DE VALENCE. — MORT DE DON JAYME LE' CONQUÉRANT
Dès que Ferdinand fut mort, on proclama pour roi don Alphonse X, son lils aîné. C’était un prince qui , bien qu’élevé au bruit des armes, avait cependant trouvé le temps de cultiver les sciences avec tant de succès, qu’il passait pour l'homme le plus savant de son époque. Ses travaux sur l'astronomie sont restés célébrés, et dans un temps où les lois qui règlent la marche des corps çélestes étaient encore un secret pour l’intelligence ha-
maine, il semblait les avoir pressenties. Un jour qu’on exposait devant lui le système du monde, comme on l’exposait au treizième siècle, il fut frappé des absurdités que contenaient ces explications , et il laissa échapper ces paroles : « Vraiment , puisque le monde est arrangé comme vous le dites, Dieu aurait bien fait de me consulter quand il l’a créé. J’aurais pu lui donner quelques bons conseils. » Bien des auteurs ont reproché ces paroles à Alphonse. Ils n’y ont vu que le cri d’une vanité démesurée. N'est-ce pas plutôt une ironie contre les docteurs qui discutaient devant lui sur des phénomènes qu’ils ne comprenaient pas ?
L’étendue des connaissances d’Alphonse était réellement prodigieuse our ce temps , et il a mérité lé nom ' Alonzo el Sabio que les Espagnols lui ont donné. Ce n’est pas qu’il faille, comme l’ont fait queloues personnes, traduire ce mot de Sahlo par celui de S.nge; c’est plutôt savant qu’on doit entendre. Mais il y a de l’injustice à présenter ce prince comme un pédant tout gourmé d’équations , de calculs astrologiques et incapable de comprendre ou de diriger les affaires de ce monde. Alphonse . du temps de son père, s’était déjà distingué comme un brave et habile capitaine. Sans doute il a fait des fautes dans l’adtninistration de l’État, mais les malheurs de son règne sont dus aux circonstances dans lesquelles il se trouvait, bien plus encore qu’à ses fautes.
La folie des croisades n’avait pas seulement épuisé d'hommes plusieurs contrées de l'Europe , les dépenses de ces immenses armements avaient déplacé une si grande quantité de numéraire et fait de telles plaies aux finances de tous les Étnts , que partout on en était aux expédients. L’altération des monnaies fut de tous les côtés le palliatif auquel les souverains eurent recours. On sait combien elle causa de troubles en France sous le règne de Philippe le Bel. En Aragon, peu de temps après la prise de Valence, il courait des pièces connues sous le nom de malgrineSfjaqueses, torneses, bar-
celoneses. Elles contenaient une telle uantité de cuivre , que dans les cortès eMonçon.en I23G, il fallut régler le titre que devait avoir le signe monétaire. Il fut décidé qu’il serait de même aloi que l’ancienne monnaie appelée jaquesa , ou monnaie de .Taca en l’honneur de cette ville qui avait été le berceau de la monarchie (*).
En Castille et en Andalousie, le défaut de numéraire se faisait sentir de la manière la plus pressante.
Les musulmans des royaumes de Jaën, de Séville et de Cordoue, en se retirant devant leurs vainqueurs , avaient emporté toutes leurs richesses; ils avaient laissé un pays entièrement ruiné, qui, pendant plusieurs années, ne pourrait rien fournir à ses nouveaux habitants. Il fallait que ceux-ci tirassent tout du dehors. Cette nécessité de tout acheter chez leurs voisins sans avoir eux-mêmes rien à leur ven dre , devait nécessairement épuiser leurs ressources en peu de temps.
Aussi trouve-t-on que , deux ans après la conquête de Cordoue, en 1238, la disette de vivres et de numéraire était telle dans ce royaume, que Ferdinand fut obligé d’y envoyer des provisions et 2.5,000 maravedîs d’or. Quand Alphonse monta sur le trône, il n’y avait que trois ans que Séville avait été prise. On y éprouvait la même pénurie qui s'était fait sentir à Cordoue en 1238; mais le trésor était vide. Alphonse eut donc recours à un remède alors en usage : il altéra la monnaie.
