RI.VGE DF. BLANCHE DE CASTILLE AVEC LOL'IS VIII
Le repos où le nouvel émir des Alinohades Youssouf-Abu-Yacob laissait les chrétiens fut un gr.ind bonheur pour le roi de Castille. Chaque jour lui faisait regagner un peu de l’autorité dont les partis s’étaient emparés. Beaucoup de seigneurs pensaient qu’Alphonse, ayant atteint sa onzième année, pouvait exercer l’autorité royale.
Ilscitaient l’exemple des Aragonais, qui venaient de confier le gouvernement à un souverain qui n’était guère plus âgé. Ils lui adressaient donc des lettres et des envoyés pour le presser de prendre lui-même les rênes de l’État. Ce jeune prince, cédant à leurs instances, se décida à parcourir son royaume et à visiter chacune de ses villes. Ceux qui dans le principe accompagnaient le roi étaient en petit nombre : c’étaient quelques seigneurs castillans et une carde de cent cinquante cavaliers que les fidèles d’Avila lui avaient donnée pour défendre et protéger sa personne.
C’étaient de bien faibles ressources pour reconquérir un royaume ; mais Alphonse avait en sa faveur toutes les haines que les tyrannies des seigneurs avaient soulevées ; il avait pour lui la mémoire de Sancho le Regretté. Aussi beaucoup de villes et de forteresses ne se bornèrent pas à lui ouvrir volontai- (*} Conde , Hisloria de la dominacioiî de los Arabes en r^spaüa, 3" p. , c“. xlvii.
Digilizea oy vjuugif
rement leurs portes, elles lui offrirent de l'argent, des vivres, et tout ce dont il pouvait avoir besoin, et bientôt il fut à la tête d’une petite armée. La première conquête d’une véritable importance qu'il osa tenter fut celle de la cité impériale, celle de Tolède, la capitale de ses États. Il dut le succès de cette entreprise à l’un des principaiix citoyensiiecctte ville, nommédon Estevan lllan. Celui-ci venait de faire bâtira ses frais, dans la partie la plus élevée de Tolède, l’église de San Roman. Auprès de cette église il avait construit une tour, qui servait à la fois d’embellissement et de forteresse.
Dan Estevan avait reçu de don E'erdinaiid Ruiz de Castro", qui gouvernait la ville, quelques sujets de mécontentement ; il embrassa donc avec ardeur le parti du jeune roi. Il le lit entrer dans Tolède à l’aide d'un déguisement, et lui ouvrit la tour de San Roman sur laquelle on arbora l’étendard royal. Ensuite on se mit à crier sur les places publiques qu’Alpbonse, le roi , était dans la ville. A cette nouvelle, le peule commença à s’émouvoir. Les baitants prirent les armes : les uns pour défendre l’autorité de don Ferdinand Ruiz de Castro , mais le plus grand nombre en faveur du jeune roi ; en sorte que le gouverneur ne se trouvant as en état de résister dans la ville, l’aandonna en fuyant etseretiraàHuète.
Ce fut le 26 août 1IG6 que le roi fut ainsi proclamé dans Tolède.
Don Ferdinand Ruiz de Castro , retiré à Huète, ne cessait de faire des courses sur le territoire de Tolede. Don Manriqtie , à la tête d'une partie de l’armée royale, marcha au-devant de lui. Les deux troupes se rencontrèrent et combattirent avec acharnement ; mais don Manrique de Lara ayant été tué d’un coup d’epée, les troupes qu’il commandait prirent la fuite. Celte mort contribua beaucoup à augmenter cette haine des Lara et des Castro ui avait déjà occasionné tant de troules dans le royaume et qui devait encore causer tant de maux. Malgré cet échec, le jeune Alphonse n'en continua pas moins à ranger sous son au-
torité un grand nombre de villes. Celle de Zurita, qui était défendue par Lope de Arenas, un des lieutenants de Ruiz de Castro , n’ayant pas voulu ouvrir ses portes , Alphonse en forma le siège. Elle se défendit pendant quelque temps; mais le gouverneur ayant été assassiné par un de ses domestiques, la place ne tarda pas à se rendre. C’est ainsi, en s'occupant à recouvrer pied h pied le royaume de son père, nont quelques sujets rebelles lui disputaient la possession, qu’Alplionse atteignit enfin la majorité fixée par le testament. Il avait atteint sa quinzième année lorsqu’il , réunit en 1170 les cortès de Castille dans la ville de Burgos. tiette assemblée déclara traître quiconque garderait contre la volonté du roi les villes qui lui avaient été confiées. Don Ferdinand Ruiz de Castro ii’ayajit plus de prétexte pour retenir les places qui étaient entre ses mains, les remit au roi; et craignant le ressentiment que sa résistance avait dd exciter, il quitta la Castille pour se ré/ugier chez les musulmans. Il ne se borna pas à chercher un asile sur leur territoire , il déclara publiquement qu’il renonçait à sa patrie , et par cette déclarotion , devenu étranger, il se mit h courir et- h ravager les frontières de la Castille.
