des amoureux,

La fille d'un Maure aimait un jeune chevalière gnol. Ils s'enfuirent, et, se voyant poursuivis, ils virent ce rocher et se précipèrent du sommet bras enlacés, la bouche sur la bouche, pour s dans l'écrasement de leurs deux corps et l'en éternelle de leurs deux âmes.

J'aime mieux cette légende que le conte verl du Dernier des Abencérages. Elle en est la co partie. Chateaubriand Ta-t-il connue ? A-t-il voi refaire, en la démarquant, à quelques lieues de nade et de l'Alhambra?

La campagne augmente de charme poétique, faire line avenue à la poésie même qui est le teri noire voyage. Nous buvons ces beautés de paî d'un trait, avec la soif impatiente de nous désalt cette grenade ouverte qui nous attend au pid orangers, sous la fraîcheur épandue de la ; Nevada.

Je demande à mes amis s'ils peuvent m*assun je ne serai pas déçu. Il est vrai que j'ai pour r caution du poète qui a immortalisé la silhi d'Antequera et qui me servira de guide, dans de Boabdil.

N'a-l-il pas dit :

Grenade efface en tout ses rivales; Grenade Chante plus mollement la molle sérénade; Elle peint ses maisons des plus riches couleurs, Et Ton dit que les vents suspendent leurs haleines Quand, par un soir d'été, Grenade dans ses plaines Répand ses femmes et ses fleurs !

Mes amis ne peuvent me répondre. Ils viennent comme moi voir et respirer Grenade pour la pre mière fois.'

Aussi c'est d'un élan unanime que nous partons à la découverte et que, vers la nuit, nous montons à la gare dans un omnibus qui a dû opérer le déménagement de Boabdil, quand ce roi détrôné et pleurard a liquidé sa liste civile après la conquête.

Lesmules elles-mêmes qui font cliqueter la voiture, sur des pavés pointus, peuvent bien avoir servi ce jour-là. On ne tue pas de mules, dans les combats de taureaux. C'est pour cela que celles-ci ont impunément traversé les siècles et traversent encore, en redressant le plumet de leur queue, les rues étroites et mauresques qui nous conduisent à la « puerta Reale. »

Avant d'entrer dans Thôlel de la Victoria, nous admirons tout de suite, pour prendre des arrhes, l'horizon blanc que fait la sierra, au-dessus des forêts vertes des orangers. Le soleil se couche en buvant un sorbet sublime. Où est l'Alhambra? où sont les Tours vermeilles?

A demain les découvertes. A table! à table! Nous

croyons que c'est assez d'émotions pour un jour. Mais, si tard que nous fussions arrivés à Grenade, il nous restait assez de temps jusqu'à minuit pour entamer le chapitre des féeries qui nous attendaient.

Le Café suisse. Le palais du baron P*** — Le barbier de Grenade. — Gharles-Quint et TAlhambra. — La cour des Lions. — Les salles. — Le généralife. — Le cyprès des sultanes. — Le quartier moresque. — La cathédrale. — Alonzo Cano. — La Capilla real. — L'Alcaceria. — Le Sacro-Monte. — Les gitanes. — La Chartreuse. — Les églises. — Les promenades.

Un utopiste, c'est-à-dire un excellent cerveau de poète, dérangé, déséquilibré par les mathématiques el qui prétendait résoudre tous les problèmes sociaux, comme on résout tous les problèmes d'algèbre, un de ces hommes qui veulent tout prouver, parce qu'ils prouvent que deux et deux font quatre, avait inventé un excellent moyen d'établir la paix universelle.

Le monde entier devenait un ménage; chaque peuple avait sa fonction. Les Anglais, bons trafiquants, allaient au marché; les Grecs servaient de matelots; les Chinois servaient à table; les Allemands

professaient l'idéal au dessert; les Français entretenaient la conversation, et les Suisses tenaient l'hôtel où le couvert était mis.

Je ne me souviens plus des attributions des autres peuples et je ne sais pas, par exemple, k qui la fonction spéciale d'augmenter le nombre des convives était dévolue — peut-être bien au peuple irlandais, comme au plus affamé ; mais ce que je sais, c'est que la Suisse avait le lot qui lui appartient et que cette nation aimable, hospitalière, ouverte à toutes les idées comme à tous les voyageurs, a le génie des hôtels.

