‹ Espagne (volume 2)Chapitre 32 sur 70 · LES ARMES DE NAVARRE · texte numérisé non relu

LES ARMES DE NAVARRE

Le roi Alphonse second d’Aragon mourut le 2â avril 1196. Il avait été fiancé dès sa plus grande jeunesse à Sancha, fil e d’Alphonse l’empereur et de l'impératrice Rica. Queiques différends qui s’élevèrent entre lui et Alphonse VIII le déterminèrent , pendant quelque temps, à renoncer à l’i-

(*) Alphon.se IX : i“ TIrrara, .sa mère; 2° Alphonse EnriipieE, son aïeul nialernel; 3° Dom Sanrho de Portugal , son oncle maternel; /,“ Dona Thereza , sa cousine germaine, sa ]iremière femme.

1° Perdinaiid , son père; 2» .Alphonse, l’empereur , son a'ieut paternel ; 3” don Saiiclio le Regretté, son oncle paternel; 4” Alphonse 3'HI, son cousin germain; 5“ doua Reienguela, sa cousine issue de gei^ inaiti.

dée de réaliser cette union. Il envoya même des ambassadeurs à Constantinople pour demander une des tilles de l’empereur d’Orient; mais, pendant que sp.s ambassadeurs étaient en route, ces difficultés s’aplanirent, et quand ils revinrent, ils le trouvèrent marié.

Alphonse II donna un exemple rare , je ne veux pas dire de notre temps, mais à l’époque où il vivait. Il resta fidèle à la reine , ce qui lui mérita le nom d’Alphonse le Chaste. H eut de son mariage quatre fils, don Pedro, qui fut son successeur, Alphonse, Suncho et Ferdinand. Il eut aussi quatre filles : Constance, mariée au roi (le Hongrie, Eléonore et Saneha, qui épousèrent des comtes de Toulouse, et Dulce, qui se consacra au service de Dieu.

Au commencement de son règne, don Pedro II, surnommé le Catholique, fit le voyage de Rome, où il fut accueilli avec magnificence par le pape Innocent III. Il y reçut fonction sainte dans l’église de Saint-Pancrace, et le souverain ponlife le couronna de sa propre main. Les auteurs catalans rapportent à cet égard une histoire assez bizarre. Ils disent que le roi ayant été prévenu que l’usagedes papes était de poser avec leurs pieds le diadème sur la tête de ceux qu’ils couronnaient, voulut éviter qu’innocent III n’en agît avec lui de cette manière. Il imagina de faire construire sa couronne en pain azyme, et la fil orner des pierres les plus précieuses, afin que le pape, arrêté par la fragilité de la matière, fiU obligé de prendre la couronne avec ses mains. Ou ne sait guère ce qui peut avoir donné lieu à cette tradition racontée sérieusement par le grave Blancas ; ce qui est certain, c’est que, pour prix de la condescendance que le pape avaiteuede le couronner, don Pedro lui fit hommage de son royaume, et s’engagea a lui payer un tribut annuel. Mais la constitution aragonaise ne laissait pas au souverain le droit de disposer de la fortune publique. Dans les cortès de Huesca, les représentants du pavs attaquèrent rengagement pris par fe roi,

le déclarèrent nul, et le tribut ne fut pas payé.

Don Pedro eut pour première femme la nièce du comte de Forealquier, qui lui donna un fils nommé Ramon Berenguer; mais cet enfant mourut en bas fige, et sa mère ne lui survécut que peu de temps. Alors don Pedro épousa Marie, fille de Guillaume, seigneur de Montpellier. Le récit de ces secondes noces ressemble à une intrigue de comédie (*). bien plus qu’à de l’hisloire, et cependant les circonstances en sont attestées par les auteurs les plus sérieux, justifiées par les pièces les plus irrécusables. Don Pedro conçut pour la nouvelle reine une aversion si violente qu’il refusa dé consommer le mariage, et qu’il se pourvut auprès de la cour de Rome pour le faire annuler. Il prétendait que Marie de Montpellier était sa cousine, et que d’ailleurs elle était déjà mariée quand il l’avait épousée. La reine répondait qu’à la vérité, lorsqu’elle était encore tres-jeune, elle avait été mariée au comte de Comminge; mais que ce mariage avait été considéré comme nul , parce que le comte de Comminge était son parent, et qu’en outre, au moment où cette union avait été contractée, le comte de Comminge avait déjà deux épouses vivantes : Guillelma, fille d’Arnauld de la Barca, et l’autre, Beatrix, fille du comte de Bigorre.

Le pape décida que le mariage de don Pedro devait être maintenu , et l’on trouve dans Zurita le bref qui fut expédié à- cette occasion. Si l’Église pouvait déclarer indissoluble le lien qui unissait les deux époux , elle était sans action pour contraindre le roi à exercer tous les droits que lui donnait sa qualité de mari. Alalgré les représentations que lui avaient adressées à cet égard les seigneurs aragonais, il disait que jamais la reine ne serait mère de l’héritier de ia cou-

(*) Celle histoire a en effet fourni à Calderon de la liai ca une de ses plus jolies eomedies; e’est celle intitulée : Custos y disgiutos no son mas que imaginacion.

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roiinc; il refusait d'habitor avec elle, et tandis qu’elle demeurait au château de Mirevaiix, dans les environs de Montpellier, don Pedro séjournait où les soins de la royauté, où les plaisirs l’appelaient. Un Jour qu’il était venu à Lates, près de Montpellier, pour se livrer au plaisir de la chasse, un riche honiine d’Aragon, nommé Oiiilleiin d’Alcala,- parvint à le conduire à Mirevaux en lui faisant espérer u'il y serait accueilli par une dame ont il était amoureux. A cette dame, qui devait le recevoir dans l’olcscurité, on substitua la reine. Le lendemain , quand le roi reconnut son erreur, il s'emporta. Il Jura qu’il ne se laisserait plus prendre à un semblable piège.

Âlais sa colère ne servit de rien. Des témoins, choisis parmi les grands du royaume, avaient constaté fe rapprochement des époux. Marie de Montpellier devint enceinte, et accoucha d’un fils la veille de la Purification, 1" février 1208. Elle le fit aussitôt présenter à l'église de Sainte-Marie de .AFontpellier, et, pour déterminer le nom qu’elle lui donnerait, elle fit prendre douze cierges du même poids et de la même grosseur, à chacun desuels elle attacha le nom de l’un des onze apôtres. Celui qui dura le plus longtemps fut celui de saint .Tacques; c’est pour cela qu’elle ajipela son fils Jacques, ou, en idiome catalan, Jaeme et Jayme.

Don Pedro, souverain de Montpellier et d’une partie de la Gaule narbonnaise, devait être inévitablement appelé h jouer un rôle dans ces guerres déplorables (pie l'bérésie des Albigeois et le fanatisme de saint Dominique avaient allumées. Raymond, comte de Toulouse, qui avait épousé Eléonore, Tune des sœurs du roi d’Aragon, avait été excommunié, et Montfort, à la tête d'une armée de fanatiques, s’était charge de le dépouiller de ses Etats. Don Pedro, guidé par un sentiment de Justice et révolté par la barbarie des agresseurs, prit parti pour son beau-frère. 11 entra dans la Gaule narbonnaise à la tête de son armée, et vint mettre le siège devant le

château de Muret, où il fut tué, le 14 septembre 1213.

L’année précédénte, çn 1212, s’était passé un des faits les plus célèbres de l’histoire espagnole ; et quoique don Pedro d’Aragon n’y ait pas Joué le premier rôle, il est juste, cependant, de lui rendre la part d’honneur qui lui appartient. On se rappelle qu’à la suite du désastre d’Alarcos une trêve de dix années avait été conclue avec le prince des Almohades, Yacouh-heri- Youssouf. Ce souverain était mort en Afrique, dans la soirée du Jeudi 21 rabia prier de l’année 595 (mercredi 20 Janvier 1199). Il avait eu pour successeur son liis Molianimed ,Abu- Abd-Allah , que la flatterie a' ait décoré chez les Arabes du titre glorieux de al-Nassr-Leddin-Allah , le soutien de la loi de Dieu, et que la couleur verte de son turban avait fait désigner par les chrétiens sous le nom de Mohammet le vert.

