FRANCOS
C'est cher; mais un roi modèle, c'est si rare! Nous payons, nous saluons et nous passons. Ce
prince de la bohème s'est fait Thôle de cette solitude. Il règne sur les tours vermeilles et se prélasse sur les débris de Charles-Quint. Attend-il d*autres rois pour partager? Ce n'est plus à Venise que pourrait se tenir le banquet des souverains détrônés. Les hôtelleries de Venise, si grandes qu'elles soient, ne seraient pas assez vastes pour les convives attendus. L'ombre de Boabdil et les ombres de quelques-uns des successeurs de Ferdinand et d'Isabelle feraient plus solennellement et plus à propos les honneurs de l'hospitalité, en Espagne, dans l'Âlhambra.
Mariano Fernandez recevrait les prétendants qui ont comme lui, porté le costume de contrebandier. On déposerait l'escopette, pour boire à la sanlé du pape l'inamovible, et le pape, peut-être en tournée de confirmation à travers les royaumes, se trouverait là, mais de passage seulement, pour bénir lui-même ces décavés du droit divin.
Ce serait un coup d'œil superbe, un acte de féerie. On entendrait au loin des bruits de castagnettes, de guitares. Le peuple danserait dans la cour des Lions, et les rois dépossédés de liste civile viendraient faire la quête sur un tambour de basque; mais ils n'oseraient pas fixer eux-mêmes à 2 francos les libéralités de la foule. La moindre obole leur serait un bienfait.
On m'assura à vingt pas de la porte du Jugement, que Mariano Fernandez n'est pas le vrai roi des gitanes ; que c'est un effronté usurpateur. Le vrai roi habite une tanière dans le roc du quartier de l'Aibaycin, et,
y« ESPAGNE ET PORTUGAL.
quand on veut voir de vraies gitanas, c'est à ^^[^ faut s'adresser. Il a la tradition. Mariano ne s^^^^' le don Carlos de la bohème en face de la cJy^* légitime.
Je m'en étais douté !
Je connais des gens qui ne se plairaient à 1 que si Ton remplaçait tous les canaux par des solides, et qui s'étonnent qu'on visite un Alcaza on ne chante pas, un Alhambra où l'on ne consoi rien.
C'est pour ces réalistes qu'on a institué, dan coin de ce palais des fées, une officine de phot( pliie. Ils peuvent au moins emporter leur portrai de cette façon, ils n'ont pas perdu leur temps.
Je confesserai que j'ai subi ce baptême du c dion; mais je jure bien qu'en faisant cette conce: je me suis méprisé. C'est dans la cour des Lions, le plus solennel et le plus pittoresque endroi monde, que cet attentat a été commis, en face du des Abencérages. Ce n'est pas ma faute si le tjroi (Mo réussi. Je l'ai fait recommencer deux fois. Je d'un dédain si impérieux, que j'ébranlais de mon le groupe entier. Aussi mon image est-elle la
manquée et la moins visible. La photographie, celte suie de Vart, comme l'appelait A. Préault, m'a mis sur la figure un voile noir qui cache ma honte et me fait porter le deuil de ma complicité.
Avant de pénétrer dans le palais proprement dit, les touristes, plus dévots envers leurs livres qu'envers leur âme, épuisent toute sorte de recherches dans les tours de l'enceinte restées debout, dans des édifices devenus des casernes, des églises ou des prisons, à travers toute sorte de débris imposants que les Guides imposent. Comme nous n'avions ni archéologue de profession ni statisticien dans notre compagnie, nous avons été tout droit à ce qui nous importait par-dessus tout, nous arrêtant à peine à une tourelle d'avant- garde qui servait de poste aux sentinelles des sultans et qui nous parut digne de servir de harem aux sultanes. Nous nous engageâmes ensuite dans ce couloir ignominieux dont Charles-Quint a enlacé TAIhambra.
\i Le patio de los Arrayanes, la cour des Myrtes, était autrefois le centre de l'AIhambra ; mais les démolitions furibondes du moine de Saint-Just, pendant son noviciat impérial, en ont fait la cour d'entrée. On ne saurait souhaiter une ouverture plus simple, plus grandiose, plus attrayante, à cette symphonie du marbre, de la ciselure et des arabesques. La cour parait intacte. Les poissons qui jouent dans la pièce d'eau attendent la nourriture quotidienne, égrenée par les mains des favorites.
La tradition raconte pourtant qu'une balustrade délicate entourait autrefois ce réservoir. Un gouverneur de Grenade fil argent de cette nrierveille; toutefois, la profanation n'est pas apparente, et cette cour reste d'une élégance incomparable. Des colonnettesde marbre blanc supportent à chaque extrémité, dans la longueur, une galerie dont les arceaux, dévorés et troués d'arabesques, semblent une pèlerine de dentelle piquée sur des bâtons d'ivoire. Le grand bassin en forme de parallélogramme, empli d'une eau litU' pide, reflète, avec le ciel bleu, les deux galeries, k murailles couvertes d'ornements et les myrtes qi encadrent ce vaste miroir.
Cette cour est la partie la mieux conservée c l'Alhambra. Elle en est la gaieté douce, bospitalièri Il ferait bon rester là des heures entières à regarda cette eau qui semble immobile comme une extase • qui fuit incessamment comme la vie. Quel bonhei pourtant qu'on n'ait pas encore eu l'idée de placer d tables de chaque côté du bassin et d'y servir d rafraîchissements! La sobriété des Espagnols garani leurs monuments.
Mes visites à l'Alhambra m'ont inspiré une réflexii qui n'est peut-être qu'une surprise de mon ignoranc mais qui peut fournir un prétexte d'érudition. L'arch tecture arabe, dans ses ruines et dans ses restes, n'e pose à aucun des mécomptes si fréquents devant 1 ruines antiques. Elle atteint le rêve; elle le dépas quelquefois et l'entraine; elle n'est jamais au-dessou
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Je ne compare pas au point de vue absolu de la ligne et du beau. LeParthénon restera d'un ordre supérieur, parce que l'idéal vous y surprend tout à coup; mais combien de fois, devant les monuments romains, n'al-on pas éprouvé une désillusion relative, quant aux dimensions? On s'étonne toujours que de si grandes gens se soient contentés d'un si petit espace, pour y faire de si grandes choses. A TAlhambra comme à l'Alcazar de Séville, la légende se meut librement dans un domaine proportionné. Rien de trop vaste ne vous déroute; rien de trop petit ne vous désenchante. L'abondance des détails vous attire comme dans une farandole qui part du sol pour aller bien haut, dans un infini bleu, étincelant. Ce n'est qu'un petit dessin, une lettre arabe au début, et le dessin se développe sans s'interrompre; cette lettre qui remplace une figure dans une frise est le commencement d'un poème, doux d'abord, héroïque et infini ensuite.
Je me disais, en parcourant l'Alhambra, ce vers de Ruy-Blas ébloui :
Donc je marche vivant dans mon rêve étoile.
C'est qu'en effet on marche d'un pas solide et tran-
quille dans la demeure d'un rêve, et les colombes que
l'on fait envoler dans les jardins, parlent et s'effacent
dans le ciel, comme des étoiles.
Ces larges dalles des patios ont à l'œil une virginité
qui réjouit. Elles ont été aussi souvent outragées que
fi.
lOi ESPAGNE ET PORTUGAL.
la fiancée du roi de Garbes ; mais elles n'ont pas traces d'outrages. Un poète arabe a écrit sur le mur de la cour des Myrtes : « Je suis comme la parure d'une fiancée douée de toutes les beautés et de toutes les perfections. » Même du temps des Mores, les.poètes étaient infaillibles.
Du patio des Arrayanes on entre, pour aller à la cour des Lions, dans une salle qui faisait partie de Tappartement des sultanes.
Ilélas! 11 parait que, pendant de longues années, les sultanes ont été remplacées par des morues destinées aux prisonniers de la maison de détention construite sur la montagne de TAlhambra. Les morues ont été la cause ou Toccasion d'un délabrement fâcheux. Nous ne fîmes que traverser rapidement ce magasin qui n'^ plus de sel, mais où le sel a tout gâté.
La cour des Lions, c'est le triomphe, le sanctuaire^ le miracle. Elle n'est pas aussi grande qu'on le sup^ poserait; elle est aussi belle qu'on peut le souhaiter- Elle n'a guère que cent pieds de long sur cinquante de large ; mais les proportions en sont si parfaites et les colonnes, inégalement accouplées, font cependant une harmonie si complète dans leur irrégularité, que peu à peu la cour s'élargit devant le regard en s'agrandissant dans l'esprit.
Ces cent vingt colonnes de marbre blanc, si minces qu'on craint de les casser en s'y appuyant, et qui ont servi de dossier à la mélancolie de tant de générations de sultans, ces arceaux d'une richesse incomparable,
ces ornements qu'on croit uniformes et qui sont d'une variété fabuleuse, ces fonds de décor, bleus avec des rehauts de rouge et d'or; tout ce ramage du marbre, des mosaïques de faïence, du ciel bleu, avec celle fontaine de toutous camards'qui n'oseraient d'euxmêmes s'intituler lionSy tout ce poème, immobile au premier aspect, palpite bientôt et s'agite. Les lions vont rugir ou aboyer; on croit voir au loin, dans la nuit d'une salle ouverte, étinceler un cimeterre sur la cuisse d'un Arabe ; les ambassadeurs reçus par le roi de Grenade secouent leurs grandes robes avant de sortir majestueusement de la salle d'audience. Il est l'heure de causer, de chanter, d'aimer; on apporte des carreaux, des tapis, et, sur ces dalles que le soleil attiédit incessamment de ses baisers, les suUanes voilées viennent s'asseoir et écouler les poètes.
Ce rêve est interrompu par le photographe qui vient vous offrir votre portrait, isolé dans un groupe. L'idée d'emporter quelque chose de l'Alhambra, un reflet qu'on a détaché soi-même vous séduit; on se laisse convaincre ; c'est l'instant de poser : ne bougeons plus!
Je l'ai là, devant moi, pendant que j'écris, cette photographie sacrilège. J'y suis plus laid que de nature, et c'est bien fait. Les autres ne valent pas mieux que moi. Mais j'étais contre cette colonne à laquelle Boabdil peut-être s'est adossé en pleurant et en regardant ces lions impassibles; mais je revois le soleil de cette matinée de printemps; j'évoque les visions qui
toi ESPAGNE ET PORTUGAL.
glissaient sur ces marbres, les inscriptions qui chantent partout la gloire de ce palais. Il me semble que je vais encore palper ces murs, aussi indestructiblci quand ils ne sont qu'en plâtre, que quand ils sontei pierre, tant le souffle de la fée les a séchés et durcis et, après tout, je suis bien aise de retrouver la fleu vivante de mes souvenirs dans cet herbier grotesqu on, mes amis et moi, nous sommes fixés pour un pe de temps.
C'est un secret et une supériorité de l'art arabe qii de faire des dessins d'ornement avec récriture. Le chapiteaux, les frises, les murs sont littéralement de poèmes écrits, et derrière l'architecte un poète dictai au sculpteur et au maçon.
En posant, je regardais les lions, qui ne sont peut être pas des lions, ces animaux qui diraient tant d choses, s'ils savaient parler. On assure qu'autrefois il parlaient, ou du moins qu'ils se communiquaient c que l'un d'eux avait entendu. Quand ils ne donnaien pas d'eau, il suffisait de jeter quelques paroles dan la gueule d'un des douze caniches, pour que les onî autres les laissassent échapper de leurs orifices.!' dit des choses aimables à un de ces inconnus du règ animal, et ils n'ont rien répété. Méprisaient-ils lO fadeurs? Trouvaient-ils indigne de leur majesté de faire les reporters d'un Français qui donne sa tête; photographe, devant le bassin où les Abencérages o donné la leur? Ou bien faut-il croire, malgré le f montant des bavardages oiseux, que les bêtes
parlent plus? Noire éloquence les rend modestes. Si informes, si primitifs qu'ils sont, ces lions sont pourtant très décoratifs dans leur genre, et les doubles vasques qu'ils supportent ont une élégance fière.
On vous montre sur le marbre la fameuse tache laissée par les têtes coupées des Abencérages. Le sang avait une couleur solide dans ce temps-là; de nos jours, il ne tache plus guère. Les sceptiques prétendent qu'on trouve une rouille toute semblable dans tous les vieux marbres. D'autres affirment que jamais les Abencérages n'ont été égorgés, et quelques-uns vont jusqu'à soutenir qu'ils n'ont jamais existé.
La preuve qu'ils ont existé, c'est qu'une salle à côté porte leur nom. Il n'y a rien à répondre à cela. On va de la cour des Lions à la salle des Abencérages, et, là encore, autour d'une cuvette de marbre, on montre des taches sanglantes. Il paraît qu'on égorgeait à l'ombre ou au soleil, selon la délicatesse de la vue des zégris égorgeurs. Lady Macbeth avait bien raison : le sang est tenace, et la légende aussi. Qu'elle ait servi de tuerie ou non, cette salle n'en a pas moins un plafond fabuleux, formé de stalactites, de petites
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1 jL njl ; :s A../:»is>iIeur5 est la plus grande, la
plus importante, la plus riche de toutes. Les couleurs, l'or que le temps a bruni sans le ternir, le plafonds formés de petits morceaux de bois de cèdre, les coupoles hardies que ces multitudes de morceaux composent, tout prend des proportions décevantes. \ J'étais devenu muet, à force de stupeur. Je serais tenté de le redevenir à force d'impuissance à tout raconter. Sainte-Beuve a écrit au bas d'une poésie, pour la faire mieux pénétrer dans Tàme du lecteur : « Il faudrait ici un petit air de Gluck. y> Gluck ne me suffirait pas; il me faudrait un grand peintre. Ah! si Viollet-le-Duc avait été de l'expédition, il m'eût fait comprendre ce que je sentais si bien ! Un album vaudrait mieux que le style écrit. La plume se répète et s'aplatit, et la photographie, qui fait se mirer la sottise humaine, a du moins cet avantage qu'elle prend sa revanche devant les chefs-d'oeuvre de Tarchitecture. Les vues de l'Alhambra que j'ai rapportées font pardonner la pose du groupe dans lequel j'ai figuré.
Un joli petit jardin dit de Lindaraja, c'est-à-dire wfHeuïllis d'orangers, de citronniers, d'acacias, avec une fontaine, une galerie, vous reposerait dans cette visite, si l'on pouvait se fatiguer. La vision des sveltes colonnes de marbre que l'on retrouve partout rappelle les fantômes blancs des nonnes dans le décor de Robert'le-Diable. Elles sont immobiles et elles semblent vous suivre, vous entraîner dans une sorte de tourbillon magique.
Charles-Quint avait fait restaurer un petit pavillon
{ ^ :r .pjLi appelle le Tocador de la flf twfl, c'esl-
'- .:-e u.; '.NîliLiet .le toilette de la reine, un boudoir
1 '••' e[ :iii-,^:iiiu aii-dessus d'un abime. Lablrae
i . i-frait le vreni:-:e : heareusemenl le panorama voos
-..i'- sur j-'aoe.
^..i::':ll-^L* Loiiiioir! A-t-il été réellement la tribune .ts rei.es se paraient en donnant à manger aux . f< -:: ijfiiieat les téméraires, qui les contera- : : -i las, de monter jusqu'à elles par ces - ■.:;■■:..:.::-. \ w '*es remparts? Des fresques peu ;:<::■: :s ji; les xiîiteurs, un abus efTrovable des .::sv:i;;:i::is iio les touristes griffonnent au couteau s :. !rs :;..::>. c.::;trarient le plaisir. Des niais ont V :? ::s ^rA:v.is noms, et lord Byron, Lamartine, V :; il;:^ i:^ ire ni dans ce mémento^ aussi stupide .r "...■ les ^! u-es des cabinets particuliers. Iau:-: . ..:i:s arrêter longtemps à la salle des Secrets^ K..'. r :è:e encore les mots oubliés par les lions. Ce :.: ; ...i:r.r.ure dans un angle de cette salle est répété ; ;.v ur. autre a/.gle qui lui fait écho, tout haut. C'est à r.h.wl; s-Oui:.t .:ue Ton doit ce téléphone massif. Je *v;is »;-.ril .iO i\it jamais qu'un joujou; mais on vous v,,v\^:;to i:;trôpide'.iîont que l'empereur curieux entor.,i.\it d'un cabinet voisin ce qui se disait dans le * rovA de cette nouvelle oreille de Denis. La vérité, c'est qu on a découvert le phénomène d^acoustique ;<u,^nd la salle était b;\tie, qu'on ne l'a pas provoqué, et qu'on fait volontiers de tous les despotes des espions do leurs peuples.
On nous conduisit au bain des sultanes. Des réparations intelligentes donnent à ces pièces Tattrait du neuf. Il ne manquait absolument que les sultanes dans le tableau : c'était bien quelque chose; à part cela, l'illusion était complète. Les tribunes pour les musiciens sont ouvertes; les baignoires de marbre semblent tièdes du bain qu'elles viennent de donner; les pavés sont si blancs, qu'ils semblent n'avoir perdu que depuis une heure les tapis sur lesquels s'étendaient les baigneuses.
Charles-Quint, après avoir écrasé la façade de l'Alhambra, fit de la mosquée intérieure, de l'oratoire des sultans, sa chapelle, et fit sceller ses colonnes d'Hercule, sa devise française : Plus oultre, sur les inscriptions arabes. Cette Capilla real est bizarre plutôt que jolie. Elle n'a pas de caractère spécial. On dirait une de ces pièces d'exhibition comme les marchands d'antiquités en arrangent avec des débris de différents styles pour tenter les amateurs. C'est ainsi que, de chaque côté d'un tableau posé sur le maître-autel et représentant VAdoration des Mages, deux satyres, qui n'ont rien de chrétien, ont l'air de se moquer de ce travestissement de la mosquée.
Il faudrait huit jours pour visiter l'Alhambra; il faudrait un an pour l'étudier. On en prend seulement le goût et la passion en l'apercevant. Ce n'est pas, à proprement parler, un palais : c'est une cité guerrière et galante, où toute la vie héroïque, poétique, artistique des Arabes se retrouve.
nu ESPAGNE ET PORTUGAL.
Quand riiistoire manque dans ce domaine faïKastique, i'iinagination brode des contes aussi savamment édifiés que ces salles, aussi fouillés que ces chapiteaux de colonnes, aussi légèrement agencés que ces coupoles, aussi inébranlables que ces ruines.
Dans une cour étroite, mystérieuse, on voit accroché au mur et formant galerie un grillage énorme qui rappelle les cages de Bîdel et de Pezon, moins les lions. Il serait possible, comme nous l'assurait un guide raisonnable, que cette cour ait été la fauconnerie des sultans et que cette galerie grillagée ait servi de promenoir aux faucons. La légende ne se satisfait pas de cette attribution, suffisamment pittoresque, et qui n'a rien de mesquin. Elle prétend que cette partie du ))alais servait de prison à Jeanne la Folle, mère de Cbarles-Quint, et que les grilles contenaient les fureurs de la pauvre insensée. La légende est féroce; mais elle est brutalement démentie par la réalité. II est certain que ce grillage a été forgé et placé un siècle et demi après la dernière lubie de la mère d'un grand fou.
Mais, si Ton a placé les grilles quand les Mores n'étaient plus à Grenade, la fauconnerie des sultans s'envole aussi, et le mystère s'épaissit.
Je ne dois pas oublier le fameux vase de l'Alhambra, relégué dans un petit cabinet-musée, mais mis au moins à l'abri des profanations et des mutilations. Ce chef-d'œuvre, unique au monde, qui avait un frère, dit-on, à jamais perdu, ce géant de 1"* 36 de hauteur
qui, selon Théophile Gautier, ferait à lui seul la gloire d'un musée, a perdu une anse. Quel Anglais a furtivement mutilé celle merveille et a emporté le morceau? 11 est singulier, en tout cas, qu'un pareil massacre, plus prouvé que celui des Abencérages, ait pu être commis dans le voisinage des gardiens, presque en présence des guides. L'honneur espagnol est ébréché par ce vase brisé, sur lequel on ferait un poème aussi touchant que la pièce de Sully Prudhomme.
La salle du Jugement, bien qu'elle ail un plafond composé d'adorables coupoles, laisserait le visiteur assez froid, sans ces peintures, très célèbres, parce qu'elles sont uniques au monde. Faites sur des panneaux de cuir, cousues ensemble, appliquées sur des conca\ités, maintenues par des clous et du plâtre, ces peintures qui représentent des rois maures, des cavaliers combattant, soulèvent un problème qu'on ne sait comment résoudre. On est obligé de supposer qu'un chrétien renégat a décoré cette salle; car un Maure ne se fût jamais exposé à transgresser la loi de Mahomet, en reproduisant des visages humains. Ce n'est pas un descendant des Abencérages qui, revenant dans le palais de Grenade, consentirait à se faire photographier !
Ai-je tout raconté ce que j'ai vu? Non ; je n'ai pas même décrit l'admirable horizon que l'on découvre des tours, des galeries. Mais il me semble que je peins mieux l'émotion prodigieuse que j'ai gardée, en la livrant ainsi par échappées courtes, interrompues du
■ i L?fA».>E ET PORTUGAL.
:. . r:r:r.cnt de Tenthousiasme, que si je voulais l'ana- :) je:, li n;e >•: rail trop facile de copier les livres pour r tj'.- r l'éruiiii.'ii que je n'ai pas. Ces visions multiples • ■:.: Iç -•>::: ^i^tre embrassées d'une étreinte pas- ^i: :v> îi re^irJ. On fernîe les yeux en les quittant, ;.' :r :e- r:.i. uir, et on risque de les profaner, quand .. e--a\e î-* les peindre; car il faut leur rendre .ti. r> U îu:n:r:e, le charme, qui ne s'enferment pas dA:.5 ie >ouveiiir, comme le trait, la ligne et la couleur.
La matinée s'était écoulée dans cette promenade. >':us avions encore le Généralife à visiter. Il fallut redescendre et, sans quitter cette montagne enchantée, nou< irrt'ier au bas de l'enceinte, à l'hôtel de los <i't': N*//'/os ides Sept étages). L'hôtel prend son nom d'une tour qui devait avoir, paraît-il, autrefois sept étafzes, mais qui, en réalité, n'en a jamais eu que (juatre. (/est par cette tour que Boabdil descendit avec sa cour et rendit Grenade. Quand on descend de si haut, on peut mal compter les étages. On montre la porte, aujourd'hui murée, par laquelle le vaincu sortit. A coté, l'hôtel a fait pratiquer une porte modeste qui conduit aux caveaux des vins fins.
La soif nous fit pardonner cette profanation, et, pendant qu'on nous préparait dans une salle de l'hôtel un rafraîchissement dont je dirai deux mots, je regardais les murs de l'Alhambra, auxquels le soleil suspendait un drap d'or, et je me rappelais ces vers de Victor Hugo :
L*Alhambra, TAlhambra, palais que les génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies, Forteresse et créneaux festonnes et croulants Où Ton entend, la nuit, de magiques syllabes, Quand la lune, à travers les mille arceaux aralics, Sème les murs de trèfles blancs.
Victor Hugo n'aurait pas eu besoin de graver son nom au couteau sur les murs du Tocador de la Reina. Son génie se mêle au soleil de ces ruines : on l'évoque là, comme on entend la chanson de l'homme à la carabine devant la ville d'Anlequera.
Mes amis espagnols avaient commandé et surveillé un punch à la bière, qui me parut une boisson délicieuse. Depuis, j'ai voulu convertir des Parisiens à ce rafraîchissement. J'avoue que j'ai fait peu de prosélytes et que, moi-même, j'ai perdu la foi qui me le fit savourer dans une communion enthousiaste. Peut-être bien que les dieux, chassés de l'Olympe et obligés de faire une station dans un cabaret du boulevard, ne trouveraient plus de leur goût l'ambroisie qu'on leur servirait selon leur formule. J'ai bu au pied de rdlympe et j'ai cru boire l'ambroisie. Depuis, je ne lui ai plus trouvé que le goût du pale aie.
Un Espagnol dont je n'ai pas voulu connaître l'opinion politique, de peur d'avoir à me reprocher de faire en Espagne de la propagande républicaine, si facile à y faire, se mit au piano et, malgré l'enrouement horrible de l'instrument devenu un simple meuble, joua la Marseillaise, Il se trouva dans notre voisinage et dans notre compagnie des gens pour chanter l'hymne.
Mt ESPAGNE ET PORTUGAL.
U ! :ir aux Sept étages nous faisait écho, el l'ombre •:' :• aldil dut se réfugier dans le caveau du xérès :: .:.: :r.ontilla pour ne pas entendre ce chant de \\ .r .q.irie. Mais le roi des gitanos nous applaa-
"t: . :..::ô ;.î>qu*ici assez de preuves de ma facilite
s :i ■;.: f.^ù: d'admiration [mur n'être pas suspect,
■ -; Aï.::* que le Généralife, si vanté parles
<. '..rk:: :\uiôt diminué qu'augmenté le lyrisme
. • ^ " .T^ssï^ions.
. : >,-; -'e .\\*haœbra comme d'une étreinte qui
; ^ f > > : :: dans toutes les veines et qui donne i
. ":*. jt:':;< îâ lîôvre des baisers terrestres, l'ap-
-s ^i:>^:n: ,-> Ij )|use. Il semble qu'on n'ait
:> ^ ;..^* r^un pcis cu avant, au sommet, pour
V >. ^,*\ et .ju'isn dernier cri sublime va jaillir
,-. .•- :;* :;ri chef-d'œuvre de sentiment, afin
., \ - :.i : V cheîV-d'œurre de l'art.
\ N -,v > !v:ir::::es eu route pour le Généralife
N , / rv .t:s :r\- *;.v de bière et de Marseillaise (\\\\
> .^.v;::^ /> îîos Pégases. La matinée s'avaii-
,■ ;> s';.t.: ri.:u*:^s<*: nos cœurs chantaient; le
\ .-.' ^uotv;:;^^ ofalaines de pas, orné de lau-
riers-roses, de grenadiers, de vignes, descend brusquement, comme pour faire prendre un bain d*ombre à la rêverie, et remonte, en épanouissant la curiosité au grand air, au soleil des hauteurs.
Oserai-je dire qu'il avait un peu essoufflé ma piété et que, quand on nous ouvrit la porte de Tancienne maison de plaisance des rois maures, je sentis tout à coup la défaillance de mon enthousiasme?
La vision était fraîche, mais mesquine; la perspective était engageante; mais les ifs taillés, liés et formant des arcades souflreteuses, au-dessus d'un petit canal de marbre où coule Teau; mais Tétroitesse de cette première partie des jardins me causèrent une surprise qui n'était pas un crescendo.
Devant la porte de cette sorte de presbytère, je m'étais déjà demandé pourquoi les rois de Grenade, qui avaient les jardins de l'Âlhambra et le même horizon, à peu près, à contempler, avaient imaginé celte petite résidence.
Après avoir parcouru dans sa longueur ce jardirt singulier, pavé de marbre, où le buis foisonne en dessinant une multitude de carres, je me dis que c'était là le musée de tous les jardins de curé qu'on peut rêver. On m'eût assuré que le clergé de Mahomet faisait ses délices de ce joli endroit que je n'eusse pas été surpris. Le nom du palais, en arabe, indique, paraît-il, que ce fut originairement le Jardin de Varchitecte. A la bonne heure! Même, s'il avait construit quelquesunes des merveilles de TAlhambra et prouvé par là
îl'. ESPAGNE ET PORTUGAL.
s::. .i-^:.:r. crt architecte éiaîL après toul, dans son T. le de fo-Ciioiiaire ino«ieste et de courtisan en se L^iissanî ce f a!i!f sircpîe qui D*offensait pas l'autre et en -e coû*eLtant de ces jardins compliqués comme des ébauches de plans arabes.
Mais non. la légende nous reprend et nous obligea reconriaitre qu'un roi de Grenade, envieux du jardin de rarcliiteclH, le lui acheta en 1320, comme Frédéric acheta le moulin de Sans-Souci, et que décidément le Généralifii a été le vide-bouteille des souverains fali- ^ués de leur grandeur.
Fut-ce pour remplacer, par les glouglous de Y pure, ceux qui leur étaient interdits au nom de Mahomet, que les rois de Grenade imaginèrent ce système hydraulique poussé jusqu'au paroxysme? On construisit des aqueducs, on perça la montagne, on lira des sources de la rivière lointaine amenée par filels, pour faire ruisseler des rigoles, larges d'une main, pour faire jaillir des lances d'eau de la longueur du coude à la main.
C'est là, au surplus, le premier charme de ce domaine. Je dis le premier; car, malgré tout, on finit l)ar se réconcilier avec lui, une fois que l'image grandiose apportée de l'Alhambra s'est diminuée. Il en est du Géiiéralife comme de bien des choses en Espagne: j(; Tai déjà dit et je le répèle, le côté ridicule vous cli()(|ue el vous arrête, et finit par vous séduire par son exagération même.
Ksl-ce donc la première fois que des souverains ont
déserté les splendeurs de leurs palais pour se reposer dans de simples maisons, pour substituer le murmure cristallin des petites rivières au flot assourdissant de leurs flatteurs? Les grands ont besoin d'affranchissement, comme les petits. Ils cèdent à des tentations d'humilité qui sont les stimulants de leur orgueil. De temps en temps, ils sortent de chez eux pour aller admirer de loin, en perspective, la grande ombre que fait leur grandeur terrestre, quand le soleil couchant étale leur palais sur les chaumières.
Le Génèralife était le Trianon des rois maures ; s'il plaît, c'est par réflexion, et non, comme l'Alhambra, par une séduction instantanée de toutes les facultés.
Au rez-de-chaussée, sous une galerie qui rappelle celle du palio des Myrthes, dans une salle assez médiocre d'aspect, et meublée surtout d'une table avec un album pour écrire ses sensations, sont pendus, comme des criminels, bien qu'ils ne soient que des crimes, des portraits ridicules de rois de Grenade et de grands personnages. Boabdil est là, en costume de Turc de carnaval.
Quel besoin ironique tourmente l'humanité et l'oblige à collectionner des caricatures, en face de chefsd'œuvre? A Florence, dans les galeries qui joignent les Offices au palais Pitti,on passe de même devant un défilé de croûtes légendaires. C'est le gargarisme amer, renouvelé des anciens, qui prépare à une dégustation nouvelle, après une première ivresse violemment combattue.
lis ES1»AGXE ET PORTUGAL.
Cv .jui est vraimont el largement beau dans leGé iiôralife, c'est le panorama, plus complet encore qu nlui qu'on embrasse des tours de rAlhamhra'jC'e cet horizon varié, multiple^ à toutes les hauteurs; e quaiul on Ta contemplé, la petite chanson des eau qui iinzouille le même refrain que du temps des si taiu>. iie\ient plus expressive.
On montre avec dévotion, comme un autel qui rait (le> miracles, les Cipreses de la Sultana» <ont deux arbres formidables, qui étaient déjà cen naires. s'il faut en croire la chronique, quand cerla >ultane fui prise, par un beau soir, sous l'un deux, conviTS/ition ultra-poétique avec un bel Abencéra
l/oîiihre irrasse que Tarbre complaisant a pd lui n profité à lui-même. On pourrait creuser un cf nv\ particulier dans ses flancs pour les sultanes i derne>, <i elles avaient des goûts champêtres. Je >ai? pa> <i les racines de cet arbre de Tamour touch ;i Vt)hiire îles mortSy comme le chêne du bon Foulai i.o, v\ font trébucher les ombres qui se p mèr.eî.t dans un Elysée souterrain, mais je saisi .jUi sa îèie est voisine des deux. Des ruisselets ^ou!;: î ^iu haut de la colline versent une fraîcheur ^r>>r.:.jt\ do> torrents de larmes de Madeleines j lO'j^or.: r>, sur les pieds de ce patriarche etentreti , uî ^. :; i:r.mortalilê immorale.
\ ,^ ;;s jrax îmes jusqu'aux derniers étages des jardi : oîîN hov.riant jv^rtout à des jets d'eau, à des fontai , : vo\i> enii>ortàme4?, avec des fleurs et des orang
des impressions confuses, moins éclatantes, (lus trout^ blantes que celles de i'Âlhambra.
Quand on visite des lieux'célèbre?, sans y ressentir le foudroiement de l'admiration, on éprouve toujours une inquiétude, presque un remords. On se demande si Ton est coupable de n'avoir pas joui de ce qui a fait se pâmer tant de voyageurs. C'est un débat entre la conscience et la tradition.
Il est vrai de dire que, depuis mes courses à travers l'Europe, je m'aperçois que beaucoup de voyageurs, s'en rapportant à un devancier, se dispensent de visiter par eux-mêmes ce qu'ils trouvent bien décrit dans un livreef, pour ne pas paraître oublieux, négligents ou sacrilèges, renchérissent sur les éloges qu'ils ont lus, ajoutant un trépignement faclice à l'enthousiasme^ transmis. C'est ce qui fait la concordance de bien des narrations modernes; mais c'est ce qui expose à beaucoup de mécomptes les voyageurs consciencieux.
Peut-être bien que, si les arbres avaient été plus couverts de feuilles; peut-être que, si le mystère de ces jardinets, étages comme dans une cascade, avait été plus grand; peut-être que, si j'avais visité en septembre ce que je visitais à la fin de mars, le Généralife m'eût séduit, autrement que par la réflexion et par le respect de l'histoire. Mais je ne crois pas être profane en déclarant qu'on peut se passer^ de le voir de près sans manquer le gain d'une émotion nouvelle, tandis qu'on est certain d'avoir doublé quelque chose de
son imagination, et j'oserai dire de son âme, en visitant plusieurs fois TAlharabra.
Les amateurs de grandes avenues et ceux quiglorifient Vienne de ce que cette capitale, voulant humilier M. Haussmann, a créé des boulevards d'une lar- ^ geur double des noires, ne coniprendront jamais rien au plaisir de se promener dans les ruelles de trois a quatre pieds de large;' de s'arrêter à des lanternes, a des piliers, à des balcons, à des pierres, à des riens? à dos entailles dans le mur qui évoquent un cise^^ moresque; à toutes les taches, à toutes les verru^ d'une ville qui se défend contre le goût moderne.
Dans le Zacalin, le quartier moresque, on fait i^ saut brusque on arrière et on se retrouve, vivant, temps do Boabdil ressuscité. Les maisons se rejo gnont presque par le toit, les boutiques sombres, ei tro des piliers arabes, sont grandes ouvertes, comm des comptoirs dans un bazar d'Orient. Souvent, poi rappeler la conversion des Mores à la religion d'Isî belle la Catholique, une madone devant laquelle brûl une mèche, dans une huile qui sert indifféremment l'éclairage et à la cuisine, met un peu de lumière si les étoffes déployées.
Uneguitare que le marchand égratigne en attendant la pratique vous arrête au passage. On voudrait avoir des-babouches aux pieds et une pelisse de soie pour se promener dans ce quartier, sans en offenser le décor. Les Espagnols, drapés dans leur capa, sont moins disgracieux que les voyageurs en jaquette.
On vend des photographies du Zacatin : aucune t n'est fidèle. Cette fois, le soleil a échappé au vasselage; il entre en rechignant ou il n'entre pas dans le quartier; et, quand on veut voir celui-ci, il faut prendre
•eine de le regarder par soi-même.
La cathédrale de Grenade n'est ni une ancienne ïDosquée ni un bâtiment gothique ; ce qui étonne doucement. Elle a une façade qui date de la dernière "Moitié du xvp siècle ; l'intérieur a des ornements de tous les âges et de tous les goûts: mais elle est vaste, e(elle a cinq nefs); elle est haute, et, encore une les dimensions de ce qui devrait paraître médio- <^relui donnent des allures grandioses.
Lej: sacristains vous font beaucoup admirer les peintures et les sculptures du célèbre Alonzo Cano, un infant de Grenade qui a de beaux tableaux au musée de ''^drid, et des statues, ainsi que des bustes en bois, très 'einarquables, dans la cathédrale. Par malheur, quand ies sculptures sont en bois, les Espagnols résistent difficilement, pour ne pas dire jamais, à la manie de 'es enluminer afin de leur donner une apparence de ^le. Les roueries bêtes du naturalisme sont de tous 'es temps et de tous les pays.
122 ESPAGNE ET POnTUGAL.
Cet Alonzo Cano avait des feux follets de génie, mais un bien mauvais caractère. II eût pu léguer des mémoires aussi variés d'aventures, aussi amusants que ceux de ce sacripant de Benvenuto Cellini.
On l'accusa, un jour, d'avoir assassiné sa femme, et, pour lui fiiire avouer son crime, qu'il n'avoua pas, on le mit à la torture ; mais, par une délicatesse exquise, le bourreau, chargé de lui broyer les membres, épargna son bras droit, pour ne pas priver le pays d'un grand artiste.
On ne m'a pas dit si le tribunal était ecclésiastique et si le b()urreau était un casuisle de l'Inquisition.
Cette grâce dutorlionnaire toucha-t-elle Alonzo Cano delà grâce divine? Le torturé jugea-t-il plus adroit de se mettre, à l'avenir, résolument du côté du manche plutôt quedu côté des coups ? Je l'ignore. Cequi est certain, c'est que le veuf, accusé d'avoir sacriûé sa femme à sa passion du célibat, se fit prêtre, devint chanoine delà cathédrale, batailla contre ceux-ci, prit sa revanche de la torture sur le prince royal, dont il était le professeur de dessin et à qui il enseignait la bosse d'une façon... contondante, et se signala jusqu'à la mort par des violences inouïes, surtout contre les juifs. Jamais il n'en toucha un seul. Quand, par hasard, dans la rue, il en frôlait un, il arrachait de son costume la partie qui avait effleuré l'être impur, au risque de rentrer bras nu, jambe nue. D'ailleurs, il eut des vertus et fit la charité. On n'a pas encore songé à le canoniser. Les chanoines ont fait son dos-
implacable. Ce fut, par-dessus (out, un véritable
jrand artiste. Malgré leur teinte verdâtre qui tient
la lie de ses couleurs, ses tableaux de Madrid
Tun maître, comme les bustes et les statues de
ie attestent une individualité puissante.
La grande attraction de la cathédrale, c'est la Ca-
0areal, la chapelle où sont enterrés Ferdinand et
le, Jeanne la Folle et Philippe le Beau, et, par
î ion, une petite princesse, fille de Jeanne, doiia
morte à neuf ans.
Celte chapelle se rattache à l'église sur le côté, me une boucle ouvragée, finement ciselée, à un Ceinturon. Elle a son entrée particulière sur une petite place. Sa façade, d'un gothique fleuri du xvi« siècle, avec un aigle qui soutient les armes de Castille, a une originalité saisissante, et l'intérieur, fempli de toute sorte d'ornements et de monuments, émeut le penseur autant que l'antiquaire.
Les tombeaux, en marbre de Carrare, sont d'un très grand style et d'une merveilleuse exécution. Isabelle la Catholique est couchée à côté de son mari. Ils tiennent chacun un sceptre, et ils ont la même couronne royale; leur union s'idéalise dans cesem-
iU ESPAGNE ET PORTUGAL.
blêmes. Isabelle a unemajesté cloute : on di rêve à Cliristophe Colomb. Ferdinand Mores, et l'inscription funéraire dit simplei ment : « Les vainqueurs de la secte de I destructeurs de la méchanceté hérétique nando, roi d'Aragon, et dona Isabelle, re:
tille, appelés les Catholiques, sont enten tombeau de marbre. y>
On ne dit rien, sur cette pierre dure, de ci tit, encouragé par Isabelle, pour découvrii
Seulement, dans l'armoire qui fait fac beaux superbes, au delà de la grille de fer est une des plus belles qu'on ait fabriquée ^ne, le musée des ouvrages en fer, on vou côté de répée victorieuse de Ferdinand et ronne triomphale d'Isabelle, un petit coffre lequel la reine enferma un jour ses bijou mettre en gage et payer la première ex Christophe Colomb.
J'avoue que j'ai la naïveté d'aimer ces i voudrais pouvoir leur demander des mir les contemple avec. dévotion.
Une des dernières reines expulsées d'I reine Christine, avait, m'a-t-on dit, la sup croire que, si elle laissait perdre une rogn ongles, les plus grands malheurs pouvaiei ver. Elle ne se séparait jamais d'un coffret les esquilles détachées de ses augustes ma ciseaux d'or étaient accumulées.
Cette amulette ne lui porta pas bonheur. Elle Tut chassée du trône, comme si elle avait manqué d'ongles pour s'y retenir. A-t-on brûlé ces rognures, qui n'ont pu donner qu'une odeur de corne au brasier? Les a-t-on déposées dans un Musée des souverains ? A-t-on mis le coffret au chevet ou aux pieds de la reine, dans le sarcophage de l'Escurial (car je crois bien qu'elle est restaurée là !) Je n'en sais rien ; mais, silecoiïret vide d'Isabelle la Catholique émeut jusqu'aux larmes, le coffret plein de la reine Christine donne envie de rire.
