‹ Espagne (volume 2)Chapitre 62 sur 70 · DUNA JUANA SE FAIT RELIGIEUSE. ETA · texte numérisé non relu

DUNA JUANA SE FAIT RELIGIEUSE. ETA

BLISSEMENT DE LA HEREIANDAD.

Quand, après la mort de don Enrique, on eut dé|)loyé les étendards de Castille pour Lsabelle et Ferdinand, on s’occupa de régler la forme du gouvernement, et de déterminer la part de pouvoir qu’exercerait chacun des époux. Alors ou fut menacé de voir se renouveler le dissentiment qui avait divisé dona Urraca et don Alphonse le Batailleur.

Don Ferdinand prétendait que la couronne lui appartenait de son chef; e.ar il était le seul descendant mâle de don Enrique de Trastamare. Il soutenait qu’en celle Qualité il devait exclure du trône sa cousine Isabelle , et il revendiquait pour lui seul le titre de roi et toute l’autorité royale. Isabelle, au contraire , disait qu’en Castille les femmes avaient toujours été considérées eomme capables d’hériter de la couronne , qu’étant la plus procixe parente du dernier roi , c’était elle qui devait lui succéder. Pour mettre fin à cette discussion, les deux époux convinrent de s’en rajiporter à l’arbitrage de quelques savants Jurisconsultes , dont la décision fut défavorable à la prétention de don Ferdinand. Ce prince se montra fort mécontent de la sentence , et il était sur le point de retourner en Aragon; cependant Isabelle sut le retenir par ses caresses et par la sagesse de ses raisonnements. Elle lui dit qu’entre eux peu importait de quel côté vînt le droit au trône; u’il n’y pouvait perdre aucune part e son autorité, puisque, comme épouse, elle serait toujours soumise à la volonté de son mari ; mais qu’il était bon de rendre cet hommage au principe dans l’intérêt de leur (illc, qui, SI Dieu ne leur donnait pas d’enfant mâle , serait appelée à leur succéder, et qui devrait épouser un prince étranger; qu’il fallait donc réserver soigneusement ses droits. Ferdinand

se rendit à cette raison , et l’on convint que les deux époux gouverneraient conjointement; qu’on mettrait dans les actes le nom du roi avant celui d’Isabelle; qu’on ne se servirait que d’un meme sceau , où leurs armes seraient reunies ; que Ferdinand ne pourrait rien aliéner des biens de la couronne sans le consentement d’Isabelle; que celle-ci nommerait seule les gouverneurs des villes et des forteresses du royaume de Castille ; enfin on régla la manière dont la justice serait administrée. Les attributions données à Isabelle n’étaient pas pour elle un vain honneur. Douée d’un esprit viril et d’un caractère énergique , elle travaillait avec tant d’assiduité à l’expédition des affaires de l’État, qu’elle occufiait souvent plusieurs secrétaires jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. Aussi les contemporains , en parlant d’elle et de son mari , les désignaient ils par le même titre; ils les appelaient los reyes, les rois.

La bonne intelligence établie entre eux par ce juste partage du pouvoir, ne se démentit jamais; elle était, au reste , bien necessaire dans la position difficile où se trouvait l’État. Juan Pacheco, marquis de Villena , était mort ; mais son fils avait hérité de son esprit turbulent et de ses projets ambitieux.

Don Alphonse Carrillo, archevêque de Tolède , de son côté , avait été le plus ardent promoteur des droits d’Isabelle; mais en aplanissant pour cette princesse les voies du trône, en facilitant son mariage avec l’infant d’Aragon , il avait pensé travailler en meme temps pour lui-même. Il voulait une grande part du pouvoir , et cette part ne lui était pas donnée ; il était mécontent. Ces deux seigneurs qui , sous le règne précédent , avaient toujours été opposés l’un à l’autre, se réunirent pour .soutenir les droits de dona Juana la Beltraneja. Ils proposèrent donc pour femme, au roi de Portugal, cette prétendue fille de don Enrique , et promirent d’appuyer de tout leur pouvoir ses prétentions au trône ; ils se flattaient d’ailleurs de les faire facilement prévaloir. Depuis

L’UNIVERS

longtemps le royaume était divisé en deux grandes factions; l'une avait le marquis de Villena pour chef; l’autre suivait la direction que lui donnait l’archevêque de Tolède. Ces deux seigneurs pensèrent qu’en se réunissant, lis entraîneraient avec eux la noblesse tout entière, et qu’il ne resterait plus d’appui aux rois Ferdinand et Isabelle.

Ils étaient d'ailleurs maîtres d’un grand nombre de villes et de citadelles, qu’ils pouvaient livrer au parti qui soutiendrait les droits de dona Juana.

Le roi de Portugal se laissa tenter par leurs offres. Il entra en Kstremadure, et commença la guerre. Il lit aussi demander à Rome la dispense néces.saire pour épouser donn .Iiiana, sa nièce. En attendant . il fut Gancé avec elle dans la villede Palencia.dont on lui avaitouvert les portes. Il prit alors letitre de roi de Castille. Zamora et quelques autres cités lui furent livrées par les partisans du marquis de Villena et de l'arclievé-

3ue de Tolède. Néanmoins il s’en fallut e beaucoup que les espérances des factieux se réalisassent. Un grand nombre de seigneurs , qu’ils avaient espéré entraîner dans leur révolte , restèrent fidèles à leurs souverains. Les milices des villes s’empressèrent d’accourir au premier appel d'Isabelle et de Ferdinand, qui eurent bientôt rassemblé une armée. Les Portugais n’étaient pas les ennemis les plus dangereux que les nouveaux souverains eussent à redouter. Les factieux faisaient surtout la force du parti de dona Juana.

Don Ferdinand n’hésita pas à les combattre , et l'on reconnut bientôt que le sceptre n’était plus dans les mains débiles de l’impuissant don Enrique.

Le marquisde Villena, vigoureusement attaqué dans ses domaines, se vit enlever, en quelques mois, Baêza, Truxillo, et Villena qui fut réunie au domaine de la couronne.

Les fonds manquaient aux nouveaux souverains; ils empruntèrent l’argenterie des églises. Beaucoup de citadelles étaient entre les mains des factieux; mais les habitants de presque toutes les villes s’embarrassaient peu des motifs que les grands invoquaient

pour colorer leur révolte , et ils favorisaient le parti d’Isabelle. A Burgos, le peuple se souleva contre le gouverneur qu’avait nommé le marquis de Villena. Les parti.sans de celui-ci se retirèrent dans la forteresse et dans l’église de Sainte-IMarie ta Blanche. Ils y lurent aussitôt assiégés par Ferdinand, qui ne leur laissa pas un moment (le repos. Le roi de Portugal essaya vainement de les secourir; il fut obligé de se retirer sans rien entreprendre, et la citadelle de Burgos se rendit le 30 janvier 1476.

Zamora , qui avait été livrée aux Portugais, ne tarda pas non plus à rentrer sous la domination de ses souverains légitimes. Un officier, nommé Valdez , qui avait la garde du pont et d'une des portes de la ville*, était convenu de livrer l’entrée aux troupes d’Isabelle. Le roi de Portugal, en ^ant eu quelque soupçon , voulut faire enlever à cet officier le poste qui lui avait été confié. Jlais celui-ci construisit, pendant la nuit, un retranchement en pierres derrière la porte du pont. Quand on vint pour lui ôter son commandement , il reçut à coup de flèches et d’escopette les cent hommes d'armes commandés par Juan de Porras , qui avaient été envoyés contre lui. La garnison tout entière prit alors les armes, et vint l’aitaquer; mais elle ne put réussir à le deloger de sa position. Le roi de Portugal, qui d’ailleurs se méfiait des habitants, pensa que Valdez n’avait pu se déterminer à faire une semblable résistance qu’avec la certitude d’étre bientôt secouru par des forces imposantes. Il jugea donc prudent de quitter Zamora. Il donna l’ordre à la garnison de se renfermer dans la citadelle, et il se retira à Toro (*).