Aussitôt que le terme de la trêve fut arrivé, les deux partis reprirent les armes; les mabométans avec la présomption de reconquérir tout cc qui leur avait été arraché en Espagne; les chrétiens avec l’espoir de renverser le faible empire des Almohades, et de chasser entièrement les musulmans de la Péninsule. Alphonse de 'Castille envoya don Eernan son fils à la tête d’une armée pour parcourir les environs d’AnduJar et de Raeza. De son côté, Mohammed-AI-Nassr était passé en Espagne à la têie d'une armée que les écrivains arabes évaluent à 100,000 hommes, et à laquelle vinrent se Joindre les troupes des musulmans de l’Andalousie. Il était entré dans les Elats chrétiens au commencenicnt de l’année 608 de l’bégire (Juin 1211); et au lieu de profiter de l’avantage que lui donnait le nombre de ses troupes, et de marcher en avant pour chercher l’armée espagnole, il s’arrêta à attaquer la ville de Salvatierra. Mais ce siège traîna tellement en longueur, di.sent les auteurs arabes, qu’une hirondelle fit son nid sous le pavillon de Mahommed, qu’elle eut le temps d’y élever sa couvée, et que

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les petits s’envolèrent avant que la ville fttt prise.

Don Alphonse, en apprenant que les Almohadesassiéi'paientSalvatierra, s’était mis en route pour aller déçager cette place. En chemin il rencontra rarmee de son llls qtii revenait de parcourir les frontières de l’Andalousie, et ce jeune prince lui représenta qu’îivec le peu de troupes qu’ils avaient réunies il y aurait témérité à affronter la rmillitude des ennemis. Alphonse se rendit à ces raisons, et Salvalierra ne fut pas secourue; mais elle se défendit courageusement; et ce ne fut qu’à la fin de septembre que les musulmans purent s’en rendre maîtres. Mais alors l’hiver a]>prochait.

Les vivres et le fourrage leur manquèrent. Dijà les maladies s’itaient mises dans leur armée. 11 fallut qu’ils renonçassent à tenter cette année aucune grande entreprise. Ils se retirèrent donc en Andalousie pour attendre le retour de la belle saison.

Pendant que l’impéritie des généraux de Mahommed épuisait ainsi l’armée musulmane en efforts inutiles, Alphonse et l'infant Ferdinand rofit.'iicnt de ce répit pour rassem- 1er des troupes et pour prendre toutes les mesures réclamées par la sûreté publique; mais l’infant, épuisé Kir les fatigues de la campagne pénible qu’il avait faite, fut atteint d’une Oèvre qui l'enleva en peu de jours. 11 mourut le vendredi 14 octobre 1211.

Ce funeste événement, tout en accablant le roi Alphonse d’une profonde douleur , n’arrêta pas les préparatifs qu’il faisait pour résister à la puissante armée des Almohades. Il lit au contraire tout ce que la prudence put lui suggérer. Il demanda des secours àtous les princes chrétiensde la Péninsule ; il fit répéter dans tous ses États des prières publiques pour invoquer l’assistance (lu ciel ; et la guerre qu’il allait soutenir fut préebée comme une croisade, comme une entreprise agréable à Dieu. Des troupes d’étrangers dont on ne peut fixer le nombre, mais qui, disent les écrivains, s’élevaient à plus de cent mille hommes, se réuni-

rent à Tolède où était le rendez-vous fixé par le roi. Cette armée, sans chef, Sansdiscipline, avide de meurtre et de pillage, commença son oeuvre pàr des séditions. Les soldats vonlaicnt, disaient-ils, faire justice des juifs qui se trouvaient en grand nombre à Tolède. 11 fallut toute l’énergie du roi et des seigneurs castillans pour réprimer ces fanatiques. On ne peut guère calculer à quels excès se seraient portés ces dangereux auxiliaires si le roi d’Aragon ne fût arrivé à la tête d’une armée de 20,000 fantassins et de 3,500 cavaliers ; il vint aussi des troupes du Portugal et du royaume de Léon. Cette immense armée partit de Tolède le 21 juin 1212. L’avant-ganle, composée des étrangers, était commandée par Diego de Haro. Le centre marchait sous les ordres du roi d’Aragon. Le roi Alphonse de Castille fermait la marche avec une nombreuse infanterie et à la tête de 14,000 cavaliers castillans.

Le troisième jour on arriva devant la ville de Malagon, qiri était an pouvoir des musulmans. La garnison, en vopnt combien était nombreuse l’arinee des chrétiens, ne tenta pas de se défendre. Elle se retira dans la citadelle ; elle y fut attaquée, et les troupes étrangères, qui formaient l’avant-ganle des chrétiens, étànt parvenues à escalader les remparts, massacrèrent sans pitié tous les musulmans.

L’armée se porta ensuite stir Calatrava, qui résista peu de temps. Les musulmans rendirent la place à condition qu’on leur laisserait la vie et la liberté. Les soldats étrangers, qui ne respiraient que sac et que pillage, voulaient passer tous les infidèles au fil de l’épée; ils voulaient surtout s’eiiricliir des dépouilles des vainrus. Mais Alphonse de Castille, qui a mérité d’être. nommé Alphonse le Noble, Alphonse le Bon, ne voulut pas laisser massacrer tant de braves gens qui s’étaient rendus sur sa parole royale.

Il ordonna qu’ils pussent en sûreté rejoindre le camp musulman. Ce fut pour les étrangers un motif de mécontentement ; et comme ils souffraient

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beaucoup des chaleurs intolérables, pour la plupart d’entre eux , ils abandonnèrent presque tous l’armée, et partirent pourretournerdans leur pays.

En arrivant près deXolède ils tentèrent de piller la ville; mais les habitants leur en fermèrent les portes, et cette multitude, manquant de chef et n’ayant pas de provisions, fut obligée, pour pouvoir subsister sur la route, de se diviser par petites troupes, ce qui la rendit moins dangereuse pour les pays qu’elle traversa. Les rois espagnols durent être peu contrariés par la défection de ces bandes, car elles étaient, par leur indiscipline, plus redoutables pour ceux qu’elles venaient secourir que pour les ennemis qu’elles allaient combattre. Leur départ fut d'ailleurs grandement compensé par l’arrivée du roi Sancho le Fort, qui amenait une armée de Navarrais.

Dans leur marche, les chrétien? forcèrent quelques châteaux. Enlin ils arrivèrent au pied de la Sierra Morena. Itlohammed les avait gagnés de vitesse, et s’etait depuis quelque temps emparé de tous les défilés de ces montagnes; il s’était principalement assuré du port de la I.osa par lequel il paraissait indispensable que passât l’armée chrétienne pour pénétrer en Andalousie. Mohammed espérait que, si elle voulait forcer ces défilés, maître de la position, il aurait peu de peine à remporter la victoire. Si elle s’arrêtait, elle aurait bientôt épuisé le pays et manquerait de vivres et de fourrage. Si elle reculait, c’était pour elle un échec, un déshonneur, et tous les frais de cet immense armement se trouvaient avoir été dépensés en pure perle. Ces calculs étaient sages; mais un pouvoir plus élevé que celui des hommes les déjoua. Les rois chrétiens avaient réuni un conseil de guerre, et ils délibéraient pour savoir ce qu’on ferait. Don Lope, fils de Diego de Haro, était parvenu à s’empaier des hauteurs du port de Ca.stro Ferral; mais après ce port il en fallait forcer un autre et l'on ne pouvait sotiger à engager l’armeedans un passage d’un accès aussi difficile. On était dans le plus

grand embarras lorsqu’un pâtre se présenta au camp. Suivant quelques auteurs, il se nommait Martin Alhaja, suivant les autres, ce n’était pas un homme, mais un ange que Dieu envoyait au secours des chrétiens. Il dit qu’il avait longtemps gardé ses troupeaux dans ces montagnes , et que , si on voulait se fier à lui , il indiquerait un chemin pour mener , sans péril , toute l’armée Jusqu’aux plaines où était campée l’armée des Almohades. S’en rapporter sur une chose de cette importance à la parole d’une personne qu’on ne connaissait pas, n’edt pas été la conduite de chefs prudents. Mais oti conviÉit que Diego de Haro et Garcia Romero iraient en éclaireurs, avec quelques bataillons, pour s’assurer de la possibilité de franchir la Sierra, et pour s’emparer du passage. Ce pâtre leur fit suivre un chemin qui s’élevait le long du flanc de la montagne, et qui, dans le commencement, paraissait se diriger vers un point diamétralement opposé à celui qu'on voulait atteindre, et il parvint a les conduire, par un chemin facilement praticable, jusqu'à l’autre côté de la montagne, où se trouvait une vaste plaine capable de contenir toute l’armée. Diego de Haro fit donc à l’instant môme prévenir les rois, et, pour que ceux qu’il envoyait ne se trompassent pas à leur retour, et qu’ils pussent farilement reconnaître le chemin, le pâtre qui les avait conduits plaça le squelette d’une tète de vache dans un endroit où le sentier formait un embranchement qui pouvait les égarer. C’est, dit on, ce qui lui fit . par la suite, donner le nom de Cabeça de l aça.

