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Il en était des discordes de la Castille comme de ces incendies qu’on croit avoi r éteints, mais qui se raniment au moindre vent. La soumission de don Juan Nunez de Lara et de don Juan Manuel n’était ni vraie, ni sincère,- on comprenait qu’ils ne resteraient tranquilles que tant qu’ils y seraient contraints, car tout le monde savait bien que c’était la force et l’occasion de se révolter qui leur manquait, plutôt que le désir et la volonté de le faire. Ces deu.v seigneurs clicrclièreiit à augmenter leur puissance en se procurant l'appui d'un prince étranger. Ils firent négocier un mariage entre l'infant don Pedro de Portugal et Constance, fille de don Juan Manuel. Le roi don Alphonse, qui n’ignorait aucune de ces menées, prit des mesures pour empêcher que doiia Constance pdt quitter la Castille.'Ce fut pour don Juan Manuel un nouveau motif de colère, et il ne cessa de presser le roi de Portugal de commencer la guerre. Alphonse le ■Vengeur , fatigué enfin de toutes ces trahisons, réunit les cortès. Il y exposa la conduite de don Juan Manuel et de don Juan Nufiez de Lara. Il demanda justice. Aussi tous les seigneurs déci- - dèrent-ils qu’il fallait réduire ces sujets rebelles, et qu’on ne devait déposer l’épée qu’après les avoi r extermi nés. Le roi en personne, à la tête de son armée, entra dans les domaines de Juan Nunez , et il alla mettre le siège devant la ville de Lerma, où ce seigneur s’était renfermé, tandis que les maîtres d’Alcantara et de Calatrava allaient, avec les chevaliers de leur ordre, se poster près de la ville de Garci- -Munos, où se tenait don Juan Manuel, pour empêcher que celui-ci vint porter des secours à cfon Juan de Lara, et pour mettre un obstacle à ce que sa fille Constance pdt passer en Portugal.
Bientôt la ville de Lerma fut vivement pressée; alors le roi de Portugal envoya un ambassadeur à don AI;monse, pour lui demander que le siège fût
levé, parce que, disait-il, don Juan de Lara s'étant reconnu son vassal, il serait forcé de prendre sa défense. Le roi de Castille répondit à ce message que don Juan était son sujet, et son sujet rebelle; que son droit était de le punir, et qu’il le ferait, comme la dignité de sa couronne et l’intérêt de PÉtat l’exigeaient. Dès que le roi de Portugal eut reçu cette réponse, il leva des troupes, et vint attaquer Badajoz.
Mais il fut bientôt forcé de lever honteusement le siège; et la diversion qu’il avait prétendu faire en faveur de don Juan de Lara ne produisit aucun effet, car Lerma fut réduite à capituler; et, le 4 décembre 1336, elle fut remise au roi. Don Juan iNunez de Lara avait seulement stipulé, en se rendant, que lui et les siens auraient la vie sauve. .Mais le roi en agit généreusement à son égard. Il se borna à faire démanteler la plupart des villes qui avaient soutenu la rébellion; et, loin de punir Lara , il le nomma son
firemier porte-étendard, lui donna Ciga- Bz et plusieurs autres places. Au reste , la conduite du roi de Portugal dans cette affaire, la manière dont il s’était empressé de prêter son appui aux rebelles, avait justement irrité le roi de Castille, qui, faisant partager sa colère par les cortès, en obtint facilement les subsides nécessaires pour tirer vengeance de cette agression. La guerre commença. On ne remporta sur terre nul avantage bien remarquable. Il n’eu fut pas de même sur mer; et JofreTenorio, amiral de Castille, ayant attaqué , près de I.isbonne , la flotte portugaise, commandée par le Génois Manuel Penazo , remporta une victoire signalée, prit huit galères, en coula six à fond. Le pape ne fut pas plutôt instruit de celte guerre, qu’il envoya l’archevêque de Rhodes pour tâcher de rétablir la paix entre les deux Étals. L’archevêque de Reims s’entremit aussi dans cette négociation. D’abord les efforts de ces deux prélats restèrent vains; mais, enfin, on finit par conclure une trêve, et don Juan Manuel, qui se trouvait désormais exposé seul aux coups du roi, lui lit de-
L’UNIVERS
mander un arrangement. Alphonse XI consentit à oublier tout le passé. Il accueillit favorablement don Juan Manuel , qui , depuis ce temps , resta toujours ndèlement attaché à son service.