Les mausolées de Jeanne et de Philippe rivalisent de splendeur avec ceux de Ferdinand et d'Isabelle. On nous offrit de descendre dans un petit caveau, audessous des apothéoses de marbre, pour que nous pussions voir et toucher les cinq cercueils de plomb qui renferment aulhenliquement ce qui peut rester de ces rois et de ces reines. N'ayant pas de monologue à dire, n'ayant pas besoin de cette visite pour croire à la vanité des majestés, je déclinai cette offre. On ro'eût proposé d'ouvrir les cercueils et de remuer du Joigt les augustes poussières, que je n'aurais pas été enté davantage. Je refusai donc de voir le plomb et es ferrures qui maintiennent les boîtes dans lesquelles I n'y a peut-être plus rien du néant qu'on y a mis. e restai devant ces tombeaux splendides qui Iransfiurenl la mort, et je me bornai à échanger quelques ensées muettes avec les beaux lions accroupis aux ieds de Ferdinand et d'Isabelle.
l^G ESPAGNE ET PORTUGAL.
delU' (liiilUa real, stupidement badigeonnée, a toute ï>oiie de curiosités. Au-dessus du maître-aulel est placé un gigantesque bas-relief en bois peint, si intéressant à étudier, qu'on finit par le trouver beau. Il est contemporain de la prise de Grenade et reproduit naïvement les épisodes de la conquête. Il est en quatre parties. On voit les inurs de l'Alhambra. Boabdil est sorti par la tour des Sept étages et s'avance à pied pour saluer les vainqueurs. Deux Mores tiennent son cheval; un des écuyers porte le bouclier aux armes de Grenade. Dans un autre morceau, Ferdinand et Isabelle, à cheval, vont au-devant du vaincu. Dans un troisième groupe, on assiste au baptême des soldats de Boabdil. Les grands catholiques ne pouvaient se dispenser de faire des chrétiens, à la façon de Charlemagne christianisant les Saxons. Des femmes moresques, voilées et regardant ce qui se passe par les petits trous ouverts devant leurs yeux, attendent-elles leur tour de baptême? Regrettent-elles les cyprès du Généralife devant ces moines qui brandissent leurs crucifix? Pensent-elles qu'il se faisait au jardin de là-haut un emploi de Teau moins inutile? Cette dernière portion du bas-relief, qui donne les modes de la cour de Grenade, est plus difficile à interpréter; mais, avec leurs peintures naïves et exactes, les quatre morceaux forment, sinon un ornement, du moins un monument rare et émouvant aussi dans cette magnifique chapelle.
La femme du sacristain se crut obligée de nous
13r> ESPAGNE ET PORTUGAL.
piquée dans le peigne, habillées de robes claires, quelques-unes en mousseline blanche ou imprimée, avaient une exagération factice des hanches, de la tournure entière, qui devait servir dans certains moments de la pantomime cadencée. Très bien chaussées de bottines à talons hauts pour frapper du pied, ces danseuses, hélas ! même celles qui étaient vêtues d'indienne, n'avaient rien du costume indien.
Jamais ballet d'opéra ne fut attendu avec autant de curiosité.
Il débuta par une sorte de mêlée des douze artistes, par un chassé-croisé des hommes et des femmes. Je ne sais pas quel nom spécial il faut donner à cette danse, et ne m'en inquiétai pas. L'homme à la guitare jouait l'air, et les femmes, tout en exécutant le pas, poussaient de temps en temps des OUI olél stridents qui les animaient. La danse fut d'abord une série d'attitudes, avec un tortillement des reins, un serpenlement des bras, une gesticulation lente et molle qui est évidemment une tradition d'Asie. Puis, peu à peu, le mouvement se précipita; les cris augmentèrent d'éclat; les talons, au lieu de glisser sur le marbre, le frappaient de trépidations sèches. La mimique devint d'une singulière hardiesse; les tabliers, je dois l'avouer, jouèrent le rôle de voiles peu pudiques, qu'on soulevait, qu'on abattait, qu'on agitait; et la danse au rythme précipité se termina par un rapprochement brusque des vis-à-vis, difficile à décrire, même par ce temps de naturalisme effréné.
Mais je crois que cela tient à une certaine pudeur du loyer et à des habitudes de vie en plein air. Pour fumer, pour boire de Teau claire, ils n'ont pas besoin de rentrer chez eux, ni d'y entraîner les autres; et, pour jouir de leur beau ciel, le soir ou le jour, il faut èlre dehors.
(le (|ui étonne les Français, les Parisiens surtout, dont h^s premiers mots sont pour inviter à dîner celui qui vient les voir, ne doit donc pas aboutir à ua blâme. J ai dit comment ces aimables gens se mettaient très réellement à notre disposition, et leur hospitalité, qui ne donne ni à boire ni à manger dans leur domicile, est fastueuse au dehors. Les Espagnols, pour vous faire honneur, dans les théâtres, dans les cafés^ dans les courses de taureaux, dans les promenades, dépensent trois fois plus qu'il ne leur en coûterait de donner à déjeuner et à dîner, selon la mode française, dont nous tirons tant de vanité; mais l'idée ne leur vient pas de nous traiter chez eux. Il nous est arrivé, plusieurs fois pendant le voyage, d'être très exactement reconduits à notre hôtel, pour l'heure du repas, par des landaus loués pour nous, qui nous attendaient ou venaient nous reprendre, pour nous conduire à des surprises très coûteuses.
Notre expérience était déjà faite en arrivant à Grenade : aussi je puis certifier que je fus très surpris, très intrigué et très touché de l'invitation du baron P***, Était-il affranchi, je n'ose dire des préjugés, mais des habitudes de son pays, ou bien la cordialité de sonac-
cueil lui faisait-elle, pour une fois, transgresser une loi nationale?
Le dîner, dans ce beau palais remis à neuf, présidé par une jolie baronne d'un peu plus de vingt ans S d'un menu... un peu menu, plus délicat que surabondant, rappelait la sobriété espagnole par le petit nombre des plats, mais épanouissait la grâce et le luxe de l'hospitalité par la vieille argenterie, par les cristaux de choix et par des vins inestimables. J'aurais voulu ondtnerexclusivement espagnol; mais on avait redouté les préventions de nos estomacs, et Fart français le plus exquis s'y mêlait par portions égales.
Je dois dire qu'il n'y eut pas de discordance et que, pour cette fois, l'huile ne me parut pas odieuse au er; ce qui tendrait à démontrer que, si nous troula cuisine espagnole exécrable, c'est surtout B que nous y goûtons le plus souvent dans les hôet que les hôteliers, vendant très cher leurs pou- Stiques, leur huile rance et leurs gâteaux à la p nade, se contentent du prix et ne tiennent pas à re reconnaissance.
D eût été vraiment dommage d'être empoisonné ji bonne compagnie et ne pas trouver de délica- I lans des plats que la baronne offrait si délicatent, en y mêlant le philtre d'un sourire français, parié par des lèvres andalouses.
Si je savais quel gouvernement l'Espagne aura dans
i. Hélas! J'ai appris que cette charmante baronne, devenue e<NDtesse,de... est morte pendant la dernière épidémie d'Espagne.
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GlitNADE. 135
femmes, sans compter Timpresario, le joueur de guitare, un véritable Indien aux traits réguliers, au teint (le bistre, aux grands yeux doux et musicaux^ aux cheveux grisonnants.
C'était peut-être, pour ne pas dire probablement, un sacripant; mais on lui eût parlé comme à un ami qui a des secrets de mélancolie à confier, et, dans l'intervalle d'une danse à une autre, il grattait sa guitare avec une maestria superbe, dédaigneuse, qui faisait rêver. On pouvait supposer un prince exilé, songeant à une patrie lointaine, en amusant machinalement nos oreilles pour donner tout leur essor à ses pensées.
Lesaulres gitanos, tous assez jeunes, n'étaient ni laids ni beaux, toutefois plutôt beaux que laids, mais nullement communs. Dans la vie privée, auraient-ils mérité de porter la casquette à soufflets qui est un insigne dans nos bals de barrière? Je n'en sais rien. Quant aux femmes, voici comment je les divisai. Deux offraient des types remarquables de la race de Bohême et eussent passé pour fort jolies dans le monde ordinaire. Deux autres, aux yeux brillants dans des orbites creusées, étaient maigri'es et alourdies par des commencements de maternité, mais élaiont dignes de tenter un peintre. Deux enfin, qui n'étaient plus jeunes, sans être vieilles, avaient une désinvolture expérimentée, moins émouvante et plus académique que celle des jeunes. Toutes coiffées avec soin, les cheveux noirs, lissés et collés aux tempes, avec une fleur
piquée dans le peigne, habillées de robes c quelques-unes en mousseline blanche ou imp avaient une exagération factice des hanches, de I nure entière, qui devait servir dans certains m de la pantomime cadencée. Très bien chauss bottines h talons hauts pour frapper du pied, c seuses, hélas ! même celles qui étaient vêtue dienne, n'avaient rien du costume indien.
Jamais ballet d'opéra ne fut attendu avec au curiosité.
Il débuta par une sorte de mêlée des doi tistes, par un chassé-croisé des hommes femmes. Je ne sais pas quel nom spécial il fai ner à cette danse, et ne m'en inquiétai pas. L' à la guitare jouait Tair, et les femmes, tout en tant le pas, poussaient de temps en temps d< olét stridents qui les animaient. La danse fut < une série d'attitudes, avec un tortillement des un serpenlement des bras, une gesticulation molle qui est évidemment une tradition d'Asi< peu à peu, le mouvement se précipita; les cr mentèrent d'éclat; les talons, au lieu de glisseï marbre, le frappaient de trépidations sèches, mique devint d'une singulière hardiesse; les t je dois l'avouer, jouèrent le rôle de voiles p diques, qu'on soulevait, qu'on abattait, qu'on et la danse au rythme précipité se termina rapprochement brusque des vis-à-vis, difficili crire, même par ce temps de naturalisme effn
Cette première figure me jeta dans une grande stupeur. J'étais gêné pour les jeunes spectatrices; mais la baronne P*** me dit avec une simplicité d'honnête femme :
— Ah ! si nous n'étions pas là, vous enverriez bien d'autres !
. Elle était fière d'imposer de la retenue à ces prêtresses du Bacchus indien. Je regardai les jeunes filles, tes jeunes gens de la domesticité du palais, qui derrière nous contemplaient le spectacle : pas une rougeur, pas un sourire, pas un trouble, pas un embarras ne révélait un scrupule. Ces Andalous et ces Andalouses semblaient assister à des mystères convenus, consacrés parla tradition, et n'y voyaient rien de mal.
Je dois ajouter, sans garantir aucune des vestales qui tournoyaient sur le pavé de marbre en attisant un feu uniquement visible aux sceptiques, quelesgitanas n'ont pas, en général, les mœurs de leur art. Elles se livrent à cette mimique, faite pour effaroucher un sergent de ville français, sans intention spéciale et maligne. L'inconvenance du geste est, en quelque sorte, diminuée par le rythme.
Au surplus, quand ensuite elles dansent seules, une à une, les gitanas n'ont plus de ces évocations hardies. On peut interpréter, selon son imagination, ces torsions du corps, ces enlacements des bras; mais le sens de la gymnastique devient vague, mystérieux, et ne choque plus.
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- . . . : S: j ; Vf s, c'est-à-dire lesfai-
: • . ■;> -^f .. ':. :on^ii»». On se grise . : >: ...>::.:::: me de mauvais vin, . ; . ..^ : .j^ : :-.:rrs on a vu danser, > : ;; ■. -. > : : of s hommes: quanil . .:> :-rs "r'-ires, la mèmecha^ .■ ■::; ) :.: -:s ..'.::::■. es cris; quand ®^ > s ..-.:: '.i^rtsse de l'Alhambr*' \ ; ; ../r>:> : Arrilies, avec des c^*' .-:s ;.: .' /..-.■.^•-s >:us ces voûtes r^' : j. ;....;..: s: ectacle réel et pi *^^ : >:..': ..:,::::::: ir.oantalioiî bruvan»- ^. ■ > .. ...ci .'\:* :; ■; s.:r C:rîA:us Espagnols It^
même fascination d'eniraînement que leurs frères musiciens, les tziganes, sur les Hongrois. Je voyais une émotion vertigineuse gagner les spectateurs. A un moment, un porteur de plateaux, étourdi, ébloui, laissa tomber le grand plateau sur lequel étaient les verres de Montilla; le pavé de marbre fut inondé, et les cristaux en miettes.
Quand le baron, qui s'était échappé de la salle sans que nous nous fussions aperçus de son absence, revint dans un beau costume de velours, un riche costume andàlou, offrit la main à la baronne et Tentraîna au milieu de la salle pour une danse du pays différente de celle des gitanos, plus élégante et plus chaste, personne ne s'étonna. Les bohémiens frappèrent dans leurs mains, reprirent leurs vociférations, et le joueur de guitare, impassible, joua avec plus de force.
Cet intermède était délicieux; il ajoutait un trait de mœurs locales à l'originalité des gitanos.
N'avons-nous pas des tableaux de l'école française, au xyiii"* siècle, où l'on voit les seigneurs du pays,' dans un bal champêtre, dansant en beaux habits broilés, avec leurs femmes pour vis-à-vis, qui, du bout de deux doigts mignons, soulèvent leur robe et soutiennent leur panier, tandis que, de l'autremain, ellesforment un berceau avec la main de leur danseur ? Il eût fallu, non pas Watteau ou Lancret, mais Fortuny, pour peindre cette sorte de menuet espagnol exécuté vivement, dans ce beau palais, par ces jeunes seigneurs
Un ESPAGNE ET PORTUGAL.
Les danses des gitanos recommencèrent, peu variées, mais ne lassant pas les yeux. Elles finirent par lasser les jambes. La nuit était avancée, quand elles cessèrent.
A la grille du palais, un sereno armé de sa lanterne nous attendait pour nous reconduire.
Je ne nie souviens pas d'avoir eu une autre fois dans ma vie une journée aussi remplie de ces émotions extraordinaires. L'Alhambra, le Généralife, les vieux quartiers de Grenade, la cathédrale, les tombeaux des rois, le diner nouveau dans un palais de grande allure, les gitanos, ce sereno qui nous ramenait avec sa grande lanterne, comme s'il eût guidé la garde qui va surprendre Almaviva chez Rosine, et, quand nous arrivions devant Thôtel de la Victoria^ la lune qui mettait au loin sur les hanches de la sierra îs évada le voile blanc des bayadères, comme pour une danse delà terre avec les astres : quelle féerie à faire déborder la raison !
Nous avions pris avec nos hôles un nouveau rendezvous pour toute la journée du lendemain.
Pendant que les voitures découvertes attendaient les retardataires devant la porte de l'hôtel et que je
GRENADE. lil
tenais compagnie à la baronne P***, une gitana, grande, jeune, belle, avec un enfant sur les bras, vint me proposer ma bonne aventure. Elle passa l'enfant à une vieille, me prit la main, et, avant tout examen prétendu, me fit comprendre que je devais poser deux pièces de monnaie sur les éminences principales de la paume. Je feignis de croire que plus les pièces seraient grosses, plus leur influence sur la destinée serait considérable. Je faillis être puni de mon ambition. J'ignorais qu'après l'oracle, l'augure se payait avec les pièces. Cette erreur m'exposa à un acte de générosité fantasque, exorbitanl. Heureusement, la baronne intervint; la gitana se laissa payer raisonnablement, pour les belles choses qu'elle m'avait prédites. Elle m'annonça que j'étais né sous une heureuse étoile, que je voyageais, qu'il m'arriverait toute sorte d'événements heureux, et elle termina ses prédictions par un baiser de sa belle bouche de Grenadine, rouge comme une grenade, déposé dans le creux de ma main.
C'est le seul agrément de celte bonne aventure, fort vulgaire. Nos tireuses de cartes et nos somnambules en débitent autant. Si j'avais eu foi dans la devineresse, j'aurais été cruellement désappointé. La veille au soir, un présage plus sérieux m'avait mis en garde. En fumant une cigarette sous les étoiles, sous la mienne, dans lepa(/o du baron, j'avais failli me tuer en tombant dans un trou d'un mètre et demi, creusé pour ajouter un jardin au palais. Le colonel de don
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>"::? 'i-Jeu^ imes Cernent en plein air sous les ".rs '-r Co.ibdil, àrhoteldes5<'pf-£/(igf«»«. et,après, , r «ils âiieu .1 toite «:elte féerie, que je n'irai plas rrv-.)Lr, rûÀLS «jui me s'jîvra partout.
C*-:< enchantements-là, radieux comme ceux de I* j'-'unesse, ont cependant une iiravité ou une sérénité Ir.iute qui gnindit avec l'âge. Visiter rAlhambra à \i[iL't ans. seul, aimant Tamour, ou à deux, aiman* une fiMiime, c'est le poème lyrique. Le visiter à soixante ans, en deuil, père, grand-père, avec sa fiU^: r 'e-t l'i-h'^'ie mt'dancolique. Quel dommage de n'y pa* revenir îivec ses petits-fils î Mais, du moins, on em* porto un récit magique, une histoire vraie, qui ressemble à un conte de fées, à raconter soi-même, ® que Ton répétera quand le grand-père n'y sera pl»*^
On emporte de belles images à montrer et, dans l'âme, un rayon de plus de ce soleil de souvenirs qui colore le printemps de la mort des feux d'une vie immortelle.
J'étais triste, en redescendant de ce sommet. Je n^enlendis plus de fanfares sous les arbres de la montée.
Fort heureusement, la Chartreuse, la Cartiija, que tout voyageur bien appris doit aller visiter, est ridicule dans sa magnificence. S'il fallait voir unecontrefaçon, un diminutif de TAlhambra, ce serait odieux.
Mais, dans ce couvent vide, dans ce chœur meublé
de toute sorte de statues, dans cette sacristie
immense, peut-être unique au monde, dont les portes,
les boiseries sont en ébène avec des incrustations
d'écaillé et de nacre, dont les lambris sont d'un marbre
précieux et dont tous les ornements sont dus, dit-on.
à un chartreux, on ne recommence pas les émotions
d'une visite à l'art arabe. C'est plus facile à digérer.
C'est un dessert monté, sans conséquence. On vous y
sert toute sorte de gourmandises pour les yeux; on
vous fait remarquer dans les veines du marbre une
tête de Christ parfaitement dessinée, puis je ne sais
plus quelles autres choses aussi miraculeuses. On ne
débite d'ailleurs aucune liqueur dans cette chartreuse;
•cependant un petit verre de quelque chose de doux ne
déplairait pas, après toutes les douceurs qu'on a
avalées.
La situation de ce couvent est superbe. Est-il besoin de le dire? La plus universelle vocation des moines,
lii ESPAGNE ET PORTUGAL.
sur Ja surface du globe, a été toujours de bien choisir le lieu de leurs retraites. Aucun ne s'est jamais trompé et il a fallu que Philippe II s'en mêlai, pour bâtir TEscurial dans une vallée effroyable, qu'aucun abbé abandonné à lui-môme, n'eût choisie.
Au retour, nous entrâmes dans plusieurs églises et notamment dans celle de l'hôpital de Saint-Jean-de- Dieu.
Je ne dirai rien de l'hôpital. Il m'a semblé un peu arriéré, au point de vue hygiénique; quant à l'église, c'est, à l'intérieur, le chef-d'œuvre du style rocaille, rococo et comique.
On dressait el on parait ua autel pour je ne sais plus quelle fête, et un jeune frère, monté sur une échelle gigantesque, plaçait avec conviction des petits moutons, comme on en donne aux étrennés, dans des paysages en relief, comme on en fait sur les reposoirs de campagne. D'en bas un ordonnateur sérieux admirait en souriant.
Dans le chœur, derrière et au-dessus du maîtreautel, se trouve un musée de bibelots enfermant des reliques. On y monte par un escalier spécial. Je le dis sans vouloir froisser aucune dévotion; mais j'ai vu des collections de tabatières, d'objets en porcelaine de Saxe, qui ressembaient tout à fait à ce pieux trésor. Là, les tabatières contenaient toutes une relique de haut prix. C'était d'une profusion inouïe et d'un ridicule effrayant.
En Espagne, quand les monuments religieux n'ont
as une grande valeur architecturale comme les cathérales de Séville, de Burgos, de Tolède, ils se mainennent sur la ligne des grandes curiosités à visiter our leur mobilier. L'Espagne, qui conserve tout ce qui st vieux, est par excellence le pays du bric-à-brac.
Après l'église de Saint-Jean-de-Dieu, nous visi- Imes ce qui reste du couvent de San-Geronimo, où jt enterré Gonzalve de Cordoue. La chapelle seule ersiste. Les autres bâtiments servent de caserne à la avalerie. Le culte du grand capitaine n'en est pas en meilleures mains pour cela. Si la caserne n'est ni un ortoir, ni un réfectoire, ni une écurie, elle est une acrîstie morne, pauvre, mesquine, fanée comme le Oman de Florian. Le tombeau du grand capitaine se êzarde. Sur la façade extérieure de la chapelle, on it : « A Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine spagnol, la terreur des Français et des Turcs. »
Les Turcs n'y pensent plus guère; les Français ne ui gardent pas rancune et voudraient sentir plus de aspect et d'émotion encore pour celui qui fut leur erreur et qui n'est plus que leur pitié.
Nous allâmes dans d'autres églises plus ou moins
nsignifiantes. Nous jetâmes un regard sur un musée
le peinture qui ne vaut pas la peine d'un regard;
nais nous finîmes la journée à travers de belles pro-
nenades, dans cette causerie ambulatoire qui s'im-
jrègne de tristesse, à mesure qu'on sent venir l'heure
le la séparation.
Je ne rentrai à l'hôtel que pour y trouver des
^i6 ESPAGNE ET PORTUGAL.
cadeaux, des terres cuites reproduisant desgitanos et des iritanas, ol ces moulages réduits des parties les plus belles do TAlhambra qui sont eux-mêmes des chefs-d'œuvre en miniature.
La soirée se passa encore au palais du baron P...; un concert tut organisé, mais sans gitanos et saus lîitaiias. Les opéras français, entremêlés de chansons ospairnoles, tirent les frais du programme, et des voix jeunes, fraîches, mélodieuses, se firent applaudir, pour un autre mérite que celui d'un pittoresque à outrance.
Après minuit, le sereno iidèle nous reconduisit une dernière fois. Si nous étions restés davantage à Grenade, ses services eussent été superflus.
Le lendemain matin à neuf heures, nous parti pour Cordoue dans la même compagnie de nos qi î amis espagnols, qui avaient juré de ne pas nous quitter et qui ne nous quittèrent, ainsi que je l'ai dit, qu'à notre départ pour la France.
COIIDOUE
Aspect général.
La mosquée. — La place de la Constitution.
On reprend, pour aller de Grenade à Cordoue, le chemin de fer qui nous avait amenés de Séville à Grenade, jusqu'à la station de la Roda, où la voie bifurque.
La première partie du voyage fut gaie. Nous emportions un reste d'ivresse, de la meilleure. Nous rêvions maintenant de la mosquée, après TAlhambra, et il nous semblait qu'ayant reçu l'initiation si complète de l'art arabe, nous allions lire couramment l'épopée de Cordoue ; bien qu'elle soit d'un style plus vieux de six cents ans, après avoir si bien senti le lyrisme de Grenade.
Nous traversions en plein jour une campagne que nous avions seulement entrevue au crépuscule. Elle
Les femmes et les hommes qui ne dansent pas font Torchestre de la danseuse. Ils frappent dans leun mains, à contre-mesure, en poussant des cris, les femmes en chantant, à gosier crevé, une chanson, une ballade. Je fus émerveillé des poumons de chaulcuses. Par instant, on voyait leurs visages s'em» pourprer, les cordes du cou se tendre à se rompre. J'avais peur de congestions. Mais, la chanson finie, la danse interrompue, le sang redescendait cor resprit-de-vin qui retomberait violemment du t d'un thermomètre; tes veines se dégonflaient, et an verre de ce joli vin blanc qu'on récolte à Montilla retrempait et distendait les cordes du gosier.
Une de celles qui venaient de hurler l'accompagnement se levait, secouait ses jupes, c'est-à-dire les faisait bouffer, et allait danser à son tour.
Ces cris ont leur prestige à la longue. On se grise do tout, de mauvaise musique comme de mauvais ^^i^» et, quand pendant plusieurs heures on a vu dans«^ tournoyer, piétiner cos femmes et ces hommes; qu***^ on a entendu, pendant plusieurs heures, la mêmecb^** son soutenue et percée par les mêmes cris; quand *^ a eu déjà dans la journée l'ivresse de TAlhamb^^' quand on a rêvé de danses pareilles, avec des c* tûmes de bayadères ou d'aimées sous ces voûtes blimes, on perd vite la notion du spectacle réel et pF ^ grossier, et l'on souhaite que cette incantation bruyan ^^ ne fmisse pas.
Les gitanos exercent sur certains Espagnols l
four de los Siete suelos : ils avaient plus de sept étages en profondeur, et il nous fallut attendre encore trois heures avant de déjeuner. Ce ne fut qu'à quatre heures, à Bobadilla, dans ce qu'on appelle, par une exagération digne de don Quichotte, un buffet, que nous pûmes empoisonner noire faim.
L'angoisse nouvelle qui suivit ce suicide momentané nous occupa un peu, et, comme nous digérions mal, nous nous imaginions que nous avions quelque chose à digérer.
Pendant ce faux assouvissement de notre faim, nos amis espagnols, qui avaient usé jusque-là d'un billet circulaire, mais qui y renonçaient pour nous suivre, oublièrent de faire enregistrer leurs bagages, et cet oubli, qui n'eût provoqué en France qu'un retard de quelques heures, pour les satisfactions de la toilette, amena des complications formidables qui s'ajoutèrent à une pluie ridicule, pour nous gâter le séjour de Cordoue.
Ce fut vainement qu'au moment même où le train s'ébranlait pour continuer sa route, mes amis firent une recommandation expresse à un employé de la gare; ce fut plus vainement encore qu'à la Roda, ils envoyèrent une dépèche suppliante : les bagages errants, autant de fois arrêtés en route que la fiancée du roi de Garbes, et à peu près autant de fois profanés, ne rejoignirent mes compagnons (je le dis au risque d'anticiper sur les péripéties de mon récit) que huit jours après, en Portugal ! Ce fut une odyssée,
.. r M 11 i OliTUGlL.
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...1 ri :- :.:.: .. r-mvi:? :Wi:\ fait?; ce qui permit
:■ :- ..:...• . .: .n-:': t: .t-i.: fîT ci e-r^be en voyageant . T ...*-. 1 :i : : i. - ^i.lz rLL^ du linge propre. ' ..« ..*■•■ :. -7 i :i^ l'i-zveîr du soir à Cordoue,
..7 . .r : :.î . ••; ;..Is de saluer au passage la :- t .-:'-":: -N.'rr ::;:: est le lîef d'une
. :t . .-;..: 1:- i j . -:^ îr /EsT-ajur et qui pro- - >:-s ... - 7- :: V;r.:.l!£. :ri patrie de Gon-
-i^-.: — .. :: . .: .: i C : T": ue pour lui donuerle t .'. , ■. Î-: i riir. plutôt que le nom
.1. - . . -f. .isir.: z'.f-T.ir robscurilé, nous
A .-. -L} -, Àvj ç rfs:7::ueusement visité la lombc . ; ■'■. • . ■ * • ■ : r: ;".-.v-:5 sjuri à cette t*rreu^ ■ î '/' ' . ? ■ : ■ > F' .:';:•>: à Cordoue, j'en eus un :tu ;...;:■ : ... !e rt::o:«:iire partout, sur toutes les •r.'is^:.: i-irs. Nous àescendiiuesâ Tliôtel 5w/***y, pourne |a> =.i'-';e:.Jiv à la fonJ'A ../î» Oriente, sur le /)fl«<*^ /./'.'/ 'ji'in C'fi'fJ'f/t.
Kn bnfmi.' justice, il ne devrait pleuvoir dans toul^ l'Kspji.une qu'aux endroits oùle Mançanarès affecte dÉ vouloir couler. Mais le Guadalquivir n'avait pas besoin •l'eau, et il a plu de façon à le faire déborder. Toutes fios excursions ii Cordoue se sont faites en voiture avec des parapluies quand il fallait quitter la voiture
Ce fut ainsi que nous allâmes visiter le vieux pont, tout à la fois romain et arabe, avec son aspect hautain -et barbare, ses murs crénelés à l'extrémité, sa porteforteresse. Au delà du pont, on a un panorama, saisissant dans sa gravité. Il eût flamboyé sous le soleil mais, avec cette pluie noire, ce ciel mystérieux, il |)renait les allures fantastiques de certains dessins de Victor Hugo.
Notre grand poète a gardé de l'Espagne un reflet ineffaçable. Je ne crois pas qu'il y soit retourné depuis son enfance; mais, à dix ans, il a reçu l'empreinte et, depuis, il est hanté par cette vision. Quand, avec de l'encre, de l'eau, de la craie, du café, n'importe quoi •comme couleur, avec une plume écrasée comme pinceau, il évoque sur un bout de papier les décors emmagasinés dans sa tête; c'est surtout les vieilles villes espagnoles qu'il fait renaître, avec leurs forteresses, leurs châteaux chimériques, leurs cathédrales mons- .trueuses, leurs portes du Soleil, au bout de ponts arabes, dans une nuit traversée d'éclairs, dans des
•crépuscules gigantesques.
Quel beau livre manquera à notre génération : l'Espagne illustrée par Victor Hugo! Ce qu'il y aurait eu de particulièrement admirable dans ce livre, c'est que le poète n'aurait eu qu'à dessiner d'après ses souvenirs pour fixer l'impression vraie que les voyageurs sincères et contemplatifs veulent garder. Je puis affirmer, en tout cas, qu'il m'a été impossible, pendant tout ce voyage, de voir une cathédrale, extra-
i:>2 ESPAGNE ET PORTUGAL.
vacille comme celle de Burgos, une ville poussée sur un roc comme Tolède, ou une vieille muraille jaune dovanl un pont crénelé, comme la muraille de Cordoue et son vieux pont, de chercher où j'avais déjà vu cela, où je l'avais rêvé, sans en venir bientôt aux dessins de Victor Hugo embrumés par la mélancolie, ou à ses vers, comme ceux qui me tourmentèrent devant Antequera et Grenade.
Cette visite au vieux pont, la contemplation de la porte qui lui doit son nom; un regard au Guadalquivir, fort imposant le long de cette rive sévère; un escalier tout à la fois grandiose et prodigieusement ridicule, avec ses statues et ses immenses armoiries, dans un palais où le télégraphe est installé; une demi-heure passée dans un musée fort médiocre; une demi-heure dans un cercle qui a une salle de concert, vaste comme un tiers de la salle des pas perdus à la gare de l'Ouest de Paris (départ pour Versailles); çà et là des arrêts sous nos parapluies, devant des bouts de monuments arabes et romains : voilà, en dehors de la mosquée, tout ce que nous vîmes, tout ce que nous fîmes, tout ce qu'il y a à voir et à faire dans Cordoue, la perle du Sud.
Pauvre perle ! comme elle est déchue ! Elle fut la capitale du monde civilisé. Sa gloire aujourd'hui se traîne, courbée et en guenilles, sous les arcades mauresques de sa cathédrale. Ce qui lui reste lui vient des Maures; les chrétiens l'ont appauvrie, restreinte, émiettée. Du ix' au xif siècle, elle fut le
flamb&au de TEurope, la cité la plus peuplée, un million d'habitants, trois cents mosquées, quatrevingts écoles! Elle possédait une bibliothèque de six cent mille volumes, dont le catalogue (chose rare) était rédigé et remplissait quarante-deux tomes. Elle rayonnait, superbe de tolérance. Si les chrétiens ont brutalement incrusté une église dans la mosquée, les Maures s'étaient auparavant entendus avec les chrétiens pour bâtir la mosquée. Sous le règne des khalifes, un concile d'évéques fut tenu dans la capitale musulmane. Les historiens ajoutent môme ce détail piquant, que les chrétiens de ce temps-là furent si émerveillés de celte tolérance, que trois mille d'entre eux invoquèrent aussitôt Mahomet. Les juifs ne se convertirent pas; mais ils étaient aussi libres que les chrétiens, dans cette cité de lumière et de grâce.
Aujourd'hui, Cordoue n'a plus que quarante-deux mille habitants. La mosquée reste seule des trois cents minarets. On cherche en vain les palais de marbre dont parlent les conteurs; les ruines mêmes disparaissent. La bibliothèque entière n'emplirait pas la salle du cercle dont j'ai parlé. Les rues étroites, et si sales par la pluie, n'ont d'arabe que leur étroitesse. Il y a encore des tanneries sur le Guadalquivir; mais on n'y fabrique plus de cuir, pour rappeler le vieux cuir de Cordoue, qui fut d'ailleurs toujours fabriqué en Flandre.
Je suppose que, par le soleil, ces petites rues sont
fraîches et agréables à parcourir. Je crois que, la
151 KSPAONE ET PORTUGAL.
nuit, quand la lune tombe d*aplorab sur ces fenêtres aux gros barreaux derrière lesquelles une seîiora écoute la sérénade, ces couloirs ont un charme particulier. J'admets que ces patios^ où je retrouvai les portes ouvragées en fer de Séville, ont un attrait incomparable pour les belles soirées d'Espagne; mais, avec une pluie persistante et froide, le décor se ternit, et, de même qu'un acteur enrhumé doit renoncer aux rôles pathétiques, une ville d'Espagne sans beau ciel ne peut rien révéler de sa poésie. Il faut l'inventer.
On comprend aisément que, sous cette pluie fatale et avec l'irritation invincible que nous en éprouvions, notre visite à la mosquée, c'est-à-dire à la cathédrale, n'ait pas tout d'abord éveillé en nous ce chant d'allégresse qui s'élançait, dès le seuil de l'Alhambra. Peutêtre aussi, pour ma part, même par un beau soleil, aurais-je éprouvé, non pas une déception, mais une modification sensible de l'extase préconçue que m'avait surtout suggérée Théophile Gautier.
Je fus tenté de l'accuser. Je me rappelai que ce ^rand artiste littéraire voyait toujours mieux les ta-
bleaux que la nature et, à iravers les œuvres réelles, cherchait toujours le tableau à faire.
Je dois dire que Tarchilecture de Cordoue, bien différente de celle de Grenade, antérieure, moins simplement légère, escaladant l'espace sans s'y élancer . d'un trait, emporte plus difficilement Témotion. Le premier effet est celui d'un Hammam gigantesque ; ce n'est qu'en pénétrant sous les voûtes que le sentiment de respect se dégage peu à peu, grandit, et qu'on trouve la mosquée; dans la mosquée, l'église.
Aujourd'hui, en me souvenant des chicanes que la pluie fouettait en moi, en reconstruisant par la pensée l'incomparable édifice que j'ai parcouru dans de si vilaines conditions, en l'étudiant sur des gravures, je le revois comme j'aurais dû probablement le voir. Ma dévotion artistique, qui n'est plus transie, ne bougonne plus. J'imagine l'effet du soleil à l'extérieur, sur cette immense forteresse de la foi, aux créneaux moresques, €t je comprends ce qu'on doit ressentir quand on passe de l'atmosphère brûlante et parfumée du patio oans l'épaisseur de cette forêt de colonnes.
Supposons donc qu'il faisait beau quand nous avons traversé le pagodes Orangers. Il rappelle celui de la cathédrale de Séville. Je ne sais s'il est plus grand; il m'a paru plus ombreux et plus grave. Les murs de la mosquée, avec leur longue perspective, lui conservent un air plus oriental. Il est pavé de marbre, planté d'orangers, de citronniers énormes, de palmiers et de cyprès. Il a des fontaines jaillis-
sautes devant les larges bassins aux ablutio les grandes eaux qui tombaient écrasaient le cieux des eaux pétillantes, et réclaboussem les dalles de marbre était si violent, que l'on croire aux plaisanteries équivoques dn jardin ( cazar de Séville, tant on se sentait mouillé d tout.
Quel supplice d\idmirer, sous un parapluie in une cour qui ne comporte qu'un parasol et d son étonnement, perpétuellement interrompu pi élernuement!
Nous luttâmes avec courage. Nous étions venus quérir des émotions : il nous les fallait. Ce n'é pas dans la ville du grand capitaine que des Fr çais mêlés à des Espagnols devaient reculer.
Si la cathédrale de Séville n'a pas d'aspeci ex rieur, la mosquée-cathédrale de Cordoue appara comme une immense caserne. Rien ne dépasse 1 ligne des créneaux. Mais les portes obstruées par t maçonnerie, et celles qui servent encore, ont d€ arcades finement ciselées, et les créneaux dentelét quand ils se découpent sur le ciel bleu, font douter d casernement.
Théophile Gautier, qui demeure le cicérone de c( édifice unique au monde, et qui avait l'habitude d préciser son enthousiasme poétique par des compi raisons d'un réalisme singulier, dit que la mosqu^ peut donner Tidéo d'une grande esplanade fermée d murs et plantée de colonnes en quinconce.
La comparaison semble ridicule ; elle est vraie, et, précisément elle rend à rimagination Tessor qu'elle parait retenir; car ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est, en entrant dans un temple, de se croire tout à coup dans des alignements merveilleux d'arbres de toutes les couleurs, pétrifiés.
La première impression, c'est la stupeur devant la multiplicité de ces arcades, basses, mais presque toujours doubles en hauteur, de toutes les formes, en fer à cheval et à plein cintre, la plupart dentelées et à jour. Les colonnes qui supportent ces arcades singulières sont au nombre de huit cent soixante. Le rouge et le vert antiques, le granit, le porphyre mêlent leurs couleurs. Autrefois les chapiteaux doriques, corinthiens, arabes de ces colonnes étaient dorés; mais la dorure s'est envolée, on ne sait sous quel soufDe.
La plupart de ces colonnes semblent enfoncées dans les dalles et n'ont pas de base. On sent que le génie qui les a plantées les avait déracinées de Nîmes, de Narbonne, de Byzance, de Carthage, et, pour leur donner une longueur égale, les a nivelées en les enfouissant plus ou moins. Quelques-unes sont des restes d'un temple de Janus qui avait précédé l'église et la mosquée. La forêt entière a 400 pieds de large sur 600 pieds de long. En tout temps, même par un soleil arabe, la mosquée est mystérieuse : qu'on juge de ce qu'elle était par ce temps effroyable! Je me persuadais par moments que je parcourais une crypte im-
nous semblait verte et mes amis espagnols Irioin — phaient de ce phénomène de verdure. Peu à peu cette illusion hyperbolique se dissipa; notre gaieté se modéra sensiblement, et la faim, cet ennemi qui moat« en croupe sur toutes les locomotives espagnoles, s'annonça par de légers tressaillements.
Bien que Texpérience eût dû nous avertir, nout* n'emportions de Grenade que tout juste de quoi éperonner l'appétit, si le stimulant avait élé nécessaire.
Je ne veux pas médire des excellents amis qui in 6 donnèrent tant de preuves de bonté, de générosité, de sollicitude; mais je crois, et c'est une sorte d'éloge héroïque, que par amour-propre national et pour ne pas faire supposer qu'on puisse mourir de faim dans leur pittoresque patrie, ils avaient affecté de n'enaporler aucune provision sérieuse, aucun élément Je cuisine ambulatoire ; ce qui est absolument contraire aux habitudes : dans ce pays de sobriété proverbiale, on semble ne manger qu'en voyageant, et les lenlures (les wagons de première classe portent témoignage de l'embarras que peut causer une dînette à l'huile, quand on n'a pas de serviette pour s'essuyer les doigts ou de nappe pour préserver les coussins.
Mais nos amis, de bonne éducation et de fierté supérieure à toutes les faiblesses de l'usage, n'empo'^' tèrent de Grenade que des oranges, des bonbons et des cigarettes ; si bien que, vers une heure de l'apr^^ midi, nos estomacs se creusaient autant que s'élève 1*
Quel spectacle ce devait être que cette forêt illuminée, pour les Maures qui regardaient du dehors, dn patio y par dix-neuf arcades béantes! Elles •sont toutes badigeonnées. On commit aussi d'autres profanations : pour faire des chapelles, on ferma des nefs.
On osa davantage encore, et au milieu de ce chefd'œuvre arabe le chapitre de la cathédrale, en 1523, commença la construction d'un chœur gothique.
La municipalité de Cordoue s'émut de cette entreprise. Elle en appela à Charles-Quint, et, en attemdant la réponse, elle décréta provisoirement la peine de mort contre quiconque toucherait à l'œuvre arabe. Charles-Quint ne pouvait pas tolérer de la part de Tayuntamiento de Cordoue une telle usurpation de Taulorité souveraine : il annula la délibération de ce conseil trop artiste, et les prêtres commencèrent leur construction.
Comme les tyrans sont capricieux et jaloux de tout, même des sottises qu'ils ne commettent pas euxmêmes, quand Charles^Quint vint en Andalousie, trois ans après le commencement des travaux, lui qui éventrail l'Alhambra pour y planter son formidable écusson, il dit aux chanoines :
— Si j'avais su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait ; car ce que vous voulez faire se trouve partout, tandis que ce que vous aviez ne se trouve nulle part.
C'était très bien dit, mais dit trop lard. Charles-
Quint n>n laissa pas moins consommer le sacrilège, et il faut avouer, comme à propos du palais de Grenade, ruiné avant d^étre bâti, que, partout ailleursqoe dans la mosquée, le chœur de style gothique flam. boyant serait curieux à voir et peut-être curieux ii admirer. Mais, là, il étonne jusqu*à rîndignatioD,etles ri( hesses dont on Ta comblé ne rendent que plus impitoyable le jugement porté par tous les spectres marmoréens qui l'enveloppent et qui semblent raiilei ces lourds piliers de l'architecture chrétienne. < Diei seul est grand et Mahomet reste son prophète! > fflormurent de leurs voix d'ombre ces colonnes rouges noires, comme les rois d'Orient partis pour aller adorer la crèche et qui ne la trouvent pas. On dirait ufl< assemblée de pèlerins éternels qui ne se lassera jamais de réclamer son sanctuaire.
En effet, il y en a deux. Quel est celui du reçue! lement?
Les dames qui nous accompagnaient étaient tomb^ à genoux sous les arceaux de la mosquée et a?ai^ dévotieusement prié. Il me sembla qu'elles étai6 moins ferventes dans le chœur gothique, sous la voû chrétienne. La foi s'émeut dans la mosquée, elle pj rade dans ce chœur mal placé et qui s'est impL là, malgré le peuple, malgré l'empereur et sansdou malgré Dieu, par la volonté de la sacristie.
Quel livre de critique à faire sur l'inconvénient d belles œuvres qui ne sont pas à leur place !Comn il eût été plus simple, plus victorieux pour l'Ë^lis
le ne rien changer à la mosquée et de mettre seulement l'Évangile à la place de TAlcoran! L'art chrétien a cru triompher de l'art arabe, et il n'a fait qu'immortaliser sa propre défaite, par un chef-d'œuvre emprisonné dans un autre.