Le commerce n’est jamais dupe d’une valeur nominale donnée au signe monétaire ; il ne le reçoit jamais que pour sa valeur intrinsèque, et les marchands , pour obtenir l’équivalent de ce qu’ils vendent, en exigent un prix nominal plus élevé. Le roi crut pouvoir éviter cette augmentation de prix, en fixant pour chaque, denrée un maximum qu’il n’était pas permis au vendeur de dépasser. Il en arriva qu’on
(*) Don Jayme est le premier qui ait mis une eroix patriarcale sur la monnaie aragonaise. La pièce de don Jayine, gravée planche 8o , n“ 5 , est une jaquesa.
L’ÜNIVERS,
n’apporta plus rien sur les marchés ; la aisette commença à désoler le pays.
Pour la faire cesser, Alphonse fut dans la nécessité de rendre la liberté au commerce ; et afin que les employés qui recevaient un traitement de l’Éïat ne mourussent pas de faim , il fut obligé d’augmenter leurs salaires. De cette manière , il ne retira aucun profit de cette altération. Il n'en resta que le mécontentement qu’elle avait jeté dans toutes les classes.
On peut aussi considérer comme une des fautes commises par Alphonse X, l’ambition qui lui fit briguer le titre d’empereur. Il avait, par sa mère Béatrix , des prétentions sur le duché de Sounbe, qu’avait possédé l’empereur Philippe, son aïeul maternel. Il crut que le meilleur moyen pour faire prévaloir ses droits était de se faire nommer empereur. Les électeurs, réunis à Francfort en 1256, ne tombèrent pas d’accord sur le prince qu’ils devaient choisir. Les uns élurent Alphonse X; le choix des autres tomba sur Richard, comte de Cornouailles.
Alphonse s’étant inutilementadressé au pape , pour faire confirmer par lui son élection , prit le parti de recourir à la voie des armes. Il commença par acheter à prix d’argent l’alliance de quelques princes, et il se mit à préparer des armements pour passer en Italie. Dans l’état déplorable où se trouvaient les finances , de semblables dépenses ne purent se faire qu’en surchargeant le pays d’impôts qui augmentèrent le mécontentement général. Il fallait aussi qu’Alphonse, sûr le point de quitter son royaume, nommât des régents qui gouvernassent en son absence. Son choix ne tomba pas sur ses frères, qui ambitionnaient ce poste.
Ce fut pour eux un nouveau motif de plainte. L’aîné d’entre eux ne se borna pas à des paroles ; il rassembla des troupes, s’empara d’Arcos, de Lebrija, etdéterminalechef musulman qui commandait à Niebla à refuser le triijutqu’il payait chaque année au roi de Castille. Don Niino de Lara , chargé par Alphonse X de châtier cette révolté, prit ses meilleures troupes, et livra aux re-
belles une rude bataille. Il les vainquit, et don Enrique n’osa pas se renfermer dans Lebrixa. Il s’embarqua à Cadix , et se rendit par mer à Valence , dans l’intention d'aller chercher un asile auprès de don Jayme. Mais ce roi, dont Alphonse X avait épousé la fille Yolande, refusa de le recevoir. Alors il eut la pensée de se réfugier auprès du roi Alhamar. Il lui écrivit pour lui demander la permission de se retirer dans ses Etats. Le roi de Grenade, voulant encore rester en paix avec Alphonse , se montra peu disposé à conserver à sa cour un prince aussi inquiet et aussi turbulent que don Enrique. Il lui conseilla donc de passer en Afrique, auprès du roi de Tunis. L’infant resta plusieurs années près de ce souverain. Mais un jour qu’il l’attendait dans une des cours du palais pour l’accompagner à la chasse , on y lâcha deux énormes lions qu’on tenait ordinairement renfermés dans des cages. Le brave Espagnol tira son épée pour se mettre en défense ; mais les lions ne l’attaquèrent pas, et le laissèrent sortir sain et sauf. Don Enrique ne se plaignit pas ; il se contenta d’aller prévenir les gardiens des lions de mieux les renfertner à l’avenir. Mais persuadé que ce qui lui était arrivé n’était pas le résultat du hasard, et qu’on av.ait voulu le faire périr , il quitta l’Afrique pour passer en Italie.