Il était impossible que cette paix et ces arrangements tombassent dans un moment plus favorable. Les trêves avec les Maures étaient expirées'; Abu’l-Hasan , après avoir renversé en Afrique les ennemis qui s’y étaient levés contre lui , ne songeait plus qu'à se rendre maître de toute la Péninsule. Abu-Melecb, son fils, était passé à Algéciraz avec 5,000 cavaliers et un grand nombre de fantassins. Il avait commencé à ravager la frontière. Le roi de Castille ne fut pas pris au dépourvu; il entra, à la tête de son armée, dans le royaume de Grenade ; il dévasta les environs de Roiida , reuiorta quelques avantages contre les abitants de cette ville; puis, comme l’hiver était arrivé, il se retira pour aller tenir les cortès qu’il avait convoquées à Madrid , laissant en son absence la garde de la frontière à Gonzalo Martinez , maître d’Alcantara.
Tant que le roi avait été en campagne, Abu- Melech était resté à Algéciraz; mais il ne sut pas plutôt que le roi avait quitté l’Andalousie, qu'il recommença à tenir la campagne. Pour se procurer les provisions de pain dont il manquait, il forma le dessein de surprendre la ville de Lebrija , qui est située dans une plaine fertile, non loin de l’embouchure du Guadalquivir, et où les chrétiens avaient amassé de grands magasins de blé. Il alla poser son camp auprès de Xérès, et envova un corps de 1,500 chevaux pour enlever Lebrija. Mais la garnison était prévenue , et repoussa vigoureusement leurs attaques. Ayant échoué dans cette entreprise, les l,.5O0 cavaliers maures remontèrent le Guadalquivir jusqu’aux environs de Séville, ravageant le pays et enlevant les troupeaux. A la nouvelle de cette incursion , Fernand Perez Porto Carrero , qui commandait à Tarifa , Alvar Perez de Guzman, et don Pedro Ponce de Ijéon,
ainsi que le maître d’Alcantara, réunirent leurs compagnies, et se mirent à la poursuite des Maures, qui, chargés du butin et embarrassés par la quantitédebestiaux qu’ils emmenaient, ne pouvaient marcher bien précipitamment. Cependant, auprès d’Arcos, les chrétiens avaient perdu leur trace, et les éclaireurs, qui suivaient leur piste, ne savaient plus de quel côté diriger l’armée. De même qu’en chasse, quand la meute est tombée à bout de voie, le veneur avec des chiens de créance prend les devants pour relever le défaut; de même, on allait lancer des batteurs d’estrade pour retrouver la piste qu’on avait perdue, lorsqu'un homme du pays vint donner avis que les ennemis étaient arrêtés dans une vallée, à une demilieue de distance. Bien que les chrétiens ne fussent guère qu’au nombre de huit cents , ils n'hésiterent pas à se précipiter sur les Maures deux fois plus nombreux. Ils les culbutèrent, en tuèrent un grand nombre , firent les autres prisonniers ; c'est à peine s’il put s’en échapper un pour porter la nouvelle de ce désastre. Le lendemain, les vainqueurs, qui s’étaient joints à la garnison d’Arcos, furent encore renlorcés par la bannière de la ville d’Ecija : leur armée s’élevait alors à environ 3,000 chevaux et 2,500 fantassins. Ils délibérèrent pour savoir s’ils s’en tiendraient à l’avantage qu’ils avaient remporté, ou s’ilsiraient au-devant d’Abu- Melech , qui avait quitté son camp de Xérè.s pour s’avancer vers Alcala de los Gazulès. Ce dernier avis, tout audacieux qu’il était, prévalut. Les chrétiens se dirigèrent vers Xérès , sans tenir compte du nombre d’ennemis qu’ils pourraient avoir à combattre.