On voit combien les mœurs de cette époque différaient des principes reçus de nos jours : maintenant, celui qui combat contre ses concitoyens encourt la peine de mort; les lois et le cri public le. flétrissent du nom de traître. Dans cet âge, au contraire, que les amis du bon vieux temps citent comme étant par excellence l’âge de la loyauté et de la chevalerie, il suffisait d’accomplir quelques formalités pouravoir le droit de porter sans déshonneur Iss armes contre son pays, ou de manquer à la foi qu’on avait jurée à son seigneur; Il suffisait, disait-on alors, de se dénaturaliser ( desnaturalisar se).
Toute prévention à part, est-ce que les principes de notre temps ne sont pas préférables? est-ce qu’ils ne sont pas plus conformes à la raison ?
Les cortès ^e Burgos s'occupèrent
L'UNIVliUS.
aussi (le marier le jeune roi de Castille, qui (ipousa , au mois de septembre suivant, l^onore, fille de Henri 11 d’Ansleterre et de Léonore d’Aquitaine. line étroite alliance existait entre Alphonse d’Aragon et le roi Henri II d’Angleterre, qui avait été désigné par Ramon Berenguer pour tuteur de ses enfants. Ce mariage fut donc une raison pour accroître encore la bonne harmonie entre Alphonse de Castille et Alphonse d’Aragon. Une foule de rapports tendaient à rapprocher ces jeunes princes ; ils portaient le même nom , avaient à peu près le même âge et avaient des intérêts semblables. Tous deux avaient à se plaindre du roi de Navarre ; ils formèrent donc une ligne contre ce souverain , et se donnèrent respectivement des places de sûreté.
Il serait trop long de rapporter ici les troubles que causèrent encore dans le royaume les haines des Castro et des Lara , ou les guerres qui eurent lieu entre la Navarre , l’Aragon et la Castille. Il est un faitcepend;mtqui mérite d'être cité, pour prouver combien à cette époque la mémoire du Cid exer- (^ait encore d’influence. Dans une des nombreuses incursions que le roi de Navarre fit dans la vieille Castille, il pénétra jusqu’aux environs d’Atapuerca, et il s’en retournait chargé de butin, (|iiand l’abbé de San Pedro de Cardena , touché par les larmes des pauvres gens dont son armée emmenait les troupeaux et emportait toute la fortune., s’efforça de le rejoindre. Il lui dit qu’il n’était pas juste de faire retomber sur de tnalheureux laboureurs les maux de la guerre que se faisaient les rois. Il le supplia de faire rendre à ces infortunes ce qui leur avait été enlevé. L’abbé, gardien du tombeau du Cid , avait fait porter devant lui l’étendard de ce guerrier. Le roi , plein de vénération pour cette glorieuse bannière, ordonna do restituer aux laboureurs ce qui leur avait été pris. Les marques de son respect ne se bornèrent pas là : il voulut reconduire lui-même ceux qui la portaient, et les escorter jusqu’à l’endroit où elle restait ordinairement déposée.
I.orsque ces querelles entre les rois chrétiens étaientpendant quelque temps suspendues, alors ils en profitaient pour combattre leur ennemi commun : ils tournaient leurs armes contre les musulmans. C’est ainsi qu’Alphonse VIII fit la conquête de Cuenca, tandis que, de leur côté, Alphonse d’Aragon et Ferdinand de Léon leur enlevaient plusieurs villes d’une moindre importance. Les Almohades de l’Andalousie, qui chaque jour se voyaient arracher quelque partie de leur territoire , réclamèrent l’assistance de leur souverain Youssouf-Abu-Yacob. Celui-ci fit en Espagne plusieurs expéditions, sans obtenir aucun avantage. Il ne pouvait en être autrement, car les Almohades n’avaient pas seulement à combattre les chrétiens, il fallait encore qu’ils fissent la guerre aux musulmans deq royaumes de Valence et de Murcie.