L’armée gagna, par ce chemin, l’autre côte de la montagne, et commença à s’y retrancher le samedi 14 juillet V2i tl. Les musulmans furent bien surpris de voir les chrétiens arrivés en cet endroit; néanmoins ils ne perdirent

fias courage, et ils vinrent présenter a bataille; mais pendant deux jours on la refusa, et l’on s’occupa uniquement à fortifier le camp , à reconnaître la disposition du terrain et

remplacement occupé par les ennemis.

Enfin, le lundi 14 safar 609 (*) (16 juillet 1212), la bataille fut donnée.

Le roi Alphonse le Noble était au centre avec les troupes de Castille.

Sancho le Fort était a l'aile gauche; l’aile droite était formée des Aragonais, commandés par don Pedro le Catholique.

Quant à Mohammed - al - Nassr, il choisit une petite éminence pour faire dresser son pavillon, qui était rouge,

(*) Il y a clans Condé le i5 safar, ce qui cstimeerreiir. Le i5safar6o9estleii5,5oo° jour de I bégire. Ce nombre de jours donne 3o,7S5 semaines et 5 jours. Or, comme ces semaines commencent le vendredi, le 5° jour après el y compris le vendredi tombe un mardi. Donc le i5 safar correspond au mardi 17 juillet et non au lundi 16.

En general , il ne faut pas accepter sans sérification les dates données par les auteurs arabes que cite Condé. Ce savant écrivain est mort avant d'avoir mis la dernière main à son ouvrage , et n’a pas pu achever lui-mème celte vérification. Presque toutes ces dates comptent un jour de plus, et on pourrait croire que les musulmans d'Espagne avaient adopté le système des ebro- Dolugues qui font commencer l’hégire par le jeudi , si quelquefois l'erreur ne K trouvait de deux et de trois jours, et si d'autres fois au contraire la concordance n'était exacte. Ainsi la bataille d'Alarcos (Condé, III* partie, ch. nui) est indiquée par eux au mercredi 9 de sjaban .Sgi , 109,592' jour de l’hégire, ce qui fait 19,898 semaines plus six jours, commençant par le vendredi , ce qui donne bien le mertredi, et ce qui correspond exactement au mercredi 19 juillet tigS, date des auteurs chrétiens. On peut présumer pour expliquer ces nombreuses erreurs , que les auteurs arabes consultés par Condé avaient été rédigés en partie sur des documents mozarabes, qui aujourd’hui nous sont inconnus, mais où les dates étaient exprimées en années de l’cre du safar ou d’Espagne ; il en est résulté ipie l'historien arabe a cité exactement le nom du jour de la semaine qu'il trouvait écrit dans ces documents, mais que probablement très-inhabile au calcul, il s'est phesque constamment trompé d’un jour ou de deux en faisant sa eonversion des dates de l’ére de safar en dates de l’hégirc.

19' I.wraison. (Espagne.)

en signe de guerre. Tout autour se serraient rangés en cercle les plus braves de son armée. Ils étaient entourés d’un retranchement, formé avec de fortes chaînes de fer, qtii les protégeaient contre le choc de la cavalerie. Mohammed le Vert (*), enveloppé d’un manteau noir qu’avait orté Abd-el-Moumen , assis sur un ouclier, et ayant devant lui son cheval , occupait le centre de cette enceinte. En avant de ce corps de bataille était placée une ligne formée de plusieurs milliers de chameaux liés ensemble par des chaînes de fer. Enfin, en avant se trouvait le reste des troupes musulmanes. Aux premiers rangs étaient des guerriers armés de longues piques qu’ils appuyaient à terre contre leur pied, et dont ils tendaient la pointe en avant pour recevoir la gendarmerie chrétienne, tandis que, derrière eux, des archers, des frondeurs, des arbalétriers faisaient pleuvoir une grêle de traits et de pierres sur les hommes et sur leurs chevaux.

Plusieurs fois la cavalerie d’Alphonse vint se briser contre cette ligne bérissée de piques ; mais enfin elle l’enfonça , et les chrétiens arrivèrent à "l’enceinte des chaînes. Là, il fallut livrer une nouvelle bataille, parce que les AIniohades, qui défendaient ces retranchements, «aient les plus vaillants. Enfin , les Navarrais parvinrent les premiers à briser les chaînes et à pénétrer dans l’enceinte.

Alvar Niinez de Lara fut, du côté des Castillans, celui qui s’y précipita le premier. Il lit franchir les chaînes par son cheval, et ouvrit ainsi le chemin à ceux qui venaient derrière lui. Alors la défaite des musulmans fut complète. Ils prirent la fuite, et 200,000 d’entre eux tombèrent sous le fer des vainqueurs. Alphonse VIII, dans la lettre^ qu’il écrivit au pape pour lui annoncer la défaite des infidèles, ne donna pas le nombre des ennemis res-

(*) I.e vert e.st la couleur dex fatiinislcs , et Mobanimed-ben-Y.acob affcriait de porter un turban de couleur verte, jiarce qu'il se prétendait descendant d’Aly et de Fatiniah.

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tés sur le champ de bataille, il dit seulement qu’on les a poursuivis tant que le jour a duré , et qu’on en a tué beaucoup plus dans la poursuite que dans le combat. Il ajoute qu’il n’y eut que deux cent vingt-cinq chrétiens mortellement blesses ^*). Quelque faible ne semble ce chitfre, il peut cepenant facilement s'expliquer quand on songe que les chrétiens étaient tous couverts de lourdes cuirasses ; que leurs chevaux étaient bardés de fer, tandisque les Africains, dont se composait presque toute l’armée de Mohammed, ne portaient aucune arme défensive. La seule qualité qui rendait quelquefois les troupes africaines redoutables, était leur légèreté. Mais à ce combat, la stupidité de leur chef avait été jusqu’à les enchaîner. Quand les chrétiens furent entrés au milieu de ces masses mal armées et si pressées qu’elles ne pouvaient se mouvoir, ils n'eurent qu'à laisser tomber leur bras pour donner la mort, et le carnage dut être affreux. Mohammed fut obligé de fuir jusqu'à Bae^a sur un mulet. Dans cette ville, il changea de monture et ne s'arrêta plus que lorsqu’il fut arrivé à Jaen. Alphonse Ot rendre des actions de grâces a Dieu sur le champ de bataille, pour le remercier de la victoire qu’il venait d’ac-

(*) Ce chilTre a été virement eonlesié.

Quelques auteurs ont prétendu qu’il fallait lire a5,ooo. Mais alors il n’aurail rieu eu d’extraordinaire.ellesrhréliens, loin d’avoir à se lélicilerdu petit nombre des leurs Itiés dans le coml>at, auraient en à déplorer une perle iiuinense. La rlironique crrile par Villazan . en 1276, établit un parallèle entre la bataille des Navas et relie de Rio-S,ilado, et délcnnine d’une manière prèrise le nombre des cbrétien.s moi ls à cliariiiie de ces affaires. Ce document est assez aiillieiitiqiie pour qii'on l'accepte sans disciission.Voiei , au resie, la phrase de Rodrigue de Tolède qui a donuélieu à cette contrevorse : Et secundum existimahonem crediwlttr ctrc'Uer bis centum millia interfccta.Dc aostris autem vix de/iierf ■viginli qiwitjiie. On estime qu’il put périr deux cent mille Maures. La erle des nôtres, au coutrairc, fut à peine C vingt-cinq.

corder aux chrétiens. On pilla le camp et tous les bagages des Almohades. On trouva à l’endroit où l’on avait combattu, un si grand nombre de traits et de piques, que l’armée, quoiqu’elle soit restée trois jours en cet endroit, n’eut pas besoin d’employer d'autre bois pour entretenir ses feux. Le grand étendard de l’émir Al-Moumenim tomba entre les mains des vainqueurs. Il était de soie bleue; on y avait représenté un croissant d’argent, accompagné de cinq étoiles d’or et entouré de devises arabes. Il fut suspendu à la voûte de la cathédrale de Tolède. Argotede Molina affirme que, quatre siècles plus tard , on l’y voyait encore au-dessus de la sépulture' de don Diego de llaro.

En mémoire de cette victoire, et, pour rappeler qu’il avait le premier brisé les chaînes qui servaient de retranchement aux Almohades, le roi de Navarre changea son écu. Jusqu’alors il l’avait porte simplement de gueules. Il y ajouta fies cluiines d’or avec une émeraude au milieu. Un morceau de celles qui avaient été rompues par lui, fut conservé pendant longtemps près de son sépulcre, dans l’église de Notre- Dame de Roncevaux.