C’étaient , il faut l’avouer , de braves guerriers que ces vieux Castillans.
« Quand ils demeuraient dans leurs a terres, dit la chronique d’Alphonse ,
> ils étaient de vrais bandits ; mais « quand ils entraient en campagne ,
« quand ils venaient faire cette sainte « guerre , en eux tout se convertissait <i en bien. Ils se confessaient souvent, «faisaient pénitence de leurs fautes.
« communiaient tous les dimanches et « frappaient fort sur les ennemis ; a aussi n’était-il pas étonnant qu’un « petit nombre d’entre eux suffit pour « l’emporter sur beaucoup de Maures, u Les vainqueurs d’Arcos marchèrent donc toute la nuit , et arrivèrent avant le jour en vue du camp des Africains.
Ceux-ci , persuadés qu’il n’y avait pas en Andalousie d’armée capable de les attaquer, dormaient dans une sécurité parfaite : ils n’avaient ni éclaireurs, ni sentinelles. En entendant le cri deSant lago, poussé par l’avant-garde espagnole, ils se figurWent que c’était une plaisanterie du détachement qu’ils avaient envoyé à Lebrija , et ne songèrent pas à se mettre en défense ; seulement cent cavaliers environ commandés par Ali-Atar (*), cousin d’Abu-Melech, vinrent pour défendre le passage d’un etit ruisseau qui couvrait le camp, lais les chrétiens l’attaquèrent avec furie ; Ali-Atar fut tué et sa troupe fut mise en fuite. Alors les Espagnols se précipitèrent sur le camp des musulmans , massacrèrent tous ces malheureux , qui ne tentèrent même pas de faire résistance. Abu-Melech, au milieu du tumulte , n’avait pas eu le temps de trouver un cheval : il fuyait à pied; mais bientôt fatigué de courir, il chercha à se cacher près du ruisseau au milieu d’un buisson de ronces ; puis, voyant des chrétiens arriver, il se jeta à terre comme s’il eût été mort. En passant, un soldat espagnol, qui ne le connaissait pas, remarqua qu’il respirait encore, lui donna deux coups de lance , et continua son chemin sans plus s’inmiiéter de lui. Dès que les chrétiens furent éloignés, la souffrance arracha des gémissements au malheureux Abu-Melech. Un Maure qui s’était caché dans lebuis.son, attiré par ses plaintes, s’approcha de lui et voulut remporter sur ses épaules ; mais Abu - Melech qui perdait tout son sang et qui se sentait défaillir, lui dit de le laisser là , de gagner la terre des Maures, s’il le pouvait, et de revenir avec du monde pour le chercher. Bien-
(’) .Suivant la chronique Ali-Cazar.
tôt dans les angoisses de l’agonie, Abu- Melech sentit une soif dévorante; il se traîna au bord du ruisseau ; c’est là qu’on le trouva mort. Le nombre des musulmans qui périrent dans cette occasion est porté par la chronique d’Alphonse à 10,000. Les vainqueurs s’emparèrent du camp des Maures et s’enrichirent de tout leur bagage. A la nouvelle de cette défaite, Abu’I-Basan fut saisi d’une profonde douleur. Il résolut de tirer vengeance de la mort de son fils. Il commença à faire prêcher la guerre sainte, à rassembler des soldats et à armer une flotte de deux cent cinquante voiles.
Ces immenses préparatifs, dont la renommée exagérait encore l’importance, avaient jeté le roi Alphonse dans une grande inquiétude , quand il lui survint une autre cause de tourment.
Jusqu'à présent nous n’avons parlé que des actes publics du roi ; il faut cependant dire quelques mots de ses faiblesses. En 1330, en revenant de la campagne où il avait enlevé aux Maures la place de Teba, don Alphonse s’était arrêté à Séville ; il y avait rencontré une jeune veuve nommée dona Leonor de Guzman , fille de Pedro Nunez de Guzman. Elle était remplie de bonnes qualités; mais surtout aucune femme ne lui était comparable pour la grâce et pour la beaute. Il en devint amoureux, èt elle prit un tel ascendant sur son esprit, que rieo ne se faisait plus dans le royaume sans qu'elle fût consultée. Lors de la mort d'Abd-el-Melech, en 1339, alors que nette liaison durait depuis neuf années, Gonçalo Martinez, maître d’ A Icantara, fut‘accusé de plusieurs délits, et fut cité à comparaitee à Madrid devant le roi.