En sortant de la mosquée, nous fîmes un tour dans la ville pour regarder pleuvoir. Nous n'avions pas autre chose à regarder. Puisque c'était notre supplice, nous voulions le défier jnsqu'à l'exaspéralion.
Ce fut ainsi que nous visitâmes ce qu'on appelle la place de la Constitution. C'était autrefois la Correderaj l'endroit des courses de taureaux. Elle a des arcades comme les rues de Berne, et des maisons à balcons en bois de trois étages : voilà son originalité. Du reste, irrégulière et lamentable par la pluie, elle ne faisait guère songer aux joutes que le grand capitaine présidait d'un de ces balcons, accoudé sur des étoffes d'or.
Je remarquai, à deux ou trois balcons, des linges étalés, de différentes couleurs. Je demandai si la place de la Constitution était un musée d'étendards où l'on conservait les drapeaux en loques de tous les gouvernements, successivement déchirés par l'Espagne. On m'assura que les linges étaient des ornements domestiques, exposés à la pluie pour être lavés, comme on les expose aux mêmes balcons, par les jours de soleil, pour les faire sécher.
Je ne garantis pas la justesse de l'explication. 11
»*T T rm-« 'î- rai-Uii i iiti»u; ^ iiiDi Ifîiir petite h
es ermitages. Les brigands de la sierra Morena. — Bagpges perdus. — Belmez. — Accidents. — Morida. — Montijo. — Badajoz.
Si le temps l'avait permis, nous serions allés visier les ermitages, dans la montagne, en pleine sierra [orena. Mais rien ne nous faisait présager qu'en otre honneur un ermite sérail sorti de sa maisonlette pour annoncer le beau temps, à Tinslar d'un apucin de baromètre.
Les Guides imprimés assurent, dans toutes les angues, que cette promenade est des plus intéresantes. Les dames en sont exclues. L'archevêque de lordoue ne leur permet pas de rappeler les illusions e ce monde aux solitaires qui lui ont dit adieu. La récaulion est charitable, si ce sont de bons diables ieillis qui se sont faits ermites. Il parait qu'on déouvre, delà hauteur de ces ermitages, un panorama, idmirable de la plaine et du cours du Guadalquivir.
J'ai voulu, depuis, pour adoucir ou pour aiguiser
.. • ••-;■■ • .. • . •• - •: • 1 Tî 7 .-Tireurs qui n'aient ■■•■/.• .'■■■ : . ..:..'■. : :!? i^ guider quand
• * . • -.•■ f ..:;?? r-r : :-":r. ionnait le nom
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: •. :: . " : ' : ..r ' l-t î 5 : ".i: .-r-: ? ^otuels j»rient-
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-— ï. : :.:.:>.. !f-: -:-.\r^i- r le souvenir
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"z :.. .r ■ ..i: ..liir. c'e?: ]ue 1-: S bons ermites
■: :a : .: ?.ux b.i:i.ri.s. r.on pas po>ilive-
. -. -.: .:-^-^. :;:a:s i- :';v;on à porter >e*
r :.-\ A .r : :?fs •::•. i'. :rvsse, sans intervenir
; u:' "-S : : ? .!? .i w:-/.. L^< brigands et les pem-
:-. :? .... r.-s. : .-.r .....ai.;.:! les endroits sauvaires*
A.: :: i".. ;i. '.-: .-.'Ut du l-rii^andajre est devenu i»l^- I r-r irritera- \r; i-.ijii::.! tje sur les irraniis chemins)' b.- -'-iijt d'.' i'i riiiiti.;:e osî aussi bien diminué: et, ï*'^ p Miv.tnl apprendre comnwnt on prie sur la montagï^*^ où l'un d»/v.t lisait anlrr-f-ds, nous allâmes à la recli?*'' clui iW< v.iliM.'< de nii-s conipaj:nons, arrèlêes par '^ bévue (les ernploM'S du clieniin de fer.
J'ai déjà dit comment cette recherche avait été provisoirement inutile, et j'admirai une fois de plus la tranquillité de ce beau désordre administratif dont TEspagne est le conservatoire.
Je ne veux pas médire des Compagnies diverses, qui ont toutes des employés semblables. Les administrateurs qui résident à Paris et ceux qui résident à irid, courtois, hospitaliers, empressés, facilitent à la presse, aux artistes, toutes les explorations, tous les rêves; mais ils ne peuvent faire que les employés du service actif ne soient Espagnols; or le maintien de cetle couleur locale en Espagne contrarie singulièrement les bonnes dispositions des administrateurs, et il est tout à la fois impossible d'être plus amicalement invité et d'être plus singulièrement traité.
Dé'à, en allant de Valence à Séville, j'avais éprouvé ilagare de Cordoue un mécompte assez brutal. Mes bagages n'avaient été inscrits que jusqu'à cette station. Sachant qu'on s'y arrêtait vingt-cinq minutes, j'allai •^vec mon bulletin réclamer une inscription nouvelle PourSéville. Mais, derrière le vitrage de son bureau, îu'il dédaignait d'ouvrir, l'employé spécial me fit signe qu'il ne se dérangerait pas pour inscrire mes Galles. Je lui demandai pourquoi, et, comme je frappais un peu vivement à son carreau, il voulut bien cntre-bâiller son guichet et, tout en préparant sa ci- S^ette, m'expliquer que, le train ayant un retard de ^6ux heures le règlement interdisait d'enregistrer les marchandises.
— Mais ce retard n'est pas ma faute. J'en souffre; ne m'en faites pas souffrir davantage.
— Impossible d'enregistrer !
— Quand le train arrive à l'heure exacte, avez-^ le temps de faire cette inscription?
— Parfaitement; l'arrêt est de vingt-cinq minules.
— Aujourd'hui, de combien sera-t-il?
— Toujours de vingt-cinq minutes.
— Pourquoi ayant le même temps pour inscrire, n'inscrivez-vous pas?
— Parce que le Irain est en retard.
— Le retard n'en sera pas augmenté.
Ici, l'hidalgo préposé auxbagages estima qu'ilm'avail fait trop longtemps l'honneur de me répondre : il referma son guichet et alluma sa cigarette.
Un interprète, qui se trouvait là, me conduisit *^ sous-chef de gare, puis au chef, puis à je ne sais qii^ mais tous ces messieurs, plus ou moins gracieuseraei^ m'assurèrent qu'il était impossible de m'accord* trois minutes sur les vingt-cinq minutes d'arrêt. 1 train était en retard!
Je constatai que l'arrêt, ce jour-là, fut d'euvin quarante minutes, qui n'abrégèrent pas le retard, j'eus tout le temps de piétiner sur la voie, de mai gréer contre cette belle insouciance espagnole q prenait prétexte du règlement, pour ne rien fair quand l'occasion d'un peu d'activité se présentait.
Je dus charger cet obligeant interprète de noi adresser nos bagages à Séville; ce qu'il fit, je d(
le dire, avec une ponctualité plus que française. Les ennuis que mes compagnons de voyage subirent à leur tour, pour être différents' des miens, ne furent pas moindres et se compliquèrent pour eux d'une forte dose d'humiliation nationale.
Après un lent échange de dépêches qui me fit comprendre que, dans ce beau pays, Télectricité elle-même a sa nonchalance, il fallut renoncer à l'espoir d'emporter et même d'attendre les bagages égarés seulement depuis un jour. On les avait expédiés à Sévilie, sans qu'on pût expliquer pourquoi, — à moins, ajoutait-on, qu'ils n'eussent pris la direction de Malaga. Mes amis attestaient les diverses dépêches envoyées par eux et les réponses reçues, qui auraient dû logiquement empêcher ces erreurs ; mais je crois bien que le télégraphe est, la plupart du temps, un joujou particulier à l'usage d'un employé qui garde pour lui les dépêches, craint de les communiquer, de peur de troubler le service intérieur de la gare, mais y répond selon son imagination.
La bévue était si formidable, qu'elle nous mit en É^^îeté. De même que les merveilles du mauvais &oût forcent l'admiration dans ce prodigieux pays, les 'Merveilles delà maladresse désarment les colères.
Pourtant on commença par se fâcher. Mes amis ^ adressèrent au commissaire du gouvernement. Le ^Otnmissaire avait, ce jour-là, la migraine, ce qui diminuait beaucoup son autorité morale. Pendant ^U'on lui exposait la plainte, je regardais avec quel
art on allumait en plein air un immense brasero pour combattre l'humidité accidentelle de rappartemenl. Ce commissaire parut bien contrarié; c'était peut-être uniquement d'être dérangé : la migraine a bei d'être savourée dans la solitude. Il plaida pour les employés, faisant entendre qu'un procès verbal ne le guérirait pas de ses douleurs. Il nous renvoya au registre ouvert à tous les plaignants dans toutes les gares; mes amis n'avaient qu'à exhaler leur plainte sur une des pages blanches du registre : il devait en rester.
Le conseil eût été suivi; mais, quand on demanda au chef de gare le cahier des doléances, il en confirma l'existence réelle, et, s'il déclara qu'il le mettrait à notre disposition, il dut faire observer que momenlanément le registre était enfermé dans une armoire dont il n'avait pas la clef. Le gardien spécial de ce monument ne la confiait à personne, et, comme i^ était sorti, le chef de gare nous priait d'attendre ou de repasser dans trois heures.
Attendre par une pluie qui n'égayait pas plus l'bO' rizon de la gare que le panorama de Cordoue; repa^' ser, c'est-à-dire recommencer une course pénible c'était une alternative également maussade.
J'insinuai qu'on pourrait formuler la plainte si une feuille volante, parafée par M. le commissaire mais l'ombre de Brid'oisonse dressa tout à coup pool protester, et mes amis eux-mêmes furent arrêtés par la crainte de manquer à la fo-orme. D'ailleurs, on les avait attendris en leur assurant qu'une plainte éma-
aant de personnages d'une si haute distinction aurait ies effets terribles. Ils ne voulaient la ruine de personne et firent grâce à ceux qui les avaient dévalisés par mégarde.
Rentrés et séchés, nous rîmes de l'aventure, et mes compagnons, délivrés au moins du souci de faire enregistrer leurs bagages, déclarèrent avec plus d'énergie qu'ils nous suivraient en Portugal, dussent-ils n'avoir plus au bout de la route que leur capa pour s'y draper fièrement.
Nous quittâmes Cordoue à quatre heures du matin, le dimanche 1" avril, mouillés et mystifiés, comme les poissons dont ce jour est la fête.
Nous ne devions plus nous arrêter qu'à Lisbonne, à moins que des bandits n'arrêtassent le train, ce qui eût procuré à mes amis une occasion de jouer un bon tour aux voleurs de bagages.
De Cordoue à Belmez la route a par instants des airs de Belgique : les mines de charbons noircissent les chemins, et les usines noircissent le ciel ; la houille est à fleur de terre; on la ramasse à la pelle, sans avoir besoin jusqu'ici de creuser, et, quand on ne trouvera plus de charbon, ou même pendant qu'on en trouve, il suffira de remuer le sol à côté pour récolter le fer, le cuivre.
J'ai pensé souvent, pendant mon voyage en Espagne à une histoire de bohémien, qui m'a été racontée il y a fort longtemps et qui est absolument authentique.
t") Iî?.k.:r!l£ ET P*>RTrGAL.
C'i'A^: 1 .' l'^ir-' .1 y.'-is iombre de la Révolulioû •r'i2;a^.v*. L' : ^•^Ltllliom^:'? du midi de la France, se croymc :b::j* ieaiigrer et r»?ii»>ulant de confier àun ii-iw::':.!.:*: re ■Tiil n^? p«jafait emporter, eut Tinspira- :.:«)a p.arii-^ ■•if. :.'iitor»?sque de prendre pour confideul -.-1 de '•.■:< ï.irrcis, mi'i'n^aoRs. étameurs, chaudron- ;.:-e:^, -::! ■•;i:i:jer.t au boi des IVrèiiêes.
Lf ':<. .: ■ ..■-?:'. re«;tit avec aa sourire le dépùl précieui. r. .. ■' ;. - 1 : ; -me oonditioa : c'est qu'il aurait le droit de :' ;.. i:- en lir^^ots les bijoux qu'il lui serait trop di:'ti'::l-; :e :'a::e voyac:er sous leur aspect artistique»
Les diam.iLits lurent cachés daus une miche depaiû qu'il re::o ivel -i: quarxd elle devenait d'un rrtwfsinvra:?eLi.'. !ajie. L'or fut fondu et le bohémien en fit des L'Oi.i:::;? quil portait à ses habits et qu'il fil porter à tous I«s :^eas Je sa tribu, sachîint bien que ceux-I^ étaient i:Le.\.\l.'le> de le trahir, de le dénoncer. Je le Viiler. La bande alla ainsi, faisant son métier, mendiant, et vériliant chaque soir la solidité du lil 'l"^ ten.iit les boutons cousus.
Col i dura b^ngtomps. Quand les émigrés revinrent, le bi.diéiiiien rendit intact le dépôt reçu, et, s'il y eut lie l'usure d:.jns TalTaire, ce fut celle de Tiisageî quebiues boutons s'étaient forcément amincis.
L'Lspagne n'est-elle pas, sous bien des rapports, c* boiiémien noble, honnête, sobre, traversant lesrt'^<^' luliuns,
plus dcl.il^ré que Job et plus lier que nragance.
dormant à la belle étoile sur des trésors dont il sefliW*
oir la garde, qu'il ne songe pas à exploiter, satis-
ut d'un oignon, de Teau qu'il boit à la régalade et
1 peu de fumée que sa cigarette envoie vers le ciel
eu?
Entre Belmez et Almorchon la portière du wagon, lur laquelle je m'appuyais souvent, commença à s'oumr fréquemment d'elle-même. Une fois, entre autres, îlle y mit tant de sorcellerie, que, rabattue contre les
rois extérieures et maintenue par un vent assez vif, lie résista pendant cinq minutes. J'eus la maladresse
vouloir la tirer par la patte qui double la charnière. On de nos amis se précipitant, au risque de tomber, la ramena violemment parla poignée, et fit la chose si bien et si vite, que mon pouce de la main droite fut pris.
Ce fut rémotion la plus positivement forte de tout le voyage. Je crus que j'avais le pouce broyé, et la curiosité de m'en assurer m'empêcha seule de céder à la tentation de m'évanouir. Mais un de mes compagnons de voyage avait rapporté du Mexique un baume souverain, inconnu en Europe : il m'en mit quelques gouttes sur le doigt tuméfié, à l'endroit où l'ongle noirci menaçait de se détacher, et j'atteste que ce remède engourdit le mal. Au bout de dix minutes, il me l'eût fait oublier, si je n'avais tenu à m'en souvenir, pour prolonger ma reconnaissance.
Je ne connais ni la recelte de ce baume, ni le laboratoire qui l'a produit ; mais je jure que jamais chloroforme n'opéra si complètement et si rapidement. li ferait la fortune d'un pharmacien de Paris.
\li ESPAGNE ET PORTUGAL.
Je songeais au remède mirifique du Médecin wialgré lui. J'aurais pu aller jouer à la fossette unederailieure après mon accident.
A une station, de village ou de petite ville, un chien qui me semblait au moins épileptique, s'il n'était enragé, titubant, écumant, se jetant sur les morceaux de bois, qu'il mordait avec force, aurait ett besoin de subir le charme de ce baume; mais gratitude envers ce remède n'alla pas jusqu'à provoquer celle de ce chien. Je remarquai, d'ailleurs, l'indifférence, le calme superbe avec lequel les pays fort nombreux, laissaient passer ce chien bav sur leur guêtres; personne ne s'en effrayait et personne ne le menaçait. En France, on l'eût assommé, et li gendarmerie s'en serait mêlée.
Ce chien et mon pouce furent les deux incidents sérieux de celte journée.
Depuis Almorchon jusqu'à la frontière du Portugal, je connaissais la roule pour l'avoir déjà parcourue, il y a trois ans. Je l'avais vue jaune, brûlée, n'ayant pour toute verdure que des aloès formant la haie; je 1* revoyais abondamment verte avec des moissons. Sa monotonie élait différente, plus douce, plus insidieuse, peut-être plus pénétrante.
La vision de Merida me ravit encore au passage Les ruines de l'aqueduc à trois étages, garnies de cigognes qui nous saluaient d'un souvenir de Strasbourg» étaient singulièrement belles, par un soleil redeveo* radieux. Les nuées nous avaient quittés à AlmorchoO)
désormais nous allions par la lumière à la chaleur, et l'aqueduc de Merida était illuminé en plein jour. Pourquoi la vie est-elle si courte, qu'on ne puisse s'arrêter partout?
Il parait que Merida garde des restes romains à donner un peu de jalousie à Rome elle-même : un arc de triomphe, des aqueducs qui servent encore, un pont magnifique sur le Guadiana, un cirque, une jnaumachie, tous les vestiges d'une domination fastueuse.
Merida fut en Espagne, pour les Romains, ce que Gordoue fut pour les Arabes. Ses murailles avaient lieues de circuit. Elles enfermaient 3600 tours. On ixtrait par 80 portes. Aujourd'hui, la ville a 800 mains; la plupart n'ont qu'un étage, et, à moins d'un mpérament d'archéologue indomptable, le voyageur paisse, en jetant seulement un regard charmé sur les *^©lles ruines qui se découpent sur la campagne et qui *^ordent la voie. Le rail remplace, pour la civilisation '^ioderne, le contre de charrue qui, dans l'antiquité, Passait sur les ruines condamnées.
A mon premier voyage, un Espagnol m'avait mon- ^^éy aux environs de Merida, dans un endroit particulièrement sauvage, la place où le train qui conduirait le maréchal Serrano avait été arrêté par des «andits; les journaux du temps ont mentionné le fait. 3e croyais que ce récit avait pour but de glorifier les Wiset intrépides gendarmes et la sérénité du séré-
ïiissime maréchal Serrano : je me trompais.
Mon Espagnol me confia que les bandits étaient i la solde de la compagnie du chemin de fer.
— Ce n'est pas pour attirer les voyageurs et taire monter les actions, je suppose?
— Non; mais ces attaques n'ont lieu que centrales trains de nuit, les express. Or ces trains sont fort onéreux pour la Compagnie, et celle-ci, pour les supprimer, commence par en dégoûter les voyageurs.
Cette explication, servie avec un aplomb superbe, me parut uniquement destinée à sauvegarder l'amour-propre national, et je ne crois pas plus aux chemins de fer qui se donnent le luxe de bandils pour modifier le règlement de leurs trains, qu'au) compagnies d'assurances qui provoquent des incendies pour pousser à l'abonnement, ou aux pompier qui se donnent de l'ouvrage pour obtenir de l'avance ment.
Je me souviens, d'ailleurs, que l'hidalgo auquel} dois ce récit me devint suspect quand il se milpa hasard à la portière. J'aperçus par une fissure p( heure de son costume, à un endroit où l'on ne pas d'ordinaire de cocarde, un peu de drapeau bl qui passait. Etait-ce un carliste découragé et dever jaloux des bandits? Je dois confesser cependant q^ si son pantalon avait des blessures, il portait, lui, doigt, un diamant d'une dimension respectab Etait-ce une épave du fameux collier de la Tois d'or.
Nous traversâmes une contrée de montagnes,
sierra de las Viboras, célèbre par la quantité innombrable de reptiles qui la peuplent; mais ces bandits rampants n'alarment guère les habitants, et les porcs se chargent de la police. Il paraît pour peu qu'on soit de la race porcine, qu'on vit très bien de vipères. Il suffit de savoir les prendre et les avaler.
Charles-Quint, lorsqu'il habitait le monastère de Saint-Just, où il se nourrissait copieusement, appréciait tout particulièrement les jambons provenant des porcs élevés dans ces montagnes et qui se nourrissaient exclusivement de reptiles. C'était un manger d'empereur.
Un nom nous fait tressaillir. Nous passons à Montîjo. Celte petite ville, ancien domaine des comtes de ce nom, est laide, sale et triste; mais les habitants sont riches et avares. Les blés, les oliviers et les vignes leur servent à entasser. Lors de la campagne du Maroc en 1860 et déjà lors de la guerre de Crimée, la ville de Montijo, recommandée par son nom, expédia à l'armée française des blés de huit récoltes. Le produit de ces fournitures est peut-être encore enfoui dans les silos. Ah ! si ce nom-là ne se trouvait associé qu'aux guerres heureuses de la France et qu'à la farine de son bon pain !
La dernière ville espagnole, la ville frontière, c'est Badajoz. Je l'ai visitée il y a trois ans, grâce à un retard du train de Portugal qui nous obligea à y stationner pendant cinq heures.
Je dirai, entre parenthèses, que les relation* ami-
176 ESPAGNE ET PORTCGAL.
cales des employés de chemins de fer espagnols et portugais sont telles que, pour se jouer réciproquement (le bons tours, ils ne s*attendenlpas si l'und'etti est en retard, et le voyageur peut avoir une slalioa d*une journée à subir, ce qui lui donne le temps de méditer sur les chances actuelles de l'union ibérique.
Badajoz a de loin un aspect étrange, grandiose et presque formidable. C'est la place forte de vieux style s'accominodant un peu au nouveau. Elle s'étale sur une colline, et au-dessus de ses robustes murailles on voit s'élever la cathédrale, qui est elle-même une forteresse à l'abri de la bombe : c'est l'asile offert aux femmes, aux enfants, quand la ville est exposée au feu de l'ennemi.
Le Guadiana coule majestueusement au pied de cette capitale de l'Estramadure; un pont gigantesque joint les deux rives.
C'était par un temps admirable que Badajoz nous apparut, et, malgré sa couleur orientale, elle formait comme la construction historique d'un paysage paisible de Claude le Lorrain .
Il y a trois ans, on reconstruisait le pont que don Carlos avait fait couper; si bien que l'omnibus très pittorescjue dans lequel nous montâmes fut obligé de traverser le Guadiana sur un bateau plat. Nous croisions des radeaux immenses chargés de branches de sapins, et le pont, vu d'en bas, semblait, par chacune de ses arches, découper un tableau différent sur l'horizon.
Je n'ai pas encore vu TAfrique; mais il me semble que Badajoz doit avoir, dans certains quartiers, l'aspect d'une ville arabe. Les rues, à la hauteur des toits, étaient, à ce moment, absolument couvertes de nattes ou de vieilles tapisseries pour donner un peu d'ombre, et des marchands de figues d'Arabie, au coin des rues, ajoutaient à Tillusion.
Je respecte le cactus; mais je voulus goûter de son fruit. Il est médiocre, et je ne conseille de le manger qu'à la façon des Aissaouas, avec son enveloppe épineuse, pour se mqrtifier ou pour faire un tour de force.
Je visitai la caihédrale. Elle a sans doute été dévastée souvent, car il n'y reste pas grand'chose, et don Carlos n'y a pas restitué ce *que les pillards de l'armée de Wellington lui ont enlevé en 1812.
Badajoz a encore les cicatrices des blessures que lui valut la résistance de l'armée française enfermée dans cette place. M. Tliiers assure que rien n'est comparable, en fait de courage, à l'attitude de la garnison, pendant les mois d'avril-mai 1811. Les assiégeants se retirèrent; mais, en 1812, le 16 mars, Wellington revint, prit sa revanche, et Badajoz fut éventré. M. Thiers ajoute au récit de cette lutte acharnée : « Ce n'était pas à nous à solliciter pour les Espagnols, ni aux Anglais à les punir de notre résistance. » C'est fort bien raisonner; mais le pillage, le meurtre, le viol, l'incendie eurent raison de la raison.
î y} aGM et PORTUGAL.
r î'-.-c i sc'ii profit Je? blessures, et à
1 :.:•. .. y 2i ^nelques mois, un signal : : ::.L ê:.::.-. ;• : inutile, qui n*est qu'un
A.::^ .:? F:?.n':ai>. les Anglais et les :. -.• ...ir ^. '..-:■ ^e iT.uillerait-elle avec son
:•: .-iLTiuvr. en i-assanL si elle fron- . .. L.f .";.>u q-ie le ponl était rebâii; •■ : ..if ir grands bateaux chargés : :^: : .ri:f ment le Guadiana, et les :. . H'.i :"ai dominent les construcf ?f .r.iior mélimcoliquement sur î-...:.: £^cc t£nt de irràce àlanlde
>: :: ii.>.:.'>:res de la frontière et
. :. :• . Uj.. '.le faire les honneurs à
:-. ...".^..-.-r.u fait les honneurs de
s :..:> chi'2 ix, et. avant sur eux
..;.;• :r:.v.;ère visite, j'affectais de me
> .:.: ;..i.:i:".. r.C'Us arrivions à L'S*
BCt général. — Le palais d'Abrantès. — Les tremblements 5 terre. — La liberté. — Les places. — Les rues. — Les
numents. — Les tours et l'abbaye de Belem. Les voitures lyales. — Les théâtres. — Les combats de taureaux. — a galerie Daupias. — Cascaës. — Cintra. — Le château de
Penha. — Le palais d'Ajuda. — Le roi dom Luiz. — La îine Maria Pia. — Les princes. — - Le palais des nécessités. - Le roi dom Fernando.
în côtoyant le Tage, on le cherche; car, en desdant vers la gare, on prend déjà pour la mer ce ive immense qui n'a pas moins de douze kilotres à cet endroit.
Test une surprise, un enchantement. On oublie la gue de la veille et de la nuit; les illusions endoes et endormies se réveillent ; une aurore naît dans ae aussi rapidement que dans le ciel. En Portugal, oleil ne se fait pas désirer. Il est sûr de lui et sûr ceux qui l'attend ent; il n'a pas besoin de coquet-
>. Efî-AONE ET PORTUGAL.
:*•••:. I. :-?! .Tijtiiial et brusque. Nous arrivons à L.r:»:: :.r. >:■ :? un azur orangé qui se mire dans la î. Lf :•:!.- l'Li- du iriOnJe.
r :.: v. V.' : >5 et j"ai survécu à mon admiration. l->:' TLr .'f-t riviliirr pîorieusement avecXaples,je . i. ::::■■. i: ' ve: Cocïtantinople, je Tespère.
':. •• v.lf en LîTij'hilhéàtre. étendue, étalée sui :. ■ r-:.-: :f co'.iirjrs dont quelques-unes ont ceni .r::j :■: :.'. .:vj:. ayant une longueur de qualorz( >.. :::.: ::rf. :i:::::.e d'aspect, avec ses maisons revèt^îs :.r :''-■.-: r.rr :ul étmcellent au soleil, ses toilî rr.:^-5 ' .h cr-'.Ljisv âux extrémités, ses balcons unil'.'r.ï: :;.:..: rrÏLts en vert, tous saisit tout d'abord :. :,f :■:■:: ilmaltle. par un air grandiose sans
!..r :..;.: r;5e. animée de bateaux h vapeur,
:\ .'. '::Irs latiLCs. de navires de toutes na-
■'•: :!f:. une extrémité de la terre. On sent
.. ^.i c:<T:Lrncer Tinfini des aventures, des
;>. lis: once est comme Tadieu dernier,
"Eurj.'^e. Une vasue tradition attribue
f •- ::v.:;.: : ■. !■. Ulysse: j'aimerais mieux qu'on fil cel
';:.:.:: : ùi'y:^.^. désolée du départ dTlysse et
:: Mi.;; sis "::as, ainsi que ceux de toutes ses
'* . ■;>. \::s '.e vova^eur inconstant.
; ::; ro:;oo:iîre dos économistes partout pour
,^.: : >..; .:'; Voa.ï paysage, j'en ai trouvé à Lisbonne
,^ :; , '« : .;: A :v.e démontrer que, si des compagnies
o\i\v<os v^u iVa:k' Aises construisaient dans ce port
des docks importants, on en ferait le lieu d'embar- * quemenl et de débarquement le plus facile, le plus riche du monde. On accuse Tindolence des Portugais, qui nuit à leur fortune industrielle, leur lenteur à exécuter les travaux, leur habitude de répondre à tout par ce mot : A manhà t (A demain). Je ne me sens pas le courage de blâmer un peuple heureux, libre, qui gâterait la tranquillité de cette baie magique en voulant Tanimer davantage.
Ce n'est pas que Tindustrie répugne aux Portugais. Cette patrie de Vasco de Gama a gardé la fierté des grandes entreprises d'autrefois, qui étaient des conquêtes du négoce. Mais les blasons qu'elle a gagnés alors lui suffisent. Sa noblesse a vécu marchande^ ment; mais elle ne veut pas abandonner sa gloire acquise aux marchands de France ou d'Angleterre, qui ne sont pas nobles. De là cet accueil indifférent fait à l'offre de docks dont on a parlé souvent, dont on parlera souvent encore sans qu'on parvienne jamais, ou du moins avant longtemps, à les construire.
En attendant, les Portugais gardent leurs armoiries sur des factures de famille, et les voyageurs, qui préfèrent la tour de Belem à un dock, sont ravis de cette éternelle remise à manhà, qui conserve la physionomie de Lisbonne.
A mon premier voyage, j'étais descendu à VHôtel Central. Ce fut là que j'entraînai mes amis. Ils s'y trouvèrent, comme moi, tout à fait à l'aise. Je ne fais aucune réclame ; je satisfais simplement ma gratitude,
ISi ESPAGNE ET PORTUGAL.
en afliniiaiit que, malgré les milliers de reis dont elincelleiit les notes de Thôtel, comme ce fourmillemenl de parcelles de centimes n'arrive jamais au chiffre des additions françaises, j'ai trouvé pour moi el procuré î\ mes amis bonne table, bon gîte, belle vue, sans avoir eu à panser aucune écorchure en parlant.
Je le dirai tout de suite : rien n'est cher en Portujîal, et pourtant la moindre petite note vous donne dos allures de nabab. Quand on a payé 400 reis une heure de voilure ordinaire et 1080 reis une heure de voilure de grande remise (c'est-à-dire environ 4 francs), on rôve ses dépenses pai* millions : ce qui flatte les petites bourses.
J\ivais. en 1880^ laissé des amis àLisbonne, dans la presse, dans le gouvernement, dans le monde ; je les ai retrouvés fidèles, et c'est une mélancolie de ce dernier voyage que d'avoir ranimé des amitiés, pour en garder plus vive la nostalgie désormais inguérissable.
Ma première visite était naturellement pour notre ministre de France, M. Paul de Laboulaye. Je souhaite qu'on récompense bientôt, en même temps qu'une liospiialité simplement ouverte aux Français, la réserve, Tespril, le tact diplomatique de notre ministre plénipotentiaire, par une ambassade plus voisine de nous où je puisse le retrouvera
Voilà tout ce que je veux dire, sans indiscrétion,
1. Ce voHi est accompli. M. ile Laboulaye est aujourd'hui -lââba'îsaileur de la France, à Madrid.
pour certifier ma gratitude et affirmer mon amitié. Je croîs avoir encore assez d'amis dans le gouvernement français pour que ma recommandation ne compromette pas M. de Laboulaye.
Il habite un palais qui n'appartient pas à la France, bien que le nom soit une conquête ou une confiscation de la France : le palais d'Abrantès.
C'est une des maisons les plus curieuses, avec un des jardins les plus beaux de la ville.
Des salons imme/ises, voûtés, de dimension royale, avec des fresques qui font songer aux palais romains, une vue incomparable sur le Tage, des bosquets de poivriers, des géraniums extravagants qui sont des arbres, des héliotropes qui montent sur les toits pour embaumer Tatmosphère de plus haut, des plantes que nous appelons grasses en France, où elles sont chéti vas, et qui sont là-bas des merveilles d'éléphantiasis, que nous ombrageons à Paris et qui servent d'ombrage à Lisbonne ; une flore inouïe, stupéfiante, qui commence à vous faire comprendre les décors de certaines féeries : telles sont les premières délices de ce palais, où flotte le drapeau tricolore.
Pourtant quelque chose manque à ce beau jardin, ainsi qu'à tous ceux de Lisbonne : c'est l'herbe simple ou raffinée, le gazon banal. Cette fougère au vert tendre qui s'accommode de toutes les températures, cette chevelure de Vénus le remplace et ne le fait pas oublier : les Français aimeraient mieux la tignasse d'une herbe normande.
Je m'imagine que M. de Laboulaye pense comme moi. Au retour de mon premier voyage en Espagne, quand je vis, à l'approche des Pyrénées, les premiers valions verdoyants, j'aurais voulu descendre du Iraio, arracher de l'iierbe, et, pour un peu, j'en aurais mangé. Cela n'eût pas été, à tout prendre, plus mauvais que la cuisine ibérique, et je l'aurais mangée sans huile!
Le palais irAbrantès touche à l'église où Christophe Colomb s'est marié.
Ai-je besoin de faire remarquer que les propriétaires de cette résidence n'appartiennent pas à la famille de Junot et qu'ils sont des d'Abrantès d'avant la conquête éphémère du Portugal par Napoléon? Ils doivent leur nom au même village d'Estramadure que le soldat yi^ torieux ; mais ils n'avaient pas demandé à le partager.
Une particularité artistique de ce palais, c'est un petit salon, un fumoir, dont le plafond en forme de dôme est absolument garni de porcelaines, de faïences du Japon, accrochées là depuis un siècle et demi, et qui feraient la fortune d'un antiquaire de profession, autant que le bonheur d'un antiquaire amateur. Les marquis d'Abrantès laissent suspendue, au-dessus de leurs locataires, cette couronne splendide qui prouve bien en faveur de la probité de l'armée de Junot, quand elle a passé par là. Il est vrai qu'on attachait à cette époque moins de prix qu'aujourd'hui aux produits di Japon.
Lisbonne a subi dix-huit tremblements de terre et huit incendies. Oa a rebâti les maisons écroulées, les
5 incendiés, sans avoir jamais l'idée de porter
leurs cette capitale explosible. Vivre là et y mourir pour les habitants de cette ville charmante une
ibilion qui se perpétue.
Si j'ajoute à ces menaces volcaniques le souffle du ^e, qui n'est pas toujours embaumé, à marée basse,
qui donne parfois la fièvre, on aura une idée de la nation qui s'attache à ce site superbe. L'amour et
mort y vivent enlacés. Il est vrai qu'on ne les voit distinctement, et c'est une vision de repos sans
iger,de nonchaloir poétique, qui saisit tout d'abord
voyageur.
Depuis le marquis de Pombal, qui a fait reconstruire la ville, après l'effroyable tremblement de terre de l755,on bâtit les maisons d'après un système ingénieux
li permet au bâtiment, en cas de secousse, un mouvement de va-et-vient, sans catastrophe. Au lieu de souder, comme en France, les charpentes aux pierres, (m commence par élever tout un édifice en bois, qu'on revêt ensuite d'une carapace en maçonnerie et surtout en faïence. Si un tremblement de terre se produit, la cage de bois se meut dans la cage de pierre, avec moins de risque d'être brisée et entraînée par ce revêtement rigide.
C'est là une précaution qui, fort heureusement, n'a pas été expérimentée depuis 1755. Espérons qu'elle restera une précaution inutile.
J'avouerai cependant que,sans souhaiter un désastre, même à la condition d'un nouveau poème comme
celui de Voltaire, je n'aurais pas été fâché d'aToirà raconlor une légère secousse. Je n'ai pas eu (je n'ose dire ce plaisir) celle émotion, et, par une mauvaise chance bizarre, précisément quelques jours après mon départ, lors de mon premier voyage en 1880, Lisbonne fut remuée par un tressaillement du sol.
Est-ce un effet de la lenteur du pays? Cette mise en scène locale avait-elle été commandée au profitais deux congrès qui se tenaient alors en Portugal, et n'a-t-eile été exécutée que trop tard?
Les maisons ne sont pas numérotées, d'après le système parisien, au-dessus de l'entrée. Elles ont des numéros différents à toutes les ouvertures, c'est-à-dire à chaque porte et à chaque fenêtre. Comme je demandais la raison de ce numérotage multiplié, on me répondit que c'était une précaution prise pour n'avoir pas à recommencer le numérotage de la rue, dans le cas où un propriétaire s'aviserait de faire une porte avec une fenêtre. On n'aurait pas besoin ainsi d'ajouter des bis, des ter, au numéro d'entrée.
L'activité, je l'ai dit, est un peu lente à Lisbonne. On y pratique volontiers la sieste, et les gens du peuple, bons et patients, ont beaucoup de peine à se mettre en fureur, quand ils sont en colère.
J'ai assisté à une querelle entre deux portefaix, qui
se maintint pendant une demi-heure, sur le trottoir,
dans des allures parlementaires, sans aboutir à aucune
^^« violences que les débats des parlements amènent
"iftlauefois. Les interlocuteurs échangeaient, sans se
LISBONNE. m
lasser et sans hausser le ton, des injures comme des héros d'Homère. A Paris, les orateurs en seraient venus, au bout de cinq minutes, aux coups de poing ; en Italie, et peut-être aussi en Espagne, aux coups de couteau ; à Lisbonne, où les taureaux du cirque ont les cornes capitonnées, pour ne pas blesser les combattants, les gens du peuple se capitonnent eux-mêmes.
On comprend, dès lors, qu'il n'y ait pas de police en Portugal.
Je ne veux pas fournir aux conseillers municipaux de Paris des arguments contre le maintien de la préfecture de police; au contraire, puisque je prétends établir des différences de caractère; mais je suis bien obligé d'avouer qu'à Lisbonne il n'y a pas l'ombre de police, ou plutôt que, si la police politique existe en &it, elle ne produit pas d'ombre et que les silhouettes des gardes de nuit sur les murs, le soir, se découpent très gaiement.
Toute la ville est gardée par d'excellents soldats qui font des rondes nocturnes, dans des attitudes de gendarmes d'opérette ; c'est-à-dire qu'ils vont deux à deux, l'un devant l'autre, se tenant par une main sur l'épaule, ou par leurs fusils portés comme des brancards de civière, et rien n'est plus étrange ni plus gai que cette marche au pas gymnastique de soldats ainsi accouplés.
Des postes de secours, des avertisseurs en cas d'incendie, d'excellentes compagnies de pompiers, voilà tout ce qui suffit à ce peuple tranquille. Ne faisant
rien conire les tremblements de terre, il ne s'amuse pas à prévoir les petits tumultes de la rue.
Ainsi, pas de commissaire de police, pas de préfet de police, pas de fonctionnaires spéciaux pour Tordre et les mœurs. Quand un crime est commis, le premier magistrat de la commune nomme d'office un constable qui fait la première enquête.
Si la police est invisible, en revanche les prisonniers sont offerts incessamment à la pitié ou à renseignement du public. On ne les prive que du minimum de liberté indispensable, pour les empêcher de se livrer à de nouveaux attentats. Les prisons n'ont pas, comme chez nous, des hottes à toutes les fenêtres, pour ne laisser que le ciel comme issue aux regards des détenus. Les fenêtres sont larges et, si elles sont fortement grillagées, elles n'ont ni volets ni persiennes; elles sont toujours ouvertes, et les prisonniers communiquent toute la journée avec les passants. Les sentinelles qui se promènent devant ce parloir n'empêchent aucune confidence, aucune interpellation; elles veillent seulement à tout ce bavardage, qui reste dans les limites de la bonhomie portugaise. Les détenus prennent l'air de la ville, reçoivent les nouvelles qui les intéressent et des provisions qui ne sont pas contrôlées au greffe. Il ne vient jamais à l'idée de personne d'envoyer à aucun de ces captifs une lime pour entamer ses barreaux ou ses chaînes. Ils sont si bien en prison, que leurs familles et leurs amis les j 'flissent.
Les costumes n'ont plus rien de pittoresque, au noins à Lisbonne. Les femmes dédaignent la mantille, par haine de l'Espagne; l'artisan, le porteur d'eau est babillé d'une veste sans pans et coiffé d'un horrible bonnet de laine qui ressemble à un bonnet de galérien, qui n'a ni la crânerie ni la drôlerie du bonnet napolitain.
Les marchandes de poissons, les varinas — des femmes de la Galice — devraient figurer comme cariatides dans un monument élevé à la gloire de Lisbonne. Elles sont belles (quand on les voit à une assez grande distance), robustes et d'une allure superbe. Elles ont parfois un grand éventaire sous le ventre, comme nos femmes de la halle; mais le plus souvent elles portent sur un chapeau de feuire, tout rond, un grand panier plat où le poisson s'étale. Une large ceinture de laine fait plusieurs fois le tour des hanches. La poitrine tendue et très développée, les pieds nus sous des jupons volumineux et courts, elles vont vite, avec un balancement qui rythme leur marche et donne de la grâce à. leur force.
Elles sont les véritables portefaix, et il n'y a plus rien à réclamer pour elles en fait de droit au travail : elles remplacent les hommes. Il faut les voir décharger un bateau de charbon tandis que, nonchalamment assis, leur père, leur frère, leur mari, ou leur ami, les encourage du regard, sans songer à les aider et sans qu'elles leur reprochent cette fainéantise !
Je ne veux ni médire de la beaulé des femmes en
i90 KSPAGNE ET PORTUGAL.
général, ni la nier. Je pourrais avouer que je l'ignore. On ne rencontre guère de Portugaises dans la rue. Celles qui vont à leurs affaires appartiennent au petit commerce, à la classe des petits employés, et, si elles ont des figures honnêtes, leur toilette, leur coiffure à la mode de France n'ajoutent aucune grâce à leur aspect, qui conseille la vertu.
Sans rester aussi rigoureusement cloîtrées qu'autrefois, les femmes du monde sortent rarement seules, presque jamais à pied. On m'a assuré qu'il y a quelque quinze ans, il était inconvenant de rendre visite aune dame. Il semblait que les coutumes de l'Orient se fussent acclimatées sur cette terre, si voisine de l'Afrique et que l'atmosphère fraîche et calme de chaque intérieur aristocratique eût gardé des traditions mauresques un air de harem.
Tout a beaucoup changé ; mais j'ai entendu dire qu'il restait encore passablement d'indépendance à donner aux femmes dans ce pays si libre, si accoutumé à la liberté.
J'ai hâte de le dire, voici la plus grande originalité, la plus grande rareté du Portugal.
La presse, la parole, la caricature, le théâtre, tout est libre dans ce beau pays, et libre à un point inconcevable en France.
