‹ Espagne (volume 2)Chapitre 58 sur 70 · XT SUPPLICE DU CONNÉTABLE. MORT DS · texte numérisé non relu

XT SUPPLICE DU CONNÉTABLE. MORT DS

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Alphonse V n’avait pas renoncé à la pensée de joindre la couronne de Naples à celles d'Aragon et de Sicile , qu’il portait déjà. Il n’eut pas plutôt conclu une trêve avec le roi de Castille, qu’il s’occupa d’armer une flotte considérable , sur laquelle il passa en Sardaigne au commencement de l'année 1432. Cependant il n’eut pas d’abord recours à la voie des armes. Il croyait qu’il déterminerait Jeanne à révoquer tout ce qu’elle avait fait en faveur du

duc d’Anjou. Il fut trompé dans son espoir ; car en 1434 , Louis , duc d’Anjou , étant mort sans postérité , par suite des fatigues qu’il avait supportées au siège de Coseuza, Jeanne adopta à sa place René d’Anjou, frère de ce prince, et elle mourut en 1435 , désignant encore par son testament René pour son héritier. Cependant le roi d’Aragon prétendit avoir seul droit au royaume de Naples. Il fit la guerre pour s’en rendre maître ; mais la fortune ne lui fut pas toujours favorable. En 1435, la flotte aragonnise fut battue par les forces réunies de Philippe, duc de Milan, et de la république de Gênes.

Le roi lui-même, avec ses frères et tous les seigneurs qui l'avaient accompagné, furent faits prisonniers. Cette défaite , qui semblait devoir ruiner ses espérances , n'eut au contraire que d’heureux résultats. Prisonnier de Philippe, il fit comprendre à ce souverain qu’il était contraire aux intérêts du .Milanais qu’un prince français fût maître de Naples. I..e duc de Milan le relâcha donc bientôt sans rançon, et fit avec lui une étroite alliance. Bientôt Alphonse eut de nouveau rassemblé des forces considérables, et il poursuivit son entreprise sur le royaume de Naples. Le pape , qui était favorable au parti de René d’Anjou , eut beau lancer l’anathème , le roi d’Aragon ne fut pas arrêté par l’excommunication. En 1438, il put venir faire le siège de Naples ; mais les assiégés se dépendirent avec courage. Un des frères du roi , l’infant don Pedro , fut tué sous les murailles de la place ; il eut la tête emportée par un boulet de canon. Le siège fut levé. Mais quatre ans plus tard , en 1442 , Alphonse vint de nouveau attaquer cette ville, et parvint à s’en rendre maître.

Pendant que le roi d’Aragon conqué rait ainsi une couronne en Italie, la Castille continuait à être agitée par des troubles intérieurs. Si la retraite des infants d’Aragon et l’absence du roi donAlphonse lui procurèrent un instant de re|ràs , il fut de peu dq durée. La faveur et la puissance de don Alvaro faisaient trop d’envieux; on ne cessait

de conjurer sa perte. C.es troubles prirent une nouvelle activité, quand le duc de lUilan eut remis en liberté Alphonse V et ses freres. L’infant don Enrique revint en Espagne, et recommença à mêler ses plaintes à celles des mécontents. C’était au connétable que tout le monde attribuait les maux de l’État. Don Juan finit par croire ce que tout le monde répétait. Il consentit, pour la seconde fois, à écarter de la cour le connétable don Alvaro.

Cette concession n’empêcha pas le pays d’être déchiré par des dissensions intestines. Tout ce qui , dans d’autres temps, aurait présenté des gages de tranquillité, ne servait qu’à accroître le désordre. Le roi de Castille avait un fils , né le 6 janvier 142r> , de son mariage avec doiia Maria , infante d’Aragon. Ce prince, auquel on avait donné le nom ae don Enrique, atteignait à peine sa quinzième année; il était bien eune encore , cependant on pensa à ui donner une épouse. Parmi les princes dont on pouvait Rechercher l'alliance , ou jeta les yeux sur le roi de Navarre; sur ce même don Juan un des agents les plus actifs des troubles qui n’avaient cessé de désoler la Castille. Il avait eu trois enfants de son mariage avec l’infante Blanche de Navarre. L’aîné, don Carlos, né le 9 mai 1421 , avait été nommé prince de Viane, par don Carlos le Noble, son aïeul , et il avait été reconnu héritier présomptif de la couronne. Dona Leonor, la plus jeune de ses filles, fut mariée plus tard au comte de Foix ; enfin une autre infante , née le 6 juin 1424, portait le nom de Blanche, de même que sa mère. Ce fut celle-ci qu’on maria au prince des Asturies. Le jeune don Enrique, d’un caractère inquiet et turbulent, céda bientôt aux instigations de son beau-père. Il s’unit aux mécontents, et fit cause commune avec les factieux.