On ne sait si les accusations portées contre lui étaient fondées, ou si elles étaient forgées par la haine de Leonor de Guzman', qui, dit-on, voulait le
fierdre parce qu’il s’était opposé à l’éection d'Alphonse Mendez de Guzman , son frère , à la dignité de maître de Saint-Jacques. Quoi qu’il en soit , don Gonçalo Martinez refusa de comparaître, et offrit au roi de Portugal, et ensuite à Yusuf-Abu’l-
L’UNIVERS
Ilegiag, de leur livrer les places confiées à sa garde. Si jusqu’à ce Jour le maître d’Àlcantara avait été innocent, il devint coupable; mais la promptitude qu’on mit à le poursuivre empêcha l’exécution de ses trahisons. AIpnonse se présenta devant la ville de Valencia de Alcanlara, où Gonçalo Martinez s’était renfermé, et lui-même s’approcha des remparts de la place pour le sommer de lui ouvrir les portes.
Gonçalo Martinez , au lieu d’obéir, fit lancer contre le roi des flèches et des pierres dont deux vinrent frapper son écu , une l’arçon de sa selle , et plusieurs la croupe de son cheval. Une flèche atteignit aussi mortellement un frère d’Alcantara , qui se tenait à pied auprès d’Alphonse. Aussitôt ce prince déclara Gonçalo Martinez coupable de lèse-majesté." La ville fut assiégée. Les chevaliers qui s’y trouvaient ne partageaient pas raveuglement du maître d’Alcantara ; ils livrèrent Valence au roi. Gonçalo àlarlinez fut pris, décapité comme traître, et son corps fut livré aux flammes.
Les soins donnés par Alphonse. XI à cette expédition ne détournèrent pas son attention de la guerre bien autrement importante dont il était menacé. Pour mettre un obstacle au passage des Africains en Espagne, il recommanda à son amiral JofreTenorio de surveiller soigneusement le détroit.
Néanmoins cette croisière ne put empêcher que la flotte d’Abu’l - Masan ne gagnât le port d’Algeciraz. Le vulgaire, dont le Jugement n’est pas toujours équitable, attribua ce résultat à la négligence ou au manque de courage de Jofre Tenorio. Ce brave marin, indigné d’une semblable imputation et ne voulant pas y survivre , se Jeta en désespéré au milieu de la flotte africaine qui lui était bien supérieure. Sa galère fut bientôt entourée par les galères et par les vaisseaux des musulmans , qui faisaient pleuvoir sur son bord des pierres, des flèches, et des barres de fer qui blessaient beaucoup de monde. Cependant son équipage résistait vaillamment. Les marins qui le composaient étaient tellement dévoués
à Jofre Tenorio, que lorsque l’un d’eux se sentait mortellement olcssé, il venait lui baiser la main et faisait un effort pour retourner mourir au milieu de la mêlée. Trois fois les Maures entrèrent dans la galère de l’amiral, trois fois il les chargea et les chassa de son bord ; mais enfin il fut accablé
fiar les forces qui l’entouraient. Tous es siens moururent en combattant à ses côtés, et lui-même tenant du bras gauche son étendard serré contre sa poitrine, combattit de l'autre main jusqu’à ce que les Maures , lui ay'ant coupé une Jambe, il tomba : alors ils lui brisèrent la tête d’un coup de barre de fer. De toute la flotte chrétienne, quelques vaisseaux et cinq galères seulement parvinrent à s’écliapper. Ce désastre eut lieu le Jeudi 8 safar 741 (3 août 1340).
La destruction de cette flotte plaçait Alphonse dans une position très-périlleuse. Il s’empressa de réclamer le secours du Portugal et de l’Aragon. La trêve qui avait été consentie avec le Portugal fut convertie en une paix définitive. Alphonse XI s’engagea à laisser sortir de ses États la fille de don Juan Manuel, pour qu’elle püt aller épouser l’infant don Pedro. De son côté , le roi de Portugal .s’engagea à prêter à Alphonse XI un secours en hommes et en vaisseaux , pour combattre contre les Maures.