Quand je pensais, devant certaines images, que j'ai été condamné à six mois de prison, sous l'Empire, pour avoir pris dans un dictionnaire historique, autorisé par un ministre de l'empereur, une définition du
nom de Napoléon qui a paru irrévérencieuse et qui était un lieu commun; quand je me rappelais qu'un simple placard d'un prince sans partisans, du beaufrère précisément du roi de Portugal, avait mis en ébuUition tous nos législateurs, et quand je me disais que, toutes les fois qu'en France un sot, un fou ou un farceur se permettra une facétie sur un mur ou sur une feuille de papier blanc, on réformera tout exprès la loi, pour bâillonner mieux ceux qui se contentent de bâiller, — je me demandais s'il y avait vraiment tant de différence entre la nature humaine des Portugais et celle des Français; s'il était absolument impossible de faire venir du Portugal un peu plus de sagesse constitutionnelle et moins d'huîtres biscornues.
J'ai vu, j'ai rapporté des caricatures du roi, de la reine, des princes, qui faisaient rire tout le monde sans scandaliser personne. Je crois que, dans les albums royaux, on trouverait quelques-uns de ces meilleurs dessins; en tout cas, j'affirme que je les ai vus sur des tables où les personnages officiels les feuilletaient et les laissaient feuilleter, en les critiquant seulement, au point de vue de la rectitude de la ligne et de la réussite de l'épigramme.
A la cérémonie du centenaire de Camoëns, quelques étourneaux qui se prétendent républicains se mirent à crier Vive la République! en face du roi. Le roi n'eut pas peur, et, comme il n'y avait dans le cortège ni agent de police ni gendarme, pour faire du zèle mal à propos, on n'arrêta, on ne bouscula personne.
19i ESPAGNE ET PORTUGAL.
Les procès de presse sont inconnus. J'ajoute que les scandales de la presse sont très rares. J'ai vu beaucoup de caricatures politiques; je n'ai pas vu de dessins obscènes, et il a fallu l'exportation de nos romans naturalistes pour compromettre un peu les vitrines des libraires.
Cette liberté absolue de parler et d'écrire ne multiplie pas les partis; elle les émiette, au contraire, el, si les journaux n'avaient pas développé extraordinairemont la mode des correspondances, des rendezvous acceptés ou donnés par les annonces, ils serviraient à peu de chose. Ils donnent des nouvelles; ils discutent la plupart du temps les questions, avec une grande modération; il n'y a guère qu'aux époques d'agitation électorale que le ton se hausse, que la polémique s'aiguise et prend une allure d'animosité personnelle. Des duels signalent cettte période; on vide entre soi le compte des diffamations et des calomnies; on ne le porte pas devant les tribunaux.
L'opposition arrive fréquemment au pouvoir, le roi suivant avec fidélité les mouvements de l'opinion; mais l'opposition est rarement radicale, el, comme on discute surtout sur des nuances, les journalistes de la veille, devenus ministres, se trouvent souvent à la même table que les ministres qu'ils ont renvoyés à leurs journaux. La presse est la pépinière des ministres : le parlement, ni le roi, ni les journaux, ni le pays ne s'en plaignent.
LISBONNE. 19a
i clérical est peut-être quelque chose dans le du Portugal ; mais le clergé n'y est pour du moins semble tout à fait n'y être pour
on rencontre les prêtres dans la rue, dans de tabac, au théâtre, vêtus absolument en , sans même celte sévérité du costume que 1 conseille, portant des bijoux et des gilets quand on sait que les évêques n'ont pas le ubiier un mandement, sans le visa préalable ; quand on vous assure que Rome a souscrit ulté à un concordat qui subalternise l'Église î, on se dit que la libre pensée triomphe, plus de couvents que ceux qui servent à des français ou irlandais.
apparence. Trompe-t-elle les voyageurs ? Les 5 l'assurent ; mais je crains que ces libéraux blessés des libertés accordées, plus que de peuvent être encore retenues, rai que le roi ne pourrait se soustraire à n de suivre à pied, le jour de la Fête-Dieu, îssion grotesque où figure une poupée de 1 saint Georges à cheval, sur une monture
ll)i KSPAGNE ET PORTUGAL.
vivante, avec un cortège de nègres, de masques. Pendant la semaine sainte, un crucifix colossal, privilégié, qui a des rentes considérables et une église pour lui tout seul, quitte son sanctuaire et va découcher, trois ou quatre nuits, dans un sanctuaire consacré à la Vierge. Puisque, pendant ces jours de deuil, le Christ est censé mort, on le suppose rentré dans le sein maternel. Dès que le jour de la résurrection se lève, on ramène triomphalement le crucifix à la maison. S'il tardait d'un jour, d'une heure, la rente qui est attachée^ à son entretien et à celui de son clergé spécial passerait à la paroisse de sa mère.
J'ignore si des pièges sont tendus pour que cette infraction à l'heure traditionnelle du départ soit commise; mais je sais qu'il faut des conditions telles, pour que le Christ rentre convenablement chez lui, que ses serviteurs en titre courent toujours des risques.
Le cahier des charges pieuses exige que les porteurs qui soutiennent le Christ, du côté gauche, soient trois nobles authentiques de la plus haute, de la plus vieille noblesse, un duc, un marquis, un comte. Il se pourrait qu'un jour un des gentilshommes indispensables se refusât à la corvée traditionnelle; les ducs ou les marquis peuvent être épuisés. Ce serait la ruine d'une confrérie et la fortune d'une autre.
On le voit, à Lisbonne, les mœurs sont plus dévotes que la loi, et la liberté de conscience n'empêche pas des coutumes très surannées et un peu tyranniques, au moins pour un roi philosophe.
Je sais bien qu'un Portugais, fort avancé d'opinion, à qui je faisais cette remarque, m'a certifié que, pour qu'un pays soit vraiment libre, il est nécessaire qu'un seul homme ne le soit pas. Le roi, enchaîné par les mœurs, paye la rançon de tout un peuple. Il ne peut aller se promener hors du royaume, sans une loi des Cortës, et il ne peut jamais se dispenser de suivre la procession de la Fête-Dieu, bien qu'aucune loi ne l'y contraigne.
Les francs-maçons, ce jour-là comme les autres jours, ont la liberté de déployer leurs bannières dans la rue et de se croiser avec les processions.
J'ai vu à Lisbonne, le second dimanche après Pâques, porter la communion aux malades, qui n'avaient pu aller la demander eux-mêmes à l'église, et la cérémonie avait la proportion d'une solennité de quartier.
Un notable commerçant, à moins que ce ne fût un gentilhomme, avec une grosse clochette marchait en tête du cortège; des messieurs, qui n'avaient pas l'air de marguilliers, allaient sur deux files; un prêtre, en grand habit sacerdotal, précédé d'enfants de chœur, portait le saint ciboire enveloppé d'une étoffe d'or. On tenait, au-dessus du vase sacré et de la tête de celui qui le portait, un joli parasol, brodé d'or et orné de franges. Au tintement de la clochette, les passants s'agenouillaient, les fenêtres s'ouvraient, et de tous les étages tombaient des fleurs. C'était grave et charmant.
196 ESPAGiNE ET PORTUGAL.
L*ami, très philosophe, qui m'accompagnait et qui, cinq minutes auparavant, m'avait fait remarquer de singulières paroissiennes, guettant ce qui se passait derrière leurs jalousies, étendues sur leur balcon, tomba immédiatement à deux genoux sur le trottoir.
Je ne lui fis pas de reproche de sa dévotion; mais je m'en étonnai, sachant qu'il ne croyait à rien, pas môme à la poésie de ce qu'il saluait.
— C'est l'usage, me dit-il. J'ai toujours tait cela, et tout le monde le fait.
J'avais déjà remarqué, en Espagne, que les guides les plus indépendants, les plus irrespectueux à l'égard des choses de l'Eglise, en dehors de l'église, ne manquaient jamais de prendre pour eux et de vous offrir de l'eau bénite, à l'entrée et à la sortie des cathédrales.
Est-ce hypocrisie de la part des Espagnols et des Portugais? Non; c'est habitude nationale, tradition. Il faut croire, en règle générale, à la bonne foi des gens illogiques. Ils subissent et expriment naïvement les contradictions de la nature humaine. Tartufe et quelques Anglais ne se contredisent jamais.
J'ai raconté les folies de la semaine sainte à Séville, sans qu'on puisse en conclure le délire de la dévotion. Les Portugais sont aussi fidèles aux légendes religieuses et, au fond, tout aussi peu religieux.
Les pêcheurs de Lisbonne ont un culte passionné pour saint Pierre. Ce n'est pas parce qu'il a travaillé à la pêche miraculeuse. Le jour de sa fête, pour rien au monde, malgré le souvenir de ses filets remplis,
cun pêcheur ne s'aventurerait sur le Tage et encore 3ins sur la mer.
Voici pourquoi.
Ce jour-là, le bon Dieu, en propriétaire aimable, mne congé au portier du Paradis, qui vase délasser X environs. Personne ne le remplace; il emporte 5 clefs. L'âme en peine qui viendrait frapper à la rte ne pourrait espérer qu'on lui tirât le cordon et rait exposée à tomber, défaillante et morfondue, squ'au plus profond de l'Enfer.
Les pécheurs ne veulent pas courir un si gros ique, et ils ne s'embarquent jamais pendant les cances de saint Pierre.
Puisque je touche à la mort, je dirai que les voires d'enterrement sont les plus jolies voitures de sbonne, et j'ajouterai avec horreur que les plus les d'apparence sont celles qui emportent les enfants, mtends parler des voitures qui remplacent nos corllards officiels.
Autrefois, on enterrait volontiers pendant la nuit, ec des porteurs et des flam.beaux. Je ne sais pas si lelques familles maintiennent cet usage; mais le us ordinairement c'est en plein jour que se fait jourd'hui la dernière promenade au séchoir unirsel de Lisbonne.
Quand ces jolis cabriolets à grands ressorts et à
ux chevaux, les volantes, dont on se sert encore à
Havane, passèrent de mode en Portugal, plutôt que
î les détruire ou de les déporter, on les utilisa pour
lUd ESPAGNE ET PORTUGAL.
les enterrements. Ils sont peints, ciselés, sculptés^ dorés. On comprend que, dans certaines colonies, on leur réserve une place d'honneur, dans le salon même, en face du piano, qu'ils humilient, par des peintures comme en avait le clavecin de Marie-Antoinette.
A la place du cocher, sur le siège, on pose le cercueil drapé avec élégance. Les chevaux, harnachés selon le luxe souhaité par la famille, sont menés à la main. Parfois un postillon à grandes bottes et à belle livrée mène le mort à la Daumont. Un rideau clôt l'intérieur du cabriolet.
Le prêtre suit dans une autre voiture. Si les enterrements sont un spectacle pour les passants, ils ne sont guère accompagnés des spectateurs. On n'envoie pas de lettres d'invitation. Un simple avis dans les journaux convoque le public, et, comme on a toujours l'excuse de ne pas avoir lu, ce jour-là, son journal, la paresse se satisfait de cette manière peu tyrannique d'inviter les amis. Il y a même des cas où la famille s'abstient par tradition. Le père conduit ses enfants au cimetière; mais les enfants n'accompagnent pas leurs parents.
La première fois que j'aperçus de loin une de ces volantes, peinte en rouge avec des dorures éblouissantes, des fleurs semées sur la caisse et de petits anges sculptés qui ressemblaient à des Amours, je demandai si c'était un char de fée. ou si le roi allait à ."ipique baptême, en allure de gala. On m'expliqua
que ces chars de féerie sont destinés aux enfants. Les gens graves s'en vont dans des voitures plus sombres, ayant des allégories moins attrayantes : le Temps moissonnant des fleurs, la Mort cueillant un épi, un sablier renversé ; le répertoire est varié.
Ces jolies voilures conduisent les enfants et les hommes à un champ de repos qu'on appelle lieu des plaisirs. Il y a de singulières interversions de noms à Lisbonne. Le cimetière a une enseigne d'Elysée. Il est sur uiie colline, en face de la résidence du roi père, dom Fernando, qu'on appelle le Palais des nécessités. Faut-il chercher un sens philosophique à ces noms? Veut-on dire que la fonction royale est une corvée nécessaire, et que la mort est le délassement de toutes les corvées ? Non ; le palais est un ancien couvent; le cimetière est sans doute un ancien jardin.
Je ne sais, par exemple, comment expliquer qu'une place où l'on piloriait, où le pilori, sous forme de colonne subsiste encore, s'appelle place de la Gaielé,
Ne dirait-on pas que les Portugais sont d'humeur badine et que l'opérette française, qui est le dernier mot de notre philosophie nationale, a raison, en Portugal comme en France, quand elle fait chanter, dans le Jour et la Nuit, que les Portugais sont toujours gais?
A vrai dire, le librettiste a sacrifié à la rime; mais les Portugais n'ont pas voulu de l'adjectif, et, quand une troupe française a joué l'opérette en question à
eOO ESPAGNE ET PORTUGAL.
Lisbonne, pour satisfaire à la fois l'humeur douce et peu capiteuse des habitants, ainsi que leur haine nationale, on a substitué aux deux vers ceux-ci :
Les Espagnols Sont toujours fols.
Le couplet était inférieur comme rime ; mais il était bissé.
Il va sans dire qu'en Espagne on respecte absolument le texte français. L'Union ibérique n'est pas achevée.
Les tremblements de terre ont cela d'excusable, qu'en secouant les villes mal bâties, ils excitent à les rebâtir mieux.
En regardant ces maisons bl anches, émaillées, dans des rues larges, je les comparais à ces constructions faites sur une table avec un jeu de dominos. Si Ton remue la table, Tédifice s'écroule ;on le recommence en prenant mieux ses précautions, en élargissant la base.
Lisbonne pourrait s'en tenir à sa dernière transformation, à la condition toutefois de se développer un peu moins lentement.
Le grand quartier, celui qui a des allures monumentales, commence à la place du Commerce. La place s'ouvre, au midi, sur le Tage, qui forme un joli fond de décor. Elle a au centre une assez belle statue de José P". Des deux côtés, des monuments en arcades qui rappellent la rue de Rivoli contiennent tous les ministères, les postes et la Bourse. On remonte de
LISBONNE. 2ai
celte place dans la ville, en passant sous un arc de triomphe assez massif, et Ton peut choisir alors sa route entre les fameuses rues, droites, larges, régulières, monotones, découpées à angles droits, qui s'appellent la rue de l'Or, la rue de l'Argent, la rue Augusta, la rue de la Madeleine.
La rue de TOr est celle des bijoutiers. Je la signale aux amateurs de vieux bijoux. Il y a encore là de curieuses trouvailles à faire, quand les marchands daignent se déranger pour vt)us servir. La rue de l'Argent a le débit des argenteries. Est-ce parce qu'elle a les principales librairies que la rue Augusta porte ce nom impérial? Quant à la rue de la Madeleine, je ne crois pas qu'elle soit peuplée de pécheresses; pourtant il m'a semblé que les stores aux fenêtres y étaient plus baissés qu'ailleurs.
Ces rues, toutes fréquentées qu'elles soient, ne servent point cependant de ralliement aux élégants, aux flâneurs. Ce privilège est réservé à la rue du Chiado^ une sorte de rue Vivienne en dos d'âne, toujours très animée.
La place du Rocio, devant le théâtre Dona-Maria était autrefois la place de l'Inquisition, et Ton donnait la torture à peu près sur l'emplacement du foyer des artistes. C'est sur cette place, à côté du théâtre, que se trouve l'un des rares cafés (je n'ose dire l'unique café) de Lisbonne. Une capitale sans cafés, c'est une jolie femme sans yeux; on se passe plus volontiers de fromage au dessert. Lisbonne a sous ce jrapport une
202 EbPAGNE ET PORTUGAL.
infériorité d éclat, d'entrain, de lumière, sur Madrid.
Est-ce la sobriété des habitants qui motive cette absence d'établissement de limonades? Est-ce une protestation contre les habitudes espagnoles? Je n'en sais rien; mais Teffet est triste. Quelques cercles très confortables et les débits de tabac où Ton s'arrête, où l'on cause, servent de reposoir à l'esprit des Lisbonnais. Ces débits n'ont pas de devanture; ils sont largement ouverts, et ils sont aussi nombreux que les magasins d'épicerie et les pharmacies.
Quand on sait que Christophe Colomb, en entreprenant ses voyages, avait surtout pour but de découvrir des épices inconnues à l'Europe, ou comprend qu'un pays de navigateurs ait gardé le culte fervent de l'épicerie, de la pharmacie, qui est une épicerie raffinée, et du tabac.
Les plus beaux arbres des squares, des jardins, ceux qui abritent la statue de Camoëns, sont des poivriers.
Une des originalités, des fatigues pittoresques de Lisbonne, c'est la raideur des montées. Il semble,* quand on fait l'ascension d'une rue en voiture, que le cheval, le cocher, le contenant attelé derrière et le contenu vont tout à coup se renverser en arrière et dégringoler par bondissements. Quand on descend, c'est à avoir le vertige. Mais les chevaux portugais, qui ne sont pas gais, ont le pied solide, le jarret intrépide; on ne roule pas, on ne se culbute pas, et on va vite.
Je signalerai pour les piétons Tavantage des trottoirs formés de petites pierres de différentes couleurs juxtaposées, dessinant des arabesques, des moires, et servant, non seulement d'ornements aux rues, mais de précautions pour ceux qui montent ou qui descendent. Sans être durs au pied, ces cailloutis empêchent de glisser; sans compter qu'ils absorbent rapidement la pluie, quand par hasard il pleut.
Je ne voudrais pas faire concurrence aux Guides imprimés, entrer dans trop de détails; mais j'ai à cœur de bien peindre cette physionomie blanche, sereine, toute spéciale, de Lisbonne, qui m'a attiré une seconde fois, après le charme d'une première révélation, et qui me tente encore.
Si Montaigne aimait Paris avec ses verrues, j'aime Lisbonne avec ses maisons propres au dehors, mais d'une propreté relative au dedans, et dont l'entrée n'est pas toujours engageante.-
Il n'y a plus là de patio, de jet d'eau, d'arcade, comme à Séville. Les porches obscurs servent souvent de refuge à des besogneux pressés, et j'ai noté des commencements d'escaliers fort lugubres. A qui s'en prendre? Aux architectes? aux ménagères?
Il y a pourtant à Lisbonne un besoin de coquetterie architecturale qui a inspiré une singulière fantaisie.
L'usine à gaz est masquée par un grand mur percé de fenêtres en ogives, lesquelles sont garnies de carreaux losanges verts, bleus, jaunes, rouges.
%)i ESPAGNE ET PORTUGAL.
Je dois confesser que ce déguisement est atroce. J'ignore s'il est dû à des ingénieurs anglais; je le parierais presque, tant ce masque ressemble à une église presbytérienne.
Un des plus récents édifices achevés — dans ce pays où l'on ne commence pas beaucoup de choses et où l'on en finit guère, — c'est l'hôtel de ville, la Municipalité. Dans un fronton d'assez beau style, le sculpteur a présenté ingénument et hardiment la patrie, sous la forme d'un homme nu, viril, debout devant le soleil. Quelques journaux se sont beaucoup moqués de ce symbole naturaliste, et j'ai lu dans l'un d'eux que les gens chastes baissaient toujours la tête en passant par là.
Un jour, un père de famille, s'étant étourdiraent engagé dans la rue qui conduit au monument, arrêta tout à coup sa fille dont le bras était sous le sien et voulut la faire rétrogarder.
— Si c'est à cause de la Patrie, murmura l'enfant, c'est inutile, papa, je l'ai déjà vue.
Le père, résigné, continua sa route.
Les monuments intacts sont rares à Lisbonne; les monuments entamés ou inachevés sont nombreux. Lors de mon premier voyage, le congrès littéraire tenait ses séances dans un amphithéâtre de l'Écolepolytechnique, fort bel établissement moderne, plus scientifique que militaire, tout près de l'imprimerie nationale, qui n'a rien de monumental, mais qui est vraiment une imprimerie de premier ordre. L'Acadé*
mie des sciences, la Bibliothèque, un Musée archéologique dans une église éventrée par un tremblement de terre, quelques vieux hôtels et d'anciens couvents qui ont des faïences intéressantes au-dessus de leur portail, des promenades bien exposées où Ton ne se promène guère, voilà les points à visiter, en dehors de la tour et de l'église de Belem, qui sont la double et grande attraction et qui veulent un chapitre spécial.
Lisbonne a des tramways qui font la fortune de leurs actionnaires. Ils sont sans luxe; les voitures sont faciles à envahir, traînées rapidement par des mules. Je me souviens que la Compagnie nous transporta gracieusement et organisa des départs spéciaux, à l'époque du congrès, pour des excursions dans la ville.
Les voitures de place ressemblent, plus ou moins, aux nôtres; les cochers dépassent nos cochers en essais d'exigences, mais n'insistent pas, devant une contestation énergique. La race des Collignons, qui tuent les voyageurs pour un pourboire manqué, est absolument inconnue, dans cette région de mœurs paciflques. Le tarif, qui sert surtout aux chicanes, est réglé, non sur la dimension ou la qualité de la voiture, mais sur le nombre des voyageurs. Quand on est seul dans un landau, on paye moins que si Ton montait avec deux amis dans un cabriolet.
Les tramways, les voitures de place ne donnent pas malgré tout, une animation fort grande à cette ville si
vaste. La vie est surtout sur le Tage.
Je recommande aux marchands de lait parisiens le procédé, pour garantir la qualité de la marchandise qui se distribue le matin.
On fait à Lisbonne ce qui ne se pratique à Paris que pour le lait de chèvre et le lait d'ânesse. Les vaches laitières vont de porte en porte, accompagnées de leur veau, qui donne leur âge et atteste la parfaite alimentation fournie par leur mère. Pour qu'il n'abuse pas de la démonstration, le veau est muselé d'un filet. A Paris, la mère et Tenfant devraient faire leur distribution en voiture. La garantie serait la même, et comme ce serait plus joli, moins bruyant que ces voitures qui passent au grand trot, faisant tinter leurs i!:rands pots de fer-blanc arrivés de Normandie!
Le premier pèlerinage qu'un touriste doive faire en arrivant à Lisbonne, c'est la visite à Belem. Nulle déception à craindre. La tour est un bijou, et le couvent est une merveille.
La tour est à l'extrémité d'une langue de terre qui s'avance dans le Tage. Elle défendait le passage du fleuve dans sa partie la plus étroite.
Elle représente un massif carré, s'élevant, par
îtages^ à une hauteur de trente-cinq mètres environ. Jn terre-plein fortifié et casemate la soutient. A narée haute, le Tage vient caresser doucement son oujou. A marée basse, on le contourne, sur un sable in.
Comment en donner une idée ? Imaginez un châeau fort de féerie, d'opéra, presque d'opérette, mignon, complet. Les créneaux de la galerie du second itage sont formés par des écussons portant une croix le Malte. Les angles sont flanqués de tourelles en )OÎvrière où Ton cherche non pas l'arquebuse, mais 'éventail; les fenêtres ont des balcons 'en pierre déîoupés et abrités. La tour est d'un gothique pur, d'une
}riété rare en Portugal et qui dans tout pays, comme m Portugal, serait exquise.
Quand la réalité est tout à coup si poétique, si ichevée dans sa grâce, on se demande si rien n'a été irrangé après coup pour impressionner les chercheurs le curiosités.
Les montagnes lointaines, de l'autre côté du Tage, a ligne du fleuve donnent à ce tableau, à ce décor, m fond et un premier plan qui ne laissent rien à inrenter au dessinateur. Un impressionniste lui-même l'échapperait pas à ce guet-apens de l'idéal. C'est le poi Jean II qui a fait construire ce chef-d'œuvre. Je manque de données précises sur ce souverain; mais, 5'il est un saint, ce monument le hausse dans le ciel ; s'il fut un roi médiocre, je souhaite qu'il lui soit beaucoup pardonné pour cet aimable souvenir.
On loge quelques soldats dans ce bijou. Ils y sont inutiles. Pourquoi n'en fait-on pas un musée?
Je ne me suis pas lassé de contempler celte tour. J'en ai sous les yeux l'image froide et noire. Quand je la regarde, elle se colore; un ciel limpide l'enveloppe. Je revois dans la pierre dorée les taches qui font saillir l'ensemble. Si j'avais un peintre à côté de moi, je lui échantillonnerais son tableau ; je lui dicterais les moindres touches.
Impuissance de la plume ! Pourtant quelle toutepuissance elle acquiert lorsqu'un peintre sait s'en servir! Fromentin a fait un beau tableau avec son passage d'un gué par une caravane; mais il n'était pas satisfait de son pinceau, et il a peint avec sa plume une description qui vaut deux fois le tableau. Malheureusement, je ne sais pas peindre, pour me préparer par le pinceau à bien décrire, ou à décrire suffisamment.
Pourquoi la nature, qui a laissé surprendre déjà tant de secrets, ne nous donne-elle pas le pouvoir de peindre du regard, comme le soleil peint d'un rayon, ou plutôt d'absorber la vision, pour en tirer des épreuves fidèles? La photographie arrivera et arrive déjà à reproduire les couleurs; mais ces reproductions exactes seront toujours privées de cette âme que notre sensibilité donne aux choses. Si noire cerveau pouvait photographier lui-même ce qu'il admire, on emporterait partout la vie des chefs-d'œuvre avec soi.
^'out près de la tour se trouvent l'ancien couvent
Hiéronymîtes et l'église de Belem, dont le portail extraordinaire a figuré à Paris dans une de nos der-
ères expositions universelles. Devant cette entrée de ita-Maria^ Tadmiration s'élargit, se hausse ou se prosterne, mais à coug sûr se recueille. Ce n'esl plus l'extase du joli, comme devant la tour; c'est l'humilité de l'âme devant une grande pensée épanouie; c'est la religion des religions.
La fondation du monastère et de l'église qui en fait partie remonte à Vasco de Gama. Avant de s'embarquer pour aller chercher la route des Indes, il alla prier dans une petite église qui était consacrée à la Vierge de Bethléem. L'infant dom Manuel, qui l'accompagnait, fit vœu, si l'expédition réussissait, d'élever, à la place de la pauvre chapelle, un monastère sans rival et une basilique sans défauts. L'expédition réussit; le vœu fut scrupuleusement accompli.
Le monastère est une superposition de cloîtres, dont aucun arceau, aucun pilier, aucune frise ne ressemble à un autre arceau, à un autre pilier, à une autre frise. Cette multiplicité inconcevable, qui forme une harmonie puissante, confond toutes les idées de nos pauvres architectes modernes, si empressés à mettre des pendants, à recommencer, dans le même édifice, cent fois, mille fois, le même motif architectural. Le monastère de Belem est le triomphe abondant, l'apothéose rayonnante du gothique.
L'église, à l'intérieur, est du mauresque le plus pur,
non pas du mauresque primitif, aux jours mystérieux;
210 ESPAGNE'ET 1>X)RTUGAL.
niais du mauresque chantant sa conquête et se redressant dans le ciel. Quatre piliers de marbre blanc, de 41 mètres de hauteur, soutiennent toute la voûte, et ils sont si frêles, si découpés, si dentelés, qu'on croirait que cette voûte va les briser et qu'on est tenté de s'éloigner avec effroi.
Ils ont résisté au tremblement déterre de 1755; ils résisteront à l'accumulation des siècles.
La tribune des orgues, attenant au cloître, est immense; les moines avaient là leurs stalles, qui n'attendent plus que les curieux. Des écussons fantastiques décorent ces stalles et la fantaisie s'est donné toute liberté. Une tète de mort, par exemple, formant une armoirie symbolique, est supportée par un Amour païen aux yeux bandés et par un écorché. Depuis quelques années, on a transporté les restes de Caraoëns dans une chapelle de l'église. Camoëns dans le sanctuaire de Vasco de Gama, c'est de toute justice. Il esl vrai que j'ai rencontré à Lisbonne des sceptiques qui doutent de l'authenticité des restes et croient que les ossements d'un simple cordonnier usurpent la place glorieuse du poète.
Si l'on appliquait cet esprit de critique à bien des reliques, il faudrait briser beaucoup de reliquaires. IN'a-t-on pas compté h un certain moment trois corps^ jugés également authentiques, de saint Denis? L'abbaye royale en possédait deux, pour être plus certaine de ne pas se tromper.
A Belem, au moins, il n'y a qu'un Gamoëns. S'il
l'est pas le vrai, il le deviendra, après la consécration les années. Toutes les usurpations se légitiment de ette façon. Qu'importe qu'un voisin ait prêté ses os à lamoênsl Ce n'est pas Fostéologie du poète qu'on énère; son génie plane sur ces débris.
On a voulu continuer, compléter le monastère de telem, et les travaux, qui avaient été interrompus il ^ a quatre ans (je dirai pourquoi), sont repris et coninués.
Naturellement, au lieu de s'inspirer de ce qui existe, au lieu de chercher à pénétrer les lois de cette architecture si solide, si légère, les constructeurs nodernes ont voulu faire du leur et ajouter leurs intentions à celles des grands tailleurs de pierre et de narbre qui ont posé si délicatement cette châsse im-
aable sur le sol tremblant de Lisbonne.
Il n'a pas fallu un tremblement de terre pour éprourcr l'édifice nouveau. Un souffle a suffi, en 1878. Le iôme qui avait été élevé à grands frais s'est écroulé, versant ses ruines au pied de l'édifice de Vasco de Gama.
Le couvent de Belem est une maison d'orphelins. Les dortoirs occupent, au premier étage, la place où se trouvaient les cellules des moines. On s'étonne de voir courir, jouer ces mille ou douze cents enfants au milieu de ces délicates sculptures. Mais ils les polissent de leurs caresses, sans les entamer de leur familiarité. C'est là un signe de respect, inconnu en France. Supposez deux cents gamins français dans le
21i ESPAGNE ET PORTUGAL.
plus vénérable, mais aussi dans le plus dur des mo* numents : ils l'auraient bientôt vulgarisé, éraillé, entamé de leurs signatures, de leurs caricatures. J'en atteste les inscriptions que je me suis permises moimême, à dix ans, dans les églises de mon pays. Il est vrai que la pierre eu est bien tendre ! J'espère que d'autres sacrilèges auront effacé, sous leurs affouillements, ces attentats de mon enfance.
Les mille ou douze cents enfants portugais s'ébattent dans cette cage splendide, sans en becqueter les barreaux. Ces orphelins seront des hommes doux et patients.
Je leur pardonnerais de lancer des boulettes de papier mâché aux croûtes qui, sous prétexte de portraits, agacent ou affligent l'immense salle du Chapitre. Jamais la majesté royale n'a été si mal accommodée à l'huile.
Dans les réfectoires des moines on retrouve encore, sur les murs, de vieilles faïences en camaïeu assez amusantes. Sur une de ces plaques (un Alsacien dirait ces blagues), les frères de Joseph apportent à Jacob les vêtements de son fils et lui présentent d'un air dolent une culotte qui pourrait servir de prospec* tus à la Belle Jardinière.
Non loin de Belem, une sorte de grande remise
)rt simple^ dans le goût de la fourrière de Paris,
tient la collection, très intéressante, des plus an-
iens carrosses de la monarchie portugaise. C'est là
ne Ton compte les dynasties dételées.
Ce musée vaut plus que celui de Trianon. S*il est iférieur par la quantité à celui du même genre qu'on itre dans le palais royal de Madrid, il est supéieur, comme rareté et aussi comme vétusté.
Il faut dire que les Espagnols ont emporté du Porigal, comme des trophées de leur domination, fout 3 qu'ils ont pu en fait de vieux carrosses, et c'est ainsi u'ils se vantent d'avoir une collection plus riche.
Les vieux chars de l'État portugais, dont les uns tit perdu les courroies qui les soutenaient et sont iccommodés par de grosses cordes et dont les autres )nt à demi rongés par les vers, serviraient de lieux ommuns à des dissertations faciles, à de grandes hrases mélancoliques. Je les recommande seulement, omme objets précieux, dans une exposition de mobiers et d'arts décoratifs. Ils sont une preuve de plus es mœurs pacifiques du Portugal. Les révolutions y
i\i ESPAGNE ET PORTUGAL.
détruisent moins Je choses que les tremblemenls de terre, et, si jamais la république, qui n'est pas nécessaire dans ce pays libre, venait, par erreur, à avoir sou jour de fanfares, elle n'irait pas stupidement brûler, comme ailleurs, ces vestiges de la carrosserie royale; elle les laisserait s'émîetter dans leurretraite. L'Espagne, je Tai déjà dit, a le même respect (les curiosités. Elle fait des pronunciamentos sans loucher à rien, souvent même à ce qu'elle veut chan* ger.
Lisbonne a sept ou huit théâtres : des petits, qui sont fréquentés par nos troupes de vaudeville et d'opérette; des moyens, dans la dimension physique et morale de notre Gymnase et de nos Variétés ; des j;rands, qui équivalent au Théâtre-Français et à l'Opéra.
Le théâtre des Recreios est dans un jardin. 0» avait voulu combiner, dans le même endroit, u^e salle d'hiver et une salle d'été; mais l'hiver, en Pot' tngal, ne vaut pas qu'on s'enferme, et Tété ne p®^' met pas qu'on soit dehors; si bien que le théâtre d*' Recreios a manqué son but. On y joue de tout, mèi^ (le Faccordéon.
Pourtant, lors du congrès pour la propriété lilt^ raire, une représentation de gala nous y fut donnée et un des plus vieux acteurs, en même temps qu'un d^ plus illustres, Santos, le Talma ou le Frédérick-Lcr maître du Portugal, complètement aveugle aujour^ d'hui, vint nous réciter des. vers français de bienvC"^
LUBQ^NK. 215
nue, très joliment tournés ei dus à M. Mendès-Leal,
alors ministre du Portugal en France, Tiniliateur et
s aimable organisateur du congrès. Il a voulu
' qu'il était poète, en français comme en portu-
et ce très fin diplomate a fait la démonstration.
n'a été impossible de me former une impression
sur le talent du grand artiste dramatique, par
*écitation de vers français faite avec un si fort
portugais. Peut-être eussions-nous été plus
ionnés par la déclamation d'une poésie portu-
Le geste nous les eût fait comprendre. Mais
Mendès-Leal avait surtout voulu, en faisant réciter
vers dont nous avions chacun une copie, nous
p l'occasion de voir paraître sur la scène un co-
ien illustre qui s'y fait mener, comme Œdipe, par
Antigène.
Le théâtre de Dona-Maria, celui-là même qui re-
sur les cendres durcies des bûchers de l'Inquisi-
est bien placé, j'ai dit sur quelle place, et, sans
un chef-d'œuvre d'architecture, a fort benne mine
lehors et au dedans.
Il était en réparation, lors de mon premier voyage. Le foyer seul était abordable et j'y allai pour pouvoir, des fenêtres, mieux jouir du spectacle extérieur qui nous était offert par la municipalité, c'est-à-dire Texerticedes pompiers de Lisbonne. Je dois dire que le spectacle a été fort instructif. Il eut un lendemain douloureux. Un grand incendie qui détruisit un hôtel nous permit de voir sérieusement à l'œuvre la science
^2l() ESPAGNE ET PORTUGAL.
jryinnaslique, dont on nous avait seulement offert \a parade.
Le llu'iitre Dona-Maria était primitivement destiné à Tart portugais, exclusivement; mais, pour vivre, ou pour virotery il manque incessamment à sa vocation et ne donne que des traductions, des adaptations, la plupart du temps, d'œuvres françaises.
Quant au théâtre San-Carlos (l'Opéra), il est grand, commode, pratique, avec des couloirs et des escaliers qui permettraient, en cas d'incendie, une évasion plus rapide que ceux de nos fours parisiens.
Est-ce cette assurance, cette garantie, qui fait triompher sans gêne les habitudes locales, dans tous les couloirs, devant toutes les loges? Peut-être bien fume-l-on aussi dans les coulisses ! On dirait que les habitués de TOpéra réservent leurs meilleurs cigares ou leur meilleur tabac, pour les fumer dans les couloirs.
11 ne semble pas toutefois que cette alliance de la tabagie et du grand art musical nuise aux chanteurs. J'ai assisté à une représentation émouvante du Lohengrhi. Je dis émouvante par le ssympalhies du public; car je dois avouer que, sij'ai bien soutenu l'épreuve de la musique, ceJe-ci le m'a pas beaucoup agité. Le parterre, les loges, les deux lOges royales, qui se faisaient face, celle du roi dom Luiz et celle du roi Fernando, n'étaient pas de mon sentiment. Leurs Majestés ne cessaient de donner le signal des applaudissements à Sa Majesté le public, et le parterre devenait
énétique. La passion se partageait entre deux cantaices; on m'assura que des duels avaient lieu à ce ijel. La musique n'adoucit pas les mœurs en Portuil. N'ayant rien à faire en ce sens, puisque les Por- [gais sont doux; elle les pousse à la férocité.
Je ne suis pas fâché d'avoir ce grief de plus contre
musique.
Les termes : donner le signal des applaudisse- $y qui étaient en France, sous l'Empire, dans les )mpte8 rendus des journaux, des formules de coursanerie, puisqu'on n'attendait pas que l'empereur ou ijoapératrice eussent ri, pleuré ou applaudi, pour re, pleurer ou applaudir, sont des termes rigoureuiment exacts en Portugal, où l'étiquette est sévère et i l'on n'applaudit pas avant les rois. Mais les rois y mt d'une bienveillance si constitutionnelle, qu'ils ne îliennent jamais l'élan du public; qu'ils le facilitent t le devancent, en applaudissant les premiers, facilelent et toujours.
J'ai été témoin d'un fait contraire en Hollande, l'était à une soirée de gala. La musique jouée ne taisait sans doute pas au roi, ou les musiciens lui taient désagréables : il ne fit pas, une seule fois, à les chanteurs comme Faure, à une cantatrice comme nadame Devriès, la gracieuseté de les applaudir, et e public hollandais ne se permit pas d'enfreindre ce îilence rigide. C'était navrant et lugubre.
Un de nos ministres, arrivé à Amsterdam' pour
l'Exposition, faillit manquer à toutes les convenances
en ébauchant un applaudissement qu'on réprima tout aussitôt. Que serait-il arrivé, s'il eût obstinément persisté? La guerre eût-elle été déclarée? Non, saos doute, et pourtant c'eût été presque un scandale analogue au soufflet donné par le dey d'Alger à notre ambassadeur. Seulement, celte fois, c'est le dcj d'Amsterdam qui eût reçu le soufflet.
A Lisbonne, on applaudit et on siffle de la même iaçon qu'en France, mais on donne aux trépignements des pieds et aux trépidations de la canne sur le parquet un sens absolument différent de celui que nous leur protons. C'est, chez nous, le comble de l'enthousiasme; c'est, sur les bords du Tage, le comble do mécontentement dédaigneux ou méprisant.
Je trouve que les Portugais ont raison. Faire trop de tapage n'est pas une preuve de dilettantisme, une façon d'honorer la musique ou l'éloquence. Les interruptions de la main ou de la voix ont un rythme et sont, de toutes façons, moins grossières.
Je préviens donc les Français qui voyageront en Portugal. Ils ont d'ailleurs bien d'autres façons d'être impolis; car, il faut l'avouer, le Français, qui met tout le monde à l'aise chez lui, est toujours trop tenté de se mettre à l'aise chez les autres. Nous gâtons volontiers nos hôtes, mais nous agissons volontiers avec eux en enfants gâtés.
Je n'ai pas entendu de sérénades, le soir, sous les balcons de Lisbonne; mais j'ai vu des jeunes gens en faction, dans la posture d'Almaviva déguisé en Lindor,
i S des fenêtres que les stores voilaient sans les fer-
r. Je croyais, chaque fois, me heurter à quelque
loureux de contrebande : on m'apprit que c'était la
on usuelle, pour tout bon jeune homme, de se po-
' en prétendant à la main d'une jeune fille honnête,
ant d'être admis daas la famille.
Il adresse d'abord sa plainte ou sa complainte à
•oïne. Les parents, qui respectent l'usage, se
rent dans une pièce écartée pour ne pas gêner
ercice d'un droit national, et les jeunes gens
I ent ainsi eux-mêmes en pourparlers. Juliette pro-
--longe plus ou moins longtemps les factions de son
Roméo. S'il perd sa cause, il va causer ailleurs; s'il
.la gagne, il frappe à la porte pour parler aux parents,
•et les conditions de l'alliance se discutent.
/ S'exhale-t-il beaucoup de poésie dans ces duos?
A-t-on constaté des escalades ? Les voisins, qui peuvent
•entendre et qui sont peut-être plus curieux que les
parents, gênenl-ils les expansions? Ne s'échange-t-il
•que des politesses banales, que des formules? Je
rignore. Ce que je sais, c'est qu'à cause de la gorge
tirée, tendue, pour envoyer des mots qui montent
comme des flèches, on compare ces déclarations rou-
coulées à l'opération de se rincer le gosier, et qu'on
appelle : amour au gargarisme celui qui procède
par ces tête-à-tête perpendiculaires.
Le mot n'est pas étonnant dans une ville où les boutiques d'apothicaires sont si nombreuses.
La santé de l'amour se trouve- t-elle bien de ces
îiù ESPAGNE ET PORTUGAL.
gargarismes pré?entifsy et l'ennui prend-il moins époux à la gorge quand les soupirants se sont a d'avance fortifié le gosier? C'est une question que je n'ai pu étudier.
Ce n est pas la faute du marquis de Pombal si L bonne a encore des combats de taureaux. Il a pa expulser les jésuites; il n'a pu expulser les torreros.
Il faut dire, d'ailleurs, que ces courses, assez inoffensives, ne sont pas à comparer à celles d'Espagne. On ne tue pas les taureaux, et il est presque impossible que les taureaux tuent quelqu'un. Ils sont embih ladoSy c'est-à-dire qu'ils ont leurs cornes enfermées dans des étuis de gros cuir ; ils peuvent froisser, bousculer; ils ne peuvent éventrer.