Il n'y a pas en Europe et dans le monde entier une ville d'un peu d'importance qui ne possède son hôtel Suisso, son café Suisse, tenus par des Suisses, fort souvent authentiques.

J'ai entendu à Berne un riche entrepreneur d'hôtels se vanter d'avoir en Europe six mille lits, dont les draps sont marqués à son nom.

Obli^^és de se conformer au goût et aux menus des pays qu'ils dolent de leur industrie, les Suisses allongent ou raccourcissent les draps selon la latitude, et f(mt de la bonne, de la médiocre ou de la détestable cuisine, selon le beurre, l'huile et la.civilisation.

A Séville, les repas nous étaient apportés d'un hôtel suisse. Il y en a deux, le grand et le petit. Mécontent de ce que nous servait le grand, j'exigeai qu'on s'adressât au petit. J'eus, après essai, l'illusion de croire que je courais moins de risques d'empoisonné-

ment. Quand je soldai ces tentatives de meurtre, je remarquai que les deux cuisines n'en faisaient qu'une seule, que la caisse et le graillon étaient les mêmes. On nous servait seulement dans d'autres ustensiles. Le même Suisse, souriant et affable, acquitta les deux notes.

Ce qui démontre une fois de plus que l'eslomac pense, c'est-à-dire déraisonne, comme le cerveau, et que lui aussi a ses rêves.

Je ne fus donc aucunement surpris quand, à Grenade, après un dîner quelconque, à propos duquel nous avions trouvé sur la table, en guise de liorsd'œuvre, autant de petites guitares h acheter que d'olives à manger, mes amis espagnols proposèrent d'aller prendre le café au Café suisse.

C'est un des principaux élablissements de Grenade, et, comme il fait face au panorama de la sierra Nevada, il semble évoquer la Jungfrau dans la capitale de Boabdil. 11 va sans dire que Guillaume Tell raconte ses exploits sur les murs.

Pendant que nous prenions le café, un de nos compagnons, mon ami aux lunettes d'or — que je présente sous son prénom, pour abréger, car son nom véritable tient une ligne — Facundo nous avertit qu'il avait prévenu de son arrivée, par un commissionnaire, un de ses cousins, le baron P***, récemment marié à Grenade, un fort aimable et fort riche cavalier, jeune, magnifique, très libéral d'opinion et d'action, un tantinet républicain, bien qu'il ait reçu

en dot la véritable épée de Boabdil, parlant français, comme un Parisien et dansant comme un véritable Aiulalou.

En elîel, un quart d'heure après, le baron P*** entrait au Café suisse, nous tendait les mains coir à lie vieux amis, s*étonnait que nous n'eussions soiiiié à lui demander Tliospitalité , nous ( ne le connaissions que depuis trois secondes, et nous annonçait qu'il fallait le suivre, chez lui, dans scjn palais, où la baronne faisait préparer le thé en n attendant.

Les excuses fournies par notre toilelte très imparfaitement réparée dès notre arrivée à l'hôtel; les objections, moins précises, mais pareilles au fond, (lue présentaient ces dames, la sefiora Lola et ma fille; la réserve diplomatique, tant recommandée, devant les politesses exubérantes des Espagnols, rien ne triompha de cette verve polie, enlaçante, entrainaate du baron. Il gourmanda en espagnol ses coiflpatriotes et nous séduisit en français.

Il fallut le suivre, et j'avoue que, le premier accès de pudeur passé, j'étais ravi de sentir ma conscience violentée. Je trouvais charmant, dès mon arrivée dans une ville inconnue, mystérieuse, à la clarté de cette lune superbe qui s'étalait au loin sur la sierra Nevada, en mettant un voile laiteux sur les bois d'orangers, d'aller ainsi à l'assaut, pour ainsi dire, d'une hospitalité attrayante; d'être présenté par des amis de douze heures à des amis de cinq minutes, confiant

dans cette grâce humaine qui rayonnait si vivement, avec l'assurance d'être bien, reçu et d'observer en m'amusant.

Nous voilà donc grimpant daos Grenade par des ruelles tortueuses. Le goz y faisait plus de nuit que de lumière; il projetait des ombres, grâce aux saillies des balcons bas et des portes creuses; le clair de lune ne servait que de plafond à des chemins noirs ; nous trouvions les pavés pointus, mais l'aventure piquante; BOUS nous demandions, h chaque maison de belle apparence, si nous étions enfin arrivés, et nous tournions, à chaque dix pas, dans un labyrinthe, en souhaitant que la route se prolongeât pour prolonger le prologue agréable de cette soirée improvisée.