On s’empressa aussi de resserrer l’alliance avec l'Aragon et de faire disparaître les motifs de division qui pouvaient exister entre les deux pays.
Alphonse IV d’Aragon avait, on se le rappelle , épousé en secondes noces dona Leonor de Castille. Ce prince , affligé d’une santé débile, ne tarda pàs à donner à l’infant don Pedro, l’amé des enfants qu’il avait eus de sa première femme, la plus grande part dans les affaires du gouvernement. Ce fut une cause de haine mortelle entre l’infant don Pedro et dona Leonor , qui usait de son influence sur le roi pour faire assurer de nombreux domaines à ses enfants don Ferdinand et don Juan.
Lorsque après de longues souffrances Alphonse IV mourut le 23 Janvier
ESPAG?iE.
1336 (*), don Pedro IV fut proclamé roi. Les querelles se ranimèrent entre lui et sa belle-mère. 11 voulut dépouiller ses frères des apanages que son père leur avait donnés. Dona Leonor réclama l’assistance d u roi A Iphonse XI, son frère. Ce fut entre la Castille et l’Aragon une cause de collision. Mais les difficultés (jui existaient entre don Pedro et ses freres ayant été soumises au jugement des cortès de Castellon de Buriana, de Ganüessa et de Da* roca , un arrangement fut conclu en 1338, et le roi d’Aragon, qui regardait son royaume de Valence comme celui que menaçaient principalement les invasions des Maures, fit pour les repousser une étroite alliance avec la Castille. Quand la flotte de l’amiral JofreTenorio eut été détruite par les Africains, le roi Alphonse obtint du roi don Pedro d’Aragon un secours de 12 g.alères, commandées pardon Pedro de Moncada. La flotte de Portugal. sous les ordres de l’amiral génois Penazo, vint se poster à Cadi.x. Le roi de Castille acheta encore de la république de Gênes le secours de quinze galeres; enfin il parvint à armer dans les ports de ses États quinze galères et douze vaisseaux. Mais avant que ces forces fussent réunies, Abu’l-Hasan put faire passer en Andalousie un nombre immense de musulmans, qui, aux prédications fanatiquesdont retentissaient leurs mosquées, étaient accourus de tout le nord de l’Afrique, persuadés qu’ils allaient , comme au temps du roi Roderic, faire encore la conquête de la Péninsule. Cependant Alphonse XI avait mis toutes ses places en état de défense ; il avait confié le commandement de Tarifa à don Juan Alphonse de Benavidez. Depuis dix jours seulement ce capitaine était entré dans la place, quand, le 23 septembre 1340, 30 rabia prior (**)741, Abu’l-Hasan vint asseoir son camp devant cette ville.
(*)Blancas , dit le x des calendes de février, c’esl-à-dire le a3 janvier; suivant Ferreras, le 24.
(**) Il y a dans Condé le 3 : évidemment il a oublie un zéro.
Aussitôt la flotte de Castille , sous les ordres de don Alphonse Ortez, prieur de Saint-Jean, commença à croiser dans le détroit, en vue de Tarifa; mais une horrible tempête dispersa les bâtiments qui la composaient. Plusieurs galères furent jetées à la côte et prises par les musulmans, qui massacrèrent les é(|uiuages; et, dans sa joie, Abu’l-Hasan oisait que la main de Dieu était avec lui, puisqu’elle envoyait des ouragans pour exterminer lu flotte des chrétiens.
Le roi de Castille ne fut pas découragé par ce nouveau désastre. Le roi de Portugal était venu le rejoindre avec mille cavaliers seulement. Le pape avait envoyé un étendard et fait prêcher la croisade; mais on n’avait pas le temps d’attendre l’effet de cette prédication.