(*) Le père Daniel , dans son Histoire de la milice française, émet l'opinioD que les armes à feu portatives n'ont commencé à être en usage que vers les premières années du seizième siècle. C’est évidemment une erreur. On a vu que déjà en i4îo, au siège de Boniface, les Aragonals avaient employé ces armes; sans doute, elles ètaieut alon excessivement grossières. Mais, depuis ce

Ferdinand entra aussitôt dans la rille de Zamora , et commença le siège de la citadelle. Le roi de Po’rtugal se hâta de rassembler des forces , afin d’aller la secourir. Il pensa qu’il valait mieux courir les chances d’une bataille pour gagner le royaume par une victoire, que de dépenser tant de temps à faire des sièges ou à défendre des

filaces. Il demanda au marquis de Mlena et aux autres seigneurs , qui l’avaient engagé à commencer la guerre, de lui amener les troupes qu’ils avaient promises. Mais ceux-ci répondirent qu’ils ne le pouvaient pas , et qu’ils avaient be.=oin de toutes leurs forces pour défendre leurs domaines, grandement contpromis par les attaques de Ferdinand. Le roi de Portugal apprit alors qu’il devait compter seulement sur ses propres ressources. A la tête des troupes que lui avaient amenées son fils l’infant don Juan et l’évêque d’Evora , il vint camper près de Zamora; mais il ne put y rester longtemps ; car des détachements envoyés par dona Isabelle se tenaient sur les derrières de son armée , et lui coupaient les vivres. Le vendredi 1" mars 1476, il se décida donc à se retirer,

firemier essai , cinquante ans s’étaient écoiiés. Elles étaient devenues d'un usage plus répandu. Antonio de Nebrixa, contemporain de Ferdinand et d'isairellc, parle de ces armes qu'il nomme tantôt sclopeta et ictopeirus. 11 raconte ainsi l'attaque du pont de Zamora :

Lib. IV, cap. vu. « Prima luce mittil Lusilanus Joannem ilium Pon iuni rum cquitibus ceutiim cataphiartis qui jnssa exequerenitir. Qui ciim ad pontis primiim acccssisscnt capiit, sagillis, sclopetrh, lapidibusque piilsi fiigatique sunt ; inriamalumque est a præsidiariis Ferdinandum atqiie Elisaben agnoscere Hispauiarum reges, at præterea nemiiiem. «

On trouve encore cette phrase dans le récit de la bataille de Toro ; Sed magna pars tornieiilorum globis, sclopelarumnue glandibus excepta aut cecidit aut iciibiis saucia ex pugna discedit. » Fernand del Pulgar signale dans les mêmes circonstances l'emploi des armes à feu portatives qui avaient à cette époque reçu eu Espagne le août de espingardas.

sans avoir pu rentrer dans cette ville, et sans avoir pu forcer Ferdinand à lever le .siéce de la citadelle. Dès que le roi de Castille vit les Portugais se retirer, il se mit à leur poursuite, et les atteignit vers les quatre heures du soir, à deux lieues de Toro. Au premier choc, l’aile droite de l’armée castillane, qui s’avançait vers les Portugais, fut reçue par u ne nuée de traits , de boulets et de balles, en sorte qu’elle perdit beaucoup de monde, et qu'elle fut mise en désordre. Mais elle se rallia promptement, et après plusieurs heures d’uii combat opiniâtre, les Portugais furent mis en déroute. Leur aile gauche seulement, commandée par l'infant don Juan, se retira en bon ordre.

Les pertes des vaincus furent considérables , et cette |ournée acheva de ruiner le parti de dona Juana. Dès que dona Isabelle en eut reçu la nouvelle à Toi desillas, où elle se* trouvait , elle alla pieds nus au couvent de Saint- Paul, près (le la ville, rendre des actions de grâces à Dieu. Cette victoire jeta le découragement parmi les partisans du roi de Portugal. La forteresse de Zamora se rendit. Atienza fut enlevée par surprise , et plusieurs villes , qui étaient au pouvoir des rebelles, se soulevèrent contre leurs gouverneurs.

C'eût été une chose surprenante que le roi de France, Louis XI, n’eût pas cherché à tirer parti des embarras d'un prince voisin. Il voulut profiter de la guerre que les rois Ferdinand et Isabelle avalent à soutenir , et il tenta de s'emparer de la Biscaye. Il fit investir Fontarabie ; mais les Basques se défendirent avec courage. Trois fois les Français vinrent assiéger la ville, et trois lois ils furent obligés de se retirer.

Tout réussissait au gré des nouveaux rois. Les seigneurs, qui s’étaient montrés les plus ardents pour la cause de dona Juana , cherchaient maintenant à faire la paix. Le roi de Portugal, dont les forces diminuaient tous les jours , et dont les espérances s’évanouissaient une à une, s'était rendu lui-méme eu France pour demander des secours à Louis XI; mais ce

L’UNIVERS

prince les lui avait refusés, en répondant que toutes ses ressources étaient nécessaires pour combattre le duc de Bourgogne ; qu’il avait trop d’occupations (le ce côté pour songer encore à faire la guerre <iu côté des Pyrénées.

En effet, l'année suivante (1479), la paix fut conclue entre la France et la Castille. Enfin le pape, qui avait accordé une bulle pour autoriser le mariage de dona Juana avec son oncle, révoqua cette dispense comme lui ayant été surprise. C’était le dernier coup orté aux prétentions de cette maleiireuse princesse. Le roi de Portugal , fatigué d’une lutte où presque toujours il avait eu le dessous, et n’ayant plus d’intérêt personnel à la continuer, puisqu’il ne pouvait épouser la prétendue fille de don Enrique, ne tarda pas à faire la paix avec la Castille.

Enfin, dona Juana , dont le parti était abandonné par tout le monde, renonça elle-même à des prétentions que personne ne soutenait plus. Elle se consacra à Dieu dans le couvent de Sainte- Claire de Coïmbre.

Au milieu des préoccupations de la guerre, Ferdinami et Isabelle n’avaient pas négligé les intérêts de la justice. Sous don Juan II et sous don Enrique l’Impuissant, la force, la violence avaient été la seule loi. Beaucoup de gens de guerre , accoutumés à vivre de rapine et de pillage, préféraient le brigandage à toutes les professions honnêtes ; aussi le nombre des malfaiteurs s’était-il accru au delà de toute mesure. L'Espagne était infestée de bandits , qui commettaient impunément toute sorte de crimes ; le viol , le rapt et le sacrilege; le vol, l’incendie et l’assassinat. Contre ces hommes, qui ne craignaient ni la justice de Dieu, ni la justice du roi , les citoyens avaient à défendre, non -seulement leurs biens, mais encore leurs oersonnes , leurs femmes et leurs filles.

La multitude de ces bandits était immense. Les uns attaquaient sur les grandes routes les voyageurs et les marchands qui se rendaient aux foires ; ils les dépouillaient et les assassinaient. D’autres, poussant plus loin leur au-

dace, s’emparaient de quelque château, d'où ils s’élancaient pour ravager le pays voisin; ils enlevaient, non-seulement les meubles, les troupeaux, les récoltes, mais ils emmenaient encore prisonniers les habitants qui tombaient entre leurs mains , et ifs ne les mettaient en liberté que movennant une lourde rançon. Ferdinand et Isabelle avaient à cœur de mettre un terme à toutes ces abominations. Mais la justice du pays était impuissante à saisir les coupables. Il ne fallait pas demander aux seigneurs de concourir à réprimer les abus ; car quelques-uns d’entre eux en étaient les complices ou les instigateurs. D’ailleurs le pouvoir de chacun d’eux ne s’étendait pas au delà des limites de son domaine, et les seigneurs s’étaient toujours montrés si remuants, que loin d’étendre et de fortifier le pouvoir dont ils avaient fait un si mauvais usage, il eût fallu l’affaiblir et le restreindre. Les villes, au contraire, et surtout les villages , avaient le plus grand intérêt à mettre un terme à ces crimes, qui compromettaient à chaque instant la fortune et la vie des habitants. Le roi chargea donc les villes et les villages de veiller à la tranquillité publique , et comme chaque ville , chaque village , pris isolément, eût été trop faible pour résister aux attaques des malfaiteurs, il les réunit en une grande association, qui reçut le nom de Fraternité ; en espagiiôl, Hermandad. Elle eut pour mission spéciale de veiller à la sûreté des routes , et de réprimer tous les crimes commis dans la campagne. On posa le principe de cette association dans les cortès réunies, en 1476, à Madrigal. On tint, la même année, à Dueiîas , une assemblée de députés des principales villes du royaume , à l’effet d’organiser la Hermandad. On forma un fonds spécial, qui servit à lever deux mille cavaliers et un grand nombre de fantassins. On en donna le commandement à don Alphonse, duc de ■Villa llermosa, frère naturel du roi.

Celui-ci se mit à la poursuite des bandits avec une infatigable activité. Il prit et rasa les châteaux qui leur set<

▼aient de repaire, et s’il ne parvint as à guérir entièrement cette plaie du rigandage., qui n’a jamais cessé de désoler la Péninsule, au moins il diminua considérablement le mal. L’etablissement de la Hermandad ne devait être que temporaire. Aussi, dans les cortès réunies à Madrid en 1478, ou prorogea sa durée de trois années. Ce ne fut pas, au reste, sans une vive opposition de la part des seigneurs que la Hermandad put s’établir. Elle ne leur permettait plus d’opprimer leurs vassaux. Aussi, dans une lettre écrite au roi par l’archevêque de Tolède et par plusieurs autres factieux, et où se trouvent exposés leurs griefs contre l'administration d’Isabelle et de Ferdinand, on remarque ce [lassage :

< D’abord, il faut abolir la Hermandad nouvellement établie, qui est à charge aux peuples et odieuse aux grands. »

Dans le principe , l'organisation de la Hermandad était en grande partie militaire. Aussi , les troupes dont elle pouvaitdisposer, furent-elles employées par Ferdinand et par Isabelle dans leurs guerres contre les Musulmans.