La joute n'est plus qu'une affaire d'adresse, de haute école, d'élégance. Des amateurs, en costume Louis XV, cheveux poudrés, caracolent dans l'arène, sur des chevaux superbes. Quand on juge que le taureau est assez fatigué, la trompette sonne; des bœufs, ayant de longues clochettes, entrent et ramènent, en oncles indulgents, le neveu évaporé qui, malgré ces épreuves, a des chances de mourir de vieillesse.
e cirque réduit à des fureurs parlementaires, blutions constitutionnelles, nps du marquis de Pombal, la joute était trieuse , on tuait et on était tué. Mais vaineministre qui avait éteint les bûchers et inis autodafés voulut proscrire les bêtes à rétait là une réforme hardie, téméraire, que pouvait admettre. L'expulsion des jésuites ne ue le pape ; l'expulsion des taureaux fâchejuple, et le roi José I»^ tenait plus à son u'au pape, .nd marquis se résignait donc et se bornait à
hautement par son attitude.
r, le roi en personne assistait à la course. Le
était présent; mais, par une hardiesse qui ne
pas de s'affranchir de l'étiquette, il tournait lent le dos au spectacle, ntilhomme, le duc d'Arcos, s'était fait injr combattre le taureau. IJ entre dans l'arène, poi, les belles dames, et va combattre. Après
passes heureuses, quelques sauts brillants,
détourne mal à propos pour lancer une œil- ! les gradins de la cour; le taureau fond sur tteînt en pleine poitrine. Le sang coule à 'un des premiers gentilshommes du royaume îe à agoniser sur le sable, comme le plus îs torreros.
eux père, qui était placé à côté du roi, pousse e douleur et de rage, descend précipitam-
ta ESPAGNE ET PORTUGAL.
ment les gradins, franchit la haute balustrade et, malgré ses quatre-vingts ans, s'avance fièrement dans Tarène.
Le roi, ému, s'écrie et défend au vieux duc de s'exposer.
Le marquis de Pombal, à la rumeur, se retournée demi, jolte un regard sur le drame qui se préparée! attond, impassible. Cependant le vieillard, sans s'occuper d'abord du taureau qui grattait le sol, secouant ses cornes ensanglantées, s'approche de son fils, l'embrasse tendrement, lui dit adieu, le bénit, ramasse son épée, car il n'en avait pas, et va droit à l'animal furieux.
Ce fut une émotion terrible qui frappa toute l'assemblée de stupeur, quand on vit ce vieillard blanc comme un spectre, les yeux brûlant leurs larmes, qui marchait au-devant du taureau, l'épée tendue. Hais cette émotion effroyable fit place à des transports inouïs quand le vieux duc, avec une dextérité, une adresse qui n'était peut-être que le suprême effort, que l'indignation, l'infaillibilité du génie paternel, planta rudement son épée jusqu'à la garde danslecou du taureau et retourna ensuite, lentement, accablé de deuil, reprendre sa place auprès du roi.
On était alors en guerre avec l'Espagne.
— Sire, dit le marquis de Pombal, voilà du sang précieux dont les champs de bataille seront jaloux. Réservez vos gentilshommes pour les Espagnols et ne les livrez pas aux taureaux.
Le roi secoua la tête, parut mécontent, sans qu'on lût savoir si c'était de l'incident en lui-même ou de la remarque de son minisire, et, dès ce jour-là, les com-
ts de taureaux perdirent quelque peu de leur faveur. )n voulut les rendre inoffensifs. On ne les supprima I pour ne pas paraître moins héroïque que TEs-
:ae; mais on les rendit moins dangereux.
Je crois bien que, s'il n'était pas en toute chose m roi très constitutionnel, ne faisant que ce que To- >inion réclame, S. M. dom Luiz n'aurait pas besoin de reir couler le sang d'un amateur de courses pour èrmer l'arène de la Praça dos Toros Santa- Anna. 5 il tolère, sans l'approuver, ce qu'il regarde :omme un préjugé national, se consolant d'ailleurs à
pensée que les recettes des courses alimentent, ine certaine mesure, la caisse de la Santa Casa le sericordia, propriétaire de l'immeuble : c'est me espèce d'Assistance publique.
Quant à moi qui ne crains pas d'avouer l'intérêt
ouvant que j'ai trouvé aux courses de taureaux de Jéville et de Madrid, je ne défendrai pas beaucoup les îourses de Lisbonne. Il y a tant de façons pour des cavaliers habiles et élégants de prouver leur adres^,
is piquer inutilement le taureau ! Je comprends la utte périlleuse : c'est une folie sans doute, mais que e danger excuse et grandit. Le jeu qui n'est qu'une aquinerie perd de sa gloire en perdant son danger.
2ii ESPAGNE ET PORTUGAL.
Le vicomte Daupias, un très grand manufaclurier de Lisbonne, un Français d'origine, Français d*espril, Portugais par hasard, international par goût, artiste par besoin d'échapper aux préoccupations vulgaires Cl pour se consoler par Tidéal d'un grand deuil paternel, le vicomte Daupias est le possesseur d'une magnifique galerie de tableaux modernes qui est la gloire du Portugal.
Les gens qui veulent absolument mettre des chiffres sur toutes les richesses artistiques estiment à plusieurs millions, à sept ou huit, les toiles achetées dans tous les pays, après toutes les expositions, par cet amateur infatigable, à la bourse inépuisable.
M. Daupias occupe, dans une sorte de faubourg de Lisbonne, une grande manufacture de tissus de laine, de cordonnerie. Je crois qu'il est, comme la maison Godillot, en France, un des grands fournisseurs de l'armée. En tout cas, il est, je le répète, un des plus actifs et des plus riches industriels de Lisbonne et du Portugal.
Au-dessus de ses ateliers, sur les bords du Tage, dans une situation charmante, il a construit des gale- •ies qu'il augmente, qu'il prolonge dans tous les sens,
*e que ses acquisitions le forcent à s'agrandir. )mmence à avoir une bibliothèque assez nom-
de catalogues particuliers; j'ai visité en Italie, llemagne, en Hollande, bien des collections : je rois pas en avoir trouvé une qui puisse rivaliser, le luxe bien entendu, l'aménagement heureux, mbre, et pour l'hospitalité, t musée est surtout moderne. Une collection ires de très grand prix représente le moyen âge i Renaissance. Les toiles anciennes ne sont pas
d'une valeur incontestable; elles furent les lières acquisitions, Tessai, pour ainsi dire, l'école ollectionneur. Mais le génie contemporain brille . tout son éclat, et celui-ci peut être discuté au t de vue ]de l'eslhélique éternelle, sans pouvoir déprécié au point de vue de l'authenticité.
1 système ingénieux d'éclairage permet à M. Daude donner des soirées dans ses galeries, et,
l'hospitalité est aussi charmante, aussi simple,
i délicate, aussi abondante que le musée est splen-
, c'est une féerie de plus que cette bonne grâce
couple aimable, s'épanouissant dans les splen-
•s de cette collection. Tous les ans, M. Daupias
aire à Paris sa tournée d'amateur, au Salon, et,
les ans, il dispute au gouvernement français des
s que notre gouvernement ne peut pas toujours
dre.
a maison de M. Daupias est une représentation
î de la France, à une courte distance du palais
(l'Abranlès, où notre ministre actuel, M. Paul de Laboulaye, représente si bien le gouvernement tranvais. La manufacture est un palais secret, qu'on ne découvre que quand on en a franchi le seuil; mais il pourrait aussi arborer le drapeau tricolore, sans déplaire d'ailleurs au gouvernement portugais.
Lisbonne a des promenades, des jardins publics agréables, un jardin botanique; mais, quand j'aurai parlé des jardins de Cintra, on comprendra qu'il me soit permis de mentionner seulement les autres jardins, sans les décrire.
Si lord Byron était encore en faveur dans le monde, je dirais qu'il a chanté Cintra et qu'après lui je suis dispensé d'en parler longuement. Mais l'auteur de Child Harold a fortement baissé dans l'estime littéraire de ses compatriotes; c'est presque un ridicule de le citer. Pour moi, qui ne suis jamais las de mes opinions, je garde pour Byron l'admiration de ma jeunesse. Cela tient peut-être à mon ignorance de la langue anglaise : aussi ne songerai-je pas à l'apprendre; j'y perdrais des illusions.
Oui, même avant que le roi père, dom Fernando, '^'"^t. avec les ruines qu'il y trouva, bâti sur cette mon-
tagne prodigieuse ce prodigieux château; avant que ces forêts de camélias donnassent cet ombrage épique el lyrique sous lequel on croit voir courir des Muses, avant que ces bordures d'hortensias d'un bleu céleste fissent une bordure sentimentale aux avenues ; avant toutes ces merveilles, Byron a poussé un cri d'enthousiasme qui me battait au cœur et qui me revenait aux lèvres, quand j'ai visité le pays, les jardins, le château de la Penha.
€ Quelle main, dit-il, pourrait guider le pinceau ou la plume pour suivre Tœil ravi à travers des lieux plus éblouissants à la vue mortelle que les merveilles décrites par le poète qui osa ouvrir au monde surpris les portes de l'Elysée ? »
Je crois fermement que les poètes sont les historiens les plus exacts et les guides les plus sûrs. Je l'ai démontré à propos de Victor Hugo, qui retentit partout en Espagne. Je le répète à propos de lord Byron, et cela est si mathématiquement vrai que dans le Guide Joanneii. Germond\)e\ay\%ne ne trouve pas d'autres termes pour guider le voyageur dans cette visite à travers le site le plus extraordinaire, la végétation la plus ravissante, le palais le plus étonnant. Il y a là une combinaison de la nature, de l'art, de la fantaisie et du hasard, qui produit l'œuvre la plus variée et la plus harmonieuse que l'on puisse rêver.
J'ai vu deux fois ce poème, et j'éprouve, en recueil-
lant mes souvenirs, en repaissant mes yeux des photographies rapportées, ce tressaillement d'une nostalgie irritante qui fait penser avec peine qu'on n'a peut-être pas tout vu, tout assez bien vu, et qu'il faudrait y retourner encore.
Il y a quatre ans, à propos du congrès littéraire et du congrès d'anthropologie, la visite à Cintra fut une partie de plaisir bruyante, nombreuse, une expédition. Le roi Fernando, sa femme, la belle comtesse Ebla, nous attendaient, et, avec une galanterie toute royale pour des démocrates ambulants, quand nos voitures passèrent sous la première porte, le drapeau aux armes du roi fut hissé au sommet de la tour. Le roi nous fit lui-même les honneurs de ce palais de fée, nous promena sur les terrasses où, par des nuits bleues, doivent errer des fantômes moins effrayants que celui du père d'Hamlet, et nousversaàpleines rasades, avec un vin de Porto comme on n'en boit qu'en Portugal, le double charme d'une hospitalité capiteuse.
J'ai revu Cintra et le château de la Penha dans des conditions plus tranquilles, plus faciles au recueillement. Il y avait plus de silence sous les voûtes sonores ; mais aussi il y avait plus de fleurs dans les jardins. Cette forêt de camélias dont j'ai parlé était étincelante et épanouie. Les eaux vives qui la traversent, qui se répandent partout, chantaient la chanson d'avril, et c'était surtout à ce moment-là qu'on pouvait dire comme le poète et le Guide : « Cintra est le trône du Printemps. »
Je mêlerai mes souvenirs des deux visiles, en suiyaot l'itinéraire de la seconde.
Cette fois, nous faisions la promenade en compagnie du ministre de France, de madame de Laboulaye et des amis espagnols qui nous avaient suivis en Portugal.
Nous partîmes de Lisbonne par une matinée superbe, en longeant les bords du ïage, sur la route de Caseaës.
J'ouvre une parenthèse pour dire, en passant, que Cascaès est une station de bains de mer, à Tembouchure du Tage, coquette et encore primitive, mise à ta mode par la reine, comme Dieppe a été inventé par la duchesse de Berry.
•La cour, pendant la saison, habite la maison du gouverneur, c'est-à-dire le petit fort qui domine la mer et le fleuve. C'est là qu'il y a quatre ans, à Toccasion de l'anniversaire de la naissance du prince royal, la reine dono^ un bal auquel les membres des deux congrès furent invités.
On dansait sur le rempart. Les marins avaient tendu [es pavillons de tous les pays au-dessus de la terrasse; les canona, qui n'avaient pas été retirés des embrasures, formaient des stalles, des cabinets particuliers. Les musiciens jouaient dans la batterie principale, et, quand on entr'ouvrait la muraille flottante pour voir e ciel, on apercevait au loin l'escadre française illuminée, envoyant des lueurs électriques au petit fort. !]l'était charmant et d'une étrange simplicité. Rien ne
réassemblait moins à une réception royale, et pourtant rêtiquette inflexible restait visible dans ce bal en plein air : les plus grandes dames qui abordaient la reine s*agenouillaient et lui baisaient la main, avant de lui fairo vis à-vis dans le quadrille royal.
Jo referme la parenthèse et je reprends le chemin de Cintra.
La dislance de Lisbonne à ce charmant endroit est de ^1 kilomètres. Elle est rapidement franchie, en attendant qu'un chemin de fer la supprime.
On aperçoit dès la moitié de la route, au fond, devant soi, sur une crête aiguG, barrant l'horizon et coupant le ciel, ce château fantastique de la Penha. Il semble impossible d'y monter, et, chose singulière, dans la perspective, l'immense verdure que l'on va admirer disparaît : les rochers la dévorent. La masse est imposante, sévère, grogneuse. C'est quand on y touche que la vieille fée se métamorphose, prend son jeune visage et sourit.*
Kn passant p:ir la route de Cascaës et en ne rejoignant celle de Cintra qu'à l'endroit où de magnifiques aqueducs et des moulins à vent se profilent sur le ciel, on a évité la partie monotone du voyage. Le pittoresque commence; la route est bordée d'aloès gigantesques; les jardins ont des rangées d'eucalyptus; puis, tout à coup, près de Cintra, on entre dans un village si ombreux, si bien planté d'arbres énormes, si mouillé des eaux de source qui filtrent à travers les »nurs des vieux jardins, qu'on a brusquement besoin
de se couvrir, tant il fait frais dans cette oasis, sur une route brûlante.
Cintra est un bourg de quatre mille habitants. C'est la résidence d'été de la société lisbonnaise. Naturellement, tous les Anglais du Portugal occupent des villas, des chalets qui égayent, en l'outrageant un peu, le paysage, par de petits airs de nos maisons de Montmorency. Mais ces logements sont des loges d'où l'on voit le spectacle et ne sont pas le spectacle. D'ailleurs, il y a des sites que l'industrie humaine ne parvient jamais à déshonorer, et Cintra est un de ces endroits privilégiés. Des hôtels et, devant chaque hôtel, des ânes à la disposition des voyageurs rappellent les stations des Pyrénées.
Avant de faire choix de nos montures, pour aller aux astres, nous allâmes visiter le vieux château, celui de Cintra proprement dit. Il est au creux de la vallée, dans le centre du bourg.
C'est un monument mauresque, mais fortement mélangé de tout ce que les architectes portugais ont cru devoir ajouter de leur goût personnel à chaque réparation. De loin, deux tours gigantesques qui vont en se rétrécissant et qui font de ce château une sorte de lorgnette de théâtre gigantesque dressée vers le ciel m'avaient fort intrigué : on m'apprit que c'étaient les deux cheminées des cuisines. Il faudrait avoir à rôtir des gigols destinés à l'appétit de Gargantua pour justifier de semblables cheminées. Quand nous visitâmes les cuisines, qui valent la visite, le guide frappa
de sa main sur la table massive du milieu, etl'ècho, comme un tonnerre s'engouffra dans ces tuyaux immenses. Quel bruit formidable on doit faire en hachant un peu de persil seulement!
Ce vieux château a grand air dans son abandon. Il est meublé comme un pensionnat. Si la cour n'a pas d'autres matelas quand elle va y coucher, le sommeil a une raison de plus, et qui ne tire pas moralement à conséquence, pour fuir les paupières royales.
On trouve quelques traces de sculptures sarrasines assez belles et trois plafonds intéressants; l'un est le plafond des cygnes. Est-ce dans cette salle que le roi Fernando a pris le goût du Lohengrin ? L'oiseau cher à Wagner est multiplié à profusion. Une autre salle est la salle des pies. On assure que Juan I", voulant se moquer du bavardage des dames de la cour, fit peindre ce plafond, uniquement composé de pies, aussi nombreuses que les cygnes. Le troisième plafond est orné des écus de soixante-quatorze familles les plus nobles du Portugal.
La cour actuelle ne vient guère à Cintra, dont le séjour serait, en effet, assez mélancolique et peu confortable. On montre aux visiteurs une petite chambre carrelée, une cellule où Alphonse lY dit le Victorieux; par ironie, ou l'Impuissant, fut enfermé jusqu'à sa mort. Par une petite fenêtre, comme dans les nouvelles prisons cellulaires, il entendait la messe. Oû& soin de faire remarquer que ce malheureux roi, en tournant dans sa cage, en a usé les dalles.
' Ce qui prouve autant et mieux peut-être que les vestiges d'architecture et de peinture l'origine mauresque du château, c'est la plaisanterie hydraulique, renouvelée de TÂlcazar de Séville, à laquelle on est exposé. Une colonne tordue, qui ressemble à un anéten piloriy attire les curieux, et, quand on l'examine et près, de minces filets d'eau, jaillissant du sommet, retombent en cascades sur les têtes et les épaules des amateurs de sculpture. C'est très gentil.
Il paraît que le prince de Galles, visitant en 1876 le
château de la Penha, fut si ravi de Tâne qui lui servit
de monture, qu'il l'acheta et l'emmena en Angleterre.
Je n'ai pas précisément à me plaindre de l'animal qui
ransporta de la vallée à la haute montagne; mais
il feignit si paresseusement de me trouver un peu
l , et, sous ce prétexte, il affectait tant de marcher
delà caravane, que je lui garde cependant
re rancune.
e ascension à ânes, bien qu'elle fût renouvelée du prince de Galles, était fort différente de l'ascension glorieuse d'il y a quatre ans ; mais la gaieté remplaçait Isi dignité, et, si aucun pavillon royal ne fut hissé au sommet de la tour, si le roi-artiste n'était plus là, pour nous faire les honneurs de sa féerie, nous pouvions du moins nous abandonner tout à notre aise à notre admiration. Nous n'étions plus que les courtisans de noQS-mémes.
Je me réservais de décrire le château de la Penha, et je m'aperçois que c'est impossible. On est dans un
dédale, dans un burg allemand transporté en Porlu- ^al par des gnomes d'Asie qui Tout façonné en roule. On se perd dans cette immense construction posée sur une arête de rocher, et l'on ne veut pas se retrouver. Comment compter les voûtes, les mâchicoulis, les tours, les portes supportées par des géants suspendus à des fleurs, les donjons, les poternes? Un désordre symphonique a présidé à rarchiteclure. Le roi Fernando a dépensé des millions et des trésors de poésie qu'on ne peut évaluer. Il a utilisé ce qui restait d'un vieux couvent, et il a bâti dans l'abîme, quand les ruines à restaurer lui manquaient. La chapelle est un bijou ou plutôt un cofîret ciselé pour contenir des bijoux. Le maître autel, en une sorte d'albâtre oriental, est une merveille de délicatesse. Une petite salle à manger a ce caractère particulier et très rare dans l'architecture gothique que la voûte en pierres est plate : on dirait une ogive redressée et écrasée.
Le château est meublé simplement. Le roi Fernando avait songé d'abord à y transporter beaucoup des objets d'art qui font de sa résidence de Lisbonne un musée ; mais la hauteur a ses inconvénients comme la grandeur: les terrasses ne dépassent pas toujours les nuages; quelquefois les brouillards viennent y chercher les sagas apportées du Rhin et donnent une humidité invraisemblable à ce palais aérien. Les tableaux y moisiraient et les armures y prendraient de la rouille.
Les jardins qui montent jusqu'à la première entrée
du château se déroulent de toutes parts autour de ce piédestal gigantesque. On s'essouffle à les parcourir, comme on s'essouffle à vouloir les raconter.
Mes amis espagnols, qui, depuis leur entrée en Portugal, avaient un petit sourire dont je me gardais bien de dégager l'épigramme, furent forcés d'admirer pour tout de bon et de convenir qu'ils n'avaient rien de pareil en Espagne. Les jardins d'Aranjuez eux-mêmes, plus grands, plus touffus, plus meublés, n'ont pas une verdure si verte, ni tant de poésie mystérieuse. L'Espagne a l'Alhambra et ses Alcazars; mais elle n'a fucun défi pareil jeté par l'architecture moderne au génie gothique et fantasque.
Le roi dom Fernando n'aurait pas bien mérité déjà de l'histoire du Portugal, par sa sagesse constitutionnelle, tant qu'il fut le mari de la reine et quand il fut le tuteur de ses fils, qu'il aurait droit à une place glorieuse dans les annales de son pays, pour son goût artistique, pour l'impulsion qu'il donne aux arts, pour ce chef-d'œuvre qu'il a fait construire. Versailles plaide la mémoire de Louis XIV : le roi Fernando, qui n'a opprimé ni dépouillé personne, qui n'a fait mourir aucun ouvrier à la lâche, qui a créé cette œuvre par sa volonté et son argent, s'est acquis, toute proportion gardée, une gloire analogue à celle du grand roi.
Le château, une fois évidé par notre curiosité, les jardins parcourus dans tous les sens, non sans des tentations horribles de fourrager dans la forêt de camé-
lias, nous voulûmes profiter de nos montures pour aller visiter les ruines du château des Maures, sur une montagne voisine, dépendant de la propriété du roi.
Le pittoresque qui nous enivrait si délicatement se changea tout à coup en orgie, et nous eûmes la sublimité d'un orage épouvantable et ravissant, le plusdramati(jue, le plus poétique que nous pussions rêver. Nous cherchâmes un abri, les ânes sous une arche de pont faisant porte entre deux rochers, et nous dans une poterne barrée par un grand tourniquet spécial pour empêcher les animaux de passer avec les humains dans Tenceinle du domaine mauresque. Nous es-» sayâmes de nous caser, deux par deux, dans les compartiments de cette cage tournante, et de là nous assistâmes, en loge grillagée, à ce panorama mouvant qui n'était pas sur le programme. Cintra tantôt disparaissait à nos pieds dans des nuées qui nous élevaient plus haut vers le ciel, tantôt rayonnait tout à coup avec des tranches de soleil, des effets de bleu intense qui faisaient tressauter Tâme. Le tonnerre se heurtait aux rochers; la pluie rythmait Tharmonie d'un cinglement aigu, froid; mais nous brûlions d'admiration, ayant été échauffés par le dépit.
Ce spectacle dura près d'une heure. Nous avions perdu un temps nécessaire à l'excursion, et, comme il eût fallu, pour atteindre les ruines, aller à pied dans des sentiers qui n'étaient pas tous pavés et se priver des ânes (que le roi Fernando, président d'une Académie, proscrit cruellement dans ce domaine), nous
nous résignâmes^ quand la pluie cessa, à descendre dans la vallée.
Il me sembla que ma monture, autrement ironique qu'en gravissant la montagne, ricanait en me secouant à me faire chavirer, et me raillait de ce qu*elle prenait pour un mécompte, mais de ce qui était, au contraire, im acte imprévu et grandiose du drame de notre exeorsion.
Nous revînmes à Lisbonne, séchés au dehors, amollis au dedans, ravis de notre promenade. Cet orage nous eût certainement manqué.
• II est vrai que nous n'avions pas vu les restes de la mosquée, où des ossements retrouvés dans les ruines ont été enterrés sous la double protection d'une croix et d'un croissant. Dans l'incertitude sur Torigine des squelettes, la piété a fait cette alliance des deux symboles. Je connais des cimetières où, dans le doute, on eût cru se montrer plus spirituel, en ne mettant ni croix ni croissant.
J'aborde la partie la plus délicate de mon récit : non que je sois embarrassé pour formuler ce que je veux dire et pour le dire dans l'intimité, mais parce
qu'il y a toujours comme un semblant d'indiscrélionet de fatuité, pour un homme de lettres, à raconter M haut, en public, ses relations avec des souverains.
Je ne suis pas gêné par mes opinions. La liberté absolue que j'ai constatée en Portugal défie, plutôt qu'elle ne les déconcerte, mes convictions républicainrs, et j'envie les peuples monarchistes, assurés paisiblement des conquêtes pour lesquelles nous lutterons encore longtemps sous la République, sans que pour cela je sois le moins du monde tenté de devenir royaliste, en France.
L'étiquette ne fait plus rien à la chose. Ceux qui rêvent la République en Portugal et ceux qui veulent l'importer en Belgique sont des ennemis inconscients, ou exaspérés, de ces deux petits pays. Ceux-ci compromettraient leur indépendance en ne se refusant pas à une propagande qui romprait leur unité. Heureux les pays, quelle que soit la forme du gouvernement, où l'on ne dispute que sur des nuances, en se trouvant d'accord sur les principes constitutionnels!
C'est donc avec une sincérité absolue, toutes les fois qu'il m'est arrivé, en séance de congrès ou dans un banquet, de parler devant le roi de Portugal, que je l'ai loué de son respect scrupuleux pour la constitution, et c'est avec une estime que j'oserais qualifi^f d'amilié, s'il s'agissait d'un autre ou si j'étais certain d'être bien compris et de ne pas paraître présomp' tueux, ridicule, que j'ai causé dans l'intimité avec S. M. dom Luiz.
Le roi a quarante-six ans. De taille moyenne, de complexion assez Torte, blond, un peu pâle, avec des yeux bleus d*une douceur attirante, timide, élevant peu la voix dans la conversation, mais parlant haut et ferme, quand il se hasarde à parler en public, comme il Ta osé, dans un grand dîner, lors du congrès de .1880, il n'a que la mélancolie du pouvoir; il n'en a pas l'orgueil. Hais cette mélancolie se satisfait par l'étude, par la traduction de Shakspeare , par un goût très vif pour la musique, par ce besoin d'hospitalité envers tous ceux qui apportent au palais d'Âjuda le reflet d'un pays lointain.
Comme roi, son atlilude est d'une correction parfaite. Il suit l'opinion, sans lui résister, mais sans se laisser entraîner.
L'étiquette, qu'il n'a pu supprimer, l'oblige à des grâces spéciales envers ses visiteurs. C'est ainsi qu'il les reconduit toujours jusqu'au seuil de la salle où il les reçoit, pour ne pas les contraindre à sortir â reculons, ainsi que le veut l'étiquette. Il a aboli le baisemain; mais il n'a pu abolir les courtisans, et le baisemain continue pour les Portugais. Il m'a semblé toute* fois que dom Luiz trouvait plus de plaisir à offrir et à recevoir une étreinte virile, quand il se trouve en face de gens qui n'ont jamais baisé que la main des femmes.
Le roi parle admirablement le français ; il parle également bien l'allemand, l'anglais et l'espagnol, ce qui n'est pas peu dire. Dans toutes les conditions, ce
2i0 ESPAGNE ET PORTUGAL.
serait un de ces hommes dont on dit c qu'il y a du plaisir à causer avec eux ». Dans sa situation royale, c'est un lettré, au courant de toutes les choses littéraires, se passionnant notamment pour nos querelles d'école, ne manquant pas une seule représentation des comédiens français et les jugeant avec une critique très fine, très indépendante.
J'avais reçu, comme président du congrès littéraire de 1880, des marques trop précieuses de la bienveillance du roi, pour ne pas regarder comme un devoir, dès mon second voyage à Lisbonne, de lui faire demander une audience.
Puisque je suis entré dans la voie des aveux et puisque je me suis tout à fait compromis avec l'intolérance démocratique, j'oserai dire que parmi les attractions de mon second voyage, que parmi les rêves de cette espèce de nostalgie qui me ramenait en Portugal, la pensée de me retrouver avec ce prince aimable et spirituel entrait pour beaucoup. Ma vanité n'avait plus rien à en attendre; mais je voulais renouveler et contrôler l'émotion emportée d'un premier voyage.
Le roi me reçut avec une courtoisie presque empressée et, pendant deux heures qui me parurent courtes, nous causâmes librement, comme deux confrères de lettres, d'abord dans l'embrasure d'une large fenêtre, puis assis au haut d'une table qui poutait bien être une table de conseil, le roi sur un faaveuil à dossier gothique et armorié, comme on en
LISBONNE. m
voyait dans les accessoires des drames moyen âge, moi à côté de lui, sur un simple fauteuil de ministre.
C'était toute Tinégalité apparente; pour la toilette, j'aurais peut-être eu, aux yeux d'un badaud, un avantage : j'étais en belle redingote, et le roi était en veston gris, en tenue de chasse.
Je dis cela pour mes petits-enfants, qui s'imaginent qu'un roi ne parle jamais à un simple mortel, sans avoir une couronne sur la tête et un sceptre à la main.
Je n'ai pas noté toute la conversation, variée, ondoyante; j'en ai retenu les parties principales. Je ne m'excuse pas de les révéler. Les rois sont forcément tributaires de l'histoire, et celui d'entre eux qui prétend à l'estime par son respect de la liberté, par son culte de l'esprit, a droit au témoignage d'un républicain, ce témoignage fût-il indiscret.
Je me souviens qu'après un examen de nouveautés littéraires en France, il fut question de Pot-Bouille, et que ce fut le point de départ d'une dissertation sur la vérité dans l'art. Le roi dom Luiz, qui traduit fidèlement Shakspeare, tout en confessant son peu de goût pour les ordures superflues, me déclara qu'il ne s'arrêtait jamais, dans son travail, devant une crudité de génie, pour la voiler ou la modifier. Joignant un exemple à sa déclaration, comme il achevait précisément la traduction d*Othello, il me cita un passage violent dans le texte anglais, que M. Guizot a affadi;
en restaurant Letourneur, que F.-V. Hugo n'a pu
tit ESPAGNE ET PORTUGAL.
exactement traduire, tout en s'en approchant beaucoup, parce que la langue française se refuse à un calque exact, mais que, lui, espérait faire passer exactement dans la traduction portugaise.
Voici ce fragment de dialogue entre Desdemona el Olbello.
Desdemona. —J'espère que mon noble maître m'estime v«*rtueuse.
Othello. — Oh oui ! autant qu*à la boucherie ces mouches irétc qui engendrent dans im bourdonnement...
Je reproduis la traduction de F.-Y. Hugo; mais elle ne réussit pas à faire entendre, comme dans le texte anglais, que ces mouches qui s'accouplent au-dessus d'un charnier lui doivent leur vertige; l'injure atroce d Othello, que la fureur envahit, est incomplète dans celte traduction.
— Si je supprimais ce passage, me dit le roi, je supprimerais un trait effroyable de la jalousie d'Otlielio et un Irait de génie de Shakspeare.
11 me cita d'autres endroits qu'on ne lui pardonnera peut-être pas d'avoir traduits, mais qu'il traduira quand même.
Ce respect de Shakspeare n'impliquait d'ailleurs aucune complaisance pour le naturalisme écœurant et sans génie. C'était, au contraire, en protestant contre l'abus de la grossièreté, que dom Luiz maintenait ce privilège pour les brutalités des grands poètes.
Nous passâmes en revue les poètes contemporains, e roi me parla avec éloge du volume de Maurice oUînat, les Névroses, Il en sentait l'exagération, attitude forcée ; mais il en appréciait Fart. La pièce 1 plus crue du livre, le Taureau à la vache^ ne lui éplaisait pas : c'était, selon lui, un tableau bien peint. [ m'avoua qu'il aimait particulièrement la pièce les f'rissons et qu'il l'avait traduite en vers. Je demanlai la lecture de la traduction, me faisant fort de la omprendre. Le roi alla chercher dans son cabinet le ivre de Rollinat et les pages écrites par lui. 11 me lut l'abord la pièce en français, avec un sentiment, un iccent, un goût à rendre jaloux M. Legouvé lui-même; mis, après m'avoir pénétré de nouveau de la poésie le Rollinat, il me remit le livre, et il me fut facile ilors, avec le texte français sous les yeux, de percer mtièrement la brume de la traduction.
Le roi ne s'était permis qu'un changement. Rollinat ermine la pièce par ces vers :
Et puis frisson du mal qui mord, Frisson du doute et du remord, Et frisson final de la mort Qui nous consume !
Le roi a cru mieux finir en concluant par ces mots : t A la mort, plus de frisson I... » Au lieu d'une énumération qui s'interrompt, il a voulu mettre une pensée d'apaisement. Après l'évocation des tortures de la vie, il a tenu à accentuer le soupir final.
Il m'était difficile de louer plus que l'intention el la fidélité du traducteur; mais j'ai, depuis, pris l'avis de Portugais compétents qui m'ont assuré que les vers sont aussi bons qu'ils sont exacts.
Je demandai à emporter cette traduction, et le roi voulut bien m'envoyer, le lendemain, une copie autographe qui fait partie de mon petit musée des souverains, à côté des lettres de Carmen Sylva. Nous parlâmes aussi des Pensées d'une reine, dont j'ai été • l'éditeur. Dom Luiz apprécia finemenlj délicatement, ces autres épanchements d'une mélancolie royale. Puis, la liste des livres récents épuisée, et elle fut longue, nous abordâmes le théâtre.
Sarah Bernhardt était venue donner récemment des représentations à Lisbonne et le roi n'en avait pas manqué une seule. Avant de me confier son opinion, il me demanda la mienne. Je la donnai intrépidement. J'avouai le grand charme d'une voix d'or, la séduction des yeux; mais je fis beaucoup de réserves sur la supériorité et surtout sur la variété du talent. Il se trouva que le roi était entièrement de mon avis.
— Vous autres Parisiens, me dit-il, qui ne voye^ que tous les six mois ou tous les ans une actrice ^^^^ un rôle nouveau, vous ne vous rendez pas complu ^^ ce qu'elle transporte de sa création précédente 4^^^ la création nouvelle; mais nous qui, pendant qui^^^ jours, voyons l'actrice dans quinze rôles différe^^*' nous remarquons vite quand elle est toujours la mêïï^® et c'est précisément cette monotonie d'eflfets,
gestes, d'intonations, qui m'a frappé dans toutes les pièces si diverses que madame Sarali Bernhardt a jouées. Une seule fois, dans un acte de Froufrou^ elle est sortie de son refrain. Mais peut-être ne s'estelle pas donné la peine de varier son jeu pour des spectateurs comme nous !
Je ne crois pas commettre un sacrilège envers l'artiste, ni une grosse indiscrétion envers le roi, en relatant cette partie de notre conversation. Si madame Sarah Bernhardt retourne en Portugal, elle est avertie de varier son débit, autant qu'elle varie son répertoire.
Sans aborder directement la politique, il était bien difficile de ne pas l'effleurer dans un entretien si complet. Cette visite avait lieu quelques jours après les manifestations communardes projetées et ratées au Champ de Mars, à Paris, et c'était trois mois environ après les grandes funérailles faites à Gambetta. La curiosité du roi sur nos petits émeutiers et sur notre grand citoyen était toute naturelle. J'essayai de la satisfaire.
Sur ce point, le roi m'écoula, sans me contredire ou m'approuver en aucune façon; mais son sourire me laissait bien voir ce qu'il ratifiait ou ce qu'il eût voulu réfuter des opinions que j'exprimais librement.
Je le quittai, très ému de cette dernière entrevue. Un pacte avait été conclu. J'enverrai régulièrement mes livres au traducteur de Shakspeare; je recevrai régulièrement ses traductions; mais je ne le verrai plus
2iC ESPAGNE ET PORTUGAL.
sans doute, que dans un souvenir qui vivra autant que ma vie. Je sortis du palais d'Ajuda avec cette pensée mélancolique. Le palais est mélancolique par luimême. 11 est immense et non achevé, ainsi qu'il convient, d'ailleurs, à un monument portugais. C'est un carré massif, situé sur une éminence nue, sans arbre, sans verdure. Est-ce la condition essentielle pour un. roi constitutionnel, toujours en vue, et lui-même toujours en vedette?
On sait que la reine. Maria Pia, est la dernière tille de Victor-Emmanuel. Je lui fus présenté à ce bal de Cascaës dont j'ai parlé, qui fut donné pour l'anniversaire du prince royal ; mais, comme le congrès littéraire était mêlé ce soir-là, pour danser, au congrès anthropologique, je crois bien que la reine, sur la présentation de M. Mendès-Léal, se méprit sur ma spécialité et crut parler à un anthropologue. Elle ne me demanda pas mon avis sur Thomme tertiaire; mais elle me parla des promenades qui avaient été faites pour le chercher. L'attitude silencieuse e^ assez embarrassée que je fus obligé de prendra donna sans doute à la reine une haute idée de \i modestie des anthropologues français. C'est la seultf fierté que je puisse garder de cette préseiitation-im — broglio.
J'en garde, d'ailleurs, une autre impression.
La reine, sans être jolie, a une noblesse d'air qu0 l'embellit. Elle porte admirablement la toilette. L»fierté de la maison de Savoie s'ajoute à celle de 1»
maison de Bragance. Une grande dame qui rapproche
4e près me disait d'elle :
. — N'est-ce pas que c'est une vraie reine?
Elle en a les vertus, et sa bienfaisance a partout 46S monuments populaires.
. Je ne puis oublier les deux princes; ce sont de
tt beaux jeunes gens. L'aîné a complété, Tannée
lière, son éducation en parcourant l'Europe. Nulle
t il n'a pu apprendre aussi bien qu'auprès de son
le respect de l'opinion publique et le respect de
ne.
. J'ai déjà dit que le palais du roi-père, dom Fernando, s'appelle le palais des Nécessités. Je n'ai pu découvrir l'origine de ce nom peu aristocratique. €'est un ancien couvent, devenu une habitation confortable et un véritable musée.
Il y a toujours plus de chances, pour une demeure royale, d'être bien placée, quand elle est une ancienne résidence de moines, que quand elle est une bâtisse spéciale. Les moines ne se sont jamais trompés sur les «ites qu'ils choisissaient. Il y a bénéfice à leur succéder.
Le roi de Roumanie, avant de se faire construire
»f8 ESPAGNE ET PORTUGAL.
(lifficilement un palais sur les hauteurs de Sinala, avait logé pendant plusieurs années dans un convent, et c'est le couvent qui l'a acclinnaté dans ce délicieui paysage des Carpatlies.
Le roi dom Fernando est relativement beaucoup mieux dans son modeste palais des Nécessités, que son (ils dans cette immense et solennelle masure d'Ajuda. 11 a de beaux arbres, ce qui est rare en Portugal, un jardin dont il peut jouir, et il s'est composé une galerie d'objets d'art, d'armures, de porcelaines, de l'aïences, qu'il montre lui-même avec un grand plaisir et qu'il augmente tous les jours.
Il est président de l'Académie des sciences : c'est la seule dignité dont il se soucie. Il peint sur porcelaine avec goût; autrefois il gravait à l'eau-forte.
Pendant son dernier séjour à Paris, il y a un an, j'ai été témoin de l'importunité d'un amateur, possédant une gravure non signée du roi, qui tenait à rendre celle-ci authentique en sollicitant la signature de l'artiste. Dom Fernando consentit à certifier l'authenticité de son œuvre, mais en dissimulant avec peine l'ennui de cette demande; qui avait assurément un but mercantile. Cette gravure avait été donnée par lui ; le donataire s'en était dessaisi, et ce n'était pas pour la conserver platoniquement que son possesseur actuel ajoutait ainsi à la valeur réelle une valeur vénale.
Très grand, très avenant, taillé comme un de ces grands personnages de Vélasquez, la moustache et
la barbiche longues, le roi dom Fernando est séduisant par sa belle humeur autant qu'imposant par sa fière mine. Il est né en 1816, mais peut tromper sur son âge. C'est un duc de Saxe-Cobourg-Golha. Il a 60, je crois, huit ou dix enfants de la reine dona Maria, qui n'avait pas été mère dans un premier mariage.
11 a été époux-consort excellent et, pendant la minorité de son fils aîné, dom Pedro V, un régent parfait, très constitutionnel. Il est aujourd'hui un prince détaché de toute ambition. En 1870, on lui a offert la couronne d'Espagne, et il l'a refusée opiniâtrement.
Affranchi de tous devoirs politiques, il a épousé une artiste qu'il aimait et qui tient bien son rang par la beauté, l'attitude et la grâce. Il est heureux; il vit simplement, mais grandement. Il peut se promener en Europe sans avoir besoin qu'une loi lui permette de sortir du Portugal. Il regrette seulement que Paris ne soit pas plus proche. Il cultive le bibelot, et il a réalisé une œuvre gigantesque, en créant ce château de la Penha qui brandit sa gloire au-dessus des nuées.
C'est un causeur gai, malin, familier, mais d'une familiarité léonine dans sa courtoisie, qui n'abdique jamais pour lui. Si un maladroit s'oubliait au jeu de cette bonhomie princière, dom Fernando saurait faire entendre qu'il ne s'oublie pas. C'est un caractère aisé, mais fier et ferme.
Lui non plus n*aime pas qu'on lui boise la main, et, pour ne pas contraindre les visiteurs à des révérences à reculons, il leur tourne brusquement le dos, à la fin d'une audience, paraissant impoli aux badauds pour ne pas les mettre en flagrant délit d'impolitesse.
Le roi dom Luiz, ni dans la taille, ni dans la physionomie, ni (autant que j'ai pu en juger) dans le caractère, n'a rien du roi dom Fernando; mais le fils et le père ont ce point de ressemblance qu'ils aiment les arts.
Pour finir cette esquisse par une critique et pour racheter quelque chose des apparences de courtisaa que je me suis données de si grand cœur, j'avouerai que le roi dom Fernando paraît aimer passionfiéfflent k musique de Wagner. Il assiste à toutes les représentations qu'on donne du Lohengrin.
Après tout, le duc de Saxe-Cobourg-Gotha, si Portugais sincère et constitutionnel qu'il soit devenu, écoute toujours chanter en lui le lied allemand, et c'est sans doute un souvenir de sa première patrie qui lui fait accueillir, avec un applaudissement quotidien, le cygne de Lohengrin traînant sur le Tage la barque de ses rêves enfantins.