Les deux rois avaient dil se contenter de leurs seules forces , qui, réunies, formaient environ 40,000 fantassins et 18,000 chevaux. C’était peu en comparaison de l’armée d’Abu’l Hasan , qui ne s’élevait nas à moins de 400,000 fantassins et de 60,000 cavaliers. Cette énorme disproportion de forces n’arrêta pas les rois de Castille et de Portugal. Ils partirent ensemble de Séville le lundi 16 octobre; ils marchèrent à petites journées, et mirent treize jours a franchir la distance qui les séparait de la ville assiégée. Ce tut le dimanche 29 octobre ( 7 sjumada prior 741 ) qu’ils arrivèrent en vue du camp des Maures, dans un endroit appelé la Pena dd de/- CO, la Roche du Cerf, ou, comme disent les Arabes, HiJaraijel.
A leur approche, Abu’l-Hasan plaça son camp sur une éminence au nord-ouest de la ville : il se trouvait séparé de la Pena del Ciervo par une petite rivière appelée le Rio Salado (*). Le roi de Castille arrêta aussitôt l'ordre dans lequel on combattrait le lendemain.
Comme la hauteur .sur laquelle Abu’l- Hasan s’était posté se trouvait entre Tarifa et le camp des chrétiens , .-Vlphonse XI pensa qu’il serait bon de faire entrer en secret dans la ville des troupes qui pussent le lendemain, pen-
(*) Les Arabes l'ainrellent Guadacelilo.
L’UNIVERS
dant ia bataille, attaquer les Maures par derrière et tomber sur leur camp:
aussi, dés que la nuit fut venue, il envoya une division de 1,000 chevaux et de' 4,000 fantassins, pour qu’elle essayàt de pénétrer jusqu’à la ville. Cette colonne trouva le gué du Rio Salado gardé par 3,000 cavaliers maures : elle les culbuta, et continuant sa rqute, elle alla se joindre aux assiégés. Le lendemain, lundi 30 octobre 1840 ( 8 sjumada prior 741) , dès le point du jour, les chrétiens entendirent la messe, qui fut dite par l’archevêque de Tolède , primat des Espagnes. Le roi reçut la communion , et la plus grande partie de l’armée imita son exemple. Ensuite chacun se rendit au poste qui lui avait été assigné. L’avant-garde fut confiée à don Juan Manuel et à don Juan de Lara. Les rois conduisaient eux-mêmes le corps de bataille ; Alphonse de Castille était à ia droite, et marchait le long de la mer pour attaquer A bu’l-Hasan. Le roi de Portugal avec ses 1,000 cavaliers et la bannière de don Pedro, infant de Castille, avec les maîtres d’Alcantara et de Calatrava, occupait la gauche et s’appuyait sur une ligne de collines. Il avait en face de lui l^rmée du roi de Grenade, Vusuf-’Abu’I- Hégiag. L’arrière-garde et la réserve se composaient de la bannière de don Pedro Nunez de Guzman, et de l’infanterie recrutée dans les montagnes des Asturies et de la Biscaye. Une partie de cette infanterie resta sur la hauteur de la Pena del Ciervo, pour garder le camp. D’un autre côté , la garnison de Tarifa , les 5,000 hommes qui avaient été les rejoindre, et ce que rarairal d’Aragon don Pedro de Moncada avait pu mettre à terre de ses équipages, se rangèrent en bataille sous les murs de la ville assiégée, de manière à menacer les derrières de l’armée africaine. Quand ces dispositions furent prises, l’armée se mit en marche. L’avant-garde, en arrivant au Rio Salado, trouva tous les gués défendus par des corps nombreux d’ennemis. Les troupes que commandaient don Juan Manuel et don Juan de Lara s’arrêtèrent. Il y eut un moment d’hésita-
tion, et la pensée courut dans tous les esprits qu'ils voulaient trahir le roi.
Mais Gonzalo et Garcilazo Ruiz de la Vega, suivis des compagnies de don Fadrique , un des fils naturels du roi, passèrent la rivière et attaquèrent les musulmans. Toute l’armée les imita ; et bientôt les Africains, ne pouvant résister à l’ensemble et à l’impétuosité des troupes chrétiennes, furent mis en fuite; enfin les Castillans ayant pénétré jusque dans le camp d’Abu’I-Hasan, la déroute devint complète.