Tant que la guerre dura, les premiers statuts de cette association ne furent pas changés. Quand le royaume des Maures eut été détruit , Ferdinand et Isabelle, par leur pragmatique du 7 juillet 1496, modilièrent la Hermandad. Par une autre ordonnance rendue à Saragosse , le 29 juillet 1498 , ils déchargèrent les villes et les campagnes de la contribution qu'elles avaient" payée pendant vingt ans pour le maintien de cette confrérie. C’était une dépense fort considérable; car cent habitants devaient pourvoir à l’équipement et à l’entretien d’un homme d’armes, sans compter encore beaucoup d’autres frais accessoires. A partir de l’année 1498, le trésor royal resta seul chargé des dépenses dé la Hermandad. Rien ne fut changé, ni dans le but de cette confrérie , ni dans ses attributions primitives. Si on lui donne quelquefois le nom de Sainte Hermandad , ce n'est pas qu’elle se rapporte en aucune manière aux matières religieuses; mais, (lit Hernando del Pulgar , c’est chose

sainte que celle qui a trait au service du roi et à l'administration de la justice. Elle a toujours eu pour but unique la poursuite des crimes et des délits commis dans la campagne. Cependant une foule de personnes se figurent qu'elle est une dépendance du Saint- Olüce. Cette erreur est accréditée par tous les mauvais romans qu'on a écrits sur l’Espagne. Voici le texte même de la loi de Ferdinand et d’Isabelle , qui détermine la compétence (*) de. la Hermandad.

n En outre , nous mandons et or- « donnons que maintenant, et doréo navant, la junte générale, les niem- « bres de notre conseil de la Herman- B d.id. les juges commissaires par eux U donnés en notre nom , et aussi nos « alcaldesde la Hermandad pour toutes « les cités, villes, liourvs , vallées, « quartiers , ou élections de nos royauo mes et seigneuries, aient à connaître « et connaissent pour cas, et comme « en cas de Hermandad seulement ,

O des crimes et délits qui seront ici « spécifiés, et non d'aucun autre.

« C’est-à-dire, des voies de fait , des « vols , des larcins de biens meubles « et de bestiaux, du rapt ou du viol de « toute femme autre que des prosti- <1 tuées , si le fait a été commis dans « un lieu désert ou dépeuplé.

« Il y a encore cas de Hermandad « lorsque les malfaiteurs , après avoir « commis le délit dans un lieu peuplé , « se sauvent dans la campagne , em- « portant les biens qu’ils ont volés ou « dérobés , ou bien emmenant les fem- « mes qu’ils ont ravies de force.

«Sont également cas de Hermandad, « les arrestations de grand chemin, O les meurtres , blessures , lorsque le « fait a été commis dans un endroit « désert et dépeuplé, et que les coups « ont été portés avec préméditation ,

ou de guet-apens , avec trahison ou O perfidie, ou bien lorsqu’ils ont eu O pour objet de favoriser un vol ou un B rapt, lors même que le vol ou le a rapt n'auraient pas été effectués.

(*) FerJiiiaud et Isabelle à Cordoue, k 9 juillet 1496. (Loi », titre i3, livre 8 d« la Récopilaoion de don Felipe IL )

L’ÜNIVERS.

« Sont aussi cas de Hermandad, la « détention dans une prison particu- « lière, ou l'arrestation arbitraire faite ■ en un lieu désert , ou bien dans un

< lieu peuplé , si le coupable a emmené « son prisonnier dans la campagne ; « ou s'il a arrêté un fermier ou un « eollecteur de nos rentes royales, pour

< aller dans la campagne toucher ou

• demander lesdites rentes , encore « qu’il n’ait pas emmené le prisonnier « dehors. Il n’y a pas de détention « dans une prison particulière, lors- « que le créancier arrête son debiteur « qui est en fuite, ou lorsque lecréan- « cier a reçu de son débiteur l'autori- « sation par écrit de l’arrêter en cas « de non payement. Il faut néanmoins « que dans ‘ces deux cas la personne « qui a été arrêtée soit remise dans les « vingt -quatre heures aux alcaldes « ordinaires du lieu le plus voisin , « qui ne soient pas vassaux dudit

• créancier.

« Sont aussi cas de Hermandad, les « incendies de maisons , de vignes, de « moissons, de colombiers, faits vo- « lontairement en lieu désert ou dé- « peuplé. Et pour déterminer quand il « y a cas de Hermandad , on entend « par lieu désert ou dépeuplé l'endroit « non fermé, qui a moins de 30 ha- « bitants. Il y a vol ou larcin encore « que le maître de l’objet enlevé n’ait « pas été présent à l’enlèvement, et soit « ou’il y ait eu ou qu’il n'y ait pas eu « de résistance. "Enlin le reste de cette loi classe encore parmi les délits punissables par la Hermandad , tous les attentats commis, toute violence exercée contre un membre de la Sainte- Hermandad pendant ses fonctions, ou à l’occasion de ses fonctions.

Les agents subalternes de la Hermandad sont ajipelés quadrilleras. Ils sont choisis et soldés par les villes ou par les villages , et le nombre de quadrilleros que doit entretenir chaque localité, est proportionné au nombre de ses habitants (*).

Dans toute cité, ville ou hameau de trente habitants ou au-dessus , on

O Lolrv.

élit deux alcaldes de la Hermandad ; l’un est choisi parmi les chevaliers ou écuyers, l’autre parmi les bourgeois ou roturiers. On ne peut refuser cette charge, sous peine d’amende et de bannissement. Les alcaldes choisis peuvent être indéfiniment réélus; ils peuvent porter partout la vara d’alcalde, et, pour les actes de leur compétence, ils ont toute l’autorité que la loi donne aux autres magistrats (*).

Les quadrilleros , quand un délit ou un crime leur e.st dénoncé, ou quand il vient à leur connaissance, de quelque manière que ce soit, doivent donner la chasse au malfaiteur , et appeler tout le monde à sa poursuite, en faisant sonner les cloches dans toutes les paroisses où ils passent, afin que, de tous les villages , on sorte pour courir sus au coupable. Cervantès avait certainement cette loi présente à la pensée, lorsqu’après avoir raconté comment don Quichotte délivra les infortunés qu’on menait, contre leur gré, où ils ne voulaient pas aller, il ajouta cette réflexion : « Sancho fut « tout marri de ce résultat ; car il pensa « en lui-mêmequeceux qui s’en allaient « fuyant, donneraient avis du cas à la « Sainte-Hermandad qui sortirait, à en « rompre les cloches (’*), pour cher- « cher les délinquants. »

Lorsque les quadrilleros sont arrivés à cinq lieues de leur point de départ, ils doivent remettre à d’autres la trace du malfaiteur. Les quadrilleros et les personnes qu’ils ont appelées doivent ainsi se succéder, et pour.'uivre le malfaiteur jusqu’à ce qu’ils l’aient pris, ou jusqu’à ce qu’en fuyant, il soit sorti du royaume (***).

Lorsque le malfaiteur, poursuivi par la Hermandad, trouve asile dans un château ou dans une forteresse, et u’on refuse de le livrer, cet endroit oit être immédiatement assiégé; et lorsqu’il est pris, il doit étrerasé {*“*). Enfin , pour faciliter encore l’arresta-

(*) Loi I.

(**) ..4 campana herlda,

(***) Loi IV.

(**'*) Loi XVI.

tion des coupables, toute personne requise par les alcaldes de la Heruiandad doit leur prêter assistance et leur donner main forte. ■

La Herinnndad avait aussi sa législation pénale , et les peines qu'elle prononçait étaient empreintes de toute la rudesse et de toute la cruauté de cette époque. Celles portées contre les voleurs se composaient toujours d’une amende et d'un châtiment corporel ; elles étaient graduées suivant l'importance des larcins. Si l’objet dérobé était d’une valeur de 150 maravedis ou audessous , le coupable était battu de verges, et payait une amende quadruple du prix de l’objet volé. Pour un vol dont l’importance s’élevait de 150 à 1 ,500 maravedis, le condamné avait les oreilles coupées, et recevait cent coups de fouet; de 1,500 maravedis jusqu’à 5,000, le voleur devait avoir un pied amputé, et défense lui était faite, sous peine de mort, de jamais monter sur un cheval ou sur une mule. Audessus de 5,000 maravedis , la peine était la mort. Toutes les fois que la peine capitale était prononcée par la Hermandad, le condamné devait être tué à coups de flèches. Il était conduit dans la campagne, attaché à un poteau, qui ne devait jamais présenter la forme d’une croix , et il servait de but aux flèches des quadrilleros. Cependant, dit la loi , il faut tâcher de le tuer le plus vite possible , afln que son âme soit moins longtemps en danger.

La maladresse ou la cruauté des archers pouvait prolonger ce supplice d’une manière atroce. Une loi rendue par Charles V, à Ségovie, en 1532, ordonna que désormais on étranglerait le condamné avant que les archers commençassent à lui décocher leurs traits.

Le principal but qu’on s’était proposé en instituant la Sainte-Hermandad , était de réprimer le brigandage. A l’époque où elle fut organisée, le mal était si grand , qu’elle ne pouvait manquer d’y apporter quelque soulagement; mais elle était incapable de le guérir dans sa racine. Faire la police , n’est pas une chose si facile, qu’on puisse confier cette mission au premier venu.