La maison du baron P*** est un palais. Elle en a le litre, qui est justifié, non seulement par l'usage du pays, mais par ses dimensions, son grand air, son architecture intérieure. Un patio digne de Séville, une chapelle d'un style rococo, de beaux salons livrés en ce moment à des peintres de talent qui couvraient les murs de vues de TAlhambra, une jolie bibliothèque où je trouvai toutes les éditions de luxe de la France, des armoiries peintes, négligemment accrochées à la grille de l'escalier principal, tout protestait dans celte habitation contre une dénomination bourgeoise.

La baronne nous attendait au premier étage, dans UH petit salon intime, mais fort élégant. Comme son mari, dans un excellent français qu'un léger accent

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reprochâmes, assez hypocritement, de fatiguer dos .hôtes.

Ils voulurent nous garder. Il fallut invoquer les droits que Thôtel de la Victoria avait déjà sur nous, pour nous disputer à cette amabilité cordiale.

On prit rendez-vous pour le lendemain, et, après nous avoir liés par toute sorte d'invitations, on consentit à ouvrir la grille du palais et à nous rendre la liberté.

C'était la liberté de nous égarer dans la nuit des ruelles.

Mon ami Facundo, par fierté d'Espagnol, se flattait de connaître le chemin; mais la connaissance qu'il en avait était moins intime que celle qui nous liait. Les maisons étaient éteintes et le gaz s'était endormi. La lune n'éclairait que les toits. Nous nous aventurâmes, en essayant de retrouver les pavés qui nous avaient tordu les pieds à la montée. Nous nous perdîmes un peu; mais on riait tant !

J'avais recueilli, pour ma part, en allant chez le baron, de petites remarques qui nous aidèrent, comme les cailloux du petit Poucet, à retrouver notre route, Au moment où mes amis, par plaisanterie, voulaient discuter l'évidence acquise, ma fille, apercevant, au bas d'une rue, la grande clarté que projetait au dehors, dans l'obscurité des autres devantures, une boutique restée allumée, s'écria qu'elle la reconnais- • sait. En tout cas, on pouvait se renseigner à ce foyer de lumière.

■fc h ■ » —

86 ESPAGKE ET PORTUGAL.

Présomption superflue de la jeunesse ! Nous y courûmes. C'était la boutique d'un marchand de cercueils qui préparait son étalage, son exposition de la saison^ pour le lendemain ; — à moins qu'il n'attendit pour celte nuit-lîi des clients d'importance, des héritiers généreux.

On poussa une clameur d'effroi. Il y a toujours uu arrière goût de superstition dans le cœur des Espagnols les plus libres penseurs. Cette rencontre semblait au moins par trop philosophique, h la sortie d'une soirée si gaie.

J'eus bien de la peine à retenir un instant mes amis devant ce splendide étalage. Il faut l'avouer, les cercueils étaient charmants et élincelaient sous le gaz. Les uns avaient de larges croix d'or sur un fond argenté; les autres, des croix d'argent; d'autres encore étaient agrémentés de toute sorte d'attributs et d'emblèmes. Il y en avait pour tous les goûts, pour tous les âges et pour tous les luxes.

Je voulais faire un choix, marchander une de ces bières si confortables. Mais il eût peut-être fallu l'essayer pour la prendre à ma mesure, et il était si tard, que je n'osai réclamer le temps de donner à mes amis cette répétition d'une scène franc-maçonnique.

Je dois confesser d'ailleurs que, le lendemain, quand je passai par \h et quand je revis la boutique en plein jour, elle avait perdu de son prestige. Le marchand, comme les étalagistes de nos grands magasins, savait

GKKNADE. 87

bien ce qu'il faisait : sa marchandise avait besoin du gaz flamboyant.

Nos rires étaient un peu attiédis, quand nous rentrâmes à rhôtel de la Victoria.

N'était-il pas tout naturel que je pensasse à Charles- Quint, le dévastateur de TAlhambra? Il avait dû être tenté par une gaine de ce genre, quand il rêva d'y enfermer sa gloire, pendant la durée d'un office pour y rêver.

Le lit qui m'attendait était moins capitonné qu'un de ces cercueils; mais j'y dormis sans rêve, comme un véritable empereur qui dort son dernier sommeil.