Tant que les musulmans virent le gouvernement du roi de Castille tranquille etferme, ils respectèrent les traités conclus avec saint Ferdinand. On dit même qu’Alhamar montrait une telle vénération pour la mémoire de ce prince, qu’il envoyait chaque année à Séville cent cierges de cire blanche, pour célébrer l’anniversaire de sa mort. Mais quand l’Etat fut affaibli par des divisions intestines, ils crurent le moment venu de reprendre ce qui leur avait été enlevé en Andalousie. De tous les côtés, ils se révoltèrent, et massacrèrent les garnisons chrétiennes. Les villes de Xérès , d’Arcos , de San-Lucar, furent reprises par eux, ainsi que le royaume de Murcie tout entier. Alphonse ne s’attendait pas à cette subite agression. Il rassembla des trou-
pes à la hâte , et fit demander des secours à don Jnyme, son beau-père. Le roi d’Aragon se chargea de réduire les Maures du royaume de Murcie, tandis que les troupes de Castille auraient raison de la réoellion des Maures de l’Algarve et du royaume de Grenade. L’armée d’Alphonse rencontra les musulmans, leur livra bataille, et les mit eu déroute. Alors Alhamar réclama le secours du prince qui régnait à Maroc.
C’était un prince de la race des Beni- Merines, nommé Yacob-Abu-Yousouf, qui fit aussitôt passer quelques cavaliers en Andalousie. Mais leur arrivée ne put empêcher Alphonse de recouvrer rapidement Xérès , Médina-Sidonia, et toutes les villes qu’il avait perdues dans ces contrées. Ben-Alhamar avait reçu avec beaucoup d’égards les cavaliers que les Béni - Merines lui avaient envoyés. Les Arabes Andalous virent avec jalousie la préférence qu’il manifestait pour quelques cavaliers africains, des Zégris ou des Zénètes. Les alcaydes de Guadix , de Comarès et de Malaga en furent surtout blessés. Ils prétextèrent des affaires importantes pour retourner dans les villes qu’ils gouvernaient; mais ils n’y furent pas plutôt arrivés , qu’ils écrivirent à Alphonse pour se reconnaître ses vassau.x , et pour lui demander des secours que le roi de Castille s’empressa de leur envoyer. Alhamar, effrayé de cette défection , fit demander la paix. Il offrit de payer les mêmes tributs qu’il avait payes a saint Ferdinand , de fournir le même nombre de cavaliers. A ces conditions, Alphonse ajouta que le roi de Grenade s’abstiendrait pendant un an d’inquiéter en aucune manière les alcaydes de Comarès, de Guadix et de Malaga. Cet arrangement fut bientôt suivi de la pacification du royaume de Murcie, et la tranquillité fut encore pour quelque temps rétablie dans la Péninsule.
Don Jayme voulut profiter de ce moment de calme pour aller à la conquête de la terre sainte. Ce fut en vain que son gendre s’efforça de le détourner de cette folle entreprise ; Alphonse eut lui-même bien de la peine à se dé-
ZiS
fendre des instances qui lui étaient faites pour qu’il prît part à la croisade ; mais il eut la sagesse de résister. Il se borna à donner à don Jayme un secours de .5,000 maravédis'd’or , et le roi d’Aragon s’embarqua à Valence, le 4 septembre 1269. Il était déjà en vue delà Sicile, lorsque sa flotte fut dispersée par une horrible tempête. Le vaisseau qu’il montait , poussé par les vents vers les côtes de France , vint aborder à Aigues-Mortes. Don Jayme y aborda, et après .s’être pendant quelque temps remis à Montpellier des fatigues de la mer, il regagna l’Aragon, renonçant à une guerre que le ciel paraissait réprouver.