29* Livraison. (Espaob.;

Pour déjouer les ruses des malfaiteurs, il faut avoir plus d’adresse et plus d’activité qu’ils n’en ont eux-mêmes. Il faut connaître leurs mœurs, leurs habitudes; on ne les apprend que par une longue expérience. Que pouvaient donc faire ces alcaldes de la Hermandad, qui s'étaient toujours occupés d’une profession étrangère à leurs nouvelles fonctions? Ils ne recevaient qu’une mission temporaire.quelquefois contre leur gré, et le plus souvent ils n’en comprenaient ni l’importance ni les diiliciiltés; ils faisaient de la police en amateurs. De .leur côté, les quadrilleros n’étant pas surveillés d'une manière efficace, ont cédé à l’instinct qui domine chez tous les agents subalternes ; ils ont songé d’abord à leurs propres intérêts ; ils ont pensé à remplir leurs fonctions de la façon qui leur offrait le plus de commodité et le plus de profil; ils ont souvent trouvé qu’il était moins fatigant et plus lucratif de transiger avec les malfaiteurs quede les poursuivre. La paresse, la corruption et la lâcheté sont entrées dans la confrérie. Quatre siècles ont passé sur cette mauvaise institution.

Le brigandage s’est enraciné dans les mœurs du pays, et il faudra maintenant de bonnes lois et de longues années pour extirper cette maladie honteuse.

MORT DE DO» JUA.» It. FERDIHAnD LDI

SUCCF.dk sur UE THÔRB Z>*ARAGÜir. — T.ÉOHORB LUI SUCCEDE SUR LE ThÔm DK ZVAVARRE. — MORT DK GASTOIY DK FOlX.

— - MORT DE LÉORORE. SON FETlT-PiLK

PRARÇOIS FHOEDUS LUI SUCCEDE. MO-

HAMMED - EL • HA YSARI EST DÉTRÔHK PAR ' MOHAMMED • BER-OZMIlf. — CRUAUTE DR MOHAMMED-BER-OZMnf. IL PAIT MAS-

SACRER, DAMS l'aLUAMBRÂ, LES PRIN- CIPAUX HABITANTS DE GRENADE. MO*

BAMMED BEN-07.MIN EST DÉTRÔNR PAR MOBAMMED-BEN-ISMAEL. GUERRE EN- TRE BKH-ISMAEL RT LES CURETfENS.

CONDITION SINGULIERE DK LA TREAE.

MORT DE MOHAMMED • BEN- ISMAEL. — > MULET - ABu'i. - HASAH LUI SUCCEDE. — RÉVOLTE DR L*ALCAYDE DE MAI.AGA. •— DON FERDINAND RECLAME LE TRIBUT DU ROI DE GRENADE. —— REPONSE DE CX SOUVERAIN.

Un événement qui depuis longtemps

L’UNIVERS

était attendu, mais qui devait avoir la plus grande influence sur l’avenir de la Péninsule, vint réunir sur la même tête la couronne d’Aragon et celle de Castille. Don Juan II d’Aragon, chargé d’années , mourut à Barcelone , le 9 janvier 1479.

Ce roi avait eu, ainsi qu’on l’a déjà vu , trois enfants de Blanche de Navarre , sa première femme. La fille de l’amirante de Castille , avec laquelle il s’était marié en secondes noces, lui avait donné un fils , don Ferdinand le Catholique, qui hérita de la couronne d’Aragon. Il en eut aussi trois filles. Dona Juana , l’une d'elles , épousa don Ferdinand , roi de Naples. Les deux autres, doua Maria et dona Léonore, ne se marièrent pas. Il avait eu aussi plusieurs enfants naturels. Alphonse , qui fut maître de Calatrava, (|ui ensuite résigna cette dignité, flit nommé, par son père, duc de Villa-Herniosa et de Ribagorce. C’est à celui-ci que don Ferdinand avait confié le commandement des troupes de la Hermandad. Don Juan eut encore un autre bâtard , qui mourut archevêque de Saragosse. Il eut aussi une fille naturelle, nommée dona Léonore, mariée à Louis de Beaumont, connétable de Navarre, et deux autres fils morts très-jeunes.

Zurita , Blancas et Mariana font un grand éloge de ce prince ; ils rappellent le vraiment Grand; mais ce que nous savons des actes de ce souveraqi, ne justifie pas un si glorieux surnom.

Son ambition et sa turbulence ont rempli la Castille de troubles. 11 a usurpé la Navarre, qui appartenait à son fils, le prince de Viane. Après avoir persécuté ce malheureux prince, il l’a tait périr par le poison. Blanche, sa fille , est aussi morte empoisonnée.

Est-ce que ces faits ne protestent pas contre les louanges données à sa mémoire.’ Est-ce qu’il peutavoir été vraiment un grand roi , celui qui a été le bourreau de ses enfants P

Don Ferdinand hérita des couronnes d’Aragon, de Valence, de Catalogne, de Majorque et de Sicile ; mais la Navarre appartenait à la seule fille qui restât encore à don Juan de son

premier mariage. Léonore, veuve du comte de Foix, prit donc ce titre de reine , qu’elle convoitait depuis tant d’années ; au reste elle nejouit pas longtemps de cette couronne , encore toute souillée du meurtre de rinfortunée Blanche. Elle mourut le tO février 1479 , après un règne de 21 jours.

Léonore laissait une nombreuse postérité ; elle axait eu quatre fils et cinq filles ; ses fils étaient Gaston. Juan, Pedro et Jayme; mais l’ainé de ces enfants, Gaston, qui aurait dd lui succéder , lui avait été enlevé d’une nianière funeste. Il était marié à Madeleine , sœur de l.ouis XI. Le duc de Guyenne, son beaufrère, ayant célébré un tournoi à Bordeaux , en 1470 , Gaston voulut entrer dans la lice ; il y fut frappé à la visière de son casque par un éclat de lance, qui lui pénétra profondément dans l’œil, et lui fit une blessure mortelle. Gaston avait deux enfants, François Phœbus et dona Catalina. Ce fut le jeune François Phœbus , à peine âgé de onze ans, qui succéda à Léonore, son aïeule. Cette princesse mit par son testament la couronne de Navarre sous la protection du roi de France. Elle se méfiait avec raison de l'ambition et de la perfidie de Ferdinand, son frère. Lorsqu’elle mourut, de nouveaux troubles civils éclatèrenten Navarre. Les factions des Agramont et des Beaumont se réveillèrent avec tant de fureur, que la mère et les oncles du jeune François Phœbus attendirent quelque teinps avant de prendre possession du gouvernement.

Pendant que les forces de tous les I royaumes chrétiens de la Péninsule se concentraient dans la même main, l’empire des Maures se consumait en luttes intestines. Pour suivre le fil de ces révolutions il faut nous reporter à l’instant où Mohammed-el-Haysari remonta pour la troisième fois sur le i trône. Un des premiers soins de ce | prince fut de remettre le commande- ^ ment de ses troupes à un capitaine j nommé Abd-Elbar, qui fil avec bon- ] heur de nombreuses incursions suf I les terres des chrétiens. Ces succès ne

suffirent pas pour lui concilier l’amour de ses sujets et pour mettre un terme aux factions qui désolaient Grenade.

Beaucoup de seigneurs mécontents quittèrent le royaume et passèrent au service de la Castille. Le principal d’entre eux fut un propre neveu du roi , nommé Mohammed-ben-Ismaël.

Quelques offenses qu'il avait reçues de Mohammed el-Haysari le déterminèrent à se retirer sur les terres des chrétiens. Le roi de Grenade avait encore un autre neveu, appelé Mohamnied-ben-Ozmin el-Ahnaf.. On l’avait surnommé le Boiteux , parce qu’en effet, une infirmité corporelle le gênait dans sa marche. Celui-ci, qui habitait Almerie , voyant combien le gouvernement de son oncle s’était attiré d’embarras et d’inimitiés, vint en secret dans la capitale, avec un certain nombre de personnes qui lui étaient dévouées. Il répandit l’or parmi le bas peuple, excita les jalousies et les passions des mécontents , et fit si bien , qu’en peu de temps il agita tous les esprits. Ses intrigues provoquèrent une émeute , .à l'aide de laquelle il s’empara de l’Alhambra. Il fit renfermer dans un cachot son oncle el-Haysari, et ce prince, dont la fortune avait déjà présenté tant de vicissitudes, fut de nouveau dépouillé de la couronne , treize ans après être, pour la troisième fois, remonté sur le trône.

Mohammed -ben-Ozmin-el-Almaf, le Boiteux , fut proclamé roi de Grenade, dans les deux premières semaines de la lune de sjumada posterior, 848, qui correspondent à la dernière quinzaine de septembre 1444.