Depuis que le connétable Alvaro de Luna était éloigné de la cour, le roi restait à la merci des rebelles ; tout se faisait par leur volonté. Craignant sans cesse qu’on vînt soustraire Te roi

à leur domination , ils faisaient garder à vue ce malheureux souverain , qui ne^ pouvait parler librement à personne. Enfin le prince des Asturies eut honte de l’état d’esclavage auquel on avait réduit son père. Il résolut de le délivrer de ses geôliers ; mais il ne se sentait pas assez puissant pour entreprendre de lutter seul contre le roi de Navarre et contre l’infant don Enrique. Un homme seulement en Castille pouvait contre-balancer leur influence, c’était le connétable don Alvaro de Luna. Le prince des Asturies se rapprocha de lui , et, tous les deux unissant leurs efforts, parvinrent à arracher le roi des mains de ses oppresseurs. Les mécontents ne se résignèrent pas tranquillement à laisser le pouvoir échapper de leurs mains. Ils avaient rassemblé des troupes, et le 19 mai 1445, leur armée rencontra les troupes royales auprès d’OImedo.

Une bataille fût livrée , et les factieux furent mis en déroute. L’infant don Enrique d’Aragon, qui lui-même avait pris part à l’action, fut blessé à la main. Le chagrin qu’il éprouva de sa défaite et les fatigues d'une fuite rapide envenimèrent sa blessure , et bientôt il en mourut.

L’infantdon Enrique laissait vacante la dignité de maître de Saint-Jaci|ues.

On la conféra au connétable don Alvaro. Il n’était plus possible de rien ajouter à la fortune de cet homme.

Dans le royaume, rien ne se faisait que par lui." Le roi , soumis à la volonté despotique de son favori , ne disposait de rien, et pour les choses les plus futiles comme pour les plus sérieuses il se soumettait à ce que le connétable avait décidé. Cependant une circonstance vint révéler au roi combien était tyrannique l’empire qu’exerçait don Alvaro de Luna. La reine dona Maria était morte, et le roi l’avait peu regrettée; car dans toutes les circonstances elle s’était montrée plus dévouée aux infants d’Aragon, ses frères , qu’à la cause de son mari. Don Juan songeait a contracter une nouvelle union, et son affection pour

Radegonde, fille du roi de France Charles VII , n’était on secret pour personne. Le connétable, sans avoir égard à la préférence du roi , et sans consulter ce prince, traita d’une alliance avec l'infante de Portugal. Il annonça à don Juan que cette union était nécessaire , et don Juan ne résista pas à la volonté de son favori. Mais s’il n’eut pas assez d’énergie pour se révolter contre la violence faite à ses sentiments, il fut vivement blessé. Il n’osa pas encore vouloir et préparer la perte du connétable, il l’attendit et la désira. Pendant sept années encore don Alvaro se maintint au pouvoir, au milieu des séditions et des guerres civiles. Enfin, en 1452, le roi se détermina à le faire arrêter. Ce fut don Alvaro de Zuniga qui se chargea d’aller assiéger le connétable dans la maison où il était retranché, et où il se défendit. Cependant le connétable ayant écrit au roi pour lui demander si c'était par son ordre que cette violence lui était faite, don Juan lui fitenjoindre de se rendre, en ajoutant, par un billet tracé de sa propre main , qu’il ne lui serait fait aucun mal injustement.

Quand le connétable fut arrêté , le roi s’empara de ses trésors, de ses papiers, et de tous ses États. Il le fit comparaître devant une commission chargée d’examiner les crimes qu'on lui imputait. Ce tribunal le condamna à mort. Pour exécuter la sentence, on amena le connétable de Portiilo , où il avait été enfermé, à Valladolid. Il se confessa et il communia.

Ensuite on le fit monter sur une mule, et lecrieur public marchait devant lui , en répétant : Voici la justice que fait faire notre seigneur et roi , et il lisait la liste des crimes imputés au condamné.

Au milieu de la place publique de Valladolid, on avait dressé un échafaud couvert d'un tapis. On y avait placé une croix entre deux cierges.

Quand le connétable y fut monté, il commença par saluer la croix; il fit ensuite quelques pas , et donna, à un de ses pages qui pleurait, son chapeau, et la bague dont il se servait comme

38* lÀvraiton. (Esfa.one.)

de sceau , en lui disant : Ce sera le dernier présent que je pourrai te faire. Pendant le trajet , ayant aperçu Barrasa, écuyer du prince des Asturies, il l’appela, et lui dit ; Allez auprès de votre maître , Barrasa , et recommandez-lui de récompenser les services qu’on lui rend, mieux que ne le fait son père.