La bonne intelligence entre la Castille et le royaume de Grenade ne fut pas de longue durée. Dès que l’année de trêve qui avait été stipulée par Alphonse en faveur des alcaydes de Malaga, de Guadix et de Comarès, fut écoulée, Alhamar se mit en mesure de leur faire la guerre. Mais Alphonse voulant entretenir un élément de discorde parmi les musulmans, fit dire au roi de Grenade que ceS alcaydes s’étaient reconnus ses vassaux ; que si la guerre leur était faite , il ne pourrait s’empêcher de les défendre, et que les attaquer serait l’attaquer lui-même. En entendant ces paroles , le roi de Grenade fut rempli de colère ; mais il était trop prudent pour la laisser éclater, il attendit, et bientôt l’événement lui apporta une vengeance. Les impôts dont Alphonse avait surchargé ses États avaient soulevé contre lui bien des mécontentements. L’ambition de quelques seigneurs se chargea de les exploiter ; et sous le prétexte du bien public, ils formèrent une ligue qui avait pour chef l’infant don Pliilippe, le propre frère du roi. Ils assemblèrent des trou-
fies, et ils menaçaient de mettre tout e royaume en feu. Cependant, les eortès réunies à Burgos s’étant montrées peu favorables à leurs desseins , ils abandonnèrent avec toutes leurs troupes le royaume d’Alphonse , et se retirèrent auprès du roi de Grenade , qui les accueillit avec joie. Ils firent un traité avec lui, et s’engagèrent à le
L’UNIVERS
servir dans toutes ses guerres. A l’aide de ce renfort inattendu, Alhamar commenM la guerre contre les alcaydes de Guadix, deComarèsetdeMalaga. Pendant plusieurs années de suite, il dévasta leur territoire. Mais comme ces ravages ne terminaient rien , il réunit toutes ses troupes , pour mettre fin à la lutte par un puissant effort. Au sortir de Grenade , le cavalier qui marchait en tête de l'armée , n’ayant pas assez baissé sa lance, elle toucha le cintre de la porte , et se brisa. Cet accident fut considéré par tout le monde comme un mauvais présage ; et en effet. lorsque le soleil eut atteint la première moitié de sa course, le roi se trouva indisposé. Son mal devint bientôt si grave, qu’on essaya de le reporter à Grenade. Mais on ne put atteindre cette ville, on fut forcé de s’arrêter. Les médecins qui l’entouraient ne savaient que faire. Bientôt il fut pris de convulsions et d’un vomissement de sang, et il mourut vers le soir, le jeudi 27 (*) sjumada posterior 671 de l’hégire (19 janvier l'!73 de .1. C.)
Dès qu’on eut rendu les derniers honneurs au roi Alhamar, on proclama pour lui succéder son fils IMohammed II. C’était un prince courageux et prudent.
Il ne changea rien à l’ordre établi par son père dans rP.tat. E continua à entretenir une garde d’Africains et une garded’Andalous.Les Afrieainsavaient toujours pour chef un prince des Beni- Merines ou des Beni-Zeyanes, et leurs capitaines étaient choisis dans les nobles tribus des Masamiides, des Zénétes ou des Zanhagas. Les Andalous étaient commandés par un membre de la famille royale, ou par quelque officier distingué par ses exploits.
I.e roi Alphonse X avait fait plusieurs tentatives pour déterminer l’infantdon Philippeet les autres seigneurs qui s’étaient retirés avec lui dans le royaume de Grenade , à rentrer dans ses États. La mort d’ Alhamar, et peutêtre aussi une négociation habilement
(') Coude met le jeudi ag sjumada poslerior 671. C’est évidement une erreur: le ag était un samedi.
menée par le maître de Calatrava , les déterminèrent à revenir en Castille.
Alphonse voyant encore une fois ses États tranquilles, et n’ayant pas abandonné la prétention qu’il avait de se faire couronner empereur, se mit en route pour aller trouver le pape, afin de faire annuler le choix que les électeurs venaient de faire de Rodolphe de Habsbourg. Dès que Moltammed II sut que le roi de Castille était éloigné de ses États, il pensa que l’occasion se présentait favorable pour reconquérir toute l’Andalousie. Il réclama donc l'assistance du prince de la famille des Beni-Merines, qui gouvernait à Maroc : c’était Yacob-Abu-Yousouf.