Les chrétiens ne quittèrent le cliamp de bataille que trois jours après la victoire. Ils enlevèrent presque sans combat les villes voisines , Ferrai, Hrtche, Banos et Tolosa; cette dernière a laissé son nom à cette journée , appelée par tons les historiens rhrétiens des nams de Tolosa (des pla’nes de Tolosa). Quant a ix auteurs arabes, ils la maudissent et la désignent sous le nom du désastre de histi Alacàb. La ville de Baeza ne fil aucnne résistance: tous ses habitants l’avaient abandonnée. Ubeda, où s'étaient réfugié.s les musulmans qui n’avaient pas péri dans la bataille , fut assiégée , prise d’assaut, et tous ceux qui la défendaient furent passés an fil de Tépée. Malgré tous ees succès, les vainqueurs furent obligés de s’arrêter. Ils manquaient de vivres, et les maladies commençaient à se mettre parmi eux. Chaque souverain retourna donc dans ses b!;tats, et

Alphonse, pour perpétuer le souvenir de cette victoire, institua à Tolède une fête, à laquelle il donna le nom de Triomphe de la croix. L’année suivante, il entra encore sur les terres des musulmans. Il s’empara de Duenaz, d’Alcaraz et d’Esnavajor.

Le roi de Léon, Alphonse IX, n’avait pris aucune part à ces campagnes glorieuses ; et, loin de prêter son concours au roi de Castille, il était entré dans ses États et s’était rendu maître de quel-

ues-unes des places que, lors de leurs

ifférends , ce prince lui avait enlevées. Après sa victoire, Alphonse le Noble aurait pu tirer vengeance de cette agression. Il agit avec plus de générosité. Non-seulement, il laissa au roi de Léon les villes dont celui-ci s’était saisi, mais encore il lui en rendit plusieurs autres, et le conjura d’oublier les motifs d’animosité qui avaient pu exister entre eux pour ne songer qu’à faire la guerre aux ennemis de la religion. Alphonse de Léon allégua qu’il manquait de cavalerie. Le roi de Castille lui envoya six cents cavaliers, sous la conduite de Diego de Haro.

Alors le roi de Léon entra en Estramadure, où il lit un grand butin, et où il enleva aux musulmans l’antique Norma Cesarea , que son pont magniflque avait fait appeler par les Arabes Al Cantara {le pont) (*). Le roi de Léon confia la garde de cette ville aux chevaliers de Calatrava, qui, cinq années pins tard , la cédèrent aux chevaliers de San Julian del pereyro. Ces succès, quelque grands qu’ils tussent, ne contentaient pas encore le roi de Castille. Il aurait voulu tirer plus de profit de l'état de faiblesse auquel la bataille de las navas de Tolosa avait réduit les Alraohades. Après sa défaite , Mobam m*d-al-Nassr était repassé en Afrique, et, après y avoir fait reconnaître pour futur successeur son fils qui n’avait que dix ans, il avait abandonné

(*) Condé ne place la prise de cette place qu’en .sjumada prior de raiméc , du * juillet au 5 août iai7. Ce qui paraît être une erreur.

la conduite des affaires à ses vizirs, et s'était renfermé dans son harem , soit pour y expier la honte de sa défaite , soit pour s’y abandonner plus librement à une vie de repos et de volupté. Mais cette existence ne devait durer que quelques mois, et Mohammed-al-Nassr-Ledin-Allah était mort empoisonné, le mercredi 10 de sjaban 610 (2.5 décembre 1213). De même qu’à la chute des Almoravides, les musulmans d’Espagne se trouvèrent abandonnés à toutes les horreurs de l’anarcbie. Alphonse eût désiré profiter de cette désorganisation pour les chasser entièrement de la Péninsule.

Afin d’atteindre ce but, il fallait mettre un terme aux différends qui divisaient les rois d’Aragon et de Portugal. Il devait avoir une entrevue avee ces deux souverains. En se rendant au lieu choisi pour cette conférence, il tomba malade dans le village de Gutierre-Munos , et rendit son âme à Dieu le 22 septembre 1214 (*).

ÉT^BLISSEMERT d'uVE HKtTERSITE A PALES- CtA. I.E rUERO REAL.

Alphonse Vil I fut un des plus grands princes de son époque. Plein de courage dans la mauvaise fortune, il supporta, sans se laisser abattre, le désastre d’Alarcos. Sans jactance dans la prospérité, il ne s’enorgueillit pas outre mesure delà victoire de las navas de Tolosa. Mais il ne faut pas considérer ce souverain seulement comme un grand homme de guerre. Il fut aussi le protecteur des lettres et le législateur de son pays. A l'instigation de l'archevêque de Tolède, don Kodrigue Xiinenez de Rada, il établit dans la

(*} Mariana dit le S octobre iai4; Ferreras, le 5 ou le 6 aoàt ; don Rodrigue , archevêque de Tolède, indique le lo des kalendes d'octobre de l’aniièe ia5i de l’ère d’Espagne , ce qui correspond an aa septembre iar4 de J. C. Comme c’est delà main de ce savant prélat qu’Alphonse mourant a reçu les derniers secours de la religion , on devrait considérer cette date comme certaine , s’il n’était pas possible qu'elle eût été altérée par les copistes.

L’UNIVERS

ville de Palencia une université pour renseignement des lettres et des sciences. La continuité des guerres avait tellement restreint le nombre des hommes lettrés en Espagne, que ceux qui voulaient se livrer à l’étude étaient obligés de chercher en France ou en Italie des maîtres qui manquaient dans leur pays. L’archevêque don Rodrigue, qui mt considéré comine savant parmi les savants prélats qui assistèrent au concile de Latran, était élève de l’université de Paris (*). Alphonse^ VIII institua dans la ville de Palencia des chaires pour les lettres et pour les sciences, et fit venir à grands frais, de France et d’Italie, les plus savants

^ En ce temps , la Castille ne possédait pas de corps de lois. Le Fuero juzgo, dont la traduction vulgaire nous paraît remonter à une époque bien antérieure à ce prince , était ou totalement oublié, ou tombé en désuétude. Ce fut Alphonse VIII qui dota son pays du code intitulé el Fuero real. Cependant, il faut se hâter de le dire, le préambule même de ce livre peut faire naître quelques doutes sur son véritable auteur. Le voici tel qu’il est imprimé dans l’édition faite a Salamanque, en 1569:

G Fuero real de don Alphonse IX, O roi de Castille. »

B Au nom de Dieu. Amen.

« Comme les cœurs des hommes sont B divisés de beaucoup de manières , B c’est chose toute naturelle que leurs B esprits et que leurs actions ne se n trouvent pas toujours d’accord. De B là naissent entre eux des différends , B des contestations, et c’est une obli- B gation pour le roi, qui doit à ses B peuples la paix et la Justice, de leur B faire des lois, pour qu’ils sachent B comment ils ont à vivre; pour que B les délits et les procès soient jugés; B pour que ceux qui font mal soient B punis. En conséquence, nous don

(*) Voici un assez mauvais distique latin qui a été gravé sur son tombeau :

Mater Nararra, nutrix Caslella. schola Parisiui, Sedes Toletuin, hortiu mausoleam, requies cœlum.

B Alphonse, roi de Castille, de To- ^lède, de Léon, de Galice, de Sé- B ville, de Cor doue, de Murcie, de « Jaen, de Badajoz, de Baeza et de »l'Algarve, considérant que jusqu’à B notreOemps la plus grande partie de B nos États n’a pas eu de/ttero, que B les causes s’y décident d’après les B opinions arbitraires et variables des B juges, ou d’après des usages suran- B nés et contraires à la justice; qu’il B résulte de ces abus une foule, de B maux et de dommages pour les po- B pulations et pour les particuliers;

B qu'on nous a demandé en grâce de B corriger les usages contraires au B droit et de donner un fuero sous le- B quel on vécût à l’avenir, après en B avoir conféré avec notre cour et avec B les jurisconsultes, nous avons donné B le fuero écrit dans ce livre, pour ser- B vir à juger également les hommes et B les femmes , et nous mandons que a ce fuero soit gardé à tout jamais, B sans que personne soit assez osé pour B aller a l’encontre. »

Ce code, on vient de le voir, est intitulé Fuero de don Alphonse IX, et nous n’avons appelé le fils de Sancho le Regretté qu’Alphonse VIII. Cela est vrai ; mais beaucoup d’écrivains comptent le Batailleur au nombre des rois de Castille, à cause de son mariage avec Urraca. Dans leur système, il prend le rang d’Alphonse VII; Alphonse l’empereur devient le VIII", et le fils de Sancho le Regretté se trouve le IX*. Le numéro mis, par un copiste ou par un éditeur, est donc tout à fait indifférent. Et ces termes de VIII' ou de IX* peuvent s’appliquer au même prince.