Cette révolution ne fut pas unanimement approuvée. Abd-Elbar se retira à Moiitefrio , et beaucoup de ses amis vinrent l’y rejoindre. Rétablir une quatrième fois el-Ilaysari sur le trône n’était pas possible : ce malheureux prince était entre les mains de beii-Ozmin. Se soulever en sa faveur n’edt servi qu’à hâter l’instant de sa mort. Les mécontents songèrent donc à couronner Mohammed -ben- Ismaël , qui était en Castille ; ils lui offrirent le trône. Le roi don Juan II,

ui régnait alors en Castille, promit e fournir des secours à ce prince, pour l’aider à chasser ben-Ozmin de Grenade. Mais ses Etats étaient alors tourmentés par tant de factions , que l’aide par lui donnée ne pouvait pas être bien efficace. La guerre traîna donc en longueur, et ben-Ozmin s’appliqua à dévaster les terres des chrétiens , qu’il considérait doublement comme ses ennemis : à titre de chrétiens et à titre d’alliés de son adversaire. Pendant plusieurs campagnes, la fortune des armes lui fut favorable; mais le 9 février 1453 (18 muharrem 85G) , un parti de Maures, qui avait pénétré dans les environs d’Arcos, fut mis en déroute par don Juan Ponce de Léon. Le mois suivant, un autre corps ayant fait invasion sur les terres de Murcie et de Lorca , fut battu par don Alonzo- Faxardo. Ce détachement était commandé par un fils d'Abd-F.lbar, qui , n’ayant pas voulu embrasser la même cause que son père, était resté à Grenade , et servait avec fidélité le roi ben-Ozmin. Jusqu’à ce jour, ce prince lui avait témoigné la plus entière confiance; il l’avait chargé des expéditions les plus difficiles; mais quand il le vit revenir vaincu , il lui reprocha amèrement sa défaite. « Puisque tu n’as pas su mourir en brave sur le champ de bataille , lui dit-il , je veux que tu meures comme un lâche dans la prison ; >• et il le fit mettre à mort. Ce trait de cruauté n’est pas le seul qu’on ait à reprocher à Mohammed le Boiteux. Il versait le sang pour le moindre prétexte. Il était craint de ses sujets, mais il en était abhorré. Dès que les circonstances permirent à don Juan de tourner ses armes contre les Maures, il envoya de puissants secours à Mohamme"d-ben-Ismaël. Le roi ben-Ozmin fut vaincu en bataille rangée ; il se retira en fuyant jusqu’à Grenade. Il tenta de réunir ses partisans dans cette ville ; mais il s’était fait détester pour sa férocité , il ne put rassembler que peu de monde; et jugeant bien alors que la fortune l’avait abandonné , il voulut au moins se venger de ceux des habitants de Grenade qu’il re-

L’UNIVERS

ardait comme farorables à' la cause e son adversaire. Il fit mander à l’Alhainbra les principaux d'entre eux, et il les y fit décapiter (*). Il se fortifia ensuite dans ce château ; mais voyant que toute la ville , soulevée contre lui , proclamait roi son cousin Ismaël , il ne se crut plus en sûreté dans cette forteresse ; il ne voulut pas attendre qu’il y fût assiégé ; il l'abandonna pour se retirer dans les montagnes , avec quelques cavaliers qui avaient été les ministres de ses cruautés et les exécuteurs de ses vengeances.

Mohammed-ben-lsmaël fut reçu à Grenade dans les derniers mois de la vie du roi don Juan, c’est à-dire, vers le commencement de 1454 (**;, en l’année 858 de l’hégire.

An reste, ben-Ismaël ne se montra pas longtemps reconnaissant envers les chrétiens: il ne renouvela pas avec don Enrique l’Impuissant les traités qu’il avait conclus avec don Juan, et

(*) Il ctt possible que ce soit ce massacre iii a donné naissance à la tradition populaire e l’assassinat des Abencerragrs dans une des salles de l’Alhambracari ; il y a presque louiours quelque chose de vrai dans ces récits qui se transmettent de génération en génération.

Pedro Ginez de Hita , dans le délicieux roman qu’il a intitulé : Histoire des guerres civiles de Grenade, voulant rendre odieux le roi qu’il appelle aboauditi, lui a attribué le erime eomniis par un de ses prédécesseurs , et il a entouré ces faits de circonstances romanesques. L'ouvrage de Ginez de Hita a eu un succès prodigieux. Ses récits sont devenus des croyances populaires. Allez visiter l'antique demeure des rois de Grenade, on vous montrera des traces roiigeâlres qui existent sur le marbre blanc d'une des fontaines de l’Alhambra (planche ai); on ne manquera pas de vous dire: «Voyez, seüor, voici la marque du sang des Abencerrages. >.

("*) Condé place cet événement en l’année 85g de l'hégire. C’est une erreur évidente. L’année 85g de l’hégire a commencé le aa décembre 1454. A cette époque, le roi don Juan était mort depuis cmq mois, et ce sont les secours du roi don Juan qui ont aidé Mohammed-bcn-lsmaël à mouter sur le trdna.

il se mit à faire des incursions sur les frontières. Le roi dott Enrique rassembla son armee-, il pcttélra jitsqtte dans la campagne de Grenade; il mit tout à feu et à sang, et il lit repentir ben- Istitaël de son ingratitude. Les Maures, épottvantés des ravages qu’exerçait don Enrique, demandèretit la paix. Le roi ben-Ismaèl s’engagea à payer uti tribut annuel de 12,000 ducats et a remettre en liberté 600 esclaves chrétiens. On inséra en outre datis le traité cette sin-

ulière condition , que la frontière de

aen ne serait pas comprise dans la trêve, et que sur ce point seulement les deux nations pourraient continuer la guerre. Au reste la paix ne fut bien scrupuleusement exécutée ni d’une part ni de l’autre. Le prince Aly-Muley- Abu’I-Hasan (*} . fils aîné du roi de Grenade, fit une incursion sur le territoire d’Estepa. Les chrétiens ne se montrèrent pas plus rigides observateurs de la trêve qui avait été conclue, et ils enlevèrent aux Maures la ville de Gibraltar, qui demeura réunie à la couronne de Castille. Don Enrique considéra cette conquête comme tellement importante, qu’il décida qu’a l’avenir le roi Joindr.aità ses autres titres celui de roi de Gibraltar. Dans les derniers mois de l’année suivante (1463- 868) (**), don Enrique, ayant rassemblé son armée, entra dans le royaume de Grenade; mais les Maures lui apportèrent des présents et le tribut qu’ils s’étaient engagés à payer; de nouvelles trêves furent conclues , et ben-Ismaël resta en paix avec les chrétiens jusqu’au moment de sa mort , arrivée à Almérie le dimanche 7 avril 1465 (10 sjaban 869). Il eut pour successeur son fils aîné Aly-Muley-Abu’l-Hasan, qui était déjà fort âgé. Ce prince resta pendant quatre années tranquille possesseur de son royaume. Au bout de

(*) Mariana le nomme Alboaceii ; Hernandu uel Pulgar l’appelle Aly-Miiley-Abul- Haçan; Ferreras le désigne sureessivemeat sous les noms de Hale-Aren, Albolucen, Ale-Aben-.\zan cl Abul-lla-cen.

(“) L'année 868 de l'hégire a commencé le i5 septembre 1463,

ESPAGNE. 4iS

ce temps, son frère Cidi-Abd-Allah, qui était gouverneur de Malaga, refusa de recevoir ses ordres- et se révolta contre lui. Abu’l-Hasan envoya des troupes pour châtier cette rébellion. Abd-AI- Iah(*), craignant d’être chassé de Malaga par les troupes de Grenade, vint demander l’assistance de don Enriqne, qui promit de le protéger. Ce fut un motrf sufUsaiit pour déterminer Abu’I- Hasan à déclarer la guerre aux chrétiens. Il fit des incursions sur les terres des chrétiens-, mais Riivde T.éon, qui commandait sur les frontières d’Andalousie , le fit repentir de cette asression , et lui enleva la ville de Moiitejicnr. Les Maures, punis d'avoir violé la trêve, s’abstinrent les années suivantes de commettre de nouvelles hostilités sur les terres du roi de Castille. La mort de don Enrique ne changea pas leurs dispositions. En l’année 1478, comme les trêves étaient sur le point d’expirer, Abu’I-Ha.san envoya pro[ioser à Ferdinand et h Isabelle iJe renouveler les traités. Ferdinand demanda d’abord qu’Abu’I-Hasan se reconnût son vassal , et qu’il acquittât le tribut que ben-lsmaël avait pavé.

Les ambas.sadeurs maures répondirent qu’ils n’avaieut pas reçu de pouvoirs pour faire une .semblalîle concession.

Ferdinand et Isabelle députèrent donc des ambassadeurs à Grenade pour traiter cette affaire ; mais Abu’l- Hasan refusa de se soumettre aux conditions qu’on voulait lui imposer.

« Allez, répondit-il aux envoyés castillans, allez, et dites à vos souverains que les rois qui payaient le tribut sont morts depuis longtemps; qu’on ne bat plus ni or ni argent dans les ateliers de la monnaie de Grenade : on n’y forge que des cimeterres et des fers de lances. » A cette époque , don Ferdinand et Isabelle n’étaient pas encore débarrassés de la guerre que leur faisait le roi île Portugal; ils cédèrent à la nécessité, et accordèrent à Muley-Abu’l Hasan les trêves qu’il demandait; mais ils se promirent bien

(*) Mariuna l’appelle Alqiiirçote, Ferreras lui donne la nom de Alcuerqole.

u’ils le feraient cruellement repentir e sa réponse hautaine.