Il offrit à ce roi de lui livrer les villes d’Algéciraz et de Tarifa, pour lui servir de magasins et de places d’armes , et pour qu’il restât maître d'entrer dans la Péninsule et d’en sortir quand il le voudrait. Abu-Yousouf accepta ces offres, et passa en Andalousie à la tête d’une armée de 17,000 cavaliers.
Quant au nombre des fantassins , on ne le connaît pas, mais il dut être beaucoup plus considérable. Les alcaydes de Malaga, de Comarès et de Guadix craignant de voir cet armement se tourner contre eux, vinrent s’accommoder avec le roi Mohammed , et tous les musulmans , ayant pour le moment mis leurs dissensions de côté, ne songèrent plus qu’à faire la guerre aux chrétiens. Pour les attaquer à la fois sur tous les points , ils convinrent qu’Abu-Yousouf, avec la plus grande partie de ses troupes, se jetterait sur le royaume de Séville; que Mohammed , à la tête de ses troupes , auxquelles se joindraient quelques compapngnies africaines, entrerait dans le royaume de Jaên, tandis que les alcaydes de Malaga, de Guadix et de Comarès pénétreraient sur les terres de Cordoue.
A la nouvelle de cette triple invasion, don Nuno de Lara, qui commandait les forces chrétiennes disséminées le long de la frontière , a.ssembla à la hâte tout ce qu’il put réunir de troupes, et il alla se poster près d’Écîja, où il fallait nécessairement que passât le
roi «1« Maroc. Plein de confiance en la bouté de ses troupes , il ne voulut pas se renfermer dans celte place : c'edt été laisser les Africains maîtres de la campagne. Il les attendit, et leur livra bataille. Les Maures étaient si nombreux, que leur multitude finit par accabler les chrétiens. Les Castillans furent défaits ; mais leur défaite même fut glorieuse et profitable. Ils laissèrent sur le champ de bataille don Nuno leur général, 260 cavaliers et 4.000 fantassins ; mais le chiffre des Maures qui avaient péri était bien plus élevé , et quand Yacob- Abu -Yousouf, en parcourant le champ de bataille, put connaître combien cette poignée de braves lui avait fait chèrement payer la victoire , il se demanda ce que deviendrait son armée , lorsqu’elle aurait à combattre à nombre égal. Cette réflexion , jointe à l'avis qu’on amenait des troupes de tous les côtés, le détermina à ne pas s’avancer davantage. Il se borna à ravager les frontières du royaume de Séville, et il ne put même pas réussir à s’emparer de la ville d’Écija , où s’étaient jetés les restes de l’armée vaincue.
Suivant le plan qui avait été arrêté entre les musulmans, les troupes de Mobanained étaient entrées dans le royaume de Jaëu. L’archevêque de Tolède, qui était don Sancho, l’un des fils de don Jayme, en apprenant les ravages qu’elles e.xerçaient dans ce pays , rassembla tout ce qu’il put trouver de cavalerie à Tolède , à Madrid , à Guadalajara, à Talavera, et partit eu grande hâte pour l’Andalousie. L’arcnevêuue avait plus de bravoure que de prudence. Jeune et plein de présomption, il brûlait du dé.sir d’imiter les exploits de son père; il voulait poursuivre les Maures , les attaquer, leur enlever le butin qu’ils avaient fait. Les plus sensés parmi les officiers qui l’accompagnaient désiraient qu’on attendit l’arrivée de don Lope Diaz de Haro qui venait, à marche forcée , à In tète d’une division de bonnes troupes ; mais leur avis ne prévalut pas. On courut à la recherche des ennemis. Les troupes dé l’arcbe-
vêque se composaient pour la plupart de recrues ; lui-même était peu exercé au métier de la guerre. Les Musulmans eurent donc peu d’efforts à faire pour obtenir la victoire. L’archevêque don Sancho fut pris. Mais bientôt une discussion s’éleva entre les soldats de Mohammed et leurs auxiliaires africains. Chaque nation prétendait que ce prisonnier devait lui appartenir La querelle s’animait, et on était sur le point d’en venir aux mains, quand un des Maures tua le prisonnier d’un coup de lance , en disant : Il n’est pas juste que tant de braves musulmans se disuteiit pour un chien. Quand don ancho fut mort, on lui coupa la tête et la main gauche où se trouvait son anneau pontifical , et on abandonna son corps sur le champ de bataille.