Une difficulté plus sérieuse résulte de ces termes du préambule lui-même :

Roi de Séville, de Cordoue , de Murcie, de Jaen, de Badajoz , de Baeza et de VAlgarve. Tous ces royaumes n’ont été enlevés aux Maures que par saint Ferdinand. Ce n’est donc que

Ïiostérieurement h ces conquêtes que es souverains de la Castille ont pu s’appeler rois de Cordoue. Cette désignation ne pourrait donc convenir qu’au fils de saint Ferdinand, Alphonse X,

surnommé le Savant (el Sabio). Cependant, il parait plus probable que ces mots, roi de Seville, etc., auront été intcrpolé.s par un copiste maladroit, car Alphonse X ne saurait être l’auteur du fuero real. « Jusqu’à notre temps, dit le rédacteur de ce code, la plus grande partie de nos États n’a pas eu de fuero. » Ce code est donc antérieur aux siete partidax. Mais Alphonse nous apprend que les siete partidas ont été commencées par lui levingt-quatrièmejourde la cinquième année de sort règne. Kst-il raisonnable de croire, sans preuve, qu’il avait, pendant les quatre premières années de son règne, fait un code auquel il aurait donné le nom de fuero real, pour en recommencer immédiatement un autre, sous le nom des siete partidas?

Le fuero real a donc précédé le règne d’Alphonse X, et il semble qu’on ne saurait dès lors l’attribuer qu’au seul Alphonse le Noble.

Cependant la question est controversée. Frankenau attribue ce code à Alphonse X (*). Don Antonio, dans sa bibliothèque espagnole (**), pense u’il a été rédigé par Alphonse X, le ernier de ce nom. Mais Ustarroz , dans son ouvrage intitulé : Progrès de thistoire dans le royaume d'Àragon, dit qu’Alphonse VIII ou IX, celui qui a repris sur les Maures la ville d’Ubeda, et Léonora sa femme, ont rédigé le vieux fuero de Castille , en l’année 1212 de J. {’■•, qu’ils l’ont imposé pour règle aux tribunaux, et que ce livre est resté la seule loi Jusqu’à la promulgation des siete partidas (***).

Cette dernière opinion nous parait la seule admissible. Au reste, à quelque règne que ce corps de lois appartienne, il est une des sources du droit castillan, et comme tel il mérite qu’on l’étudie.

La division de ce code est simple, claire et facile à saisir. Il est partagé en quatre livres : le premier s'occupe

(*) Arcana Themidis Hispanæ, seclio ii ,

(*') Lit. X, ch. i5, § 8i3.

(“*) Liv. I, ch. I , S i.

de la foi catholique, puis des lois en général, de ceux qui concourent à les faire exécuter, depuis le roi jusqu’au simple donneur de paroles (nozero) (c’est par ce nom qu’on désignait alors les avocats), jusqu’à l’écrivain public, dont les actes peuvent faire foi en justice. Il s’explique enfin sur la forme des contrats; et dans un titre qui est placé le dernier du premier livre, il s’occupe des choses qui font l’objet des procès. C’est une transition toute naturelle pour arriver à la procédure civile et criminelle, réglée par le livre second. Le mariage, la vente, l’échange et les autres contrats civils font la matière du troisième livre. Le quatrième contient les lois pénales, les lois sur. les duels juridiques, et comme cela devait arriver chez un peuple qui depuis longtemps combattait pour faire prévaloir sa croyance religieuse, ce livre, qui commence au nom de Dieu , dont le titre premier est intitulé: de la Foi catholique, se termine encore par une chose qu’on regardait comme sacrée, la protection due aux pèlerins.

En parcourant ce recueil, au milieu des lois empreintes de toute la rudesse de l’époque, on découvre quelquefois des dispositions d’une haute sagesse.

Souvent on rencontre , présentés sous les formes les plus bizarres , les préceptes de nos codes, tant il est vrai que les principes de justice et d’équité ne peuvent que rarement être méconnus.

Le législateur espagnol du douzième siècle veut-il définir le caractère de la loi, voici comment il s’explique :

T. VI. L. 1. « La loi aime et en- > seigne les choses qui sont de Dieu ; « elle apprend la doctrine, la justice; « elle est source de science , règle de « bonnes coutumes, guide du peuple « et de sa vie; elle est faite pour les « hommes comme pour les femmes , « pour les Jeunes gens comme pour « les vieux , pour les savants comme « pour ceux qui ne le sont pas , pour « ceux de la ville comme pour ceux de « la campagne. Elle est une garantie « pour le roi et pour ses peuples. »

L’UNIVERS

L. 2. « La loi doit être claire pour v que tout le monde la puisse entendre, « et qu’elle n’induise personne en er- « reur. Il faut qu’elle soit appropriée « au pays et au temps , qu’elle soit <• honnête, juste, égale pour tous et « utile. »

L. 3. n Telle est la raison qui nous «a engagés à faire ces lois, alin « qu’elles refrènent la méchanceté des « hommes, que la vie des bons soit « assurée, et que les méchants cessent <> de mal faire par crainte du châtin ment.»

L. 4. « Il vaut mieux supposer « qu’on sait tout plutôt que d’admettre « qu’on ignore le nécessaire (*); car il « est écrit que celui qui n’a pas voulu « entendre n’a pas voulu bien faire; et « pour cela nous établissons que nul « ne pense à mal agir sous le prétexte « qu’il ne sait ni le droit ni la loi. « Car si quelqu’un a agi contre la loi , « qu’il ne se puisse excuser en disant: « Je ne savais la loi. »

A côté de ces principes si sages et si équitables, on pourrait citer comme contraste la loi intitulée : De la conservation du roi {de la guarda del rey); peut-être l’ctrange assemblage de despotisme et de légalité qui s’y trouve contenu modiliera-t-il quelquesunes des idées qu’ont données à bien du monde les fables inventées sur les anciennes libertés castillanes. On y trouvera reproduite, presque mot pour mot, une des dispositions du Fuero juzgo (**). «De même que souvent la ma- « ladie ou la plaie qui s’est étendue sur « le corps ne peut être guérie sans « que le médecin emjdoie le fer ou la « brdlure, ainsi la méchanceté de ceux « qui sont endurcis et opiniûtres dans « le mal ne peut céder qu’à la sévérité K des châtiments. Car il est écrit que « tel serait fou à commettre la faute,

« qui sera sage à raison de la peine.

« Aussi est-ce un devoir pour nous de « nous attacher soigneusement a ex-

(*) Il y a dans le texte ; Todo saber , esquiva a no saber. Tout savoir, esquive à ne savoir |ias.

(**) Voyez ci-dessus pag. ii8, a" colonne.

a tirper par nos lois ceux qui, de leur « nature, ne connaissent ni frein ni «respect, afin que chacun évite de « mal faire , et sache comment il doit « aimer et garder le roi , son domaine,

« et tout ce qui le concerne.

« En conséquence , nous ordonnons « que tous demeurent avertis que leur « devoir est de veiller avec amour à la « vie et au salut du roi , de s’efforcer « en toutes circonstances d’accroître « son honneur et son domaine. Qu'il « n’y ait donc personne d’assez osé « pour tenter rien contre le roi , soit « en paroles, soit en action, ni pour « exciter contre lui des agitations ou « des soulèvements dans le royaume ,

« ou chez les étrangers, ni pours'ar-' « rcter près de ses ennemis, ni pour « leur fournir des armes , ni pour leur « donner assistance de quelque ma- « nière que ce puisse être.

« Nous ordonnons que toute per- « sonne qui aurait commis ou essayé «de commettre ces crimes, meure pour cela, et qu’on ne la laisse pas « vivre, et si par aventure le roi est « d’une assez grande clémence pour « vouloir la üisser vivre , il ne le « pourra sans qu'au moins on ait ar- « rcuihé les yeux au coupable, afin « qu’il ne voie pas le mal qu’il a voulu faire, et qu’il ne traîne plus qu’une « existence amère et douloureuse. Le « roi fera et disposera, selon sa volon- « té, des biens de celui que l’on aura O mis à mort pour ce crime, ou bien « auquel on aura arraché les yeux en « lui laissant la vie. Il ne lui pourra « rien remettre des biens qui lui au- « ront appartenu, et ce qu’il lui don- « nera ne pourra jamais excéder la « vingtième partie de ce qu’on lui aura « enlevé. Jamais le roi, ni son suc- « cesseur n’auront le droit de lui faire « une plus ample grâce.

« Et comme il pourrait arriver que « des hommes , en se voyant coupa- « blés d'un crime semblable, fissent « aux églises, à leurs femmes, à leurs « enfants ou à quelque autre personne « que ce soit, des donations ou des « aliénations frauduleuses de leur avoir,

« dans la vue de le soustraire au roi.

KSPAGNE.

■ nous ordonnons que tout acte fait

• dans cette intention de fraude, en « quelque forme qu’il ait eu lieu , par «écrit ou devant témoins, demeure •■comme non avenu , et que tout ce « que le coupable possédait quand il a « commis son crime, tout absolument «soit acquis au roi, ainsi qu’il a été « dit.