Le lendemain matin, vers dix heures, le baron P*** venait nous prendre à l'hôtel pour nous faire luimême les honneurs de l'Alhambra.

J'avais eu le temps déjà, avant son arrivée, d'aller en reconnaissance, au soleil levant, dans quelquesunes des ruelles arpentées pendant la nuit. J'avais dû porter aussi des lettres de recommandation qui ne furent pas vaines et qui me firent deux amis de plus eu Espagne. Dans ces courses et dans ces visites, je remarquai des maisons singulièrement petites,

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L c5î lien entendu que je ue parie que des maisons trè> bourgeoises et que. dacs le palais du baron, les i-Tilles sc-nt or.vortes par des domestiques en livrée.

Sous le baîoon d'une fort moJesie et fort vieille nuison. une plaque de marbre raconte assez longuement que la sefiora Eugénie de Montijo, comtesse de Teba. impt'ratrice des Français, a logé là.

Je ne me i appelle plus si Tinterprète qui me montra celte plaque me dit que la maison appartenait à la famille, que la jeune comtesse y fut élevée; ou bien si c'est seulement le souvenir d'une halte de rimpéralrice en tournée.

En rentrant à l'hôtel, je lus sur le mur Tafflche du théâtre. Elle annonçait la représentation de la troupe d'opéra conduite par Tillustrissimo maestro Tamberlik. Je ne sais plus si, pour attirer le public, il n'y avait pas un intermède de trapèze ou de preslidigilalion indiqué; mais je sais que rien ne m!a paru triste comme cette grande affiche poussant un ré de poitrine en faveur du grand ténor devenu imprésario.

On m'assura que la troupe ne faisait pas ses affaires.

A côté de l'hôtel, on se fait raser presque en public. J'ai dit avec quelle prestesse, qui n'abrège pourtant pas les minutes, Figaro rase encore à Séville. La manière est différente à Grenade et la boutique est plus pittoresque; à vrai dire, c'est plutôt un hangar. Quant à l'exécutant, il fatigue sa langue plus que sa main et que ses rasoirs. Il en a deux ; l'un, pour l'abatis grossier des poils; l'autre, qu'il va chercjier dans une armoire de réserve, pour tondre de plus près et déraciner le bulbe.

Partout ailleurs, dans tous les pays civilisés, à Vienne, à Rome, à Peslh et même h Paris, dans la rue Saint-Antoine, je m'étais assis dans un fauteuil placé devant un miroir ou quelque chose qui en tenait lieu. A Grenade, dans la boutique sans devanture où Je m'installai, j'étais juché sur un haut fauteuil, tournant le dos au mur et la face au public, au soleil; j'avais derrière la nuque, pour l'appuyer, une sorte de plat en cuivre. S'il prenait fantaisie au barbier de vous couper le cou, il n'aurait qu'à détacher le plat sur lequel la tète est déposée d'avance, et l'on se trouverait tout servi.

Je ne dirai pas de mal des ustensiles en cuivre, bouilloire, aiguière, cuvette, qui avaient un faux air mauresque; mais c'est tout ce que je puis louer.

La boutique, je l'ai dit, est ouverte dans toute sa largeur. Quand le soleil aveugle trop les patients, on tire, autant qu'il le faut, un rideau de toile; mais le

cas est bien rare. Un banc qui sort de la boutique et (jui barre la moitié du trottoir invite les passants à s'arrêter, à causer, îi apporter ou à demander des nouvelles. Le brasero qui sert à tiédir Teau et les fers à Iriser sert à allumer les cigarettes.

Pendant Topération, que je subissais avec une curiosité patiente, un vendeur de journaux, puis un distributeur de liste des numéros gagnants à la loterie vinrent successivement donner un aliment aux propos de deux personnages qui n'avaient pas besoin d'être rasés, qui se rasaient sans doute eux-mêmes, et qui étaient venus là pour voir raser les étrangers, en causant.

Le barbier s'intéressait à ce qui se disait à côté de lui autant qu'à moi. Aussi me quittait-il de temps en temps pour aller dire son mot, pour aller jeter son coup d'œil sur les journaux. Quelquefois il me rebarbouillait de savon, afin de me mettre dans un étal d'humidité satisfaisant qui lui permît d'aller jusque sur le trottoir interpeller un passant; ou bien, sans lâcher mon nez, auquel il se retenait, il se retournait par un effort des reins digne d'une danseuse, jetait aux causeurs une plaisanterie dont il était le premier à rire; ce qui l'obligeait à me secouer la figure, sans qu'il me dédommageât par la traduction du mol spirituel dont il s'amusait tant.