1)1 l’iWQOISITIOW D*ESrAONe. — D8 son

ORIGIÎCE ET I)E soir ORGAIUSATZOlT.

MAniKRE DE PROrÉDER DE L*n»QÜZSITIOir, — rEiir£.s qu’elle rnoiroNÇAiT contre LES ACCUSÉS (*).

Dès que le mot d’inquisition est prononcé, les yeux se tournent vers

(*) Llorenle a commencé la préface de son Histoire de l'inquisition , en accusant d’inexactitude tous les historiens qui l’ont devancé.

« Aucun d'entre eux, dit-il, n’a parlé

• de l’inquisition avec le soin que le pii- « blic a droit d'attendre de ceux qui écri- « veut l’Iiistoire. C'est ce qu’on peut dire de « l'auteur français de VHiilo'tre des inijuisi-

• lions , laquelle a paru dans le dix-.sep-

• tiéme siècle, et plus parliriilièrement de « M. iMvaltée, qui, en 1809, a publié à

• Paris l'Histoire des inquisitions religieuses «d’ilalie, d'Espagne et de Poilugal, tfu'il « assure avoir découverte à Saragosse, etc. • Probablement Llorenle n'avait pas lu ou n’avait pas (-niiipris l’ouvrage de mon grandpère dont il parle si légèrement. En aucun endroil , en aucune circonstance , mon aïeul n a dit asoir trutivé son Histoire des inquisitions a Saragosse , où il n’a jamais été. Il a écrit au contraire , et de la uiauicre la plus claire, page 7 du i"' volume, qu’il a composé en entier celle hisisire; qu’il l’avait coniinciicée lorsque l’inquisition était encore delHiiit , et qu’il l’a achevée après que ce trihiinal a été renversé. II a indiqué, pag. Il et siiiv. , les auteurs qu'il a consultés pour son travail. Il n’a doue pas fait ce conte ridicule que Llorente lui prête. On peut, d'après cette setdc circonstance, juger de la véracité de l’auteur espagnol et de la foi due à ses critiques.

Au reste , je serai plus juste avec Llorente qu’il ne l'a été avec ses devanciers. .Son ouvrage n’est pas à l’ahri de tout reproche; mais il est bon. I.lorente a pu fouiller dans les arcliives de rinquisilioii , dont il était serrélaire. Il a ainsi été à même de recueillir bi-aiicoup de renseignements que nul autre n’avait eiirore pu se procurer ; je me suis doue souvent servi de sou travail ; mais tout en le prenant quelquefois pour guide, j ai piiisé encore à d'autres sources; je me suis efforcé d’éviter les exagérations déclamatoires sous lesquelles il cherche à dis-

la Péninsule. Le souvenir de ce terrible tribunal est tellement lié à celui de l’Espagne , qu’on ne saurait les séparer, et , pour bien des personnes , le saint-office est une institution purement espagnole. Cependant il est juste de rendre à chacun le bien qu’il a fait, ou les iniquités qu’il a commises; et ce n’est pas en Espagne que le saintoffice a pris naissance.

Au douzième siècle, dans presque tous les Etats de la chrétienté , le clergé était profondément corrompu.

L'ignorance, l'avarice, la luxure et la simonie étaient les moindres de ses vices. Arnauld de Brescia, disciple d’Abailard , prêcha la réforme de tant d’abus. Ses attaques allèrent-elles au delà des limites que la religion etla jiisticeanraientdû lui prescrire.’ C’est une question qu’il est inutile d’examiner ici; mais les abusqu’il attaquait étaient trop évidents pour que ses prédications ne fissent pas de nombreux prosélytes. Sa doctrine donna naissance à plusieurs sectes. Ceux des réformateurs qui trouvèrent un asile dans le pays de Vaud, reçurent le nom de Vaûdois; ceux établis entre la Garonne et la rive droite du Rhône furent appelés les pauvres de Lyon s les parfaits, les croyants, les bons hommes, et plus généralement les Albigeois , parce u’ils avaient commencé à s’établir ans la ville d’Albi.

Leurs principes, dit-on, n’étaient pas entièrement conformes à ce qu’enseigne l’Eglise; mais peiit êlre eût-il été possible de les ramener et de les convaincre par la douceur. Saint Bernard eût été d’avis qu’on employât la conciliation; mais saint Bernard mourut en 1153, et la cour de Rome jugea plus facile et surtout plus profitable à ses intérêts d’avoir recours à des voies rigoureuses. En 1179, le concile de Latran déclara que , bien que l’usage des peines qui font verser le sang soit réprouvé par la religion, cependant l’Église ne refuse pas les

simuler son vieux levain d’inquisiteur. J’ai tâché surtout d’éviter les erreurs dont il n’est pas exempt.

secours qui lui sont offerts par les princes, pour punir les hérétiques , parce que la crainte du supplice est souvent un remède utile pour rdme.

Le concile réuni à Vérone, en 1184, alla beaucoup plus loin; il ordonna de livrer à la justice séculière tous ceux qui seraient déclarés hérétiques par les évêques. Il prescrivit à ceux-ci de visiter au moins une fois par an le pays soumis à leur obédience, pour examiner si la foi de leurs diocésains était pure. Il leur était enjoint d’obliger quelques-uns des habitants à promettre par serment de dénoncer tous les hérétiques qu’ils pourraient découvrir.

En 1 197, don Pedro II d'Aragon publia un édit par lequel il ordonnait à tous les hérétiques de sortir de son royaume avant le dimanche de la Passion, déclarant que si, cette époque passée, il s’en trouvait encore dans scs domaines, leurs biens seraient saisis, et que le tiers en serait donné aux dénonciateurs.

Cependant toutes ces mesures n’empêchaient pas le nondjre des réformateurs de s’accroître. Le pape Innocent III, voulant apporter un remède aux progrès du mal , envoya dans le Languedoc Arnauld Amaury, abbé de Cîteaux , Pierre de Castelnau ou de Château-Neuf, et Raoul, tous trois revêtus de la dignité de légats. Ceuxci commencèrent à prêcher les Albigeois; mais leur parole obtint peu de succès. Alors Arnauld, pour être aidé dans cette tâche difficile , appela douze abbés de son ordre . auxquels vinrent bientôt se joindre Diego Acebes , évêque d'Osma, et le sous-prieur de la cathédrale de la même ville, Dominique de Guzman, qui fut canonisé en 1234. Néanmoins les prédications ne parurent pas encore au pape un moyen assez efficace; il voulut y joindre" les peines temporelles, et il lit menacer de rexcommunication les princes qui ne travailleraient pas d'une manière assez énergique à extirper l’hérésie. Pierre de Castelnau, qui avait été chargé d’adresser ces menaces au comte de Toulouse, se nova en passant le Rhône. On s’empressa de dénaturer cet événement;

on préteniiit que ce légat avait été assassiné par les Albigeois ; on alla même jusqu’à dire qu’ils avaient agi d’après les ordres du comte Raymond de Toulouse , et il ne manque pas d’historiens qui donnent l'assassinat de Pierre de Castelnau comme certain.

Le pape aperçut tout le parti qu’il pouvait tirer de cette mort. Il rangea son légat au nombre des martyrs , et le béatiGa par une bulle en date du 9 marsl208; puis, profitant de l’émotion causée par ces événements, il chargea l’abbé de Cîteaux de prêcher une croisade contre les assassins et contre leurs complices. Toutes les chaires retentirent de l’anathème fulminé contre les Albigeois. Aux fanatiques soulevés par ces prédications incendiaires, vinrent se Joindre tous les bandits du royaume attirés par l’appât du pillage.

Une armée nombreuse, reunie à I.yon, se mit en marche sous la conduite de Simon de Montfort, pour se précipiter sur les États des comtes de Toulouse, de Beziers, de Foix et de Commiuges. Il serait trop long de rapporter toutes les abominations commises par ces gens qui marchaient sous l’invocation de la croix. Un seul mot donnera la mesure de ce que pouvait ce ramassis de fanatiques. Le 22 juillet 1209, les remparts de Béziers lurent forcés, et le sac de la ville commença. Hommes , femmes , filles , enfants , vieillards , tout fut massacré sans pitié. Des soldats cependant avaient demandé à l’abbé de Cîteaux à quel signe ils distingueraient les catholiques des Albigeois. « Tuez ! tuez toujours! ré- « pondit-il , Dieu saura bien reconnal- « tre les siens.»

Cependant l’exécution littérale de cette parole du légat eût été l’extermination de tous les habitants du Languedoc ; et Arnauld Amaury, le comprenant lui-méme, délégua à Dominique de Guzman le pouvoir qu’il avait reçu du pape, de réconcilier les hérétiques avec l’Eglise. Saint Dominique lut donc chargé de s’enquérir de la foi de ceux qu'ii réconciliait, des erreurs dans lesquelles ils étaient tombés; il eut le pouvoir de leur imposer

des pénitences; c’est ainsi qu’il devint le premier chef de l'inquisition. Mais la tâche qui pesait sur lui était trop vaste pour qu’il pût l’accomplir sans être secondé; il conçut donc le projet de fonder un ordre de frères prêcheurs, occupés exclusivement de combattre les hérésies. Cette institution fut approuvée par le pape quelques années plus tard , et les moines qui la composaient furent appelés Dominicains , du nom de leur fondateur. C’est ainsi que l’inquisition reçut sa première organisation.