Ayant vu sur l’échafaud un crochet attaché à une poutre très élevée, il demanda au bourreau à quoi ce crochet devait servir. Le bourreau lui répondit que c’était pour exposer sa tête quand elle serait détachée de son corps. Lorsque je serai mort , dit don Alvaro de Luna, faites de moi selon votre volonté. Il donna Ini-même un ruban qu’il avait apporté , afin qu’on lui attachât les pouces ; ensuite il tendit la gorge sans manifester la moindre frayeur, et il tomba sous le fer du bourreau le 5 du mois de juillet 1435 (*).

Le corps de don Alvaro de Luna ne demeura que trois jours exposé sur l’échafaud; mais sa tête resta neuf jours accrochée en public. Un vase pour recevoir les aumônes, afin de paver la sépulture du condamné , avait été placé à côté de son cadavre ; car il ne possédait plus rien, celui qui, pendant trente années, avait disposé des trésors de l’État, qui avait été maître de la maison du roi , au point que nulle chose, ni grande ni petite, ne s’y faisait que par sa voicnté; il ne possédait plus rien , celui qui avait été comte de Santistevane de Gormaz , duc de Truxillo , possesseur de soixante bourgades ou forteresses ; qui avait été connétable de Castille et maître de Saint-Jacques. Il fut enterré aux dépens de la charité publique, dans l’église Saint-André, au lieu où l’on ensevelissait les malfaiteurs. Ce fut seulement quelques années plus tard que ses amis obtinrent la permission de

(*) Celte date est celle donnée par Mal'iana. Ferera.s indicpje le 7 juin, et M. Ferdinand Denis , dans ses Chroniques chevaleresques de l'Espagne et du Portugal, U fixe au aa juin.

faire transporter son corps dans cathédrale de Tolède.

Le supplice d’Alvaro de Luna restera un opprobre éternel pour la mémoire de don Jiiaii. Pendant trente année.s , le connétable avait défendu le roi contre celte noblesse avide, ambitieuse , ennemie du repos de l’Etat, qui ne connaissait d’autre droit que la force , et d’autre guide que son intérêt. Il n’avait pas reculé devant cette tâche, que Louis XI allait bientôt commencer en France. Pendant trente années, il avait lutté avec adresse, avec courage, avec dévouement, contre l’aristocratie castillane. Peut-être au milieu de ce combat, n’était- il pas resté tout à fait pur de crimes ; peutêtre avait-il songé à sa propre fortuiie autant qu’à l’intérêt de l’État. Mais les services qu’il avait rendus étaient immenses, et il ne méritait pas la mort des malfaiteurs. Si , en le condamnant, don Juan avait pensé assurer la tranquillité publique , la mort de don Alvaro n’améliora pas les affaires.

Les troubles continuèrent, et le roi, malade de chagrin, quelques-uns disent de remords, sentit sa lin approcher à grands pas. Il y avait environ un an que le connétable uvaitété supplicié, lorsque don Juan second mourut à Valladolid, le 21 juillet 1454. Il se plaignit jusqu’au dernier moment de sa .malheureuse destinée. Trois heures avant de rendre le dernier soupir, il répétait encore au bachelier Ciudad Real , son médecin : Plilt à Dieu que j’eusse été fils d’un simple officier , ou bien moine dans le couvent de l’Abrojo.

La mort de don Juan causa peu de regrets. Son règne avait été agité par les factions, que son excessive faiblesse ne savait pas réprimer; et, quel que soit le vice du roi qui rend le peuple malheureux , son indolence, ou sa rigueur , peu importe si le résultat est le même. Un prince qui laisse faire le mal, est aussi coupable que celui qui le fait. Don Juan, dit-on , aimait l’histoire et la poésie; il a laissé quelques compositions qui ne sont pas sans mérite. Mais avant d’être littérateur, il faut qu’un prince s’occupe du bon-

heur de ses sujets. Qu’il fasse de boni vers lorsqu’il a assuré le repos de l’Etat, sa gloire s’en accroîtra sans doute et la postérité chantera ses louanges.

Celui au contraire qui néglige le gouvernemeiitdu royaume pour s'adonner aii.\ lettres n’est digne que de blâme; cardans un roi il faut flétrir comme un vice tout ce qui contribue au malheur public. Don Juan avait eu, de son mariage avec Marie, infante d’Aragon, deux filles, dona Catulina et dona Léonor, mortes toutes deux en bas âge. Il lui restait un fils, don Enrique IV, qui lui succéda sur le trône, et que ses contemporains ont surnommé l’Impuissant. De son second mariage avec dona Isabelle de Portugal, il eut dona Isabelle, née le 23 avril 1451, et don Alphonse , né quelques mois seulement avant la mort de son père , le 15 décembre 1453.

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