« Nous ne saurions non plus souf-

• frir qu’il soit dit du mal du roi, ni « qu’aucune de ses actions lui soit re-

< prochée, et, pour cela, nous établis-

• sons que tout homme, qui saurait « ou aurait entendu dire que le roi a

• commis quelque erreur, l’en avertisse « en son particulier, et si le roi veut

• se corriger, qu’il se taise et garde le

• secret, afin qu’un autre homme n’ap-

< prenne rien de lui. Mais dans le cas « où il agirai» différemment, s’il est

• fidalgo , prêtre clerc ou laïque , après « que le fait aura été reconnu pour « vérité, qu’il soit banni du royaume « et perde la moitié de tout son bien « au profit du roi qui en usera suivant

• son gré ; mais s’il n’est pas fidalgo ,

• que le roi fasse de lui et de ses biens

< ainsi qu'il avisera. «

.Vssurer l’inviolabilité du roi, voilà ce que veut le législateur. Ce but , en lui-même, est sage et doit être approuvé; mais, dans ses dispositions ui rencliérissent encore sur le code es Goths , cette loi a quelque chose de féroce, qui révolte le cœur et qui outrage la raison. • Jamais, dit-elle, ni le roi, ni son successeur n’auront le droit de faire une plus.ample grâce. > C’est une espèce de sacril^e que de limiter la clémence du prince. C’est d’ailleurs une menace inutile, car les mesures d’une sévérité, excessive sont celles qu’on applique le moins. L’événement a presque toujours trouvé le souverain moins impitoyable que la loi, et, quand il a Voulu faire grâce, les prohibitions qu’elle contient ne l’en ont jamais empêché.

Maintenant, si nous examinons ces lois dans leur forme, il est un trait du caractère national qui n’échappera à aucun de ceux qui les liront. On a reproché aux Italiens leurs madrigaux ,

leurs concetti; aux Espagnols, on peut reprocher leurs proverbes. Ils en ont un si grand nombre, ils ont tellement formulé en sentences tout ce qui peut se dire, qu’ils en mettent dans 1rs acte.s les plus sérieux, et le peu de lois qui viennent d’être citées en contiennent trois (*).

Les sages mesures adoptées par Ramon Berenguerl’Ancien. dans son code des usatiques, sur la possession et sur la complainte, se trouvent reproduites dans le fiiero real. De même que la loi de Barcelone, la loi castillane prive de tout droit sur l’objet litigieux celui qui s’en est emparé par la force. « Dès

• qu’une cho.se soit meuble, soit de « racine (**), fait la matière d’un procès «ou d’une contestation, si avant de « l’avoir obtenue du juge, celui qui la « réclame la donne, l’aliène, la prend

• par force, ou par tout autre moyen « en enlève la détention à son adver- « saire, que l’alcade Saisi du procès « la fasse remettre à celui qui la déte- « liait danj le principe; et si le de- « mandeur avait quelque droit sur cette «chose, qu’il le perde; que celui à «qui elle a été rendue, la conserve « sans avoir d’autre réponse à fournir; « et si le demandeur n’avait aucun «droit sur la chose enlevée, qu'il « donne à celui qu’il avait dépouillé « une chose semblable ou le prix équi- « valent; et cela, parce qu'avant de « l’avoir gagné en justice, il a pris ou « fait prendre ce qu’un autre dcte- « liait. »

Au reste, pour exercer l’action possessoire, il faut, de même que dans la loi romaine ou dans la loi française, posséder depuis un an et un jour. L’édit perpétuel avait défini en jieu de syllabes les caractères que doit avoir là détention pour constituer une possession valable. Il ne faut posséder ne vi, ncc clam, nec precario, sans violence, publiquement, à titre non pré-

(*) Todo saher esquiva a no aaber. Aqiiel que no quiso entender, no quiso bien fazer. El loco en la culpa sera ciierdo por la pena.

(**) Lib. 1°, t. XII, lij. flqy» de raciiie , c’est-à-dire immeuble.

L’UNIVERS

Caire. Il paraît difficile de rendre ces idées d’une manière plus concise, et cependant les Espagnols font usage d’une phrase qui, aussi expressive, a le mérite de l’emporter par la brièveté :

il faut posséder, disent-ils, por se, enpaz, y en faz; pour soi, en paix et publiquement.

Chez les Espagnols, l’action au civil prend le nom de pleyto; au criminel , d’accusation , quereta. Le fuero real s’occupe encore d’une troisième espèce d’instance, c’est le riepto ou gage de bataille. Le combat n’était pas admis dans toutes les espèces de causes , et les dispositions des lois A\x fuero real sur les gages de bataille prouveront combien la civilisation avait fait de progrès dans l’espace d’un siècle. Sous Alphonse à la Main-Trouée , on a vu le combat judiciaire employé pour décider même des affaires religieuses, pour savoir si le Missel romain devait remporter sur le Missel mozarabe. Le fuero real, au contraire, n’admet plus le duel judiciaire que pour les deux cas de félonie ou de trahison. Mais lors même que le conrbat pouvait être demandé , celui qui était provoqué restait libre de l’accepter ou de le refuser. a Lorsque le provoqué a démenti « le fait, il est en son pouvoir d’ac- « cepter ou de refuser le combat, car le « roi ne doit pas ordonner la bataille, R parce qu’il y a eu provocation. Mais R quand les deux parties la demandent, R il doit fixer et le jour et le lieu du « combat, désigner les armes, nommer R des témoins qui voient et entendent « ce qu’ils diront, qui leur partagent R le camp et le soleil , qui leur disent R avant de combattre comment ils doi- R vent faire, qui examinent si les ar- R mes sont semblables à celles qu’a « choisies le roi ; et avant que les té- R moins se soient retirés d’entre les R combattants, ceux-ci peuvent encore R prendre des armes ou des chevaux R meilleurs (*). »

Pour bien se rendre compte de la valeur d’une législation, il est bon de

(*) Lil>. 4, t. XXI, 1. VIII, des gages de bataille et de délis.

la comparer aux législations contemporaines. Certainement dans plusieurs parties de la France il y avait, à cette époque , plus de lumières qu’en Espagne : c’est à Paris qu’il fallait venir chercher de savants professeurs. Mais si on rapproche les moeurs judiciaires des deux nations au commencement du treizième siècle, l’avantage doit rester à la loi castillane. Celle-ci ne permet le duel que pour félonie, pour les attaques à la personne. On a beaucoup répété que les Établissements de saint Louis avaient aboli le combat judiciaire en France ; il eût fallu dire seulement qu’ils l'avaient réglementé, car ils permettent le combat, même entre frères , pour des discussions purement civiles. Deux chapitres des Établissements feront justice de toutes les déclamations qu’on a écrites à cet égard.

« Chap. 168. Dui frères ne se com- R battent pas ensemble de fié, de terre R et de muëbles. Se ce n’est de traïson R ou de murtre ou derat. Et se ilss’en- R trappelloient de terre ou de muë- Rble, dont il doie istre bataille; ils R porroient bien mettre serjans por aus « ou por autres.

R Chap. 82. Se ainsainc avenoit que R lions coutumier appellat un cheva- R lier ou gentilhons que deust être che- R valier de murtre ou de larrecin , ou R de roberie ou d’aucun grand meffet R dont le quiex que ce soit deust pren- R dre mort , le gentilhons ne se com- R battroit pas à pied mès à cheval , se R il voloit. Mèfi se le gentilhons appe- R loit le vilain droit donroit qu’il se « combastit a pié pour ce que ce fut de R si grand chose, comme nous avons R dit cy dessus, et cil qui seroit vaincu R seroit pendu. »

Vous avez vu que l’un des maux de cette époque étaient les rébellions de tous ces riches hommes qui, lorsqu’ils s’étaient dénaturalisés ( desnaturalisados), se pensaient dégagés de toute obligation envers leur pays. Si l’usage avait réglé la manière dont devait se faire cette renonciation à son pays, le fuero n’en parle pas, et cette coutume impie, acceptée par les mœurs, paraît

au moins n’avoir pas été reconnue par la loi. Voici maintenant une dernière disposition empruntée au titre du mariage :

«Si le père, la mère ou quelque « autre parent ont en leur puissance « ant fille en cheveux, en cabellos , > et ne la marient pas avant trente ans, • et qu’ensuite elle se marie sans leur «consentement, elle n’aura encouru « aucune peine , pourvu qu’elle ait « choisi un mari convenable (*). »

La loi emploie le mot de manceba en cabellos, tille en cheveux, parce u’autrefois en Espagne les jeunes Iles portaient tontes les cheveux tressés et tombant sur les épaules ; les femmes mariées étaient seules dans l’usage de les tenir relevés. Cette coutume y existe encore dans quelques cantons.