Ce que j'aurais encore à dire du Portugal et de Lisbonne appartient aux relations intimes. Le temps nous pressait. J'aurais voulu visiter Porto, la ville active, et Coïmbra, la ville studieuse. Dirai-je que j'ai ajourné ces visites? Non; car, si j'ai quitté une
LISBONNE. â5t
première fois le Portugal, il y a quatre ans, a>ec le désir, la volonté ferme d'y revenir, trouvant un prétexte dans mon émotion incomplète, je n'ose plus maintenant compter sur les années et j'ai rapporté une plénitude de sensations que j'aigrirais peut-être, en retournant plus vieilli, pour trouver peut-être des absents parmi ceux qui m'ont si bien accueilli.
Il est bon de laisser toujours un au delà, un désir inassouvi et je dirais presque un regard palpitant, à l'horizon de ses meilleurs souvenirs. Je ne suis pas de l'avis du poète Soulary et je ne trouve pas que le bonheur consiste dans la petite pacotille qu'on a sous la main. Le bonheur n'est vrai que quand l'inconnu en élargit les limites et lui suggère des aspirations
d-infinv
En relisant mes notes, je m'aperçois que je ne connais guère du Portugal que Lisbonne et Cintra. C'est assez. Le reste se répand en nuées autour de ces deux stations lumineuses et les fait flotter comme des îles enchantées. L'important n'est pas de tout voir, car on ne voit jamais tout; c'est de bien voir ce qu'on a choisi.
Nous reprîmes le chemin de l'Espagne, non plus par Badajoz, mais par la nouvelle ligne de Cacérès, et les amis espagnols qui nous avaient quittés à Lisbonne semblaient ne nous avoir dit adieu que pour aller nous attendre à la gare de Madrid. Nous les retrouvâmes au poste de leur aimable et vigilante hospitalité.
Armoiries de Madrid. — La Puerta del Sol. — Le Prado. -Le musée. — L'Armeria. — La garde montante. — Le palais des voilures. — Le Sénat. — La plaza Mayor. — Un café borgne.
Je dirai peu de choses, relativement, de Madrid. C'est la ville la moins pittoresque de l'Espagne; mais, en revanche, c'est la conception la plus extraordinaire du génie de Philippe II. Conception politique dans un désert.
Que la cité proprement dite ait une antiquité lointaine ; que l'obscurité de son origine permette de ne dater son existence que du xvr siècle, il est certain que, sans la volonté du sombre fils de Charles-Quint) elle serait demeurée une ville au climat rude, ouverte au vent qui souffle du Guadarrama, une prison bonne pour François P% qui y languissait, mauvaise pour les rois d'Espagne.
Que la capitale soit au milieu du royaume comme le clocher au milieu du village ; qu'il y ait cent lieues
de chaque point de sa circonférence à une frontière, c'est là un avantage, ou simplement un fait géomé- / trique, indifférent aux destinées même d'un pays. La France ne souffre pas d'avoir Paris plus au nord qu'au centre, ni TAngleterre d'avoir Londres près de la raer, et si, au lieu de choisir Madrid, l'Espagne, maîtresse du Portugal, eût pris Lisbonne pour capitale, la péninsule ibérique eût eu peut-être le développement paciiQque et glorieux qu'elle attend encore.
Philippe II fut tenté par cette âpre solitude. Les armoiries de Madrid consistent en un ours, sur fond d'argent, qui secoue un arbousier vert aux fruits rouges. Est-ce un souvenir des ours qui fréquentaient les forêts détruites pour bâtir la ville, ou n'est-ce pas le symbole de cette fondation de cité qui compléta le désert? Charles-Quint avait ajouté une couronne à récusson ; Philippe n'y ajouta rien : l'ours lui suffisait. Il est vrai que sept étoiles^ dans un ciel bleu, enveloppent l'arbousier et son amateur; mais les étoiles ne sont pas là pour faire planer une espérance idéale; elles contresignent l'effigie menaçante et rappellent tout simplement la constellation de la Grande- Ourse.
La suprématie de Madrid en Espagne est donc une
simple hypothèse politique. La vie intense n'est pas
là, et la capitale est la moins espagnole des villes du
royaume. Les légendes y sont rares; les monuments
sont des bâtisses relativement modernes; les ruines
sont récentes; les Arabes ont mis leur empreinte à
cùlis à Tolède, et, sans Tincompârabie musée qui vaut, à lui seul, le voyage, l'art n'aurait, pas plus que la grande activité industrielle, rien à montrer dans ce centre diplomatique.
On a beaucoup planté dans Madrid; on y bâtit beaucoup. Mais les arbres du Buen-Reliro, les allées du Prado n'ont pas pris encore, au nom des arbousiers arrachés, leur revanche sur l'ours. Les vertes campagnes inventées par Alfred de Musset, qui ne connaissait l'Espagne que par ses éventails, sont encore loin de resplendir; quant aux monuments ils se résument dans le Palais du roi, bien placé ei si vaste, qu'il finit par paraître grand.
Une seule chose, je le répète, émeut vraiment: c'est le musée. Une seule chose amuse : c'est le bruit, Taclivité, le papillotage de la puerta del Sol.
La place n'est pas jolie par elle-même. Si on la surprenait vide, elle désenchanterait; mais sa gloire est de n'être jamais vide. Elle n'a pas de maisons
plus belles qu'ailleurs; la fontaine et le jet d'eau q^^ on occupent le centre n'ont rien d'excessif; ce n'es^ pas une place, à vrai dire : c'est un carrefour où 1^^ tramways se croisant dans tous les sens, où les omn^'' bus desservant les hôtels où les voitures particulière^ se rendant au Prado par la rue d'Alcala et par la rii^ San-Géronimo, maintiennent une trépidation perpé^ liielle, où la foule se presse, où les caquetages s'agi^ tout. Ne cherchez pas la porte qui a donné son nom^ comme la puerta del Sol de Tolède. Il n'y a pas d^
Hais, quand le soleil se montre et s'égrène
les gouttes sonores du bassin de la fontaine;
1 cette population pittoresque, bruyante, qui crie
jo laux, les billets de loterie, qui tend de Teau
a à tous les cochers de bonne maison, se met
nie; quand ces équipages élégants, ces mules
elle, à quatre ou à six, pour emporter deux
s, secouent leurs grelots à travers ce clique-
Yoix; quand ce désir d'amusement, mêlé à une
aine indolence qui explique tant de révolutions et
contre-révolutions, se manifeste (surtout les
jo de taureaux) ; quand ces cafés, dont quelques-uns
] iteraientune description spéciale, s'allument dans
la d'Alcala, montrant attablés, les paysans, les
letiers, les toreros, les magistrats du plus haut
grade; quand on flâne dans ce milieu que parfume
légèrement la cigarette, dont les éventails font la
brise; quand on coudoie ces hommes en manteaux,
imes en mantilles, ces prêtres aux allures gaies,
it pris d'un tressaillement joyeux qui finit par
bientôt en mélancolie, comme tout spectacle
; de l'insouciance humaine.
Je n'oublierai pas de sitôt ce cri des vendeurs de Ja
Ctn^respondencia me poursuivant jusqu'au milieu de
h nuit et montant jusqu'à ma chambre.
Le Prado, la promenade élégante de Madrid, n'est pas comparable aux allées de nos Champs-Elysées, pas plus que le Buen-Reliro ne peut rendre jaloux notre Bois de Boulogne. C'est un espace plus large
que long, dont la partie principale, appelée le Salon, comprise entre deux fontaines monumentales, Tune de Cybèle, l'autre de Neptune, sert de rendez-vous à la belle compagnie et est devenue le théâtre de toutes les comédies de Téventail dont parlent les auteurs étrangers, ambitieux de couleur locale.
Le musée de Madrid vaut un gros volume. Je crois bien que M. Viardot en a fait deux, excellents, qui n'ont pas épuisé la matière. C'est là qu'il faut aller, pour comprendre Velasquez, pour aimer encore davantage Murillo, après avoir admiré son Saint Antoine de Sêville. C'est là aussi que Téniers paraît dans toute sa grâce.
J'ai vu à la vitre d'un libraire un roman de Paul de Kock traduit on espagnol, et le titre déjà prenait un air noble : la Dama de los très Corses. Je me suis souvenu devant les bonshommes de Téniers, fiers comme des grands d'Espagne, de cet anoblissement de Paul de Kock. Mais le travestissement du peintre est plus légitime que celui du romancier populaire, et Louis XIV serait bien injuste de traiter d'affreux magots ces buveurs droits, restant coiffés devant tant de maîtres illustres, depuis Raphaël avec le SpasimOy la merveille entre toutes ces merveilles, jusqu'à Rubens représenté là par soixante-deux tableaux, quand le musée du Louvre n'en a que trente et un. Quant à Goya, il reste incompréhensible pour ceux qui ne l'ont pas vu dans ce musée de famille.
On a appris, depuis que je mets en ordre ces notes
de voyage, l'incendie de TArmeria-Réal; mais on assure que la plupart des ricliesses de cette collection ont été sauvées. On reverra la Cotada, Tépée du Cid Campéador, Tépée de Boabdil, celle de Gonzalve de Cordoue, l'effigie de celle de François P'. Napoléon P"" a réclamé et fait rendre à la France l'épée véritable, remise après Pavie, et ce fut en grande cérémonie que la restitution s'opéra.
On porta l'épée jadis vaincue, mais soudain victorieuse, de l'Armeria, qui confine au palais des rois d'Espagne, au palais du prince de la paix, occupé par Hurat. Elle était seule, dans un carrosse de la cour, sur un coussin de velours. Le marquis d'Astorga et le comte d'Altamira se tenaient à cheval aux portières. La voiture était précédée et suivie de détachements des gardes du corps ; sur son passage, la garnison de Madrid formait la haie et rendait à l'épée de François P' les mêmes honneurs qu'au roi d'Espagne.
Napoléon voulut garder auprès de lui, aux Tuileries, pour la mesurer souvent, sans doute, à l'épée d'Austerlitz, cette arme du roi chevalier. En 1815, elle fut placée dans le musée d'artillerie.
Je ne sais si l'épée rendue à Sedan est restée en Allemagne. On nous la restituerait avec moins de cérémonie, car elle a tout perdu, même l'honneur.
Il est intéressant de voir la litière de voyage de Charles-Quint. Elle est en cuir, toute petite, avec ce qu'il fallait pour écrire, et c'est une pensée banale, mais qui doit avoir sa profondeur, puisqu'elle saisit
tout le monde, que celle qui vient à l'esprit devant celle boite faite pour ce génie.
Les vers de don Carlos lui-même, dans Hernani, nous reviennent en mémoire :
GommeDt, sépulcre sombre.
Peux-tu, sans éclater, contenir si grande ombre? Es-tu bien là, géant d'un monde créateur, Et t'y peux-tu coucher de toute ta hauteur?
Je ne sais si Charles-Quint eût pu se coucher dans cette litière, étroite comme la cabane d'un berger; mais il s'y trouvait à Taise pour penser. Il avait la vocation de la cellule, s'il est vrai qu'il ait jamais été en cellule à Saint-Just.
Le musée de l'Armeria tenait au palais royal, dont il masquait une entrée de côté. On ne le rebâtira pas sur cet emplacement, et il ne contrariera plus le défilé de la garde, quand elle vient prendre, ou plutôt, quand elle quitte son poste au palais.
Le matin, à dix heures, il y a une affluence de curieux espagnols et d'étrangers pour voir la cérémonie de la garde montante. C'est, en effet, une cérémonie.
Il ne s'agit pas, comme en France, d'un simple et double déûlé de la troupe qui arrive et de la troupe qui part, après la formalité des postes relevés, l'échange de saints entre les chefs et l'échange du mot d'ordre et de la consigne entre les factionnaires.
Je sais que le palais de Madrid est immense et qu il a de quoi contenir un régiment : aussi est-ce au moins
la valeur d'un régiment, avec mélange de cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, qui, tous les matins, pendant une heure et demie, occupe la place intérieure du palais, du côté de FArmeria.
Avant tout mouvement de troupes, arrivent deux charrettes recouvertes d'une bâche, comme les charr( es de nos messagers ou de nos cantines ; elles ont r léro, le nom du régiment auquel elles appar- * ent, et le conducteur a une sorte d'uniforme.
EII )ortent les pupitres dont les musiciens militaires < besoin pour jouer posément, tranquillement, et lés instruments qui sembleraient être trop lourds à porter. Le déballage se fait dans deux angles de la cour. On installe l'orchestre de la garde montante visà-vis celui de la garde descendante, et ils jouent alternativement, pour l'agrément des badauds. Les troupes sont sur deux lignes, les canons aux extrémités.
Je crois bien qu'il y a toujours un général sortant et un général rentrant. En tout cas, les officiers sont d'importance, chamarrés, galonnés, bottés ; et ils ont tous à la main une canne légère, même quand ils tiennent Tépée.
Le concert dure environ une heure, pendant laquelle on va chercher dans les appartements du palais les sentinelles au bout de leurs factions. Il se fait quelques évolutions; puis, quand la garde nouvelle a pris dans tous les postes la place de la garde ancienne, on donne le signal du départ, et c'est ce départ qui est le moment solennel, dramatique.
Les troupes se mettent en marche, non comme nos troupes, au pas militaire, mais au pas de procession ; c'est-à-dire que tous les pieds se lèvent en cadence et se replacent lentement comme dans un défilé d'opéra ou dans le convoi de Marlborough. Ce n'est cependant pas ridicule; c'est seulement très singulier.
La garde partie et l'autre garde installée, les charrettes remportent les pupitres, qu'il serait peut-être plus commode de laisser dans une salle du palais.
Quand Napoléon, en 1808, installa Joseph sur le trône d'Espagne, dont l'abord est gardé par une quantité de lions qui ne rugissent jamais, il dit à son frère : « Vous serez mieux logé que moi ! »
Le palais royal est, en effet, très vaste, avec grand air ; il date seulement du xviii® siècle. Par malheur, il domine un désert. La perspective est bien autrement triste que celle de la terrasse de Saint-Germain, qui fit la disgrâce de ce château. On n'aperçoit pas l'Escurial, où vont dormir les rois qui meurent en Espagne, comme on aperçoit Saint-Denis du haut de la terrasse; mais on a la vision continue, cruelle, de ce large horizon stérile fait pour décourager l'espérance la plus robuste, avec ce fossé toujours à sec qu'on appelle le Manzanarès. Cet orgueilleux palais dominant le désert, voilà le symbole de la monarchie, du temps de Philippe IL
L'intérieur est luxueux; une de ses richesses d'ameublement la plus enviable est cette collection de tapisseries flamandes dont sont ornées, pendant les
jours de fête (et ils sont nombreux), les galeries du premier étage, sur la cour.
Je dirai d'ailleurs, en passant, que l'habitude à Madrid et, je crois, dans toute TEspagne, lors d'une fête nationale, d'une procession, et peut-être aussi lors d'une révolution, est de suspendre aux fenêtres, en même temps que les couleurs nationales, les plus belles tapisseries de la maison. Ce système pittoresque permet aux gens qui ne s'associent que médiocrement à l'émotion nilctionale de pactiser avec leurs anciennes convictions : ils montrent leurs richesses et n'exhibent pas précisément leurs opinions, puisqu'ils étaient leurs tapisseries de famille, et non l'étendard victorieux.
Les écuries et le musée des harnais royaux, des livrées dynastiques, des attelages, méritent d'être visités.
Au premier abord, on trouve presque ridicule cette collection de carrosses de gala, de mariage, d'enterrement ; puis on s'émeut bientôt à la pensée que ces chars somptueux racontent des chutes, des triomphes éphémères; quelques-uns sont d'ailleurs des objets d'art. J'ai dit, à propos de Lisbonne, comment Madrid s'était enrichi des voilures les plus curieuses du Portugal.
. La collection est considérable. On ne songe jamais, quand Madrid se révolte, à aller brûler ces carrosses. A la bonne heure! On dirait qu'un instinct conservateur préside à ces bouillonnements, devenus plus chro-
tùi ESl»AGNE ET PORTCGAL.
niques qu*en France. Si les révolutions en Espagne ne modifient pas plus profondément que chez nous Tétai moral, elles ont au moins le bon goût de ne pas faire de dégi\ls inutiles qui augmentent les frais de restauration. En Espagne, on conserve soigneusement tout ce qu'on renverse; en France, on croit avoir renversé pour jamais ce qui se consume en un feu de joie.
J*ai vu brûler sur la place de la Bastille le trône de Louis-Philippe; on en a refait un tout neuf pour Napoléon III, lequel a disparu dans Tincendie de la Commune.
En Espagne, on reprend dans les magasins le mobilier momentanément démodé, et, sous la république comme sous le règne du roi Amédée, on montrait avec autant de simplicité qu'à présent la selle étroite qui servait à la reine Isabelle, mince et légère au début de son règne, et, à côté, la selle élargie, énorme, où s'asseyait la reine avant son départ, où elle peut encore s'asseoir, depuis son retour.
Dans les stalles des écuries, on m'a fait voir le cheval que montait de préférence la reine Mercedes. Il ne sert pas à la nouvelle reine; il ne sert plus à personne; mais on le conserve par tradition, par respect. Il vieillira inutile, inactif.
Quant aux livrées, elles ont de quoi donner de l'ambition et des illusions à tous les Ruy Blas de l'Espagne, tant elles sont éblouissantes, tant elles diffèrent peu des uniformes de ministres. Les panaches des chevaux
sont superbes ; ils sont plus légers au front que les panaches des chevaux du pape.
A Rome, j'avais admiré dans les écuries du Vatican les statuettes en or que chaque cheval portait avec un bouquet de plumes sur la tête, au temps où le pape sortait en cérémonie. Il me prit la fantaisie de juger du poids de cet ornement. Je le trouvai formidable. Les chevaux du saint-père sont bien soulagés : ils ne sont plus condamnés à saluer d*un hochement de tête, c'est-à-dire à lutter contre le fardeau qu'on leur posait sur le crâne.
Le palais du Sénat est voisin du palais royal ou plutôt du magasin des accessoires. C*est un fort vilain édifice en plâtre qui ressemble à un théâtre de province. La salle, oblongue, est une ancienne église du couvent des Augustins chaussés. Elle est fort incommode pour l'acoustique et pour la vue. Je ne sais si le roi semble toujours attendu, et je ne sais si, constitutionnellement, il aurait le droit de se présenter dans la salle du Sénat; mais je sais bien que de chaque côté d'une porte à prétentions et voilée d'un rideau de velours rouge se tiennent deux valets de carreau, qui ne pourraient sortir dans la rue sans paraître des masques habillés et dont j'admirai la force.
Ils restent sans appui, sans armes, debout, immobiles, graves, ébranlés parfois par un sommeil qui les engourdit et qui les tente, mais se redressant et se remettant constamment en équilibre.
— Ce qui les fait le plus souffrir, me dit un des
amis qui m'avaient inlroduit dans une tribune, c'est l'absence de cigarettes.
En Espagne, où tout le monde peut fumer sous les armes, où les juges, les avocats, les gendarmes et les accusés ne se privent pas de cigarettes à l'audience, ces malheureux, en costumes gothiques, sont seuls sevrés de la joie de fumer. C'est peut-être pour plus de couleur locale et pour se conformer à leur habillement, qui date de l'époque où le tabac n'était pas encore importé.
Madrid a autant de théâtres qu'il convient à une capitale d'en avoir. On dit beaucoup de bien de la salle de rOpéra, très vaste et très belle. Pendant mes deux voyages, elle était fermée. J'ai vu jouer sur une scène de genre une troupe française, qui ne me semblait pas en train de s'enrichir ni d'amuser beaucoup les Espagnols.
L'afficlie était pourtant faite avec deux pièces dont tout Paris a breveté la gaieté : les Femmes qui pleurent et le Truc d'Arthur: mais, soit que le public eût trop présumé de sa facilité à comprendre l'esprit de nos petites comédies, soit que les interprètes fussent au-dessous de leur tâche, une tristesse profonde planait dans la salle. Il semblait que Philippe II lui-même fût dans un coin de loge pour envoyer à l'Inquisition et au bûcher le premier qui s'aviserait de rire. J'avoue que mon patriotisme était décontenancé el que je partis avant la fin.
Le vrai spectacle à Madrid, c'est celui des taureaux.
Le vrai théâtre, c'est ce cirque admirable, nouveau, qui par ses dimensions rappelle un peu le Colysée. Il est moins grandiose; mais, quand il est rempli, comme je l'ai vu; quand le soleil y allume la joie, l'enthousiasme et ce que les âmes sensibles appellent la férocité, il donne en petit l'illusion du cirque romain. Sommes-nous plus civilisés, de nous enfermer pendant le labeur de la digestion dans des salles surchauffées, incommodes, pour entendre des inepties ou des lieux communs, pour applaudir les Femmes gui pleurent et rire au Truc d'Arthur, pour pousser à l'Académie, par notre admiration, les gens qui déforment la langue dans ces parades, qui affadissent le goût et qui dépravent l'imagination, en la faisant travailler à démêler des pelotons de ficelle?
Autrefois la plaza Mayor servait aux courses de taureaux, ainsi qu'aux pièces religieuses de Lope de Véga, aux exécutions politiques et criminelles, et à ce suprême spectacle de la foi ardente, les autodafés. Depuis Philippe III, la place, transformée, rappelle un peu noire place Royale, qu'on a si maladroitement appelée la place des Vosges, malgré Henri IV, Louis XIII, Corneille et Victor Hugo. Elle a des arcades et des boutiques, avec deux grandes baies cintrées servant de passage aux tramways qui entrent et qui sortent.
Je n'ai pas tout dit sur Madrid, parce qu'une capitale a forcément un répertoire plus nombreux, sinon de curiosités piltoresques, du moins de banalités so-
leiinelles, qu'une ville provinciale. Je n'ai visité ni les ministères, ni toutes les églises, ni toutes les promenades, ni tous les cafés.
J'ai cependant passé une soirée assez intéressante dans un endroit que je ne veux pas diffamer publiquement; car je me promets d'y retourner à mon prochain voyage.
C'est un café très grand, mais qui n'étincelle pas au dehors, comme les autres. Les amis qui m'y conduisirent m'avaient averti de n'y entrer qu'en chapeau mou: le chapeau à haute forme provoquerait des railleries, pouvant aller jusqu'aux coups de couteau. Des bohémiennes y dansent et y chantent tous les soirs; or Grenade ne m'avait pas rassasié. J'avoue même que les danseuses de Madrid, en mêlant un peu plus de corruption cosmopolite à l'impudeur naïve et nationale, diversifiaient étrangement le plaisir consrvée par souvenir. On les applaudissait avec fureur. Je ne garantis pas que l'élite de la société madrilène fût dans ce café, au moins ce soir-là ; mais le public était curieux à observer. De temps en temps, des créatures aux cheveux noirs avec des fleurs piquées dans la nuque, entraient, s'asseyaient quelques minutes, se faisaient servir de grands verres d'eau et sortaient ensuite sans payer, comme des clientes qui achalandaient l'établissement. Elles me parurent, en général, assez belles. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'elles n'étaient accompagnées d'aucune famille ni d'aucun familier. Elles traversaient l'atmosphère du café sans
la troubler; on paraissait habitué à les voir; d'ailleurs, aucuu mot de leur part qui provoquât plus que leur sourire et leur œillade. J'ajouterai que le propriétaire du café me parut ua honnête père de famille et qu'à un moment donné deux petites filles, rentrant de quelque école du soir, vinrent, dans l'intervalle de deux ballades bohémiennes, l'embrasser et, si je ne craignais de paraître railler, j*ajouterais : lui demander sa bénédiction.
En somme, ce qu'il y a de mieux à Madrid, le musée excepté, c'est sa proximité de Tolède et de l'Escurial.
Le voyage. — Aspect de Tolède. — La manufacture d^armes. — Description de Tolède. — La cathédrale. — L'église des rois. — La synagogue. — L'Alcàzar.
J'ai déjà dit, ou à peu près, que les trains de chemin de fer espagnols semblent toujours avoir peur d'humilier les mules. Il est vrai qu'ils partent et qu'ils arrivent dans les environs de Theure. Le règlement a tout prévu, même les petites siestes que fait la locomotive, à certaines stations.
Si encore, aux stations, le panorama était toujours prêt pour le voyageur ! Mais, de Madrid à Tolède, la route est monotone : j'ai vu la campagne verte et triste; je l'ai vue jaune et triste. C'est toujours la solitude; toujours des ponts qui enjambent des lits désertés par les rivières et occupés, comme beaucoup de lits en Espagne, par les insectes; de distance en distance, au loin, de grands bâtiments qui sont des ruines; plus près, des fermes grises, et, au dehors.
quand c'est la saison du battage, des mulets piétinant les épis, selon la mode antique de battre le blé. (Il faut convenir, d'ailleurs, qu'une machine à battre ferait mal dans ces horizons africains.) Des norias montent l'eau, au pas tranquille d'une mule, et, çà et là, un serpent vert rampe dans le sable, avec un melon pour télé.
Les melons sont la grande gourmandise et, en été, le plur sûr rafraîchissement dans les stations, qui toutes vous promettent de la bière. Les statisticiens s'émerveillent, au printemps, de la richesse des céréales; à l'automne, nous étions émerveillés des hommes, si crânes avec leur costume castillan, si pittoresques, haut montés sur des ânes ; et nous trouvions aux ânes une allure fière qu'on ne respecte pas assez, quand on dessine Sancho Pança suivant don Quichotte.
Le trajet de Madrid à Tolède se fait en trois heures. Cela paraîtrait bien long en France, et c'est une course rapide en Espagne.
La première fois, nous étions annoncés, attendus, et, grâce à l'illustration d'un compagnon de voyage dont le nom m'échappe, le préfet lui-même devait nous faire les honneurs de la ville. Mais des bandits nous privèrent de cette compagnie : le préfet était occupé à une arrestation importante; il s'agissait d'un coup de couteau hors ligne : il s'excusa. A mon second voyage, il n'y eut pas de bandit à la cantonnade, mais non plus aucun préfet à la gare : aussi,
libres de nos courses, de nos admiration s, nous vîmes du nouveau et revîmes bien mieux ce que nous avions vu déjà.
Le premier aspect de Tolède est saisissant. Un roc de granit porte cette ville romaine, gothique, moresque, dont le soleil a doré les pierres, qui hérisse ses tours, ses portes, ses créneaux au-dessus d'un véritable abîme où coule le Tage avec une fureur chevaleresque. C'est le décor d'un premier acte d'opéra.
On attend qu'un cortège sorte tout à coup de ce rempart, avec des cavaliers à drapeaux rouges, jaunes, verts, frissonnant au souffle que Delacroix répand sur ses tableaux. Le gigantesque é'cusson aux armes impériales, écartelé sur la porte de Gbarles-Quint, c'est-à-dire la porte de Visagra^ est fait pour être salué par des passants, raidis dans leurs armures, aux chevaux caparaçonnés d'étoffes héraldiques. Cette admirable tour de la puerta del Sol, — bien mieux nommée que la place des tramways de Madrid, qui n'a pas de porte, — vieil édifice si magnifiquement conservé par l'embaumement du soleil, a une majesté hautaine.
Il fallut bien, lors de nos deux voyages, que le décor s'accommodât de notre modeste cortège — pas si modeste, après tout. Quatre mules, coiffées de résilles comme Figaro, avec des pompons rouges, des grelots, et stimulées par un Pedrillo qui se tenait debout pour crier et fouetter mieux, nous firent gravir au galop cette côte abrupte et pittoresque.
La première fois, à mi-chemin de cette montée rapide, nous Mmes salués par le colonel d'artillerie, directeur de la fabrique d'armes, prévenu par le préfet et venant nous offrir de nous montrer avant midi, avant que les ouvriers prissent leur repas, la fabrication des immortelles lames de Tolède.
Nous avions la bouche assez ouverte par l'appétit, pour qu'il ne fût pas nécessaire de nous l'élargir avec de grands sabres. Mais le romantisme a été, pour beaucoup d'entre nous, un sacrement indélébile, et je ne pouvais pas, si près des panoplies où Ruy-BIas a pris son épée et Antony son poignard, faire passer le pain et le vin avant le fer. Nous allâmes à la fabrique.
vous qui me lisez et que j'initie au beau voyage que je raconte, n'allez pas visiter la fabrique d'armes! Vous y seriez autant déçus que bien reçus. La manufacture n'a plus que la rêverie de sa gloire. L'arme à feu a cassé l'arme blanche.
Sans doute, on continue à fabriquer là des épéesf si flexibles, qu'elles s'enroulent comme des ressorts de montre et [qu'elles peuvent être emportées dans un carton à chapeau. Nous assistons à la transformation complète d'une tige de fer qu'on étire et qui devient une lame de toréador. On nous assure que toute la cavalerie espagnole reçoit ses armes de la fabrique; on fait des essais que nous admirons; on frappe devant nous de grands coups de sabre sur une enclume de fer qui s'entame sans ébrécher la lame ; on pique de la pointe d'une épée la langue de plomb d'un lion
"ilt ESPAGNE ET PORTUGAL.
fait pour cela, el Tépée se recourbe comme un jonc. Tout cela est joli; mais la vérité m'oblige à déclarer qu'un petit couteau de Tolède, acheté à la manufacture môme, est devenu, le lendemain, sans que la transformation nous eût été garantie, une scie parfaite, pour avoir voulu rompre l'échiné d'un poulet espagnol.
Les poulets sont-ils plus durs que l'acier ? ou bien les lames de Tolède ne sont-elles infaillibles que sur les (''chines humaines?
Quant à moi, j'ai rapporté une grande lame à découper que je garde vierge de toute coupure. Le manche en est ciselé comme les marteaux des maisons et les serrures ; mais elle a fait vœu de n'ouvrir jamais rien ; je respecte sa fierté, de peur d'ébrécher ce grand couteau, même en m'en servant pour couper le papier sur lequel j'écris ses louanges.
Tout ce qui se fait ailleurs à la mécanique, se fait à la main dans la fabrique; on y conserve les vieux usages; peut-être les conserve-l-on avec trop de piété. Cette grande usine du passé semble travailler pour des vaillants du temps passé.
Un atelier est intéressant, celui de la ciselure. On y fait des poignées qui rappellent celle que don Salluste fait admirer à Ruy-Blas :
La poignée est de Gil, le fameux ciseleur.
Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles,
Dans un pommeau d*épée une boîte à pastilles.
Je ne sais si l'on fait, à la fabrique de Tolède, des
pommeaux à bonbonnières ; mais on y cisèle de jolies épées.
Après avoir tout admiré, avec une courtoisie qui doublait notre curiosité ; après avoir vu la chapelle où l'on bénit les lames; après avoir acheté des couteaux inutiles et des épingles superflues, nous remontômes, au galop de nos quatre mules, dans un tourbillon de poussière voluptueusement savourée, vers la ville merveilleuse.
11 faudrait demeurer un mois à Tolède pour l'étudier. J'y suis allé deux fois, et je n'ai fait qu'irriter ma curiosité, sans la satisfaire.
Quelle déception de n'être pas peintre, pour dessiner ces rues montantes, dallées, étroites, dont nos roues entament les parois et que nos mules traversent toujours au galop; pour prendre l'empreinte de ces portes sculptées, ferrées, de ces marteaux qui sont tous des chefs-d'œuvre de serrurerie, de ces fenêtres qui font songer, comme dit Théophile Gautier, au couvent, à la prison, à la forteresse, au harem 1
Voici la place des autodafés. Une petite fontaine lave la pierre des bûchers. Les jalousies vertes n'abritent plus, tout autour de l'ancien Zocodover, des regards effarés et pieux qui guettaient l'agonie des patients. Une femme fait des glaces; une autre nous oflre des melons, et, pour saluer notre passage, dans un café, un jeune cadet de l'École militaire plaque sur un piano fantastique les premiers accords de la Marseillaise.
La cathédrale était, avant ma visite à Séville et après ma contemplation de la Ronde de nuit à Amsterdam, la plus grande émotion artistique que j'eusse ressentie de ma vie. Jamais je n'avais encore éprouvé un attendrissement religieux aussi grand, une stupeur aussi prodigieuse, qu'en sortant du soleil pour entrer dans la nuit de cette cathédrale immense, mosquée, temple chrétien, panthéon de tous les délires de la foi. Dans cette profondeur obscure, on sent passer des frémissements d'or; les coins noirs ont des étincelles subites. Les autels, d'un mauvais goût gigantesque, écrasent le goût véritable et le font râler d'enthousiasme. Les orgues, avec leurs tuyaux en trompettes, semblent toutes prêtes à entonner un Dies irœ formidable. Les arceaux mystérieux ont des douceurs (oserai-je le dire?) véritablement amoureuses. Le chœur aux stalles sculptées par Philippe de Bourgogne et Berruguete donne des visions de moines, de prélats sublimes. La sacristie, en trois parties, est un musée; le cloître qui longe l'église évoque des processions radieuses.
Cette cathédrale est le poème de la religion espagnole, avec ses ardeurs farouches, ses attendrissements, ses enfantillages, ses petitesses, ses hauteurs.
Le cicérone le plus concis, M. Parro, a consacré 746 pages à décrire cet édifice colossal. Voilà ce qui me dispense d'entrer dans le détail. Je m'y perdrais et je voudrais m'y perdre. On a le vertige du gouffre et la fascination du suicide descriptif.
Le Capilla mayor est un amoncellement de sculptures, de joujoux en ivoire, en marbre, en or, qui ne vous permettent pas de discuter, de juger : il faut admirer quand même, tant il est impossible de lutter avec cette colossale sculpture.
La chapelle mozarabe est, à coup sûr, une curiosité uuique dans cette curiosité multiple. Elle est destinée à perpétuer, au milieu des cérémonies du rite grégorien, l'ancien rite primitif chrétien qui, lors de l'invasion des Arabes, avait continué à s'exercer dans les églises de Tolède. Ce culte toléré par les Arabes s'appelle mozarabe. Nous avons soulevé la tapisserie qui isole cette chapelle de l'église et assisté, sans y rien comprendre, à un office qui déroutait tous nos souvenirs catholiques.
Cette fantaisie de la tradition n'est-elle pas étrange, et n'est-ce pas là encore un trait du génie espagnol, qui va aux révolulions avec la peur aiguë de rien perdre du passé ? Par malheur, il y a des choses qui ne s'accumulent pas, mais qui doivent céder la place ou la prendre.
Je ne dis pas cela pour le culte mozarabe, curiosité inoffensive.
On sort de cette cathédrale, solennelle comme la mort, éblouissante pourtant dans ses ténèbres, comme ïsl vie contemplée en ses sources profondes, avec une palpitation de joie et de respect qui ne se dissipe pas.
La première fois que je visitai Tolède, un sacristain insidieux voulut nous faire admirer une énorme
cloche qui est la voix formidable de cette formidable cathédrale; je me laissai séduire; mais, à moitié chemin, j'avais tant monté et j'avais senti si soudainement la nécessité de ménager mes forces pour des excursions plus nouvelles, que j'abandonnai l'ascension : je renonçai au plaisir d'admirer la cloche. Je n'oublierai jamais la surprise, la douleur, le mépris, le désappointement du sacristain. Il ne fat qu'à demi désappointé en réalité; car je lui ai donne la moitié de ce que m'eût arraché l'enthousiasme, si je l'avais ressenti.
Après la cathédrale, une des plus belles du monde, Téglise des rois est une attraction forcée. Cet édiûce, commencé en 1477 par les rois très catholiques Ferdinand et Isabelle, après une victoire remportée sur les Portugais, serait le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre gothiques s'il n'était défiguré dans certaines parties par ceux qui ont prétendu l'achever et encombré de ruines dans les autres parties anciennes.
Quoi qu'il en soit, l'aspect intérieur est émouvant. Cette église, à une seule nef, a des piliers d'une ornementation incroyable, des frises élégantes, des détails d'une perfection rare; mais la guerre a bivouaqué souvent dans cette église royale, et la caserne est destructive de toute peinture et de toute sculpture.
Le cloître, auquel on se rend par une porte en dehors de l'église, a une galerie complètement ruinée. Ah! si nous avions te bijou en France, comme, malgré tout, on le restaurerait, on le conserverait!
Ce qui reste est d'une délicatesse, d'une grâce, d'une féerie décorative inconcevables. Les arcs ont des doubles guirlandes de feuilles, de fleurs, d'oiseaux, d'animaux, de grotesques. Ces morceaux, debout ou brisés, sont des modèles.
On dirait que les Espagnols sont fiers des regret« que cause aux étrangers ce cloître en ruine, et ils constatent les lamentations, les reproches adressés, notamment par les Français.
On a établi dans la galerie restée debout un musée des débris ramassés dans les galeries détruites. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois me rappeler qu'il y avait dans les plâtras un buste de Napoléon III. Estce une illusion de mon souvenir? Dans ce fouillis, ai-je rêvé une ruine de plus ? Ai-je confondu avec le buste d'un roi détrôné ? Je relate l'impression obstinée qui m'est restée, me réservant de la contrôler à un troisième voyage.
Ce qu'il y a de plus singulier et de plus espagnol peut-être, à propos de cette église des rois, c'est qu'au mur extérieur sont suspendues les chaînes enlevées aux esclaves chrétiens après la prise de Grenade. Il y a des siècles que ces chaînes sont là, à portée de la main des voleurs qui voudraient en faire de la vieille ferraille, des insurgés qui voudraient en faire de la mitraille; et personne ne s'est avisé d'y toucher! Trouvez-moi dans le monde, et surtout en France, un autre exemple de vertu ou de manie conservatrice !
Pendant que je raconte ces merveilles de l'Espagne, et que je rends hommage aux précautions de ceux qui la révolutionnent en ne démolissant que le moins possible, les tremblements de terre secouent ce pays si magnifiquement paré, crevassent ce chef-d'œuvre, h Giralda, font trembler les tours merveilleuses de TAlhambra et écrasent sous les pierres ceux qui cueillent les oranges !
Les désastres ne sont pas encore bien connus; j'espère qu'ils s'amoindriront après une enquête; mais, quelque amoindris qu'ils soient, ils resteront considérables et douloureux.
De quoi se môle la nature? N'y a-t-il donc plus de gouvernements pour tuer des gens et faire périr des monuments superbes? Fera-t-on pour les victimes du tremblement de terre ce qu'on a fait pour les inondés de Murcie ? Je l'espère; je le demande.
Après l'église des rois, il faut visiter les deux synagogues dont on a essayé de faire des églises, mais qui, toutes travesties par la conquête, toutes dégradées par le temps qu'elles nous apparaissent, ont des parties élégantes et proclament l'art judaïque, dépassé un peu partout par l'art arabe. Là« Moïse, vaincu, terrassé, couvert de chapelles, de peintures, de devises catholiques, ouvre encore un œil superbe et doux à travers ces outrages. Ëxtérieuren^ent, ces synagogues sont vulgaires, sordides, comme les juifs du moyen âge ; il faut tàter à travers les haillons, pour trouver leur richesse.
Nous sommes entrés aussi dans une toute petite mosquée devenue une chapelle; mais, là, il n'y avait rien pour susciter l'imaginalion ; c'était l'imagination qui devait susciter les ruines.
Nous allâmes à la recherche des Alcazars. On en compte quatre à Tolède; mais le palais occupé aujourd'hui par l'École militaire et que Ton achève de restaurer est, sinon le palais le plus authentique, du moins le plus habitable des palais mauresques. Charles-Quint s'y montre plus que les sultans; mais il a fort grand air ; il domine la ville, regarde l'horizon et semble pointer l'artillerie qu'on étudie dans ses salles contre la fabrique d'armes établie au loin dans la plaine, sur les bords du Tage. Si l'épée de Tolède a vaincu le croissant, à son tour l'Alcazar militaire menace la fabrique d'épées. Ceci tuera cela» Ah! si ceci ne pouvait plus désormais tuer que cela I
On s'arrache difficilement à Tolède : c'est un autre charme que celui de Grenade ; mais c'est un charme analogue, plus âpre, moins mélancolique, peut-être aussi puissant.
Je n'ai parlé ni de la bibliothèque, ni des promenades, ni des maisons particulières, ni de ce dédale de rues où l'on se perd, où l'on fuit devant les voitures, car elles occupent si complètement la rue en s'y encrustant, qu'on serait écrasé si l'on ne cherchait un refuge dans des recoins ménagés de distance en distance, ou dans les maisons.
Je n'ai pas parlé non plus des ruines romaines;
mais h quoi bon évoquer les Romains et les Grecs, quand la cervelle suffit à peine à contenir tout ce que les Arabes y versent?
Par malheur, pour vivre à Tolède quinze jours ou un mois, il faudrait y trouver ce rien, ce presque rien de la civilisation moderne qui manque, pour manger en toute sûreté d'appétit, pour se coucher en toule sûreté de sommeil. Je ne voudrais pas calomnier la fonda de Lino, où j'ai déjeuné deux fois; je crains moins d'en médire : car sa rancune ne pourrait pas mettre plus d'huile odorante dans les mets ni plus de punaises dans les chambres. Elle est pittoresque; elle garde la couleur d'une vieille hôtellerie espagnole; mais pourquoi n'y a-t-il pas à Tolède un établissement international, caché, si l'on veul, mystérieux, dans la coulisse, mais où l'on se reposerait du décor, où l'on reprendrait des forces pour aller l'admirer de nouveau ?
Quel crime à ajouter à ceux de Philippe II que celui d'avoir découronné Tolède, qui était une capitale aussi centrale et plus désignée que Madrid!
Je quittai Tolède, à chaque visite, avec le regret de n'avoir pas eu l'occasion de la visiter la nuit, par un clair de lune qui eût rendu l'évocation complète. A « l'obscure clarté qui tombe des étoiles », Maures et Castillans se fussent réveillés. Le Tage doit avoir, dans ce silence des nuits, un chant héroïque qui alterne avec les guitares des sénérades, et qui parfois les brise.
L'ESGURIAL
Les contrastes. — Le gril de saint Laurent. — Les tapisseries.
— L'appartement de Philippe 11. — L'église. — La sacristie.
— Les salles capitulaires. — Le Panthéon. — Le Pudridero.