Cependant don Lope Diaz de Haro arriva le lendemain. Il poursuivit les Maures qui se retiraient , et les atteignit près de Martos. 11 les combattit pendant toute la journée sans pouvoir les mettre en fuite; l’obscurité seule sépara les deux armées. Mais pendant la nuit, les Maures abandonnèrent le champ de bataille, emportant la plus graiHle partie de leur butin. Il fallut leur racheter à prix d’or la tête et la main de l’archevêque. Elles furent réunies à son corps et enterrées dans la cathédrale de Tolède.
Cette année 1275 devait être funeste
f)our les chrétiens, non-seulement par es désastres de la guerre; ils devaient encore être éprouvés par d’autres malheurs. L’infant don Ferdinand de la Cerda, fils aîné d’Alphonse X, rassemblait des troupes à "Villa-Real (*).
Le travail auquel il fallut qu’il se livrât (loiir faire face à tous les besoin.s de l’État, les fatigues d’une marclu;
fténible à la tête de son armée pendant es plus grandes chaleurs de l’année, détruisirent sa santé. Il tomba malade et mourut dans le courant du mois d’août. Cette mort était un des événements les plus déplorables qui pus-
(*) Iæ nom de celle ville , fondée par Alphonse X, a élé change par don Juan II de Castille eu celui de Ciudad-Rcal.
L’UNIVERS
sent affliger le pays, car elle fut la source des dissensions civiles qui le décliirèrent pendant tant d'années.
L'infant don Ferdinand était le fils aîné de don Alphonse ; il avait été surnommé de la Cerda , parce qu’en venant au monde, il portait sur les épaules une large place couverte de soies , qui en espagnol s’appellent cerdas.
Marié en 1266 à Blanche, Glle de saint Louis, il en avait deux fils, don Alphonse et don Ferdinand de la Cerda. Lorsqu’il sentit la mort s’approcher, il lit appeler don Juan Nunez de Lara, dans l’amitié duquel il avait la plus entière confiance; il lui recommanda de protéger et de défendre sa femme et ses deux fils.
Dès que cette mort fut connue, l’infant don Saneho , second fils de don Alphonse X , se mit à la tête de l’armée. Il plaça des garnisons dans toutes les villes menacées; il évita de livrer bataille pour laisser s’éteindre d’elle-même la première ardeur des Africains. Après avoir mis des troupes dans Ecija, dans Jaën, dans Cordoue, il se rendit à Séville, où il fit promptement armer la flotte, afin d'empêcher que Yacob-Abu-Yousouf pût tirer d'Afrique des secours ou des vivres. Les vaisseaux castillans commencèrent à croiser dans le détroit et sur les côtes de l’Andalousie, et le roi Yacob- Abu-Yousouf fut bien plus alarmé de cette mesure qu’il ne l’eût été d’une défaite. Son armée se trouvait dans un pays ruiné par la guerre; ses magasins étaient épuisés, et les vivres commençaient à fui manquer. Il se retira à Algcciras, et ne voulant pas attendre, pour conclure la paiXj que son armée f'ît détruite par la famine, sans s’inquiéter en aucune manière du roi de Grenade, il conclut avec don Saneho une trêve de deux années. Dès que les aicaydes de Guadix et de Malaga eurent connaissance de ce traité, ils se retirèrent dans leurs villes, envoyèrent leur soumission à don Saneho, et se reconnurent de nouveau les vassaux du roi de Castille; en sorte que le roi de Grenade se trouva réduit à ses seules forces.