Youssouf-Abu-Yacob, dans le. but de mettre un terme aux discordes qui divisaient les musulmans d’Espagne, résolut de contracter une alliance avec les Ben-Sad. Le roi de V’alence , Mohammed-Ben-Sad , était mort dans le courant de 567 (1172 ). Il avait laissé pour successeur Abul-Hégiag-Youssouf- Ben-Mohammed-Ben-Sad.Il avait aussi laissé une fille, et, disent les auteurs arabes , en .570 (1174 ) , l’émir Al-Moiimenim-You.ssouf-Abu-Yacob épousa la charmante fille de Mohammed-Ben- Sad , sœur du souverain de l’Espagne orientale. Ce mariage fit cesser pour un instant les guerres que les musulmans se faisaient entre eu.x. Mais cette tranquillité passagère ne put leur rendre la supériorité sur les chrétiens. En 1184, Youssouf-Abu-Yacob dirigea lui-même une expédition en Portugal.
Il alla assiéger Santarem, et mourut, disent quelques auteurs, des blessures reçues (Jans un combat que les chrétiens lui livrèrent, sous les murailles de cette ville, le mardi 13 rabia posterior 580 ( 24 juillet 1184). Suivant les autres , il se noya pendant la retraite en traversant leTage. Il eut pour successeur son fils Yacoh-Ben-Youssouf , qui repassa précipitamment en Afrique pour y assurer sa domination.
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Quatre années plus tard , mourut le roi Ferdinand de Léon. Ce prince ne fit rien dans le cours de sa vie qui puisse recommander sa mémoire à la postérité. Quelques auteurs jugent avec une grande sévérité la conduite qu’il a tenue pendant la minorité de son neveu; ils l’accusent d’avoir voulu eu profiter pour s’emparer de la Castille. Si cette accusation ne nous parait pas assez prouvée pour que nous nous y associions, les faits au moins la rendent assez probable pour que nous ne la combattions pas.
Ferdinand eut pour successeur son fils Alphonse IX. A peine sur le trône, ce jeune prince épousa ïhereza, fille du roi de Portugal. Ce mariage fut déclaré illégitime par' l’Église, à raisonde la parenté qui existait entre les époux ; et comme ils refusaient de se sé[wrer, l’excoinnïuiiieation fut l.uicée contre eux et l’interdit fut mis sur le royaume. 11 né fut levé qu'en 1195, lorsque le roi renvoya dona Thereza en Portugal.
Les mêmes querelles qui avaient séparé Alphonse VllI et son oncle Ferdinand continuèrent, sous le nouveau roi, à diviser les royaumes de Léon et de Castille. Ce|>end;uit, en 1195,1e danger commun et les préparatifs que faisait rémir-al-moumenim , durent momentanément les réunir. Don Martin, archevêque de Tolède, entraîné par son zèle pour la religion, avait fait, à la tête de ses hommes d’armes, une irruption dans l'Andalousie; il avait mis le pays à feu et à sang et était revenu chargé de riches dépouilles. Les musulmans, pour tirer vengeance de cette agression, rassemblèrent tout ce qu’ils avaient d'hommes en état de porteries armes. La guerre sainte fut aussi préchée eu Afrique, et l’étiiir-al-mouluenim-Yacob-Ben-Youssoüf passa en Espagne avec une armée formidable.
Alphonse de Castille, averti des préparatifs que faisaient les musulmans , demanda des secours au roi de Léon et au roi de Navarre , don Sanche , qui , depuis environ une année , avait succédé à son père don Sanche le Savant (el Sahio). Ces deux princes
promirent de lui amener des troupes.
Fort de celte promesse et plein de confiance en l’artnée qu’il conduisait, Alphonse VIII, sans attendre les secours qu’on lui annonçait, marcira au devant des musulmans, qui avaient déjà passé la Sierra Morena, et vint campereti face d’eux, dans les environs. d’Alarcos. Plusieurs des officiers du roi voyant condrien l’armée ninsulmane était nombreuse, jugèrent qu’il était prudent d’attendre l'arrivée des troupes de Léon et de Navarre; les autres, au contraire, disaient que les attendre serait leur lals'^er une part dans l’honneur de la victoire et dans le riche butin qui devait en être le prix.