— La bibliothèque. — Saint-Simon. — Edgar Quinet à TEscufial. — Henri Martin à Avila.
A mon premier voyage en Espagne, je n'avais vu TEscurial, un matin, que comme un décor dans le paysage ou que comme une aggravation de l'horizon. Cette masse formidable, ce désert bâti dans un désert de la nature, ce gril de saint Laurent placé au milieu de scories (Escorial) comme un instrument de torture démodé, oublié dans un âtre éteint, m'avait frappé l'esprit, mais ne tentait pas ma curiosité. Je voulais rester sur cette vision rapide ; il me semblait inutile d'entrer dans le détail. J'emportais l'Escurial, enveloppé de l'ombre de Philippe II, et je croyais que
c'était assez,
S8â ESPAGNE ET PORTUGAL.
Je me trompais : les émotions humaines sont plus nombreuses, plus compliquées que toutes les combinaisons possibles du pur hasard. Je m'imaginais que Topinion préconçue, classique, me suffisait ; mais je me calomniais, en me supposant soumis avec tant de correction aux banalités courantes, et je calomniais TEscurial, qui parait le temple cyclopéen de la monotonie de Tennui et qui, dans sa formidable tristesse, a des rayons furtifs, des éclats subits de gaieté.
On a publié des lettres de Philippe II qui témoignent de sa tendresse paternelle. Ce monstre avait son idylle. Ce père inflexible qui laissa mourir, s'il ne le tua pas, son premier fils, don Carlos, et qui ne permettait pas à son second fils Philippe de causer avec ses sœurs, comme si les enfants eussent pu conspirer contre lui; cet homme de bronze a laissé des billets à mettre en vers, dans lesquels il écrit à ses filles, en leur envoyant de Lisbonne des fleurs et des fruits de Portugal :
Je vous envoie des fleurs et une fleur d'oranger... Depuis longtemps, il y a des violettes... Il n'y a pas encore de jonquilles...
Ce tortionnaire qui se délectait au grésillement de l'autodafé écrivait, au mois de mai 1581 :
Madeleine a grande envie de fraises, et moi d'entendre chanter les rossignols, bien que, de mes fenêtres, j'en entende parfois quelques-uns.
L'année suivante, il revient à son idée fixe :
Ce dont j'ai eu le plus dé regret, c'est du chant des rossigQols, que je n'ai pas encore entendus cette année, ce palais étant éloigné de la campagne. Je ne sais si je Tentendrai Tannée prochaine.
li avait plus de cinquante-quatre ans ; il était depuis longtemps malade de la vie ; c'était dans toute l'horreur de son règne qu'il se laissait aller à ces badinages : il n'avait pu faire de toute sa sensibilité un autodafé ; quelque chose d'humain battait en lui.
Déjà je me rappelais avoir vu dans Llorentc, à propos de la mort de don Carlos, que Philippe II avait voulu voir une dernière fois son fils coupable, et que, se cachant derrière les seigneurs dont il était accompagné, il avait étendu les bras pour bénir, invisible et sanglotant, le criminel dont, comme roi, il souhaitait peut-être la mort.
Ces contrastes si rares, mais d'autant plus précieux, on les cherche et on croit les entrevoir à l'Escurial, non dans les chambres modernisées où les tapisseries d'après Téniers chantent avec un écho retentissant leur chanson à boire, — car ce n'est pas Philippe II qui a ouvert la porte à la kermesse, — mais dans la bibliothèque, où les livres sourient ; mais dans la salle capitulaire, où sont de beaux tableaux; mais dans la sacristie, où l'argenterie sacrée a des rayonnements. Toutefois ces gaietés sont tristes. Les jardins ont plus de maçonnerie que de roses, de violettes ou de jonquilles, et le sourire qu'on s'imagine découvrir n'est peut-être qu'une protestation intérieure de la con-
28i ESPAG.NE ET PORTUGAL.
science qui se révolte et veut se tromper, pour croire quand même à la nature.
II y a, de Madrid à TEscurial, la même distance à peu près que de Paris à Fontainebleau. On pense communément que la distance est abrégée par le chemin de fer. Je ne garantis pas le fait.
Pliilippe II, qui avait voulu fonder une capitale dans un désert, ne pouvait faire autrement que de bâtir le couvent et le palais, promis par un ex votOy dans une solitude qui fût un désert ruiné et ravagé.
L'emplacement est d'une férocité grandiose : des pierres souvent neigeuses, aux arêtes vives, dominent, sous prétexte de montagnes, ce grand amas de pierres grises, ce rocher construit.
Je ne sais si les tremblements de terre qui viennent d'agiter une partie de l'Espagne doivent s'étendre jamais jusqu'à l'Escurial; mais il semble que cette boucle de granit pèse assez fortement sur le sol pour l'empêcher de s'agiter.
Les Espagnols prétendent que ce palais doublé d'un couvent est une des merveilles du monde. Comme il est heureux pour l'art, pour la pensée même, que des merveilles de cette nature soient rares dans le monde ! L'esprit en serait accablé.
Ou sait que Philippe II, après la prise de Saint- Quentin et pour fléchir saint Laurent, dont l'église avait été canonnée, fit vœu de construire un édifice gigantesque qui représenterait le gril même du martyr. A vrai dire, le gril n'est pas très visible; il fau-
drait planer sur TédiSce pour le voir; mais les plans le font reconnaître.
Est-ce le gril de saint Laurent ? N'est-ce pas plutôt le gril sur lequel le roi inquisiteur étendit si longtemps l'Espagne hérétique, qui s'est offert à son, imagination ? Il voulut donner de sa dévotion une preuve indéracinable.
On accusa un architecte français d'avoir construit ce Léviathan, et Voltaire lui-même s'est fait l'écho de ce méchant propos. Mais il paraît certain qu'un architecte espagnol a seul compris et traduit la volonté du roi; c'est Juan Batisla de Toledo.^Que sa mémoire reste chargée de ce fardeau !
Les Guides varient sur les dimensions de ce colosse. Une estimation approximative fixe un côté du parallélogramme à 180 mètres, et l'autre à 150. On compte 63 fontaines, 80 escaliers, 12 cloîtres, 16 cours et, pour finir, IIOOO fenêtres, en souvenir des 11000 vierges. '
Je ne me souviens plus des calculs faits à propos du Vatican; mais je crois que le successeur de saint Pierre pourrait être jaloux de l'édifice élevé à un simple saint, mis sur le gril.
Pour en finir avec cette image d'un instrument propre à faire rôtir, je dirai que la partie de l'édifice réservée à la demeure des rois est comprise dans ce qui constitue le manche du gril même. Quand ils sont fanatiques^ les rois se mettent volontiers du côté du manche.
Il ne parait pas que Philippe II ait habité plus d'ua an TEscurial achevé ; mais cette année lui a suffi pour emplir cette cavité énorme de son souffle sinistre : on Ty sent partout ; il n'y revient pas ; il n'en est jamais sorti.
Nous avons quitté Madrid avec le soleil; nous trouvâmes, deux heures après, à TEscurial, la neige et le froid. Philippe II avait-il prévu ces chances d'hiver pour mettre autour de son œuvre cette atmosphère harmonieuse ?
Il doit être odieux de visiter ce palais de la mort par un soleil vivant. Je ne me plaignis pas de cette neige qui lui mettait un suaire ; mais ma sollicitude paternelle dut pourtant feindre de s'en affliger, quand ma fille, trompée par une éminence qu'elle prenait pour de la terre solide, voulut monter sur ce tabouret pour atteindre au marchepied de Tomnibus. Le tabouret naturel était de la neige noire ; elle y enfonça son pied et fut si mouillée, qu'en l'absence de bagages je craignis d'avoir à difi'érer longtemps notre excursion.
Un Espagnol chevaleresque, voyant notre embarras, dissimula sa galanterie pendant le trajet de la gare à l'hôtel et, quand nous fûmes attablés, s'échappa pour
revenir bientôt apportant à ma fille, et la lui offrant comme un bouquet, une paire de bas qu'il était allé acheter dans une mercerie du pays.
L'intention était excellente ; mais les bas étaient beaucoup trop petits. L'Espagnol, par flatterie, avait voulu croire que les Françaises devaient avoir le pied deux fois moins grand que celui des Espagnoles ; le tricot national ne pouvait chausser qu'une fiancée de dix ans à peine.
Mais une chaufferette sécha la neige, et nous pûmes visiter TEscurial, sans craindre d'autre refroidissement que celui de l'édifice même.
Comme il eût fallu faire un grand tour et s'exposer à la trombe qui sévissait, pour entrer par la porte principale, nous acceptâmes d'entrer par un souterrain qui nous mit dans un couloir du palais.
Ce n'était pas une façon de pénétrer qui manquât de pittoresque : elle complétait l'effet de la neige.
La première impression peut se dissiper légèrement; mais on la reprend pourtant, et elle reste définitive. On est dans le séjour d'une âme ténébreuse qui avait besoin de grelotter sous ces voûtes et entre des piliers d'une épaisseur invraisemblable.
Je ne me souviens plus dans quel ordre ce voyage, cette procession a commencé. Ce que je sais bien, c'est que partout on retrouvait les mêmes escaliers larges, gris, les longs couloirs, les fenêtres menaçantes, et que le guide ne nous permettait ni de nous asseoir ni de nous arrêter, nous entraînant à travers ces robustes
iSH tSPAGNE ET PORTUGAL.
branches du gril de saint Laurent, nous donnant parfois la peur que le plaisir, aigre comme un supplice, ne dût jamais cesser.
On montre, je crois tout d'abord, les appartements royaux, ceux que les souverains modernes habitent lors des séjours d'étiquette, ceux où les morts ne reviennnent pas.
On a tout fait pour les chasser. Les chambres sont (V\u\o coquetterie parfois efféminée ; les parquets sont en mosaïque précieuse; les murs sont presque partout tendus des tapisseries dont j'ai parlé au début, reproduisant des tableaux de Goya et des scènes espagnoles et aussi des beuveries de Téniers,
Ce rire épais du peintre flamand dans cette maison où los murs défendent de rire est une des bizarreries dont je parlais. On voit bien que les rois d'Espagne ont succédé à Philippe II sans vouloir en hériter.
Ce qui m'a frappé autant que ces joyeuses tentures, ce sont les serrures, les espagnolettes, les verrous ciselés en acier avec cette délicatesse du xviii' siècle qui a sans doute été pour beaucoup dans la vocation de serrurerie de Louis XVI.
Mais nous n'étions pas là pour nous amuser aux bagatelles; ce n'était pas Trianon que nous venions voir; c'était^le palais de Philippe II : nous nous hâtâmes do quitter le manche pour parcourir le gril.
En quittant les appartements royaux, on entre dans la salle des batailles, une galerie de 54 mètres dont toute une face est occupée par deux immenses fresques
L'ESGURIAL. ^89
de Granello et de Fabricio, représentant des victoires remportées sur les Maures. Sur Tautre face, entre les fenêtres, on a peint la bataille de Saint-Quentin, la prise du duc de Montmorency et la reddition de la ville.
Il faut un certain tempérament archéologique pour estimer ces peintures à leur valeur; elles ont, pour moi du moins, l'immense avantage de voiler la nudité des murs ; elles servent de transition entre les appartements royaux et l'babitation du fondateur.
En pénétrant dans Tappartement sombre où Philippe II a agonisé, on a besoin de croire à Tauthentixité du lieu et des meubles, pour ne pas craindre d'être la dupe d'une mise en scène telle que jamais les tapissiers contemporains et leurs émules, certains auteurs dramatiques, ne sauraient en inventer.
La chambre d'apparat est une cellule, et la chambre de travail un cabanon. La première prend jour sur une galerie qui a son vitrage, et la seconde prend son jour dans la première : si bien qu'on entre dans une pénombre qui va s'épaississant jusqu'à de petites lucarnes s'ouvrant sur l'église, par lesquelles Philippe II, quand la goutte le tenait trop, pouvait voir officier, sans sortir de chez lui.
Les murs de ces deux chambres sont nus, blanchis à la chaux ; on marche sur un carreau rigide ; on ne 4)eut s'asseoir que sur des sièges de bois ou garnis d'un cuir pétrifié. Dans la première pièce, on a tendu en portière, je ne sais pourquoi, un grand tapis de Charles-Quint avec l'aigle à deux têtes et la couronne
impériale. Celte pièce d'étoffe, malgré ses déchirures, forme encore un contraste éclatant avec l'auslérilé de la chambre d'apparat de son fils. Quant à la pièce qui servait de chambre à coucher et que la commission des logements insalubres à Paris n'accepterait pas pour loger un concierge, elle garde une obscurité qui devait bien empêcher les ambassadeurs reçus par Philippe II d'essayer de lire dans les yeux de leur bote. Voici son bureau de bois, son banc de bois, l'escabeau sur lequel il étendait sa jambe. Jamais un rayon de soleil et un rayon de lune n'ont pénétré dans cet arrière confessionnal.
C'est vainement qu'on y chercherait un vase pour faire épanouir les roses, les violettes, les jonquilles dont Philippe II avait la nostalgie en Portugal ; le rossignol aussi était absent. Quand il serait venu dans les jardins lointains de l'Ëscurial^ sa voix n'aurait pu franchir ces murs épais.
La seule musique, c'était celle des deux orgues de l'église entrant par les petites portes béantes^ et le seul parfum dont le vieux pénitent admît les bouffées était celui de l'encens qu'on brûlait au-dessous de lui, dans l'église, et qu'il pouvait aspirer à son aise, car il était au-dessus du maître autel. On dirait que cet infatigable inquisiteur ait voulu surveiller de plus près le prêtre à l'autel et Dieu même, pour les empêcher de le trahir.
On sort de cet appartement avec une rêverie inquiète : n'était-ce pas l'asile d'un fou?
Était-ce par crainte de cette remarque irrespectueuse qu'autrefois on ne laissait visiter à personne l'appartement de Philippe II? Saint-Simon lui-même, malgré sa qualité d'ambassadeur, ne put obtenir d'y entrer, bien qu'il ait séjourné pendant trois jours à l'Escurial.
Aujourd'hui, c'est la visite qu'on vous offre tout d'abord. A-t-on sacrifié la vénération des reliques royales à la recette qu'elles procurent? Est-ce une diminution du culte monarchique? Quand on est pei'suadë, .comme je le suis, de l'indifférence espagnole,, on est de ce dernier avis.
Les gens qui ne se détournent plus pour regarder passer le roi peuvent bien permettre qu'on aille se promener dans les appartements de Philippe IL
L'église est une halle carrée, en granit, pavée de dalles en marbre noir et blanc. Elle a de beaux tai)lëaiix dont oh ne se doute guère, des reliques inestimables, un morceau delà corde avec laquelle Jésus- -Ghrist fut attaché, une esquille de la crèche où vagit l'enfant Jésus, et les tètes de quelques-unes des onze mille vierges de Cologne. Ces trésors font sourire, mais ne rayonnent pas. Les dorures de la capilla mayor restent également éteintes dans ce séjour pâle.
Le chœur des moines est placé, comme une sorte de jubé, au-dessus de la porte d'entrée. Les stalles en bois rappellent celles de Tolède ; elles sont d'un •beau travail. Dans un angle à droite en regardant
la capilla mayor, se trouve une stalle beaucoup plus large que les autres : c'est là que Philippe II, entrant par une porte secrète pratiquée dans les boiseries à côté, venait se placer furtivement, sans interrompre les offices, et méditait. De temps en temps, la porte s'entre-bâillait et un valet (à moins que ce ne fût un ministre, qui ne devait pas être plus gai d'allure, de costume, que lui) remettait au roi des papiers, des missives qu'il lisait, pendant que les chantres étaient au lutrin.
Ce lutrin est une des beautés du chœur» Il est immense, lourd à défoncer le toit d'une chapelle. On le fait tourner facilement. Le vulgaire croit que le pivot repose dans un creux en diamant, mais c'est une erreur : un système de galets en bronze roulant sur des bandes de métal rend facile ce mouvement qui étonne.
Les livres en parchemin dans lesquels on chante les offices sont ornés comme les plus beaux manuscrits de nos bibliothèques. Un lustre en cristal de roche plane au-dessus du lutrin.
Je me suis reposé un quart d'heure dans la stalle de Philippe II, regardant obstinément la porte dérobée; mais je n'eus pas à me débattre contre le prestige d'une évocation.
Deux buffets d'orgue se font vis-à-vis, comme dans toutes les belles églises d'Espagne, et dressent leurs trompettes vers le lutrin.
En sortant du chœur par un étroit couloir, on reo-*
GOûtre une toute petite chapelle, ou plutôt un autel, dressé dans un corridor éclairé par une fenêtre donnant sur la cour des Rois.
Sur cet autel, un beau Christ en marbre blanc attaché sur une croix en marbre noir, laquelle est elle-même soutenue par une croix en bois, arrête et étonne les visiteurs par l'expression touchante de sa 'douleur. Au-dessous de l'appui qui soutient les pieds du Christ on lit : Benvenuto Cellini civis florentinus faciebat i562.
Comment ce chef-d'œuvre de Benvenuto est-il venu là? Il parait que c'est un cadeau du grand-duc de Toscane à Charles-Quint. Mais comment Ta-t-on relégué là? Pourquoi n'est-il pas dans l'église?
Je crus recevoir la réponse à la question mentale que je m'adressais, sans la formuler, tout haut, quand le guide, ouvrant la fenêtre, nous expliqua que, lors des séjours du roi, sa garde, n'assistant pas aux offices dans l'église, se tenait pieusement dans la cour. On ouvrait la fenêtre de cette galerie, et d'en bas la troupe, qui voyait parfaitement le Christ de Benvenuto, voyait aussi très distinctement le prêtre qui officiait à l'autel. C'était une façon ingénieuse d'entretenir la dévotion de l'armée, sans mêler cette canaille aux grands seigneurs.
Je ne sais pas si aujourd'hui la fenêtre s'ouvre encore ou s'ouvre souvent. La messe est restée un service obligatoire; mais peut-être que le roi Alphonse, quand il prie, ne tient pas à la solitude dans cette
^j\ ESPAGNE ET POUTUCAL.
grande église glaciale pour la foi, malgré l'armoire aux treize mille reliques, qui échauffe insuffisamment.
J*ai remarqué que la plupart des voyages en Espagne publiés jusqu'à ce jour mentionnent rapidement TEscurial comme une chose curieuse à voir en passant : c'était aussi ma pensée lors de mon premier voyage; mais la connaissance acquise de l'Espagne vous arrête, avant de reprendre le chemin de la France, dans ce dernier musée espagnol. C'est bien là que Philippe II a laissé pénétrer tout ce qui était pénétrable dans sa vie; c'est bien là la nécropole ie la vieille monarchie espagnole, où la jeune cache vainement les murs étouffants sous les tapisseries de Goya et de Téniers.
11 neigeait toujours au dehors et j'avais encore bien (les choses à voir.
La sacristie est un des beaux endroits de l'Escurial; c'est le boudoir de cette religion rigide, et les prêtres se niirentdans un splendide miroir en cristal, dounê par Anne d'Autriche, suspendu au mur, contre los armoires finement ciselées où sont enfermés les reli- (luaires, les calices, les croix, les chandeliers.
. Des tableaux de Ribéra, de Giordano, de Zurbaran, de Tintoret, d'autres peintres, italiens el espagnols, décorent partout les murs, et une toile célèbre de Claude Coello, sur Tautel de la Santa Forma (de la sainte hostie)^ ajoute à l'effet pittoresque de cette longue salle.
Il paraît que l'empereur d'Allemagne Rodolphe II avait recueilli une hostie miraculeuse, sortie intacte des outrages, du piétinement des hérétiques. Il eil fit cadeau à T Espagne. Le tableau de Coello représente la cérémonie triomphale de l'installation de la Santa Forma dans le couvent de l'Escurial. Les princes, le roi, les fidèles sont agenouillés autour du prieur, qui tient l'hostie entre les doigts. Le tableau est bien peint; les figures sont intéressantes; mais peut-être l'œuvre de Coello ne produirait-elle pas le grand effet auquel on ne peut se soustraire si la toile ne donnait la perspective de la sacristie même et ne semblait prolonger cette vaste salle : il y a là une illusion d'optique très puissante.
Les jours de grande cérémonie, le tableau glisse entre deux rainures et disparaît, découvrant une petite chapelle au milieu de laquelle rayonne le reliquaire de l'hostie, entouré de diamants, de pierres précieuses ; c'est surtout à la fête de saint Michel et à celle de saint Simon que celte exhibition spéciale se fait.
Les salles capitulaires sont des musées. Les grands artistes siègent au-dessus des banquettes vides
que n'occupent plus guère les chapitres de TEscurial.
Pour en finir avec tout ce qui tient à l'église, nous suivons le guide et nous descendons dans le Pan^ thêon des rois et des reines d'Espagne.
Relativement, l'endroit n'a rien de lugubre. Il est revêtu de porphyre, de marbre, de.jaspe, agrémenté de bronzes dorés qui, au rayonnement de la lumière introduite par le guide, jettent de petites étincelles. Il n'y a rien là qui rappelle trop crûment les vanités terrestres. Des sarcophages de forme antique en marbre noir supportés par des griffes de lion en bronze doré avec un cartouche indiquant le nom du contenu occupent quatre rangs de niches. Les rois sont à gauche; les reines qui ont laissé une succession sont à droite. Tout est régulier, uniforme. Charles-Quint est là, Philippe II aussi. Il reste quelques logements inoccupés, et le gardien sembla nous faire entendre que la révolution serait impuissante à empêcher le Panthéon de se peupler tout à fait.
Que fera-t-on si la durée de la royauté rend ce Panthéon insuffisant?
On ne dépose dans ces réceptacles élégants que le minimum de dépouilles laissé par les défunts après un dessèchement convenable.
Au premier palier de l'escalier qui descend au Panthéon se trouve une sorte de grefl*e où la nature fait la toilette du mort : on l'appelle de Pudridero.
C'est là que la Majesté achève de se débattre
contre la décomposition. Il est probable que de temps en temps on va s'assurer si l'œuvre avance. Quand elle est complète, quand les parasites sont repus et ont achevé d'exploiter la chair royale, quand les rois n'ont plus d'odeur et que la pourriture elle-même est morte, on descend le souverain de ce purgatoire et on l'installe dans le paradis en cave, où sa gloire va l'étiqueter.
La précaution est bonne : les gaz qui s'échappent des rois ne sont pas plus inoffensifs que ceux des premiers cadavres venus, et on est sûr du moins que rien de malsain ne filtrera d'une tombe royale.
Ce Panthéon, loin du soleil est placé sous le maître autel de la capilla mayor. Le prêtre qui officie a les pieds au-dessus de la clef de voûte de ce caveau.
Il me semble que c'est bien ainsi que les dynasties espagnoles doivent être enterrées, sous les pas d'un officiant qui les scelle au fond de leur caveau et les défie de sortir de là où il les a mises.
Le spectre du père d'Hamlet, même pour protester contre un empoisonnement et une usurpation incestueuse, aurait peine à remuer, tant on est bien scellé, verrouillé et surveillé. Au-dessus de la porte on lit en lettres de bronze doré : < Dieu grand et tout-puissant. > La sentinelle qui marche au-dessus de la voûte ajoute le commentaire de Mahomet le prophète à l'exclamation d'Allah I
Les infants et les reines qui n'ont pas eu de succession restent dans un pourrissoir dépourvu d'orne-
intMits; le marbre, le porphyre et les bronzes dorés sont remplacés par des stucs : Timitation suffit à ces inulilesderhisloire.il y a cinquanteetune niches, avec des cercueils éliquetés.
J'aurais voulu qu'on m'ouvrît le cercueil de don (Carlos, non pas pour m'assurer que son père lui avait fait couper la tête, ainsi que le prétendait Saint-Simon, ambassadeur en Espagne, lors de sa visite à l'Escurial, Dans ses mémoires, il raconte la mystification qu'il se permit à ce sujet à l'égard d'un gros moine, lequel lui répondit que, si Philippe II avait fait couper la tête à son fils, c'est que sans doute celui-ci méritait ce chàliment, et qu'en tout cas le pape avait donné la permission au roi.
Devant cette réponse péremptoire, Saint-Simon se mit à rire.
Tel est, dil-il, le fanatisme des pays d'Inquisition, où la science est un crime, l'ignorance et la stupidité la première vertu. Quoique mon caractère m'eût mis à couvert, je ne voulus pas disputer et faire avec ce piffre de moine une scène ridicule. Je me contentai de rire et de faire signe de se taire, comme je fis à ceux qui étaient avec moi.
Les gardiens qui conduisent aujourd'hui les visiteurs sont plus accommodants que le moine de Saint* Simon. Ils tolèrent sur les rois enterrés et sur les chances de pourrissoir laissées aux dynasties suivantes des plaisanteries fort révolutionnaires. La
dévotion espagnole à la royauté est de la même nature que la dévotion aux reliques : une affaire de mœurs, une vieille mode qui s'use.
Saint-Simon n'admira guère que deux choses à
l'Escurial : « l'élégance de Vapothicairerie et Vagré-
• ment des jardins ». Je n'ai pas vu le musée des
apothicaires, et les jardins m'ont paru sans agrément,
La bibliothèque déplut à l'envoyé du roi de France. Elle est, au contraire, une des pièces les plus belles, les plus harmonieuses, les plus sympathiques, si j'ose ainsi dire, de tout l'Escurial. Des peintures allégoriques au plafond, commentant et divisant les diverses séries d'ouvrages, des meubles en ébène, en acajou, en divers bois précieux pour enfermer les livres, des tables de marbre et de porphyre constituent un mobilier d'une somptuosité rare et d'une sévérité hospitalière pour la méditation.
Il ferait bon lire et travailler là.
Une particularité qui n'est connue en France et en Europe qu'à cause de certains livres, envolés peut-être de l'Escurial, étonne les visiteurs : c'est que les livres, au lieu d'être placés, comme partout, la tranche en dedans et le dos en dehors, présentent la tranche aux chercheurs, et le titre du livre est imprimé de haut en bas sur cette tranche même. Outre que, de cette façon, le livre, pour peu qu'il soit placé dans un rang compact, est plus difficile à retirer, le titre se lit mal.
On assure que cet usage remonte au xvi* siècle et
j« cnfag!ie et portcgau
qu'un >dTaat espa^aol doat b colleclion a été le noyau «le la bibliothèque de l'Escurial ayant adopté cette fa«;on de mettre le titre à ses lirres et de les ranger, ou continua pour maintenir l'harmonie.
T«>utefois les livres modernes sont reliés à la manière moderne et sont placés selon la coutume universelle.
La bibliothèque est riche en manuscrits, surtout en manuscrits arabes. On montre un Coran fort précieux, rapporté, dit-on, de la bataille de Lépante. Mais Saint-Simon était trop grand écrivain et trop grand seigneur, pour n'avoir pas le dédain des livres et des choses manuscrites : il écrivait pour satisfaire ses passions et ne s'en vantait pas.
J'ai dit que, malgré sa qualité d'ambassadeur et les recommandations dont il était muni, Saint--Simon n\^vait pas visité l'appartement particulier de Philippe II. Il s'en consola en disant :
Louville, qui y étoit avec le roi, m'avoit dit quo le tout ne contenoit que cinq ou six chambres obscures et quelques petits trous, tout cela petit, de charpenterie bousillée, sans tapisseries lorsqu'il le vit, ni aucune sorte de meubles : ainsi je ne perdis pas grand'chose à ne pas y entrer.
Comme les impressions changent ! Cet ambassadeur de roi n'a pas la curiosité des appartements royaux, et nous autres, les athées de la royauté, nous ressentons "»ie émotion prodigieuse, un attrait puissant, à voir,
L'ESGURIÂL. 301
à surprendre, à étudier les habitudes mêmes des souverains les plus odieux, non pour alimenter des haines ou des rancunes de sectaires, mais pour emporter une impression humaine de celte carapace d'où un roi est sorti.
Je regrette que Saint-Simon n'ait pas violé la consigne : il eût certainement dit un mot typique, même involontairement^ sur cette retraite farouche :
Je ne compris rien à cette superstition, dit-il; il fallut en demeurer là.
Il se venge sur les grossiers hiéronymites qui peuplaient le couvent :
Ce sont des moines blancs et noirs, dont Thabit ressemble à celui des célestins, forts, oisifs, ignorants, sans aucune autorité.
Saint-Simon avoue qu'au lieu de trois jours il faudrait à un curieux connaisseur plus de trois mois de séjour à l'Escurial pour l'exercice et le plaisir de la réflexion.
Seulement, comme il n'avait franchi les Pyrénées que pour faire nommer son second fils grand d'Espagne, sous prétexte de mariage du roi de France avec l'Infante, il n'avait pas le goût ni l'humeur de s'arrêter à cet exercice de l'esprit.
'M)'i ESPAGNE ET PORTUGAL.
Nous sortîmes de l'Escurial, comme nous y .étions outrés, par le souterrain. On éprouve une sorte de soulaiî:ement à paraître s'évader. Il neigeait toujours, et le froid extérieur s'amassait sur le froid resté dans rame.
Bien avant d'aller en Espagne et de visiter l'Escurial, j'avais lu le récit des Vacancçs d'Edgar Quinet. Je rouvre ce livre et j'y trouve la formule, exacte dans son éloquence, de mon émotion, je dirais presque de ma colère.
On cite trop peu Edgar Quinet pour que je me refuse le plaisir de l'évoquer. Voici ce qu'il dit de l'Escurial :
C'est là qu'une âme de pierre a voué l'Espagne et le monde à l'immobilité de la pierre. Au moment où un vieux monde va être submergé, au xvie siècle, Philippe II construit eu granit Tarche du passé. 11 y enferme tout à la fois le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le monastère et le donjon. Viennent les tempêtes : cette arche contiendra les reliques d'une société défunte. Car on sent qu'au loin la terre tremble et s'entr'ouvresous une tempête divine ; aux flancs de cet Ararat moderne, la nef s'arrête et se Ixe. L'Église et la monarchie absolue, prises de la même
terreur, se réfugient Tune dans Tautre ; elles tendent aux déserts leurs bras de granit pour se soutenir mutuellement; mais pas un oiseau du ciel n'apporte le rameau d'olivier.
Couvents, palais, cloîtres, donjons, bastilles, villas se pressent, se serrent les uns contre les autres dans le moment du péril. Le dôme imité de Saint-Pierre de Rome domine avec majesté; seulement il est enveloppé de donjons : vous diriez Tltalie de Michel-Ange prisonnière entre quatre bastilles flamandes.
Edgar Quinet ajoute une remarque très profonde et toute simple :
Chose étonnante! Dans le monument qui doit gloriûerle passé, rien ne rappelle le passé de TEspagne. Époques do la chevalerie, souvenirs des cathédrales et des mosquées, art gothique ou moresque, tout est effacé, pour ne laisser YOit que la face rigide d'un absolutismen*écent. Car l'Escurial semble bâti d*hier. Cette blancheur incorruptible d'un monument élevé en haine de la vie, ces formes de la Renaissance, cette apparence de jeunesse que revêt là le génie de la mort, vous blessent comme un défi.
Je souligne le dernier trait de cette belle page de Quinet. L'Escurial, en effet, sombre au dedans, est clair ou blafard au dehors; c'est le sépulcre blanchi.
Il fallut revenir en grelottant, à la gare; mais, là je pus m'échauffer et je préviens les voyageurs qui auraient besoin de se dégourdir par un peu de colère de l'excellente occasion qui leur est offerte.
La visite de l'Escurial avait été un temps d'arrêt entre Madrid et Biirgos. Nous avions, pendant notre excursion, laissé nos bagages à la consigne, et, quand nous revînmes pour reprendre, vers cinq heures du soir, le train direct, il m*arriva cette pittoresque aventure.
Dans tous les pays civilisés oA les chemins de fer fonctionnent, le bulletin de bagage, reçu au départ, suffit pour l'enregistrement nouveau à une station intermédiaire. Je prétendais donc faire transcrire, tout simplement, sur un bulletin'daté de l'Escurial, avec un numéro nouveau, le chiffre des colis^et leur poids constaté h Madrid.
Mais on me fit comprendre qu'il fallait peser de nouveau nos malles, bien que je ne les eusse pas ouvertes pour en modifier le poids. Je ne m'opposai pas à ce prétexte de labeur que prenait l'employé : la chose m'émerveillait comme une rareté.
Toutefois je fus un peu surpris de constater que le poids de mes colis avait, sur les balances de l'Escurial, une augmentation sensible : cela tenait sans doute à la grande humidité qui avait gonflé le poids des caisses et dilaté les vêtements.
J'avais remarqué d'ailleurs, bien souvent, que. les employés de chemins de fer espagnols, surtout quand ils sont comptables, ont une façon empathique de compter.
Je respecte les mœurs locales et je me soumis avec bonne grâce à cette constatation d'un embonpoint
L'ESGURIAL. 305
spontané dans mes effets. En conséquence, j'offris au guichet, en un bon petit billet de banque espagnol, le prix de circulation de mon bagage grossi. Le buraliste, tout en fumant sa cigarette, me fit signe qu'il ne se payait pas de cet argent-là.
Je crus comprendre qu'il n'avait pas de monnaie et je lui offris de l'or espagnol. Il eut le même geste de refus.
* Je frémis. Est-ce qu'à mon insu je cherchais à mettre en circulation de la fausse monnaie? Celle-là, tout entière, m'avait été donnée à Madrid, aux bureaux du Crédit lyonnaiSy pour m'épargner précisément les ennuis du change. J'insistai ; j'étalai tout ce que contenait ma bourse de pièces et de papiers espagnols . mais le doux entêté, qui continuait sa cigarette, continua aussi à repousser, comme une tentative de corruption. For, l'argent, le papier de son pays.
Stupéfait, je m'avisai de deux louis français qui gisaient dans mon gousset et qui étaient réservés pour luire au delà des Pyrénées. Pour le coup, l'employé eut un soubresaut et fit signe qu^on eût à remettre mes bagages à la consigne, puisque je m'obstinais à ne pas vouloir payer, comme il était d'habitude.
Je commençais à m'échauffer, d'autant que l'aiguille tournait sur le cadran de l'horloge. Je savais bien que les horloges en Espagne marchent plus régulièrement que les chemins de fer et ne peuvent malheureusement pas se dispenser de marquer l'heure juste. Je pouvais compter sur un retard de quelques
minutes. Mais comment fiair ce débat en si peu d'instants ?
Je cherchai le chef de gare. Il faisait trop mauvais temps pour qu'il fût absent, même à l'arrivée prochaine d'un train. 11 savait tout juste assez de français pour me comprendre. Il voulut bien m'expliquer que l'habitude n'était pas de changer, de rendre de la monnaie, et, avec un sang-froid admirable, il me conseilla d'aller dans le pays changer un billet ou de l'or.
Le pays était loin; le convoi était proche; la neige tombait impassible. J'entrai alors dans une des quatre ou cinq colères que j'ai ressenties dans ma vie et qui naturellement font époque. Je fis à ce premier fonctionnaire de la gare des menaces insensées; je lui promis d'en écrire à l'administration centrale, à Paris, à Madrid.
Mon dépit stimula sa fierté. Pour me prouver sans doute qu'il n'avait pas peur de mes menaces, il fit signe au buraliste d'avoir à accepter l'argent national que je lui offrais, et, après l'avoir fait tinter pour s'assurer qu'il était bon, l'homme aux bagages se paya, sans oublier de me retenir quelque menue monnaie pour le change.
C'était là, au fond, le secret de la comédie.
Si J'étais actionnaire du chemin de fer du Nord de r Espagne, j'aurais la curiosité de savoir si ce change profite à la caisse centrale, ou s'il est seulement un casucl abandonné aux employés, comme les petits jardins qu'on accorde aux chefs de gare.
' Ma colère avait fondu plus vite que la neige et je montai en wagon avec gaieté ; on est d'ailleurs toujours content d'être sorti d'une difficulté, et j'eus, pair une belle soirée, le plaisir de revoir de loin les remparts d'Avila, que j'avais vus, deux ans auparavant, par une fraîche aurore.
C'est un de mes regrets de n'avoir pas visité Avila,
La ville est posée de loin, à douze cents mètres de la station, sur une sorte de plan incliné qui donne, au demi-jour, la vision d'une carte militaire ou d'une forteresse en relief.
Avila a gardé ses fortifications, qui passaient pour les plus belles du moyen âge. Mais on va autant la visiter pour chercher le souvenir de sainte Thérèse que pour son archéologie guerrière.
Je me souviens qu'à mon premier voyage, quand le convoi venant de France s'arrêta, au petit jour, à la gare, sans qu'aucun employé fût éveillé, je vis descendre un voyageur qui, seul, un sac à la main, partit dans la brume matinale, se dirigeant vers Avila.
J'avais reconnu Henri Martin. Il ne pouvait se défendre de passer devant Avila, sans aller à la recherche d'un portrait de sainte Thérèse dont on lui avait parlé. Il allait, comme moi, en Portugal, et je le retrouvai à Lisbonne. Il me raconta alors la joie d'historien qu'il avait ressentie à entrer ainsi, à pied, tout seul, dans Avila, entre quatre ou cinq heures du matin, libre de son émotion, sans être importuné par un guide. Quant au portrait de sainte Thérèse, il le trouvait
admirable et il était impatient d'écrire ses impressions.
Son enthousiasme pour la grande visionnaire allait jusqu'à un parallèle avec Jeanne Darc, sans qu'il sacrifiât quoi que ce fût de son culte pour l'héroïne française.
Le brave cœur! Je n'oublierai jamais ce voyageur d'Idéal descendant dans cette aube commençante et allant vers Âvila sans demander son chemin, sûr de le trouver, sûr de lui, guidé par sa foi.
Nous arrivâmes assez tard à Burgos.
La douane aa temps de madame d'Aulnoye. — La température . de Burgos. — Les casernes et les couvents. — Les mendiants.
— La Marseillaise, — Les promenades. — La Chartreuse.
— Une rencontre de cavaliers. — Le monastère de Las Huelgas reaies. — Les rues. — La casa del Gordon. — La plaza May or. — L*Ayuntamîento. — Le trône des juges de Castllle. — Les reliques du Cid et de Ghiniène. — La cathédrale. — Le Santo-Gristo. — Papa Morcas. — Le coffret du Gid. — Retour en France.
. J'ai trouvé dans le Voyage de madame d'Aulnoye en Espagne une aventure analogue à l'incident de mon départ de TEscuriaL
En 1679, les voyageurs en carrosse avaient à peu près les mêmes ennuis que les voyageurs modernes en chemin de fer. Voici ce que madame d'Aulnoye écrit de Vilorîa :
Bien que j'aye un passeport du roy d'Espagne, le mieux spécifié et le plus général qu'il est possible, j'ay été obii-
g(M^ (le prendre un billet de la douane ; car, saus cette précaution, l'on auroit confisqué toutes mes bardes. «De quoy mo sert le passeport du roy? leur ay-je dit. — De rien du tout, ;» ont-ils répliqué. Les commis et les gardes des douanes ne daignent pas môme jeter les yeux dessus; ils disent «[u'il faut ([ue le roy vienne les assurer que cet ordre vient (le luy; lorsque l'on manque à la formalité de prendre ce billet, l'on vous confisque tout ce que vous avez; il est inutile de s'excuser sur ce qu'on est étranger et ([u'on est mal informé des coutumes du pais : ils répondent sècbement que l'ignorance de l'étranger fait le profit de l'Espagnol.
Bien que le témoignage éman3 d'une faiseuse de contes, il prouvera qu'il n'y a rien de féerique dans mon récit. Les employés espagnols qui refusent l'argent de leur pays, si on n'y ajoute un droit de change, me paraissent les descendants authentiques des douaniers qui ne s'en rapportent à la signature du roi que quand le roi prend la peine de venir la certifier véritable. Usages du pays î
Ce sont ces usages-là qui rendent le voyage pittoresque, maintenant qu'on a moins de chances d'être dévalisé par des bandits de grande route.
Du temps de madame d'Aulnoye, les voyageurs étalent couchés à Burgos et sans doute ailleurs, dans des dortoirs qui n'étaient qu'une mise en scène. Dès qu'on avait choisi son lit et dès qu'on en avait dérangé les parasites, la porte s'ouvrait, l'hôtelier entrait avec une bande de prétendus voyageurs dont les guenilles et
les allures étaient intimidantes. Il fallait se résoudre alors à payer tous les lits du dortoir, pour avoir la permission d'en occuper un et d'être seul.
La farce jouée, le cliœurse retirait pour aller coucher dans ses gîtes habituels; car madame d'Aulnoye assure que cette comédie, qui se renouvelait tous les jours, était jouée par les voisins complaisants de Thôtelier,
Je me hâte de dire que, sous ce rapport, le progrès est sensible. Nous eûmes bien à notre disposition, à l'hôtel de la Rafaela quatre lits dans deux chambres mais je crois sincèrement qu'on ne nous en fit payer que deux.
S'il neigeait à l'Escurial, il faisait un froid sec à Burgos.
La température de celte ancienne capitale de la Vieille-Castille est d'ailleurs légendaire. C'est peut-être laseule ville d'Espagne où l'on puisse fonder, avec des chances de succès, un cercle de patineurs. Les hivers Jes moins rigoureux ont au moins huit mois de durée, et, pendant la canicule, on est obligé de se couvrir comme au mois de janvier.
A la bonne heure! Les manteaux castillans ne sont plus seulement une précaution contre la chaleur, ce qui me paraissait excessif; ils sont aussi une ressource contre le froid, ce qui me parait logique. Les arbres qui nous avaient donné de l'ombre à Séville et à Grenade commençaient seulement à avoir, de loin, cette sorte de brume verte qui annonce un commencement d'éclosion.
Mais le dicton populaire ne recommande pas moins de passer Thiver à Burgos, comme dans le séjour le plus sain de l'Espagne. Il est vrai qu'il serait impossible d'y passer Tété, qui passe si vile.