Tous les soins que s’était donnés l’infant don Sanche pour amener la paix, le succès qu’il avait obtenu, rendaient son nom populaire. Il s’était d’ailleurs applique à gagner également la faveur des grands et celle de la foule. Il se montrait caressant, affable et libéral avec tout le monde, et par ces manœuvres habiles il se frayait le chemin du trône. Cependant Alphonse X était de retour du voyage inutile qu’il avait été faire dans l’intérêt de son élection. Don Saneho vint le rejoindre à Tolède. Là, quelques seigneurs demandèrent qu’on reconnût publiquement celui-ci pour l’héritier présomptif de la couronne. Alphonse se montra peu satisfait de cette réclamation. Il répondit que dans son opinion les infants de la Cerda ne pouvaient sans injustice être privés du trône, héritage de leur père.
Cependant, comme la question était de la plus haute gravité, on réunit les cortès à Ségovie; car c’était à elles seules qu’il appartenait de reconnaître l’héritier de la couronne.
Bien des livres ont été écrits pour savoir qui avaitdroit au trône de Castille, ou de l’infant don Saneho, ou de l’infant don Alonzo delà Cerda. Ferreras, qui certainement a fait de très-estimables et très-compendieux travaux, cite cependant quelquefois des autorités qu’il n’a pas examinées. Ainsi, il invooue le fiiero juzgo comme tranchant ta difficulté en faveur de don Saneho, parce que, dit-il, aux termes des lois gothiques, la parenté immédiate était préférée à la représentation. Nous rappellerons ce que nous avons déjà dit (*). Chez les Goths la royauté était élective. La loi première du prologue du fuero juzgo réglait la manière dont l’élection devait être faite. Quand une dignité doit être donnée par le vote des électeurs, il n’est certainement question ni de représentation, ni de succession immédiate; on ne saurait donc tirer aucun argument de la loi gothique en faveur de l’un ou de l’autre système.
(*) F* 117 et suivants.
Le code des Goths est demeuré le droit commun de l'Espagne , mais suivant les divers royaumes il a subi quelques modillcations. Ainsi , en Aragon, la couronne était déférée par droit de succession; et afin que ce droit ne restât jamais douteux, en l’année 1275, dans les cortès tenues à Lérida, on rédigea une loi pour décréter que le trône serait héréditaire, de mâle en mâle, par droit de primogéniture, et qu’il ne serait dévolu à la ligne collatérale qu’à défaut de descendance inascüline dans la ligne directe. Dans l’ancien royaume des Asturies, au contraire, dans la Galice et dans le royaume de Léon, il était de principe oue la couronne était élective. Aussi les rois, pour la transmettre à leurs enfants, avaientils pris l’habitude de faire, de leur vivant, reconnaître et proclamer leur successeur, qui, de cette manière, à leur mort, se trouvait saisi de la royauté, non en vertu d’un droit d’héritage, mais en vertu du serment qui lui avait été prêté. Aussi, depuis Pélage , la couronne était toujours restée dans sa famille. Le peuple s’était accoutumé à obéir à ses descendants, sans se demander s’il lui devait obéissance à titre d’élection ou bien à titre d’hérédité. Quand la Castille fut reconquise sur les Maures, elle suivit naturellement le même droit que le royaume de Léon. Lorsqu’elle en fut séparée du tenrps de Sancho le Grand, pour former un comté indépendant, lorsqu’elle fut érigée ensuite en royaume par Sancho le Grand, au prolit de son fils Ferdinand, elle ne s’etait pas donné un droit nouveau. Nulle part on n’en trouve de traces. Ainsi, en Castille, jusqu'à l’avénement de la maison de Bourbon, le droit, la fiction légale ont été l’élection ; mais le fait, l’usage sont restés l’hérédité.