Le roi de Castille fut cependant un instant en danger. Le corps d’armée qu'il commandait s’étant laissé entraîner à la poursuite des fuyards', don Alphonse ne se trouva plus qu’à la tête d'une faible escorte. De nombreux musulmans vinrent pour l’assaillir; alors don Alphonse, s’adressant aux siens, leur dit : « Chargeii, chargea, et n'oubliez pas que je suis votre roi /llphonse de Castille et de Léon.
Aujourd'hui je verrai quels sont mes vassaux, ils verront quel est leur roi. U En achevant ces paroles , il piquait son cheval; niais l’archev^ue de Tolède, qui ne l'avait pas quitté de la journée, saisit ia bride et le retint, en lui disant ; <• N’allez pas exposer à l’aventure le sort de la Castille et de Léon ; car les Maures sont en fuite, et , grâce àDieu, vousêtesvainqueur. » L’escorte fit bonne contenance; et Ponce de Léon , à la tête des troupes de la ville deZamora, vint la dégager. Alors les Castillans ne rencontrèrent plus de résistance. Les Maures se retirèrent en fuyant dans la direction d’Algéciraz, et les deux rois les poursuivirent jusqu’au bord du Guadameisi, qui coule à l’est de Tarifa. Des quatre cent soixante millehommesqui composaient l’armee musulmane, il en périt deux cent mille dans cette fameuse journée.
Fatime, femme d’Abu’I-Hasan , et fille de l’émir de Tunis, fut tuée dans sa tente , sans être connue. Deux jeunes filsd’Abu'I-Hasan eurent le même sort.
Un autre de ses fils, nommé Abo-Hamar, son neveu A boham , trois de ses femmes, sa sœur, appelée Homalfat, tombèrent entre les mains des chré-
tiens. Le nombre des prisonniers fut prodigieux. On fit un immense butin, niais ce qu'il y eut de plus étonnant dans cette journée , ce fut le petit nombre des chrétiens qui périrent. Les auteurs ne portent leur nombre qu’à vingt. Le roi de Grenade se retira avec les débris de son armée à Marbella.
Quant à Âbu'I-EIasan, il avait fui jusqu’à Alçéciraz ; et craignant que le roi de Castille ne fit garder le détroit de manière à lui interdire la retraite, il repassa en Afrique dans la nuit même qui suivit sa déiaite.
Ce désastre avait jeté le décourage mentchez le.s Maures ; et probablement si le roi Alphonse avait pu attaquer imiTii-diatement la ville d’Algéciraz, il s’en serait facilement rendu maître; mais son armée n’avait de vivres que pour peu de jours, et la mauvaise saison était proche. Les différents corps qui la composaient se séparèrent. Le roi se retira à Séville, et remit au printemps suivant à recueillir les avantages de la victoire qu’il venait de remporter. Il se mit à ramasser des fonds , car presque tout ce qu’on avait trouvé dans le camp d’Abu’l-Hasan avait été employé à donner des récompenses ou à payer la solde arriérée des troupes.
Mais le royaume se trouvait épuisé par les impôts qu’il avait déjà payés ; la; roi obtint des mandataires des villes seulement un faible subside qui ne lui permit pas de mettre sur pied une armée bien nombreuse. Cependant, par ruse plus encore que par force, il lit cette année une importante conquête. Il répandit le bruit qu’il voulait attaquer Mainga ; et, pour donner plus de crédit à cette rumeur , il envoya en vue de cette ville deux vaisseaux chargés de vivres. Le roi Yusuf-Abu’I Hegiag, trompé par cette démonstration, dégarnit plusieurs villes pour réunir à Malaga des vivres et des troupes nombreuses. L’armée castillane se mit en route ; mais , quand elle fut arrivée à Ecija, au lieu de continuer son chemin vers le midi pour gagner le bord de la mer, elle tourna brusquement vers l’est , et alla investir Alcala de Benzaïde , dont les magasins étaient
vides, et dont les défenseurs étaient peu nombreux ; car une partie de sa garnison avait été envoyée à Malaga.