En 1215, le quatrième concile de Latran fit faire de nouveaux progrès à cette institution; il décréta à l’egarddes Albigeois: 1° que ceux qui auraient été condamnés par les évêques, comme liérétiques impénitents, seraient livrés à la justice séculière, pour subir le juste châtiment qu’ils méritaient, après avoirété dégradés du sacerdoce, s’ils étaient prêtres ; 2° que les biens des laïques condamnés seraient confisqués, et ceux des prêtres appliqués à l'usage de leurs églises ; 3° que les habitants suspects d’hérésie seraient sommés de se purger par la voie canonique; que ceux qui ne voudraient pas se soumettre à cette mesure seraient frappés d’excommunication, et que s'ils restaient plus d’un an sous l’anathème sans avoir recours au pardon de l’Eglise, ils seraient traites comme hérétiques ; 4° que !es seigneurs seraient avertis et même contraints par la voie des censures ecclésiastiques à s’engager par serment à chasser de leurs domaines tous les habitants notés comme hérétiques; 5° que tous les seigneurs convaincus de négligence dans l’exécution de cette mesure, seraient excommuniés par le métropolitain ou par ses suffragants , et que si , au bout d’un an, ils n’avaient pas satisfait au devoir qui leur était imposé, il en serait donné avis nu pape, afin que Sa Sainteté pût déclarer leurs sujets déliés du serment de fidélité, et offrir leurs terres aux catholiques qui voudraient s’en emparer; que ceu.x-ci en jouiraient paisiblement, en vertu de la décision du concile , après en avoir cliassé les béréti-

L’UNIVERS

ques; qu’ils conserveraient avec soin la foi catholique , et seraient soumis aux mêmes charges à l’égard du suzerain, pourvu que celui-ci ne mît aucun obstacle à l’execution du décret; 6° que les catholiques qui se croiseraient pour exterminer les hérétiques, auraient part aux indulgences accordées à ceux qui faisaient le voyage de la terre sainte; 7“ que l’excommunication décrétée par le concile ne regardait pas seulement les hérétiques , mais tous ceux

3ui les auraient ravorisés ou accueillis ans leurs maisons; qu'ils seraient déclarés infâmes, si, au bout d’un an, ils n’avaient pas satisfait à leurs devoirs, et qu’ils seraient comme tels exclus de tous les emplois publics: qu’ils seraient privés du droit d’elire leurs magistrats, déclarés inhahilesàdéposer devant les tribunaux, à faire des dispositions testamentaires et à recueillir aucune succession; que personne ne serait obligé de paraître en justice lorsqu’ils seraient demandeurs ; s’ils étaient Juges, que leurs sentences seraient déclarées nulles,et qu’aucune cause ne pourrait être portée à leur tribunal ; que ceux qui seraient avocats n’auraient plus le droit de plaider; que les actes des notaires frappés par le décret cesseraient d’être authentiques; que les prêtres seraient condamnés à la dégradation et à la perte de leurs bénéfices; que tous ceux qui communiqueraient avec ces excommuniés après qu’ils auraient été notés comme tels, seraient sous l'anathème; qu’ils ne pourraient participer aux sacrements de l'Eglise, même à l’article de la mort ; que la sépulture ecclésiastique leur serait refusée; que leurs dons et leurs offrandes ne seraient pas reçus, et que les prêtres qui ne se conformeraient point à cette dernière disposition , seraient interdits s’ils étaient séculiers, et dépouillés de leurs bénéfices s’ils étaient moines; 8” que personne n’aurait droit de prêcher sans en avoir reçu l’autorisation du saint-siège ou d’un évêque catholique; que ceux qui ne se conformeraient pas à ce décret , devaient être excommuniés et subir d’autres peines s'ils ne se soumettaient

pas promptement; 9* que tous les ans, chaque évêque visiterait lui-même ou ferait visiter par un homme habile la partie de son diocèse où l’on croirait qu’il existe des hérétiques ; qu’après avoir appelé trois habitants les plus estimés (ou même un plus grand nombre s’il le jugeait convenable), il les obligerait à lui découvrir les hérétiques du canton , les personnes qui se réunissaient en assemblées secrètes, ou

?ui menaient une vie singulière et diférente de celle des autres chrétiens ; qu’il se ferait amener tous ceux qui lui seraient dénoncés , et les punirait canoniquement s’ils ne prouvaient leur innocence , ou si , après avoir fait abjuration , ils retombaient dans l’hérésie ; si quelque habitant refusait d’obéir à I évêque dans ce qui lui serait commandé, et de prêter serment de déclarer tout ce qui serait parvenu à sa connaissance , il devait être déclaré hérétique pour ce fait seul ; et enfin les évêques, convaincus d’avoir négligé de purger leurs diocèses des hérétiques, seraient eux-mêmes traités comme coupables , et déposés de leurs sièges.

Ce sont ces lois d'intolérance et de persécution que les inquisiteurs étaient chargés d’appliquer ; elles faisaient un devoir de l’espionnage et de la délation. Cependant, ni les prescriptions canoniques, ni les monitoires ne stimulaient assez vivement le zèle des dénonciateurs. L'inquisition voulut avoir des espions qui fussent reçus dans la société , qui pussent pénétrer au sein de la famille; ce fut encore Dominique de Guzman qui , en 1219, organisa cette police religieuse. Il fonda un ordre de feùimes qui devaient vivre saintement et s'occuper de l’extirpation des hérésies ; enfin il en créa un troisième pour les personnes qui vivaient dans le monde. Cette nouvelle institution devait concourir au même but. Il lui donna le nom de tiers-ordre de pénitence. On l’appela aussi milice du Christ. Enfin il fallait aux inquisiteurs un corps armé permanent qui veillât à la sûreté de leur personne , ou qui exécutât leurs sentences. Dominique de Guzman n’eut pas le temps de s'oc-

cuper de l’oriianisation de cette troupe de moines armés. Il mourut en 1221 ; mais sa mort n'arrêta rien , et l’année même de son décès , un ordre de chevalerie fut créé par Conrad, légat du pape. Leschevaliersqui le composaient devaient combattre l’hérésie , et prêter en toute circonstance assistance à l’inquisition. Ils reçurent également le nom de milice au Christ. Ces deu.x milices , qui tenaient de si près au saint-office, et qui étaient, comme on le disait, de sa famille , se confondirent bientôt sous le nom de familiers de l’inquisition.

Voilà donc quelle était cette institution dès les premières années du treizième sièide. Un tribunal , composé de frères prêcheurs, auxquels enjoignit bientôt des franciscains, était chargé de poursuivre et de condamner les hérétiques , et de les livrer après la condamnation au bras séculier pour l’exécution de la sentence. Ce tribunal était assisté par une police de femmes biitotes et d’hommes fanatisés; il était défendu par une force armée toujours permanente. C’était là un pouvoir temporel fortement constitué; néanmoins il ne dura que peu de temps aux lieux qui l’avaient vu naître. Il ne put pas jeter en France de profondes racines.

Il n’en fut pas de même en Italie, où la puissance papale se servit de l'iiiqiiisitioii comme d’une arme terrible pour écraser les Gibelins. L’inquisition devait aussi prospérer en Espagne. Les institutions, dit-on, ne grandissent qu’au lieu où elles sont nées, /.ex na/a, non lata. Il faut une loi qui soit née et non pas apportée. L’inquisition fit mentir ce proverbe , et ce-

f tendant en Espagne elle fut d’abord lumble et faible; elle y végéta pendant deux siècles avant d'acquérir son droit de naturalisation. Elle .s’introduisit en Aragon et en Catalogne à la faveur des troubles qui suivirent la mort de don Pedro IL Mais les fueros de l’Aragon garantissaient la liberté individuelle; ils étaient un ob.stacle à ce que l’inquisition pût y prendre un grand développement. Néanmoins les inquisiteurs surent déjà s’y rendre tellement

odieux , que beaucoup d’entre eux périrent de mort violente. Ainsi , en 1277 , l’inquisiteur Pedro de Cadireta fut lapidé par le peuple.