Ils étaient d'avis qu’il fallait coml)attre à l’instant même. Ce conseil fut celui qui flatta davantage le courage du roi. Le mercredi 9 de sjaban 591 ( 19 juillet 1195 ), il rangea son armée en bataille. Sa cavalerie, composée en grande partie des religieux de Calatrava, de Saint-Jacques et de Saint-Julien, se précipita sur l’armée ennemie et parvint à pénétrer au milieu des masses épaisses qu’elle présentait. Mais là , entourée par des ennemis qui se renouvelaient sans cesse, elle fut accablée par le nombre et fut à son tour mise en déroute. Près de vingt mille chrétiens parmi lesquels on conq)tait presque tous les chevaliers des ordres religieux, restèrent sur le champ de bataille. A près la bataille, on amena à Yacob-Ben-Youssouf pl usieurs m i Hiers de prisonniers chrétiens , et ce prince, dans l’ivresse que lui inspirait sa victoire, les fit remettre en liberté sans exiger d'eux aucune rançon.
Les musulmans s’emparèrent aussitôt d’Alarcos, qu’ils ruinèrent entièrement. Ils reprirent Calatrava, puis ils entrèrent dans le royaume de Tolède. D’après Mariana , ils n’auraient pas dépassé la ville d’Ybancs, qui est a six lieues de Tolède. Suivant d’autres, ils s’avancèrent jusque sons les murailles de cette capitale. Mais la ville leur parut trop forte pour qu’ils osassent l’atlaqner. lis passèrent outre , et allèrent prendre Guadal.ijara , Talamanca, et ils s’en retournèrent
L’UNIVERS
ù Séville, pour revenir l’année suivante.
Le roi de Castille se retira à Tolède avec les débris de son année, tandis que les rois de I>on et de Navarre y arrivaient eux-mêmes à la tête des secours qu'ils avaient promis. Il paraît qu’Alphonse, aigri par sa défaite, répondit quelque mot piquant au reproche qu'ils lui faisaieirt de ne les avoir pas attendus pour livrer bataille. Ils se retirèrent aussitôt avec leurs troupes, et dès qu’ils furent arrivés ehacun sur les frontières de, leurs États, ils se mirent à rourir et à ravager les terres de la Castille. Cette trahison irrita vivement Alphonse VIII. Après avoir pourvu à la sûreté des places qui pouvaient être attaquées par les musulmans, il rassembla des troupes pour aller mettre Cn aux ravages de ses auxiliaires.
L'année suivante, Yacob-ben-youssouf enl rn de nouveau dans le royaume de Tolède; mais Alphonse trouva le moyen de se défendre contre les musulmans, et de faire en même temps avec avantase la guerre au roi de Léon. L’émir Yacob-ben-Youssouf, fatigué de ne pouvoir enlever aucune des villes qu’il avait attaquées, et d’ailleurs rappelé en Afrique par des révoltes qui menaçaient sa couronne, conclut avec les clîrétiens une trêve de dix années, et repassa la mer. Ainsi, celte funeste journée d’Alarcos, l’échec le plus désastreux que les armes chrétiennes eussent essuyé en Espagne depuis la défaite de Zalaca, n’aboulit qu’à la prise de quelques places, et ne consolida ni en Espagne ni en Afrique la domination des Almohades.
Dès qu’Alphonse VllI se vit libre de ce côté, il se jeta sur le royaume de Leon. Alphonse IX s’avança pour le combattre, et les deux princes étaient sur le point d’en venir aux mains, lorsque les prélats qui se trouvaient dans les deux armées, s’entremirent pour amener la paix. L’avis de tout le monde fut que le meilleur moyen de la rendre durable était de donner pour épouse dona Berenguela, fille aînée du roi Alphonse VIII, au roi de Léon,
dont le premier mariage avec Thereza de Portugal, sa cousine , avait été annulé. Sans s’arrêter au lien de parenté qui existait entre Alphonse IX et dona Berenguela , et qui était presque au même degré que celui qui l'unissait à sa première femme (*) , on conclut ce mariage, qui, plus tard, fut aussi condamné par l’Église, mais dont cependant naquit le roi saint Ferdinand.
Dona Berenguela n’était pas la seule des filles d’Alphonse VIII à laquelle le ciel réservât le bonheur d’enfanter un saint roi. En l’annee 1200, la mère de la reine de Castille, Léoiiore d’Aquitaine, qui avait été mariée en premières noces à Louis le Jeune, roi de France, et ensuite à Henri II d’Angleterre, dont elle était veuve, vint demander unedeses petites-filles en mariage pour le fils de Philippe-Auguste.
Ce fut Blanche de Castille qui lui fut accordée , et qu'elle conduisit ellemême en France. Cette seconde fille d’Alphonse VIII fut mère de saint Louis.
MORT d’aI.THOK.SE II u’aRAGOIT. DOIT