Les termes de cette loi sage ne rappellent-ils pas la réponse de l’oracle au père de la pri ncesse de Babylone : Quand on ne marie pas les filles, elles se marient elles-mêmes?

oes OaDHU militaikes établis eh espa-

GHE. des TEUPLIEKS. DE SAIHT JULIEN

DEL PERETRO. DE l’okDRE DE CALA-

TRATA. DE CELUI d’aLCAKTARA. DE

CELUI DE MOHTESA.

Le fuero real ne donne que peu de renseignements sur l’organisation mitaire des Espagnols. On y trouve seulement que les riches hommes et les seigneurs convoqués par le roi devaient arriver à son camp à la tête d'un certain nombre de leurs vassaux, et qu’à défaut d’accomplir ce devoir, ils encouraient des peines sévères. Les villes qui se gouvernaient par ellesmêmes étaient aussi dans l’obligation d’y envoyer leurs milices. Mais le temps de service, dd chaque année par ces différents corps au souverain, était limité à un certain nombre de jours, en sorte que souvent ce terme expirait le lendemain d'une bataille; alors le vainqueur se retrouvait aussi faible que le vaincu, et ne pouvait tirer aucun profit de ses succès. Les

(’) Libro III , I. I, ley 6.

princes n’avaient pas assez de ressources financières pour entretenir des armées permanentes , et cette organisation vicieuse des forces du pays, qui éternisait les guerres , fut certainement une des causes les plus puissantes qui aidèrent les musulmans à se maintenir pendant si longtemps sur la terre d’Espagne. Tous les esprits , préoccupés de ces inconvénients , accueillirent avec empressement l’idée d’instituer des congrégations d’Iiomnies , qui , à Texemple de ces rabits musulmans , se consacreraient entièrement à prier et h combattre. On fut frappé des avantages qu’on pourrait en tirer contre les ennemis de la foi, et l’on ne comprit pas combien ces corps armés permanents , libres de leurs mouvements, et relevant d’un chef spirituel , qui n’était pas le chef de l’État, deviendraient bientôt menaçants pour le pouvoir royal et pour la tranquillité publique. On ne vit que les services qu’on pouvait en attendre, sans s’apercevoir des dangers qu'ils présentaient.

Alphonse le Batailleur parait être le premier, parmi les princes espanols, qui ait eu la pensée de créer ans la Péninsule une milice religieuse.

Quelques auteurs rapportent qu’en 1118, à peu près à l’époque de la prise de Saragosse, il réunit à Mont-Réal une société de chevaliers, choisis parmi les seigneurs français ou espagnols qui l’avaient le mieux servi. Il les organisa en communauté, sous le nom de chevaliers du Saint-Sauveur, et leur donna une règle qui avait beaucoup d’analogie avec celle que suivirent, plus tard, les Templiers (*). La marque de ces chevaliers était la croix ancrée de gueules qu’ils portaient sur un habit blanc. Lorsque le même roi fit son incursion en Andalousie, ce fut accompagné de six mille chevaliers qui portaient la croix. On le retrouve encore, deux ans plus tard , combattant

(*1 Les chevaliers du Sainl-Sépiilcre furent institués en 1099 ; les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en 1104 ; les Templiers en 1 1 1 g.

L’UNIVERS

à la tête d’autres chevaliers , que le traducteur de Ferreras appelle les chevaliers de la Palme. Ces institutions n’eurent que peu d’éclat , ou peu de durée, et c'est à peine si on en trouve quelque trace chez les historiens. Elles furent éclipsées par la gloire des ordres créés à Jérusalem, des chevaliers du Saint-Sépulcre, des hospitaliers de Saint-Jean et des Templiers. Ces derniers surtout avaient déjà, en 1131, acquis tant de renom en jÉspagne, que Ramon-Berenguer III voulut , au lit de la mort, être revêtu de l’habit de leur ordre. Une autre preuve de leur influence est le legs fait en leur faveur par Alphonse I" d’Aragon. Ce testament, il est vrai , ne fut pas exécuté ; mais, en 1 14t, lesTempliers avaient fait entend rede vives réclamations, et, pour les apaiser, Rainon-Berenguer IV, qui gouvernait alors le royaume au nom du roidoiiRamire le Moine, leur avait donné en Aragon des villes et des revenus. Cette institution était étrangère à l’Espagne ; mais bientôt un autre ordre prit naissance sur le sol même de la Péninsule. Dans le courant de l’année 1156, deux seigneurs de Salamanque, nommés don Suero et don Gomez, animés de cet enthousiasme qui avait enfanté les croisades , formèrent le projet de consacrer entièrement leurs personnes et leurs biens à la guerre contre les infidèles. Ils parcouraient les bords de la rivière Coa, cherchant un lieu où ils pussent s’établir. Dans leurs excursions , ils rencontrèrent un saint homme, qui, édifié de leur projet, leur indiqua un ermitage consacré à saint Julien , dont les abords pouvaient être facilement fortifiés. Les deux seigneurs , après en avoir examiné la situation , allèrent demander à l’évêque de Salamanque, sur le diocèse duquel il se trouvait, la iiermission de s’en emparer. L’évêque leur concéda cet ermitage , avec une étendue de terre assez considérable, plantée de poiriers. Les deux seigneurs y élevèrent une forteresse, et, quelques autres personnes s’étant jointes à eux , fondèrent en cet endroit l’ordre militaire qui porta, dans le prin-

cipe, le nom de Saint-Julien del Pereyro(*). Ces chevaliers religieux suivaient la règle de Saint-Benoît. Ils portaient, pour marques distinctives, un chaperon et une ceinture rouge.

Leur écu était d'or, à la croix fleuretée de gueules , chargée en cœur d’un écusson avec un poirier au naturel.

A peu près à la même époque, en 1157, après la mort de l’emiiereur Alhonse VII , les Almohades rassemlèrent beaucoup de troupes pour faire une invasion dans le royaume de Tolède. Au bruit de Irufs préparatifs, lesTempliers, qui gardaient la ville de Calatrava, ne se croyant pas assez forts pour résister aux armes des musulmans, et, désespérant de pouvoir la défendre, la rendirent à don Sanebo le Regretté. Ce prince, fort embarrassé de cette restitution, fit publier que, si quelque riche homme voulait se charger de la défense de la ville de Calatrava, ilia lui donnerait avec toutes ses prérogatives et toutes ses dépendances. Cependant personne ne se présentait pour accepter cet héritage délaissé par les Templiers.

Alors saint Raymond, abbé du monastère de Fitero, et un autre moine appelé frère Diego Velasquez, qui avait fait 1a guerre avant d’entrer en religion , s’offrirent pour garder Calatrava. Le roi leur ayant donné cette place, ainsi qu’il l’avait promis, l'abbé don Raymond obtint, par ses exhortations religieuses et par ses sermons, ce que la puissance des Templiers n’avait pu faire. Il rassembla plus de vingt mille hommes qu’il conduisit à Calatrava , avec plusieurs frères de Son couvent. La place fut abondamment

f)ourvue de vivres de toute espèce. On a mit en état de résister aux attaques des musulmans, et saint Raymond, persuadé que les défenseurs de la ville auraient plus de courage et plus de persévérance quand ils seraient unis par des liens religieux, fonda l’ordre militaire qui a pris le nom de Calatrava. La bulle du pape, qui approuva

(') Un peral .signifie un poirier, un pereyro un lieu plante de poiriers.

cette institution, la soumit à la règle de Saint-Benoît et à l’observation de Citeaux. Le costume des nouveaux olievaliers était un scapulaire blanc, arec un capuchon. Le scapulaire pouvait se trouver couvert par leur armure ou par d’autres vêtements ; mais le capuchon devait toujours tomber sur leurs épaules et rester apparent comme marque distinctive de leur état religieux. L^écu des chevaliers de Calatrava était d’or à la croix fleuretée de gueules accompagnée de deux entraves de sable. Presque tous les ordres religieux ayant la croix pour armes, ces deux entraves, qui en espagnol se disent traoas, ont été ajoutées, pour rappeler que c’était le blason de Calatrava , de meme que les armes de l’ordre d’Avis, ét.ibli en Portugal, sont la croix accompagnée de deux oiseaux , aves. Les chevaliers de Calatrava gardèrent le même costume jusu’à ce qu’une bulle de Benoit XIII, atée de 1397, les eût dispensés de porter le capuchon. Le signe qui servit alors à les reconnaître, fut la croix rouge qu’ils portèrent sur leur habit.

ville de Calatrava fut reprise par les musulmans après la bataille d’Alarcos. Mais elle fut de nouveau conquise sur eux quelques jours avant la victoire de las nuvas de Tolosa, et elle fut restituée aux chevaliers par Alphonse le Bon.

En 1217, on trouva que le voisinage de la Guadiana, dont les eaux baignent les murailles de ce premier chef-lieu de l’ordre, en rendait le séjour malsain, et l’on transporta le couvent à quelques lieues de là, dans un endroit qui prit le nom de Calatrava la Nueva.