Si les cortès de Ségovie eussent dd se décider d’après la loi aragonaise, telle qu’elle avait été votée dans les cortès de Lérida, ou d’après nos idées fi'ançaises, sans aucun doute le droit eût été en faveur du fils de Ferdinand de la Cerda. Mais si on considérait la
couronne comme élective, les cortès de Ségovie avaient droit de choisir qui elles voulaient. Si on admettait, au contraire, que l’usage avait rendu la couronne héréditaire, en l’absence de toute constitution écrite, de tout droit spécial, il fallait s’en rapporter à l’usage sur la manière dont l’hérédité devait être réglée, et dans toute la série des descendants de Pélage on ne trouvait pas l’exemple d’un seul fils de roi, qui, mort avant son père, eût transmis à ses fils des droits à un trône qu’il n’avait pas occupé. Pour rencontrer une semblable transmission, il faut la chercher dans la dynastie des Ommiades, où Abd-el-Rahmanben-el-Mactoxd avait succédé à son aïeul Abd-Allah. Mais les usages des Arabes ne pouvaient servir de règle aux chrétiens; et dans la famille de Pélage souvent on a vu les frères du roi décédé choisis pour lui succéder de préférence à ses propres fils. Jamais on n’avait vu les petits-fils d’un roi exclure leur oncle du trône. Les cortès de Ségovie chargèrent donc l’infant don Manuel de déclarer en leur nom que le droit était en faveur de don Sancho. Elles proclamèrent celui-ci héritier de la couronne. Il faut cependant que la question ne parût pas alors aussi claire qu’elle nous le semble aujourd’hui, puisque cette décision fut vivement critiquée par de savants publicistes, et qu’on a donné au fils de Ferdinand de la Cerda le surnom d’Alphonse le Déshérité.
Pendant que les Castillans s’occupaient de ces graves intérêts, don Jayme voyait la guerre éclater dans le royaume de Valence. Il avait ordonné d’en expulser tous les infidèles; mais sans doute ce décret de bannissement n’avait pas été exécuté avec une grande rigueur. On y comptait encore beaucoup de musulmans; et l’arrivée de Yacob-Abu Yousouf leur ayant fait concevoir l’espoir de se soustraire à la domination chrétienne, ils avaient couru aux armes.
Don Jayme s’était rendu à Xativa pour être plus près du théâtre de la guerre. Elle ne se fit pas avec autant
L’UNIVERS
de succès qu’il l’aurait voulu, et un corps d'Ara^onais, rommandé par don Garci de Ruiz de Azai^ra, étant tombé dans une embuscade, fut taillé en pièces. Le roi en conçut un cliagriu qui, joint à la fatigue, lui causa tiiie grave maladie.. Pour changer d'air, il se fit transporter à Aizira; mais comme le mal augmentait, il fit appeler son fils don Pedro, lui remit le gouvernement de l’État, et se fit ensuite revêtir d'une robe de bernardin. Il voulait se rendre au couvent de Poblet et y passer le reste de ses jours. Mais la maladie ne le lui permit pas, et il mourut à Valence le 37 juillet 1376. Il avait rédigé un testament par lequel il laissait l’Aragon , la Gatalogne et le royaume de Valence à don Pedro; il léguait à son second b'is les Baléares, ainsi que lesÉtats qu’il possédaiteu France. Don Jayme le Conquérant était un prince prudent, valeureux ; il eût toujours été un grand homme s’il n’eût rencontré que des hommes; mais il ne pouvait résister aux regards d’une femme.
TROUBLES EIT IfWARRK; f.A REIICB BLAKCBE RT SA FILLE SR RÉPUOTKNT SIT FRAI«CR.*~ LA VEUVE DE DOlf FERDllfAIfD DE LA TERDA, SA MÈRE ET SES ElfFABTS SE REFUGIENT EN ARAGON. MORT DE l’iNFANT DON FA.« DRIQUE RT DE ^S^MON RUfZ DE CAMEROS.— SIEGE D^ALGECIRAZ. — NOUVEAUX TROUBLES EN NAVARRE. l'armée FRANÇAISE AS- SIEGE PAMPSLUNB. — TRANSACTION RELA- TIVEMENT AUX DROITS DES INFANTS DE LA