Je n'ose affirmer que toutes les boutiques de barbiers à Grenade aient l'originalité de celle-là, ni que tous les barbiers ressemblent à celui-ci. On commence à

raser à Vinstar de Paris. Mais, comme je crois avoir donné des preuves de ma sincérité, on me croira si j'affirme que ceci se passait sur la puerta Real, à côté de l*hôlel de la Victoria.

Nous montâmes en voiture, par la calle de los GomeleSy à la puerta de las Granadas, qui est rentrée triomphale de TAlhambra.

La rue doit son nom à une vieille famille qui se vante d'avoir du sang de morisque dans les veines. Il y a en Espagne beaucoup de gens au sentiment artistique, plus fiers de descendre des vaincus que des vainqueurs.

La rue est escarpée, sinueuse. Quand on la monte à pied, on peut se reposer souvent chez des marchands d'antiquités, à Vinstar de Paris. Il est moins coûteux de monter en voiture.

Cette porte de las Granadas a été construite sur l'emplacement d'une ancienne porte arabe nommée Bib-el-Aujar. Elle est prétentieuse, lourde; c'est une sorte d'arc de triomphe où l'aigle impérial se déploie, tenant Técusson aux armes de Charies-Quint. Deux génies, Y Abondance et la Paix, protègent l'écusson, mais protègent mal le monument mordu, rongé, mâché par le temps.

C'est bien fait pour Charles-Quint. Et, à ce propos, sans aller aussi loin que Hernani dans mes imprécations, je veux dire son fait à l'ombre du grand empereur.

L'Aihambra est un impérissable témoignage de sa

téiiiL*ritr el lie son impuissance à bâiir. Ce fou prodiiiieux, se Irouvanl logé à rétroil dans les salles do palais mauresque, commit le crime d'en faire démolir une paiiie. pour construire à la place un palais qui datùt de lui.

Le sacrilège porta malheur au monument. Ce palais^ d'un style qu'on eût admiré partout ailleurs, continué par Philippe II, ne fut jamais achevé. C'est une ruine plus dévastée que la demeure de Boabdil. II masque entièrement Tenlrée de l'Alhambra, où l'on pénètre par un couloir; il pèse de toute sa masse sur le gracieux éiiillce qu'il veut cacher. Mais on le traversée^ rinjuriant et il perd le mérite des détails charmants de son architecture : on court par ce corridor étroit, odieux, à la merveille toujours jeune, toujours fée^ rique, à ce patio des Myrtes qui est la première stalioa dans Textase.

Partout ailleurs que sur cette montagne sacrée, Charles-Quint pouvait enfanter une belle œuvre. Le plan est grandiose. Mais la devise hautaine de l'empereur : Plus onitrej a été vaincue par la devise arabe: Dieu seul est vainqueur^ et rien n'est misérable comme cette ruine d'un néant gigantesque, comme ces galeries à ciel ouvert qui n'ont jamais été couvertes.

N'est-ce pas là une fatalitéj un châtiment? On ne sait même plus à quoi était destiné ce palais, carré extérieurement et circulaire à l'intérieur; peut-être bien à une arène pour les combats de taureaux ; mais

cette destination nationale n'a pas racheté la profanation commise.

Les Espagnols ont été bien ingrats autrefois envers les Maures. Que serait l'Espagne si l'Orient n'y avait pas fleuri? Quelquefois, comme à Séville, la rancune contre les infidèles a suscité l'émulation. La cathédrale qui a emprisonné la Giralda est une revanche sublime. Quelquefois, comme à Cordoue, l'art chrétien, en violant la mosquée, s'y mêle d'une façon originale. Mais, à Grenade, l'attentat n'a rien produit. Le génie qu'il stimula a élé paralysé, et le crime reste monstrueusement bête.

On ne peut comparer à cette fantaisie de Charles- Quint que l'autodafé du cardinal Ximénès, qui a fait brûler deux millions de manuscrits arabes.

Je reviens à la porte triomphale qui sert d'entrée aux jardins, au parc de l'AIhambra. Je l'avais trop tôt franchie. Je n'avais pas dit qu'elle est du moins dans l'harmonie de la perspective et que, comme elle n'usurpe aucune place, on peut lui pardonner l'envergure de son aigle.