Le matin qui suivit notre arrivée, de très bonne heure, je fus éveillé par une fanfare. Je me crus transporté, revenu à Paris dans la vieille maison de l'Arsenal, où les cavaliers de la caserne d'en face m'annoncent Taurore par des fanfares qui datent de Louis XIV. Mais, en écoutant mieux, je ne reconnus pas le langage qui m'était familier; on sonnait en espagnol ; il n'y avait d'analogie que dans la position de la caserne, qui est en face de l'hôtel de la Rafaela.
Le soleil, que rien n'intimide, se leva malgré le vent, au son de la trompette, et l'on eût dit qu'il devenait le chef d'un orchestre multiple ;car la matinée se passa à entendre, dans toutes les raffales, d'abord des fanfares, ensuite des marches militaires.
C'était le dimanche. Les soldats allaient à la messe. On m'assure qu'il y a quatorze casernes à Burgos, tout juste autant que de couvents, et quatorze détachements allaient à la même heure, du même pas, de leurs casernes à la paroisse, tandis que, dans les quatorze couvents, de petites cloches tintaient pour convoquer les religieux et les religieuses.
J'affirme que ce double^chiffre quatorze m'aété donné; je ne le garantis donc que sur la foi de mes hôtes. Je puis ajouter que, depuis l'application des décrets en «France, il y a des corporations religieuses expulsées
dans quelques-uns de ces quatorze couvents deBurgos. * Les militaires, en belle tenue, allaient à l'office comme à la parade; mais j'ai des raisons de croire que ceux qui les conduisaient avaient plus de manuels de politique libérale que de livres de messe dans les poches de leur uniforme.
' C'est à Burgos que j'ai vu les plus beaux mendiants Bl que je les ai vus en plus grand nombre. On dirait qu'ils ont la coquetterie, la science de la misère, tant leurs guenilles sont artistiques et violentes au regard. J'ai remarqué des pièces noires sur des manteaux jaunes qui ne semblaient pas seulement des raccommodages faits au hasard, mais qui paraissaient trahir une recherche pittoresque. Les mendiants n'arrêtent plus, l'escopette au point, mais vous mettent en joue par leurs costumes.
' Accroupis devant la cathédrale, ramassés en tas, dans des rues spéciales, ils n'attendent plus rien, paratt-il, des quatorze couvents et ne demandent rien aux quatorze casernes.
Il y a à Burgos un marché de guenilles, une sorte de Bourse de mendiants; on l'appelle le Mercado de la Flendre, à cause des parasites dont les guenilles sont les couveuses. Les marchands d'insecticide sont proscrits du marché.
Je me suis contenté du témoignage de M. le baron
Davilliers, qui a visité le marché, en compagnie de
Gustave Doré ; je n'ai pas eu la démangeaison d'y aller,
de peur de garder celle d'y avoir été.
i I LSPAG5E ET PORTUGAL.
Je suis toujours tenté de parler des amis que j'ai iricoLtr^s et qae je retrouTerai toujours en Espagne. 0.u\ qui ujus aTaient suivis pendant la plus grande partie d'j voyage nous avaient dit adieu à Madrid, ou i \u\'A Dous avaient dit pour la dernière fois : Au revoir! ir.ais. avec les lettres d'introduction d'un horamed'Elat ifi jmentanémenl absent d'Espagne, j'étais sûr de trouver partout des amis nouveaux, et à Burgos, la recominandation puissante nous valut, pendant trois jours, une société charmante, presque un cortège.
Nous arrivions en pleine période électorale. Il me fallut donner mon avis à un comité très libéral. Je m'en tirai en parlant avec sincérité. Il parait que ce fut habile; mais j'atteste que ce ne fut pas révolutionnaire et que c'était superflu.
Jusqu'ici, en racontant mes impressions de voyage, je me suis très soigneusement abstenu de la politique. A Burgos comme partout, elle se mêlait chaleureusement aux entretiens, aux réceptions; mais, à Burgos plus que partout, elle ne me fit point sortir de ma discrétion internationale.
Je ne veux citer toutefois qu'un épisode très caractéristique, en laissant le lecteur tirer des conclusions ou des conjectures.
Nous désirions, avant de quitter l'Espagne, revoir encore danser des bohémiennes. Sans nous garantir le spectacle, on nous assura que, dans certain café, il était possible d'en courir la chance.
Nous allâmes à ce café. L'orchestre composé d'un
piano et d'un violon, installé en face du comptoir, exécutait je ne sais quelle fantaisie espagnole. A notre entrée, le fandango, le boléro ou la ballade s'interrompit brusquement. L'artiste qui jouait du violon alla dire un mot au maître du café, et, pendant que nous nous installions à une table, les deux musiciens attaquèrent vivement l'air de la Marseil^ laise.
Aussitôt toutes les personnes présentes, parmi lesquelles se trouvaient des officiers en uniforme, se levèrent. D'une table voisine se détachèrent trois consommateurs, le verre de montilla à la main, pour venir trinquer avec nous.
Je soupçonne les amis qui nous accompagnaient, non pas d'avoir préparé cotte manifestation toute spontanée, mais d'avoir avoué à ce moment que j'étais un vieux journaliste républicain; car un confrère de Burgos qui était là me serra la main avec énergie, en buvant à la république française.
C'était tout ce qu'il savait dire dans notre langue; mais ses yeux parlaient français.
Le lendemain, j'appris que le maître du café avait été taxé d'une amende de vingt-cinq francs environ, que le comité libéral s'empressa de payer.
Je dois avouer que je fus touché de tant de sympathie et stupéfait d'une si libre expansion du sentiment libéral; je fus édifié, en même temps, de l'esprit modéré, prudent, de la tactique de ces radicaux, aussi fatigués de révolutions que de réactions, résolus à
attendre et à ne rien compromettre de l'avenir, en l'évoquant trop tôt.
,lo Tai (lôjà dit et je le répète, dans aucun pays le tempérament conservateur n'est aussi mêlé qu'en Espagne à l'inquiétude du progrès. C'est peut-être pour cela que l'Espagne piétine et avance peu à chaque ôtape; mais c'est aussi pour celaqu'ellene recule pas.
Cela dit à l'adresse des Français autant qu'à celle des hommes politiques que j'ai rencontrés au delà des Pyrénées, je me hâte de rentrer dans mon impartia^ lilé de spectateur.
On ne s'arrête généralement à Burgos que pour visiter la cathédrale. C'est la merveille de la ville, de TEspagne, et une des merveilles du monde.
J'en parlerai à la fin, comme le dernier tableau, comme apothéose.
Je ne l'ai pas visitée, d'ailleurs, le premier jour; je me la suis réservée comme la pièce montée du dessert; j'ai voulu m'assurer d'abord de tout ce qui perdrait à être vu après elle, de tout ce qui gagne à être vu dans le premier désir de l'arrivée.
Burgos est au bas d'une colline que surmonte un petit châtejau-fort. Je ne me souviens plus s'il est en
ruines ou seulement déserté ; je sais qu'il ne vaut pas la peine d'être vu.
La ville est gaie malgré ses couvents, peut-être* à cause de ses casernes. Les balcons fermés donnent un air de mystère aux vieilles rues, et les bords de TÂrlanzon (la rivière qui a souvent de Teau), larges, empierrés, ayant des allures de quais, sont un commencement de promenade digue d'une capitale. La gare est dans le faubourg de Véga, séparé de Burgos par cette rivière, si bien que la civilisation moderne a entamé, sans l'éventrer, la vieille cité castillane.
La porte de Sainte-Marie, à l'extrémité du pont de la Yéga, avec ses créneaux, ses statues du Cid, de Fernand Gonzalès, de Charles-Quint, en l'honneur de qui elle a été élevée, semble, aune certaine distance, le portique même de la cathédrale dont les flèches s'élancent au-dessus.
De tous les points de l'horizon cette châsse de pierre se moQtre, vous attire ; la ville ne semble que la plateforme du monument merveilleux.
Il est juste, pour expliquer encore le retard que je mis à visiter la cathédrale, qu'elle était emplie le premierjour, un dimanche, par les offices et les officiers ; que je craignais d'être indiscret dans ma dévotion spéciale, et que, le lendemain même, quand nous y allâmes, nous dûmes attendre la sortie d'une assistance nombreuse qui venait d'entendre une messe : on eût dit que le dimanche n'avait pas suffi et que les dévots faisaient le lundi.
Les promenades sont belles : celles qui servent aux rentiers, aux fonctionnaires, à la garnison, et celles qui conduisent à des excursions recommandées aux touristes.
Les premières longent le cours de la rivière, l'Arlanzon, et empiètent sur les bastions démantelés; les autres s'enfoncent dans la vallée et conduisent aux principales stations à visiter, la Chartreuse de Miraflorès d'un côté, et le monastère de las Huelgas reaies (les plaisirs du roi) de l'autre.
Nous débutâmes par la Chartreuse. Elle était inhabitée il y a quelques années ; l'application des décrets lui a donné des locataires français ou au moins des hôtes, et des affiches recommandent l'excellent débit de liqueurs qui s'y est établi.
On n'en fabrique pas, on en vend seulement ; c'est un dépôt, un déballage.
La Chartreuse a une belle statue de saint Bruno, en bois peint, chef-d'œuvre du Portugais Pereira, des tombeaux en marbre blanc, des sculptures d'un grand style; mais le sentiment du vide vous oppresse, malgré les quelques habitants qui mettent un peu de bruit dans les couloirs et les cellules. On voudrait une foule ou une solitude plus complète, le spectacle de la vie monacale dans sa magnificence d'autrefois ou le soleil dans des ruines ; ce cloître en vacances bâille de luimême à l'ennui qui l'enveloppe.
En revenant vers Burgos, on nous parla beaucoup ->- Napoléon, du quartier général qu'il établit là le
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12 novembre 1808. 11 avait offert une amnistie cojnplëte aux Espagnols qui consentiraient à déposer les armes : cette offre de pardon ne séduisit pas assez de patriotes, et, le 6 juin 1813, Joseph, rétrogradant sur Vitoria, dut évacuer Burgos après avoir fait démanteler le château.
On se sent toujours embarrassé dans sa fierté, dans sa pudeur de Français, quand, doucement, les étran* gers vous montrent les traces d'une invasion française. Si elle avait persisté et réussi, les étrangers ne vous la montreraient pas et peut-être en serait-on moins gênél
Je me souviens que, visitant Heidelberg, à une époque où les Allemands n'avaient pas encore effacé en nous le remords historique des dévastations du Palatinat, je dis un peu maladroitement à la demoiselle qui nous montrait ces ruines :
— Vous devez en vouloir aux Français ?
— Pourquoi donc? me répondit le guide, avec un sourire très féminin. Les Français ont donné là, comme toujours, une preuve de leur goût : ayant à faire des ruines, ils ont fait les plus belles ruines du monde !
Il me fallut payer, pour avoir reçu cette leçon.
En Espagne, cette confusion ne nous est jamais infligée ; nous n'avons pas fait de ruines, et, si Ton montre les endroits par lesquels les armées françaises se sont retirées, c'est spontanément que nous ressentons un peu de honte.
En nous rendant au monastère de las Huelgas realesy nous fîmes la rencontre de quelques soldats à cheval qui semblaient revenir d'une promenade. L*orricier seul semblait sombre ; les cavaliers étaient gais. Le cocher de notre voiture fit un grand signe de croix. C'était la première fois que je. voyais saluer la cavalerie, comme une procession. Un de nos hôtes me donna immédiatement l'explication de ce geste pieux.
Ces soldats étaient allés, à quelques lieues de là, assister à l'étranglement officiel et solennel d'un bandit. Voilà pourquoi l'officier était pensif, se disant peut-être qu'il aimerait mieux être fusillé après un pronunciamiento, que dé subir la peine du garrot, et voilà pourquoi les soldats insoucieux, qui ne se souvenaient peut-être que de la grimace du supplicié, sou* riaient, en essayant au passage de casser des- jeunes pousses d'arbre.
Le monastère appelé les Plaisirs du roi ne doit sans doute ce nom ou ce surnom (car son vrai titre est Santa-Mariar-la-Real) qu'à un souvenir de pure piété, à moins qu'il ne faille admettre, selon la version de certains Guides, que le monastère a été bâti sur remplacement d'un palais dont les ombrages et les charmes avaient séduit jadis la cour de Gastille.
Ce couvent, qui est encore occupé par des dames de la plus haute noblesse, était jadis un domaine royal jouissant de tous les privilèges que la royauté peut déléguer. Il était fondé pour cent personnes appartenant à l'élite de l'Espagne. Il fallait faire preuve de
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noblesse antique pour y entrer; on n'y prononçait guère des vœux d'humilité, mais bien plutôt des vœux d'orgueil. A l'heure qu'il est, chaque nonne a encore un appartement complet, deux femmes à son service,, et j'ai vu derrière la grille extérieure du cloître l'écusson de l'abbesse actuelle, haut et large, en couleurs flamboyantes, dans des proportions magistrales, à la suite des armoiries, qui attestent plusieurs dynasties*
Autrefois, le monastère devait être crénelé et fortifié. On passe, pour pénétrer dans la première cour, sous une porte à donjon qui servait, à ce qu'on assure, de prison pour les actes de haute et basse justice de l'abbaye. Je ne sais si l'abbesse était mitrée, mais elle portait et porte une crosse, et, dans la décadence de la foi, les revenus de ce domaine aristocratique sont encore de près d'un million, sans compter les dots de chaque religieuse.
Madame d'Aulnoye, entendant une veuve qui parlait d'aller vivre quelque temps au monastère de las Huelgas, lui dit :
— Pourrez-vous, madame, vous accoutumer, à une vie aussi retirée que l'est celle d'un couvent?
La veuve, en souriant, lui répondit :
— Je crois que je voyais moins de monde chez moi que je n'en verrai là. En effet, excepté la clôture, les religieuses ont beaucoup de liberté. Ce sont ordinairement les plus belles filles d'une maison qu'on y met. Ces pauvres enfants y rentrent si jeunes, qu'elles ne connaissent ni ce qu'on leur fait quitter, ni ce qu'on leur fait prendre. Dès l'âge de
2fi ESPAGNE ET PORTUGAL.
six ou sept ans, et même plus tôt, on leur fait faire des vœux ; bien souvent c'est le père ou la mère ou quelque proclie parent qui les prononce pour elles, pendant que la petite victime s'amuse avec des confitures et se laisse habiller comme on veut. Le marché tient néanmoins il ne faut pas songer à s'en dédire ; mais, à cela près, elles ont tout ce qu'elles peuvent souhaiter dans leur condition.
La veuve qui allait faire sa retraite dans un couvent si fréquenté et si noblement peuplé ajoutait à ces ren« seignements :
L'abbesse est dame de quatorze grosses villes et de plus de cinquante autres places, où elle établit des gouvernements et des magistrats ; elle est supérieure de dix-sept couvents, confère plusieurs bénéfices et dispose de douze commanderics en faveur de qui il lui plaît.
Depuis le voyage de madame d'Aulnoye, en 1679, le monastère est bien déchu, et pourtant ce qui reste, après deux siècles, témoigne encore d'une grande puissance.
Naturellement, nous ne pûmes voir que ce qui est en dehors de la clôture, c'est-à-dire le cloître extérieur et la moitié de l'église. On nous avait fait espérer la possibilité d'une réception par l'abbesse elle-même ; mais elle était au sermon et ne pouvait le quitter. Nous allâmes au sermon. La chaire était placée contre la grille voilée, derrière laquelle les nonnes écoutaient. On m'assura que le prédicateur n'était pas médiocre;
il parlait très fort et semblait très assuré de tout ce qu'il disait.
Je crois qu'il se tient des foires et des marchés dans les grandes cours du couvent que nous avons traversées.
Il faut bien dire que la prison féodale a un air de ferme et qu'on me semble emmagasiner le foin dans les salles où l'on rendait la justice; ce qui n'empêche pas les parties architecturales d'être très fières et très intéressantes.
. En revenant à Burgos, nous fîmes halte dans une fonda rustique, mais de jolie apparence. L'hôtesse, jeune et propre, y promenait l'éclair d'un joli rire. On nous servit des olives grosses comme de grosses prunes, que nous mangeâmes en buvant du porto. C'est une collation que je recommande. On est libre d'y ajouter un peu de pain ; mais c'est faire preuve de goût français.
Ahl si on ne vous offrait jamais en Espagne que des olives avant le pressoir ! Mais, quand on pense qu'avec ces fruits délicieux on confectionne cette huile exécrable, on en vient à blasphémer la branche d'olivier et à en faire un symbole de guerre, au lieu d'un rameau pacifique I
3ii ESPâGNK et PORTUGAL.
11 n'y a pas encore de rues larges à Bnrgos, dans l'intérieur de la ville, et, comme elles ne paraissent pas nécessaires pour l'air, la vue et la circulation, j'espère qu'elles se feront attendre longtemps encore.
Le jour où, sous prétexte de dégager la cathédrale, de faire une avenue droite à la plaza Mayor^ on découperait Burgos en tranches rectiiignes, on entamerait ce qui reste de pittoresque à cette vieille capitale.
La perspective est une ambition moderne qui sert beaucoup le manque d'originalité : au lieu de faire grand, on fait long. Autrefois, dans Tantiquité et surtout au moyen âge, on plantait les monuments à leur place nécessaire, sans se préoccuper de déblayer le terrain tout autour, pour les faire mieux voir et mieux admirer. On venait les trouver; il n'allaient pas audevant des curieux par une projection solennelle de leur beauté.
Les raisons stratégiques et les précautions à prendre contre le vent et le soleil ne suffisent pas à expliquer les rues étroites, contournées, bossuées. On mettait tout en relief par goût, au lieu de mettre tout à l'alignement.
Burgos a donc encore des rues étroites, piltores-
ques, avec des maisons peinturlurées de toutes les couleurs. Les pièces crues dont les mendiants raccommodent leurs manteaux s'étalent aussi sur les murs. Il semble que, dans une ville si froide, on ait voulu accrocher le plus de chaleur possible, en multipliant les effets de lumière. Les balcons, dans bien des endroits, sont enveloppés d'un vitrage, ce qui est d'un pittoresque moins espagnol, mais ce qui est d'un confortable bien entendu.
Un palais de la fin du xv° siècle appelé la casa del Cordon, dans un coin de la place de la Liberté, et enclavé au milieu de bâtisses relativement modernes, démontre bien comment le mystère de certains effets de la lumière reste nécessaire aux monuments de la Renaissance. Avec ses tourelles, ses armoiries^ ses sculptures de toute sorte, ce palais, bâti par le comte Haro Fernandez de Velasco, souffre un peu du jour trop libre qui fouille «es saillies. Quand on pénètre dans le patio, à double et triple rang de galeries, comme on est isolé de la perspective extérieure, on jouit mieux de l'intimité de cet artistique palais.
Il est occupé aujourd'hui par l'administration militaire. On l'appelle la maison del Cordon, à cause d'un grand cordon de l'Ordre teutonique, reliant entre elles les armes royales et celles des maisons de Velasco, Mendoza et Figuero, qui est sculpté au-dessus de la porte, en forme de tympan.
Je me suis souvenu à ce propos de la maison dite
de Tristan Lhermilc, que Ton vous montre à Tours. Là aussi, un cordon est sculpté sur la façade, et roii prétend, par une raillerie devenue acte de foi, que le cordon indique les fonctions d'exécuteur attribuées par Louis XI à son compère en justice. Ce n'est pas à coup sûr un cordon de l'Ordre teutonique, mais je doute que ce soit la corde d'un gibet.
Burgos a nécessairement sa plaza Mayor^ comme toute bonne ville espagnole, où Ton a brûlé des gens en public, avant d'évenlrer des chevaux. La plaza Mayor de Burgos, avec sa galerie couverte, rappelle une rue de Berne, plutôt que la place Royale de Paris. C'est la partie bruyante de la cité; c'est là que la vie bouillonne un peu; qu'on vend les journaux, qu'on apprend les révolutions faites ailleurs ; qu'on tient le marché et que le sempiternel Café suisse atteste encore une fois sa suzeraineté sur l'Espagne.
Au milieu de la place, un piédestal élégant supporte la statue en bronze de Charles III, a: restaurateur des arts et père de la patrie ».
UAyuntamiento a une entrée quelconque sur la idaza Mayor, et une autre, qui n'a rien de plus monumental, sur la promenade de TEspolon. L'cilifice est médiocre, d'une vétusté relativement moderue, qui n'a rien d'imposant.
On montre, dans une des salles où la municipalité tient ses réunions les plus magistrales, un vieux fauteuil en planclies, fortement entamé par la vermine, qui a été, dit-on, le premier siège des premiers juges
Faut-il répéter, vers la fin de mon voyage, ce que j'ai dit en commençant, que les chefs-d'œuvre d'architecture en Espagne ont toujours une extravagance idéale et que l'admiration naît d'une griserie plutôt que d'une admiration saine, sévère ?
Il serait facile de démontrer que la cathédrale de Burgos est extérieurement une folie et que les idées qu'elle entraîne avec elle dans les hauteurs du ciel, si elles veulent passer pour angéliques, doivent avoir des frisures, des dentelles et toutes sortes d'ornements. On dirait que l'architecte a voulu jouer avec les tempêtes, assez ordinaires dans la contrée, et qu'en plantant ces aiguilles il a dit aux vents impies : a. Vous ne prévaudrez pas contre elles! y>
La comparaison a dû être faite dans des sermons. Le goût, encore une fois, doit se taire; il est dérouté, et, après avoir souri de cet entassement de bibelots en pierre, on finit par réfléchir et s'extasier.
Ainsi que je l'ai dit, le monument est enfoui, et il est impossible, devant la façade, de se reculer de vingt pas pour l'admirer. L'intérieur me plaît mieux, sans m'étonner autant que l'extérieur.
Les trois nefs sont d'une élégance plus simple. Le chœur, ainsi que dans toutes les églises espagnoles, interrompt la perspective ; mais on se fait à cet endroit obscur, enveloppé de grilles, comme au mystère même, à l'énigme de la religion, au milieu des splendeurs dont elle est le prétexte. Les bas-reliefs, les statues, les colonnes, un escalier double qui est une merveille
3is ESPAGNE ET PORTUGAL.
tombe, raconte comment, lors des fouilles dans l'ancien cimetière de la Madeleine pour rechercher les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il reconnut, à ne pas s'y tromper, dans le rictus d'une lête de niurt, dépouillée et vidée par la chaux vive, le sourire de la reine, dont il se souvenait, depuis sa présenlalioii à Versailles.
Du temps de Chateaubriand, la foi monarchique luisait encore des miracles.
Est-ce un témoin aussi compétent qui a garanti le tibia du Cid et la côte de Chimcne?
La cathédrale de Burgos s'élève du milieu de cuasli'uclions qui Tenserrenl comme une fleur qui jai.l'l non d'un vase, mais d'une bannetie enveloppant h'S racines pour pouvoir la transporter ailleurs. De loin, ces clochers aigus, ces aiguilles frêles, ces frisirc» (jui semblent flotter au vent sont les brindilles, les reiiilles, les boutons de cet arbuste fantastique.
Quand Victor Hugo, dans ses dessins, qui sont la silliouelte de ses rêves, inventait des fleurs, il leur donnait cette allure superbe et il les faisait s'épanouir (le cette façon. Elles rappelaient des rosaces et îles excroissances de cathédrale.
de Castille. Ce trône vénérable ^mériterait les invalides dans un musée des souverains.
J'en ai emporté quelque chose, pour mon reliquaire de voyage : non que je me sois permis de détacher avec le couteau, ou le canif, le moindre fragment; mais une grosse miette, oubliée par un Anglais, s'offrait si bien d'elle-même à la base du siège vermoulu, qu'il me fut permis de l'emporter. Elle fait pendant à une autre miette enlevée pour moi, et non par moi, à la prétendue cabane de Pierre le Grand, à Saardam.
Il ne me fut pas possible d'ajouter à ces débris une esquille du tibia du Cid et d'une côte de Chimène, que l'on conserve dans un bureau de la municipalité transformé en chapelle votive et que Ton montre à la dévotion des visiteurs.
Un tibia du Cid Campéador! Une côte sous laquelle a battu de douleur, de colère et d'amour, le cœur de Chimène! Quelles reliques, si elles étaient aussi authentiques que les trois corps de saint Denis alternativement et simultanément (pour deux d'entre eux) certifiés par Romel Par malheur, dans le môme voyage en Portugal, à Belem, devant le tombeau de Camoëns, triomphalement empli d'ossements attribués au héros, on m'avait assuré que le corps glorieux du poète des Lusiades n'était que celui d'un simple perruquier, trouvé à la place où l'on cherchait Camoëni.
En France, on contrôle mieux les débris. J'ai toujours été frappé de la prodigieuse perspicacité de Chateaubriand, qui, dans les Mémoires d'outre^
r,(. ESPAGNE ET PORTUGAL.
(le lri:rretr, un dôme suspendu comme le dernier reste d'une Yoiitc d'Alhambra s'envolant après la victoire clnviionne, les tombeaux de rois, de princes, de gniTritM's, les peintures qui font prononcer les noms l(»s plus illuslres, un fouillis de toute sorte de choses, (•is(»l«'es h ravir, voilà ce qui vous prend et vous surprtMiil.
Cv n'est pas Témotion infinie de la cathédrale de Sévillo, ce n'est pas la sombremajesté de la cathédrale d»î Tolède, ce n'est pas la stupeur de la mosquée de Cordoiic que Ton ressent dans cette visite; c'est le clioc de sonorités multiples qui vous assaillent. Les trompettes des orgues qui chantaient si magnifiquement le Miserere à Séville, qui semblaient tonner le Dirs inv à Tolède, qui se taisaient à Cordoue pour ne pas éveiller d'écho païen, éclatent pour ainsi dire à Hurgos en fanfares, en airs de triomphe. C'est le tabernacle des harmonies qui vont, delà, réveiller les quatorze couvents et commander la prière aux quatorze casernes.
Les lecteurs qui trouveraient que ma description n'est pas précise et manque de détails n'ont qu'à consulter les Guides, En les exploitant, j'écrirais quarante pap^es. J'aime mieux dire, sans façon, ce que j'ai ressenti. Au dehors, c'était une envolée de l'esprit dans le ciel ; au dedans, c'était un étourdissement de la pensée, dans l'inextricable confusion de belles choses, (le mesquineries grandioses, de richesses incomparables.
Il y a de quoi sourire au dehors ; il y a de quoi rire au dedans. Une forte bêtise est toujours précieusement enchâssée par la tradition dans les monuments espagnols. C'est, par exemple, le crapaud vivant dans l'intérieur d'une pierre magnifiquement sculptée. A Durgos, il y a deux « crapauds », le Christ en pemi et le Papa Moscas.
Le SantO'Cristo de Burgos est célèbre par ses nombreux miracles. Du temps de madame d'AuInay, il résidait habituellement dans le couvent des Augustins ; mais des religieux jaloux et indélicats lui firent faire, à diverses reprises, des voyages, en le dérobant aux frères Augustins. Le Santo-Cristo semblait se laisser faire ; mais à peine était-il dressé dans un couvent rival, qu'il s'en allait de lui-môme reprendre sa place dans son premier domicile.
On prétend qu'il fui trouvé dans la baie de Biscaye se promenant en bateau.
Aujourd'hui, il a pris sa retraite dans la cathédrale et n'en bougera plus, môme pour aller chasser le choléra ou pour garantir une constitution définitive à l'Espagne.
Je n'ai pas osé demander un miracle au sacristain qui nous tira le rideau derrière lequel trône le chefd'œuvre en question.
Le Christ est en bois sculpté, mais avec des parties en véritable peau humaine. Il est peint, avec de vrais cheveux, une vraie barbe, de vrais cils ; la tête est de bois, mais le cou est de peau rembourrée. Les mains,
les pieds sont des mains et des pieds enlevés à un cadavre et peinturlurés. Une jupe brodée qui descend de restomac jusqu'aux genoux ajoute à l'horrible parodie de la réalité. On dirait un garçon boulanger, un geindre, enlevé à son travail dans le simple appareil de sa profession et crucifié là. J'oubliais que des gouttes de sang semées dans les cheveux et étalées sur la poitrine complètent cette représentation atroce et burlesque.
On raconte qu'un évêque, voulant savoir de quelle substance au juste était fait le Santo^CristOy se permit de lui mordre un doigt de pied. Il est probable que cette profanation coûta cher au prélat incrédule. Le doigt mordu et découpé est caché par un œuf d'autruche. Je ne sais s'il y a du symbolisme dans cette attribution d'un œuf; en tout cas, je préférerais un œuf de canard : on eût fait ainsi la part des incrédules.
Cette figuration du Christ est bonne pour un Musée des horreurs.
L'autre crapaud de ces pierres est Papa Moscas. C'est le gobe-mouches populaire, un automate de dimension considérable qui est appliqué au mur, à la place de l'horloge, comme, dans les Pilules du Diable, Soltinez se trouve incrusié à la muraille d'un tunnel, après l'explosion de la locomotive. Autrefois, quand l'heure sonnait. Papa Moscas ouvrait la bouche, roulait les yeux et poussait un cri. La légende veut que ce cri mécanique rappelât celui d'une jeune fille que le roi
don Henri III avait vivement poursuivie de son amour, et qui, un jour, lui sauva la vie dans une forêt, en tuant trois loups qui avaient faim de cette Majesté errante. Après celte prouesse, la jeune fille s'évanouit et mourut. Mais elle avait poussé à Taspect des trois loups un tel cri, que le roi voulut le faire reproduire par une combinaison de rouages, et il eut l'idée de déposer ce souvenir dans la gorge d'un joyeux croquemitaine. Il paraît qu'un évoque de Burgos, moins sacrilège que ce prélat qui mordit le pouce de Santo-CristOy impatienté du succès de Papa Moscas, lui fit couper la gorge. Le rival des Jaquemarts ne crie plus. Un sacristain obligeant voulut bien, pour nous plaire, lui faire rouler les yeux et tirer la langue. J'ai cru remarquer qu'il tirait la langue d'un air narquois en regardant la chapelle du SantO'Cristo.
Après celte exhibition, il nous restait à visiter la salle capitulaire, la sacristie et le cloître.
La salle capitulaire a des portraits d'archevêques d'une exécution médiocre, un beau plafond, mais des tentures chétives. Dans la sacristie, vaste et à peu près nue, il n'y a qu'un objet à considérer, le fameux « Coftret du Cid ». Je ne sais s'il a réellement appartenu au Campéador et si l'attribution est aussi authentique, ou aussi douteuse, que le tibia de VAyuntamiento; mais il a un aspect si redoutable avec ses armatures, si délabré, qu'il est au moins le contemporain du Cid.
Le héros y mettait, dît-on, un autel portatif; depuis,
un y aurait j^arJé un tronçon de son épée. Hais la tradition po|)uIaire veut absolument que ce coffre ait servi à uii tour (resramotage que les tribunaux, français ou espagnols, ne toléreraient pas.
Un jour, pressé d^argent, le Cid emplit de pierres le coffret en question, le déposa entre les mains d'un juif, on attestant qu'il contenait sa fortune et se fit prrtor une somme considérable. Il est vrai qu'on atteste rjn'il la remboursa ; mais supposons qu'il ne l'eût pas rcnil)()urs('>e ! Cette escroquerie solennelle ne blesse pas la religion des Castillans. Ce n'est pas qu'ils aient do la |)rol)ité un sentiment différent du nôtre ; c'est, au contraire, qu'ils ont, de l'honneur en général et de 1 honneur du Cid en particulier, une idée si grande qu'il leur semble que les cailloux mêmes sont transfiguras, quand la parole d'un héros les effleure. C'est qucl({ue chose comme la 'transsubstantiation de la matière inerte en essence idéale. Le Cid avec ces pierres avait enferme sa parole, et sa parole était un do|)ôl! Soit; mais alors pourquoi ce gage?
Los Espagnols, au moyen âge, se créaient eux-mêmes chevaliers, tant ils avaient la notion exubérante d'un hôroi>;me qui les faisait les pontifes de leur propre honneur.
En sortant de la sacristie, dans le cloître, on me
montra Tendroit où, lors de la dernière révolution, le
préfet de Burgos, envoyé à la cathédrale pour faire le
écollement des richesses, fut assassiné. Le meurtrier
n'a pas été découvert ; le crime est resté impuni ; mais
pourquoi le préfet voulait-il inventorier des richesses sacrées ?
Quand le Cid fut mort, il était exposé à Valence, seul, dans Téglise, sous la garde de Dieu ou sous la garde de lui-même. Un juif, peut-être celui qui lui avait prêté sur des cailloux, s'approcha et dit :
— Voilà donc ce fameux Cid Campéador auquel jamais personne n'a touché? Eh bien, moi, je lui toucherai la barbe.
En parlant ainsi, il avança la main. Mais le cadavre avait mis la main sur l'épée et commençait à la tirer du fourreau. Le juif poussa un cri et tomba à demi mort. Il raconta le miracle; on ne dit pas si le miracle fut assez puissant pour le convertir.
Cette légende est peut-être responsable de l'assassinat du fonctionnaire. Un homme du pays du Cid s'est cru le Cid même pour repousser une profanation si flagrante.
Je ne sais si les richesses de la cathédrale de Burgos valent encore un inventaire ; mais autrefois le trésor luttait de prix avec ceux de Tolède et de Séville. Victor Hugo, qui est vraiment infaillible quand il s'agit de l'Espagne, a pu dire justement dans les Orientales :
Burgos do son chapitre et île la richesse.
Rien ne nous retenait plus à Burgos que l'insistance des amitiés contractées en deux jours. J'aurais bien voulu prolonger le plaisir de cette hospitalité active
qui variait le programme de nos émotions^ qui organisait pour nous des concerts à l'hôtel, qui recrutait les plus habiles p:ratteurs de guitare pour nous donner la noslaljîiede cet instrument; je n'aurais pas été fâché d'assister aux élections, dont je voyais les préliminaires; mais nous étions maintenant trop rapprochés «le la France. Celle-ci nous rappelait.
Nous eûmes le merveilleux spectacle d'une promenatlo au clair de lune, d'une vision de la cathédrale s'élovanl dans une nuil féerique; et, après cette apothéose finale de Burgos, fermant les yeux sur cet éhlor.issement lyrique, nous nous engouffrâmes dans lo convoi qui passait vers minuit et qui devait nous laisser à Rayonne.
Je me souviens des adieux donnés à la gare par touto une famille à un jeune officier de Burgos qui attendait le train se dirigeant vers Madrid. L'aïeule Iromhlanto était venue pour le bénir ; la mère n'osait pleurer et riait pour étrangler ses sanglots ; les petits IVc'tos jouaient avec la dragonne de l'épée, en pleurnichant, ot une belle jeune fille, toute pâle, les yeux dr^mosurénient agrandis par l'angoisse, souriait, pendant que deux grosses larmes roulaient comme des perles sur ses joues. Le jeune homme baisait les mains (le l'aïeule, enlaçait sa mère, caressait ses petits frères, mais jetait à la jeune fdle des regards plus pieux, plus anionts, plus tendres que les étreintes accordées à l'aûMile, à la mère, aux enfants.
Où allait donc le jeune guerrier? Je le demandai
aux amis qui nous accompagnaient. Un simple changement de garnison ne méritait pas tant de tristesse. On me dit qu'il allait s'embarquer pour les colonies, où Ton se battait ; on redoutait pour lui non la bataille, mais le voyage, la traversée, les maux du ciel. S'il allait faire naufrage ou attraper la fièvre I
Ces faiblesses étaient doublées d'héroïsme. Pour un peu, la mère aurait dit à son fils :
— Reste et fais plutôt un pronunciamiento avec tes amis les républicains de la caserne ! Au moins, nous te verrons te battre !
Le train qui devait l'emporter partit avant le nôtre. Nos adieux à nos amis de Burgos furent moins dramatiques; mais ils avaient pourtant leur mélancolie. Pourquoi laisser de son cœur à toutes les haltes d'un voyage? Est-ce pour augmenter le regret du pays qu'on avait rêvé de voir et qu'on désespère maintenant de revoir?
En terminant la publication de ces notes, je voudrais nie résumer dans un jugement définitif sur FKspagne; mais Tunité qui manque h ce pays empèclie précisément les formules. Il serait téméraire de lui prédire autre chose qu'une vie haletante, pendant bien des années encore.
C'est une terre admirable que l'on peut fouiller dans les endroits où on ne peut plus la labourer; elle donne dos métaux, quand elle ne donne plus de blé, des olives ou des orançes. Les hommes sont beaux, fiers, sobres, braves, solides en amitié. On cause bien de tout, partout, avec le premier venu, et les idées sont partout comprises. Combien de fois, ému, émerveillé de celte promptitude à saisir, ne me suis-je pas demandé pourquoi ces intelligences si vives ne s'entendaient pas définitivement entre elles ! Il y a
un venl de caprice, d'anarchie, qui fait tourner les ailes de ces têles de moulin à venl, souvent à vide.
J'ai entendu regretter que, dans toutes ses aventures, l'Espagne, qui a subi toute sorte de tyrannies, n'ait pas été, pendant un demi-siècle, sous la main d'un despote qui ait voulu la pétrir pour lui donner l'unité. Si Philippe II eût pris Lisbonne pour sa capitale, peut-être l'unité eût-elle élé faite alors! — L'eiit-on conservée? Il est difficile de substituer les hypothèses aux faits accomplis. Il est plus difficile encore de prédire.
La vitalité de l'Espagne, la richesse de son sol, sa situation à l'extrémité de l'Europe, qui lui permet de vider ses querelles intimes, sans que l'étranger puisse intervenir, me rassurent. Dans ce pays volcanique, la guerre civile est comme un affouillement du sol qui remue les graines et facilite des moissons. Je ne souhaite pas ces discordes ; mais, en prévoyant qu'elles peuvent se renouveler et durer encore, j'affirme qu'elles ne m'alarment pas.
L'Espagne est-elle monarchique par essence? républicaine de tempérament? catholique par éducation ou ignorance? Il faut voir passer le roi, il faut assister aux processions de Séville, pour sentir combien la foi monarchique et la foi religieuse sont des traditions, des habitudes, et non des sentiments. Quant à la République, qui flotte certainement dans l'air, avec le tourbillon d'autres choses, serait-elle fédérative pour être mieux appliquée, ou unitaire pour être
mieux défendue? Viendra-t-elle? Sera-t-elle prcvoiiue par un libéralisme prudent et continu de la rovauté? Personne ne le sait.
J'ai entendu reprocher aux Espagnols de manquer d'esprit philosophique. Il me semble que Cervantes était un philosophe de valeur, et don Quichotte rachète le bon sens épais de Sancho Pança. Je ne souhaite pas aux Espagnols plus de philosophie : ils ont Tamour de Tesprit et de la liberté, cela suffit.
Nous savons ce que valent les peuples philosophes : ils font moins de barricades et plus d'annexions; mais, au fond, ils ne s'entendent pas mieux que les étourdis à fixer le bonheur.
L'Espagne a de grandes questions intérieures à résoudre. En Andalousie, par exemple, où le sol appartient à trois familles, elle doit trouver le moyen de donner du pain à des ouvriers qui ne peuvent en gagner. La mendicité, du temps des couvents, était un expédient; le banditisme en est encore un autre. Ces deux moyens deviennent difficiles, par ces temps d'incrédulité et de gendarmes. Mais, pas plus en Espagne qu'ailleurs, on ne résout les problèmes pîir des lois, des décrets ou une forme spéciale de gouvernement. C'est au temps, qui use les choses sans user les liommes, à apporter sa solution.
Comme je ne suis certainement pas un économiste, que je ne crois pas être un socialiste, et, comme j'ai la naïveté de mon ignorance, j'oserai avouer qu'il m'est venu souvent la pensée que l'Espagne pouvait être
unifiée, pacifiée par celle force nouvelle, peu employée relativement au delà des Pyrénées : la force de l'industrie, de Tactivité commerciale, de la science. Depuis les hôlels, les buffets, qui manquent à toules les stations, jusqu'aux chemins de fer, aux routes, aux canaux, aux exploitations minières, forestières, que des Sociétés devraient créer, tout, en Espagne, est fait pour attirer la spéculation nationale et internationale.
Peut-être bien que, si cette forge sans feu s'allumait, que si ce peuple sobre et honnête s'intéressait davantage aux grandes entreprises, se détournait de ses conciliabules politiques pour des réunions d'actionnaires, l'oisiveté détruite détruirait l'indécision.
L'Espagne, avec tant de gages pour l'industrie, peut-elle d'elle-même devenir une nation industrielle? Je ne le crois pas ; mais onjeut l'aider.
Elle n'a rien à redouter de l'étranger. Elle peut en accueillir le savoir et les capitaux. Les Anglais y songent : pourquoi les Français n'y songeraient-il pas? Âh! si les Flamands, restés Espagnols par tant de souvenirs, avlaient laissé emporter quelques-unes de leurs vertus de travail par leurs vainqueurs dépossédés !
Je dis sincèrement ce que je pense. Est-ce juste? est-ce pratique? Je ne suis, pas plus que mes amis d'Espagne, assez philosophe pour faire la preuve de mes souhaits. Je suis un voyageur ravi, qui ne sait comment remercier, aimer assez ses hôtes, et qui de-
m ESPAGNE ET PORTUGAL.
mande au Dieu actuel ce que saint Jacques demandait au Dieu de son temps pour le peuple dont il était le patron.
— Que veux-tu ? disait le bon Dieu, en un jour de lari;esse, à saint Jacques qui Tinvoquait.
— Un beau ciel pour mon peuple.
— Tu Tauras.
— Une terre riche.
— Tu Tauras.
— De beaux hommes, de belles femmes.
— Tu les auras.
— Un bon gouvernement.
— Ah ! tu m'en demandes trop, répondit le boa Dieu, qui, en efl'et, n'a cessé de prouver son impuissance à cet égard, non seulement en Espagne, mais aussi ailleurs.
Le Dieu nouveau, qui reprend les affaires de Fancien, ne trouve jamais qu'on lui en demande assez, et il a dans son paradis des pelles, des pioches, des couslilulioiis et des gouvernements, pour tous les peuples de bonne volonté, sans qu'il s'offusque des beaux oslensoirs d'or, des reliques merveilleuses dont TEspagne lait des musées, à la gloire du Dieu ancien.