L’ordre de Saint-Jacques de l’Épée paraît être né à peu près à la même époque , bien que plusieurs personnes prétendent faire remonter son institution jusqu’au temps de don Kamire II, et meme jusqu’au jour où le tombeau du patron de l’Espagne a été découvert.

Ce qu’il y a de vrai, c’est qu'une confrérie, dont on a conservé les statuts, s’était formée pour loger et pour secourir les pèlerins qui venaient a Saint- Jacques de Compo.stelle. Ce n’etait,

au reste, pas là le seul objet de l’association. Dans ces temps où les lois étaient le plus souvent impuissantes pour protéger les citoyens paisibles , les membres de la confrérie de Saint- Jacques s’étaient associés dans le but de se protéger entre eux ; ils avaient établi le tarif des peines pécuniaires auxquelles ils se soumettaient s'ils commettaient quelque insulte ou quelque violence envers un de leurs freres.

Les chanoines de Saint-Éloy, dont le couvent se trouvait situé prés de Saint-Jacques de Compostelle, étaient membres et peut-être fondateurs de cette institution. Ils s’occupèrent de faire construire des hospices le long de la route qui conduit de France à Saint-Jacques, alin d'y recevoir les pèlerins et les voyageurs. La piété publique s’empressa de doter une confrérie dont le but était si utile et si charitable; bientôt elle eut amassé de grandes richesses. Vers la fin du douzième siècle, sous le règne de Ferdinand Il de Léon, quelques seigneurs de ce royaume, dont la vie, à ce que rapporte l’histoire, n’était pas pure de toute violence et de tout pillage, résolurent d'expier par des bonnes œuvres les fautes qu’ils avaient commises, et de se consacrer, sous l’invocation du fils de Zébédée, à combattre les ennemis de la foi. On ne saurait dire s'ils étaient membres de l'ancienne confrérie; mais les chanoines de Saint- Éloy appuyèrent de tous leurs efforts les démarches faites par don Pedro Fernandez de Fuente-F.ncalada , premier maître de Saint-Jacques, pour obtenir du nape l'autorisation de fonder cet ordre militaire. Lorsque ces chevaliers eurent, le â juillet 1 17.S, reçu d’Alexandre 111 une bulle qui reconnaissait leur caractère religieux, et qui les assujettissait à la règle de Saint- .Augustin, ils s’établirent dans l'hospice de Saint-Marc, fondé dans le faubourg de Léon par les chanoines de Saint-Éloy.

Ils portaient l'écu d’or à l’épée de gueules en forme de croix, auquel on a donné, on ne sait pourquoi, le nom de lagarto, lézard. Cette epée, dit Rodrigue de Tolede, est rouge parce

L’UNIVERS

qu’elle est teinte du sang des Arabes.

kubet ensis sanguine Arabum. Le poiiimeaii en est en forme de cœur.

La garde, qui fait les branches de la croix, est fleuretée à ses deux extrémités, et est au milieu chargée d’une coquille. La bannière différait un peu de l'écu des chevaliers, elle était d’or à la croix fleuretée de gueules, accompagnée de quatre coquilles de gueules et chargée en cœur d’une cinquième.

Ces coquilles plates, dont on trouve un grand nombre sur la côte de Galice, étaient devenues les emblèmes de l'apôtre saint Jacques. Les personnes qui visitaient son tombeau, les ramassaient au bord de la mer, et les attachaient à leur chapeau età leur pèlerine, comme témoignage du pieux voyage qu’elles venaient de faire. C’est par la même raison que celles qui revenaient de Jérusalem en rapportaient des palmes ; ce qui leur avait fait donner le nom (\e. palmérins. L’ancienne confrérie de Saint-Jacques ne tarda pas à se fondre entièrement dans cette nouvelle milice, qui acquit des biens considérables.

La ville d’Alcantara, conquise sur les Maures par le roi de Léon et de Galice, Alphonse IX, dans l’année qui suivit la bataille des navas de Tolosa, avait été confiée par lui à la garde des chevaliers deCalatrava ; mais ceux-ci ne la conservèrent que cinq ans. Ce temps écoulé, ils trouvèrent plus avantageux de la remettre aux chevaliers de Saint- Julien del Pereyro, à la condition qu’ils relèveraient de l’ordre de Calatrava.

Mais par la suite, les chevaliers chargés de la garde de la ville d’Alcantara obtinrent du pape une bulle qui les délivra de cette suprématie. Ils changèrent leurs armoiries en Vécu d’or a la croix fleuretée de sinople. Sans doute, cette couleur verte de la croix fut choisie pour rappeler celle du poirier qui se trouve dans les armes qu’ils quittaient.

Il faut parler encore de l’ordre fondé en 1 201 ,par AlphonselId'Aragon, dans les environs de Tortose, sous le nom de Saint-George d’Alfama. En 1317, après l’extinction de l’ordre des Tem-

pliers, En-Jayme le Juste donna tout ce qu’ils possédaient dans le royaume de Valence à un ordre qu’il institua dans la ville de Montesa, sous l’invocation de Saint-George. Celui d’Alfama se confondit avec la nouvelle institution qui resta soumise à l’ordre de Calatrava , et qui fut approuvée par une bulle du pape Jean XXII. Les armoiries de ce nouvel ordre furent Vécu d’or à la croix alésée de gueules.

Chacun de ces ordres avait un chef qui prenait le nom de maître. Mais il n’y en avait qu’un seul par chaque ordre. On disait le maître de Saint- Jacques, le maître d’Alcantara , on ne joignait pas à ce titre l’épithète de grand. Il n’était nécessaire d’ajouter aucune indication au mot de maître qui désignait la dignité la plus élevée. Si des auteurs français qui ont parlé de l’Espagne, $e sont servis du nom de grand maître, c’était sans doute pour se conformer à l’usage des ordres français, où le grade le plus éminent était ainsi dénonàmé.

Legrand commandeur feomendarfor mayor) venait immédiatement après le maître, et le remplaçait lorsqu’il était absent. Le troisième dignitaire était le clavero, qui avait l’administration des finances et de tous les biens. Ensuite était le prieur de la principale maison de l’ordre, puis les commandeurs. Chez les chevaliers de Saint- Jacques, il y avait un conseil de treize frères, sans l’avis desquels le maître ne pouvait entreprendre aucune affaire importante. C’est ce conseil qui était chargé d’élire le maître. Les membres qui le composaient avaient la prééminence sur tous les commandeurs.

Ces ordres ne sont pas les seuls qui furent érigés en Espagne; mais ils sont les seuls qui aient e.xercé sur les affaires du pays une active influence.

Ils acquirent bientôt une telle autorité qu’elle égalait presque l’autorité royale, et que, plus d’une fois, elle fit trembler les rois. Aussi, après que les Maures eurent été expulsés d’Espagne, Ferdinand le Catholique s’occupa de désarmer ces ordres, dont la mission était accomplie; il obtint du pape In-

nocent VIII une bulle qui lui remit l’administration des maîtrises. Le roi lui-méme fut nommé maître des différents ordres, et, depuis ce moment, cette dignité n’a plus été séparée de la couronne.

Il a aussi été créé en Espagne des décorations, dont le but était de perpétuer la souvenir de quelque grande action , ou de récompenser le rnérite ; mais leur nomenclature présenterait peu d’intérét. Il est un ordre cependant qu’il serait injuste d’omettre.

Ramon-Berenguer IV venait de conquérir Tortose dans le courant de l’année 1148. Les chrétiens n’en étaient encore en possession que depuis peu de temps, lorsque les musulmans essayèrent de reprendre cette ville qui leur fermait l’entrée de l’Èbre. Les défenseurs étaient en petit nombre, et ils eussent infailliblement succombé, sans le courage des femmes qui vinrent combattre sur les remparts, et qui mirent en fuite les ennemis. Ramon-Berenguer, pour honorer leur courage, créa l’ordre des Dames de la Hache. Il leur donna pour décoration une hache de gueules, qu’elles portaient sur le corsage de leur robe.

Voici encore une institution espagnole : les dames ne pardonneraient pas qu’on la passât sous le silence :

en 1379, don Juan I", lors de son couronnement, arma chevaliers cent jeunes seigneurs, auxquels il conféra l’ordre de la Colombe qu’il venait de créer. Le collier de l’ordre était une chaîne d’or, d’où pendait une colombe d’argent dans un cercle rayonnant d’or. Le vœu que faisaient les chevaliers était de rester fidèles à leurs femmes.

MIMORITÉ DE JATME l" d’aRAGOR. — MI- IVOIUTB DE DON ENRIQDE DE Ci^Tlf.LE.

— MORT DE CE PRINCE. BEREIfGliRLA,

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