Des arbres d'une prodigieuse hauteur, une verdure fraîche, des buissons qui prennent tous les prétextes pour fleurir, des ruisseaux qui filtrent de toutes parts avec un bavardage mystérieux et qui ont gardé l'accent des sultanes, des détours qui adoucissent la pente de ce parc, tout ce décor ravissant et solennel prépare à la grande émotion qui va éclater. C'est un prologue de poésie rêveuse, avant la fanfare des tours. Si l'on a

Oi ESPAGNE ET PORTUGAL.

tu«'' des Abencérages dans ces allées, leur sang a pousser les pervenches et Ton ne s'avise pas d'en chercha la trace. L'endroit est plus boisé que le Parnasse de Raphaël; mais c'est un Parnasse aussi, et je m'imaginais voir chevaucher sous les feuillages d'oa vert tendre l'Ode et l'Épopée, avec un cliquetis de cimbales orientales.

Le printemps était assez avancé pour que les arbres fussent garnis; mais l'été brutal était encore a éloigné pour que le soleil pût jouer à l'aise dans ci ramures. Les peupliers, les saules, les orangers, le lauriers-roses, les cyprès, les cerisiers, les acacias é mêlent, s'éloufïent entre des arbres à haute tige qi sont comme des colonnes de portiques contenant le lot du chemin cette magnifique populace de broussaillej

L'Alhambra était une cité entourée de remparti L'enceinte n'est pas détruite; mais les tours qui l'ai maient de distance en distance sont presque toutes e ruines; celles qui persistent sont étonnantes d'arch teclure et de luxe intérieur.

On entrait jadis par quatre portes. Une seule se encore de passage, la porte du Jugement ou de Justice. Il est bien que la justice demeure seule si les ruines, pour proposer le dernier mot à cherch (les énigmes de l'histoire.

Au seuil de cette porte, l'enchantement se lève vous saisit; on pourrait écrire : « Vous qui entre prenez toute espérance! » Ces ruines immortell rehaussent l'àme et la font planer.

J'ai prévenu que je ne décrirais rien de ce qui est décrit dans les premiers Guides venus. La photographie, d'ailleurs, met la vision de TAlhambra à la portée de tout le monde. Je ne dois que la confidence de mes impressions personnelles, précisément parce que ce n'est pas une chose due.

Quand j'aurai dit que la porte de la Justice a une main ouverte sur sa clef de voûte et une clef sculptée sur sa frise, sans qu'on ose dire que ces deux emblèmes signifient qu'une porte doit être ouverte ou fermée, ou que la justice est accueillanle aux pauvres et fermée aux riches; quand j'ajouterai que les sultans arabes disaient fièrement, au temps de leur domination : « Grenade sera prise, quand la main aura rejoint la clef, » j'aurai emprunté aux livres un détail souvent publié, et j'aurai effleuré le thème des considérations historiques faciles à présenter.

Pauvre Boabdil! La main et la clef ne se sont pas joinles, et Grenade est tombée. Aujourd'hui, si l'on en croit la vantardise des capitaineries espagnoles, la Main noire est aussi levée vers la clef du pouvoir et de son coffre. Se rejoindront-elles? Est-il besoin qu'elles se rejoignent pour que la clef se détache de la vieille serrure si souvent crochetée et qui a plus de pêne que de ressort?

Au delà de la porte, et quand nous descendons des landaus qui nous ont amenés, un homme s'avance fièrement et se présente.

C'est un roi; il le dit. Il est grand; il a une figure

iTiartiale, une barbe épaisse, une physionomie indienne, un costume andalou. II nous salue avec humilité, comme un roi moderne qui recherche les bonnes grâces du souverain dont il dêi>end. C'est Sa Majesté Mariano Fernandez, prince de los gitanos.

Il a pour sceptre un fouet de muletier qui lui sert de canne. Ce n'est pourtant pas un conducteur de bêles ou d'hommes. Il procure des danseuses, des gilanas, pour la danse à domicile; mais ce n'est pas à coups de fouet qu'il les amène. C'est un bon roi.

11 a sa liste civile, son denier, qu'il prélève sur les dévots de l'Alliambra. En guise de reçu pour l'impôt qu'on lui paye, il vous octroie^ d'autres diraient, comme d'une charte quelconque, il vous vend sa photographie. Au dos, et au-dessous de son titre de prince, on lit :

MODELO DEL IMMORTAL

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