Jusqu’au règne de Ferdinand et d’Isabelle , l’inquisition resta confinée dans les Etats de la couronne d’Aragon, et si Llorente pense qu’il y eut , dès le treizième siècle , un tribunal d'inquisiteurs en Castille , il ne signale aucune preuve à l’appui de cette opinion , qui paraît démentie par toutes les données de l’histoire. Ce fut en 1481 que l’inquisition fut introduite dans le royaume d’Isabelle la Cntholiue. On peut croire qu’en l’établissant 'abord en Andalousie, et plus tard dans le reste de ses domaines , cette princesse céda aux sentiments d’une piété peu éclairée ; mais un semblable motif ne saurait suffire pour expliquer la conduite de Ferdinand; car ce prince ne connut jamais d’autre culte que son ambition , d’autre mobile que son intérêt. Il tirait gloire de sa mauvaise foi , et répondait , en parlant de Louis XII , qui se plaignait d’avoir été dupé par lui : >■ Il dit que je l’ai trompé deux fois ; il en a bien menti, je l’ai trompé plus de dix. » Il lui fallait un intérêt positif pour agir, et cet intérêt n’est pas difficile à trouver. Ses finances étaient épuisées par la guerre; l’iiinuisition lui offrait le tiers de tous les (liens qu’elie confisquerait , et elle promettait rie confisquer les biens de tous les juifs qui se trouvaient en grand nombre en Espagne. Ensuite ce tribunal, qui frappait dans l’ombre, qui jugeait et qui punissait sans publicité, pouvait aider Ferdinand à se défaire de ceux de ses ennemis qu’il n’oserait pas attaquer en face. L’inr|uisition pouvait abattre tous ces grands d’Aragon et de Castille, toujours prêts à se soulever , et dont la puissance était sans cesse menaçante pour le souverain. La cour de Rome s’était servie de l’inquisition pour écraser les Visconli, les Malatesta, les Ordelafe, les Manfredi. Pourquoi donc voudraiton que le roi d’Aragon n’eût pas cédé à la tentation de s’en servir pour ruiner la famille royale de Navarre, dont il

L’UNIVERS

convoitait les États? Ferdinand trouvait dans l’inquisition le moyen de remplir son trésor et d’abattre ses ennemis ; aussi, sans s’inquiéter de ce que l’orsanisation de ce tribunal avait d^attentatoire aux libertés du pays et de menaçant pour l’autorité du prince, il commença par l'établir à Séville. Le 6 janvier 1481, six condamnés furent livrés aux flammes; le 26 mars, 17 eurent le même sort; le 4 novembre, 298 victimes avaient déjà subi la peine du feu dans Séville seulement. On ne porte pas à moins de 2,000 le nombre des malheureux qui, cette année, furent brûlés en Andalousie. Un plus grand nombre de contumax furent exécutés en effigie; enfin 17,000 furent frappés de peines diverses. Beaucoup de personnes remarquables par leur position ou leur fortune se trouvaient au nombre de ceux qui périrent. Leurs biens furent partagés entre le fisc et l’inquisition. Les supplices de ces infortunés se renouvelaient si souvent, qu’on bâtit, au champ de la Tahlada, une plateforme en pierre, à laquelle on donna le nom de Quemadero (*). On y éleva quatre grandes statues, qu'on désignait sous le nom des quatre prophètes.

Les condamnés, dont on voulait rendre le supplice plus affreux, y étaient renfermés, et y étaient brûlés, de môme qu’autrefois les victimes offertes par les druides à leurs fausses divinités étaient consumées vivantes dans des statues d’osier. Le premier inquisiteur général qui présida à ces horreurs fut Thomas Torqiiemada, dominicain. Il avait été le confesseur d’Isabelle lors-

?|u’elle était encore enfant, et lui avait ait jurer que si jamais elle devenait reine, elle ferait sa principale affaire du châtiment des hérétiques. Ce qui peut donner une idée du caractère et de l’ignorance de ce moine fanatique, c’est qu’il était imbu de tous les préjugés populaires de son temps ; il croyait à l’existence de la lieorne; il attribuait à la défense de cet animal fantastique l’effet de neutraliser l’effet

(*f L'endroit où l’on brûle. Je dirais le brûloir, si ce Qiot était français.

de tous les poisons (*) ; et comme il avait la conscience de l'exécration qu’il inspirait , il craignait d’être empoisonné, et gardait sans cesse sur sa table une prétendue défense de licorne.

Pour se mettre à l’abri du poignard des assassins, il ne marchait qu’escorté d'une troupe de âO familiers à cheval et de 200 à pied.

Les régies de l’ancienne inquisition rédigées, il y avait un siècle, par Nicolas Evmeric, inquisiteur d’Aragon (**), ne luj suffisaient plus; il lui fallut des lois plus sévères, et le 29 octobre 1484, un nouveau code de l’inquisition en 28 articles fut publié sous le titre d’instructions.

La réforme de l’inquisition fut étendue à l’Aragon, où elle occasionna des murmures et des troubles. Pour être suspecta l’inquisition, il suffisait d’être chrétien wm/oeau, c’est-à-dire d’avoir au nombre de ses ancêtres une personne qui eût été entachée de judaïsme et d’hérésie. Le nombre des chrétiens nouveaux était fort considérable; aussi la résistance gu’éurouva l’établissement de l’inquisition lut-elle presque générale. On adressa au roi des réclamations. On invoqua les fueros du pays qui interdisaient la confiscation des biens. Les rois Ferdinand et Isabelle n’avaient pas encore statué sur les réclamations des Aragonais.

Rien n’était donc encore perdu pour eux; mais il est dans tous les partis des individus impatients et disposés à substituer la violence aux voies légales. Quelques chrétiens nouveaux résolurent de faire assassiner un des inquisiteurs pour effrayer les autres. On chercha des gens qui voulussent se charger de tuer Pedro Arbuès de

(*) De U corne de licorne, on fait des vases à boire, et eussiez-vous pris le poison le plus l'cduutable, eussiez-vous été atleiiil de la Iléclie la mieux berhée, une eau limpide, un vin généreux bu dans celle coupe siiflira pour vous guérir. ( Le Monde encitanlè, par M. Ferdinand Denis, cli. iii.)

(**) Direclorium inijuisilorum, imprimé à Rome eu 1587, avec des commentaires de Francisco de Peûa.

Epila , inquiaitpur principal de Saragosse. Celui-ci portait par précaution sous ses vêtements une cotte de mailles. Il gardait continuellement sous sa toque une calotte d’acier. Les meurtriers l’assaillirent dans l’église; l'un d’eux lui donna sur le bras gauche un violent coup d’épée, tandis qu’un antre le frappait par derrière au cou avec un poignard , et lui faisait une blessure si profonde qu’il mourut au bout de deux jours.

Ce crime eut un effet tout opposé à celui qu’en attendaient ceux qui l’avaient comploté. Tous les chrétiens vieux , c’est-à-dire qui ne comptaient ni juifs ni hérétiques parmi leurs ancêtres, s’attroupèrent, et s’étant divisés en bandes, se mirent à la poursuite des chrétiens nouveaux pour les massacrer. On ne peut calculer quelles auraient été les conséquences de cette émeute , si le jeune évêque de Saragosse ne fût monté à cheval , et ne se fût jeté au milieu des partis pour contenir la multitude, en promettant que tous les coupables seraient punis. Cet assassinat produisit dans les esprits une réaction en faveur de l’inquisition. Pedro Arbuès de Epila fut béatifié, et une horrible persécution commença contre les chrétiens nouveaux, qui furent presque tous soupçonnés d’avoir concouru a cet assassinat! L’inquisition poursuivit non-seulement les personnes suspectes d’avoir provoqué ce crime, mais encore toutes celles qui avaient donné asile aux proscrits ou favorisé leur fuite; ni le rang ni la fortune des accusés ne put les mettre à l’abri des cruautés du saint-office , et l’infant de Navarre, le propre neveu de Ferdinand, le fils de sa sœur consanguine dona Léonore et de Gaston de Foix(*),futar-

(*) Llorente dit dans sa préface (pie don Jayme était fils de riiirurliiné prince de Viaiie. C’est une erreur énorme ipii , au reste, n’est pas répétée dans le cours de l’ouvrage. Llorente écrit, rliapiire vi, article V, § IV et V, que Jaynie était fils légitime de doua Léonore, ce (pii est vrai. Mais, quelques ligne.s plus bas, un a iiiterealé (lan« la traductioii française, faite sous les yeux dt Llorente, celle phrase qui m

rêté pour avoir favorisé la fuite de quclques-iins des accusés. Il fut mené à Saragosse et jeté dans les cachots de l’inquisition , dont il ne sortit que condamné à une pénitence publique.

Le roi Ferdinand , en introduisant l’inquisition en Castille, avait toujours eu la pensée que son influence pourrait diriger ce tribunal ; il s’était, dans ce but, réservé la formation du conseil .suprême de l’inquisition; il en nomma président de’ droit et à vie le grand inquisiteur; mais il lui adjoignit comme conseillers Alphonse de Carillo, évêque nommé de Mazara en Sicile, Sanebo Velasquez deCuellar, et Ponce de Valencia , tous les deux docteitrs en droit. Les conseillers avaient voix délibérative pour les affaires où la puissance royale était engagée, et purement consultative dans ce qui touchait à la juridiction spirituelle, dont le grand inquisiteur était seul investi aux termes des bulles apostoliques. Cette organisation donna lieu à une immense quantité de conflits. L’inqiiisition s’empara d'iine foule d’affliires qui ne concernaient en réalité que l’autorité temporelle. Les magistrats eurent à lutter contre les empiétements continuels (les inquisiteurs. En 1486, le capitaine général de Valence ayant fait mettre en liberté un individu arrêté par ordre des inquisiteurs, fut obligé de rendre compte de sa conduite, et se vit forcé de recevoir l’absolution des censures qu’il avait , disait-on, encourues. La puissance temporelle se trouva ainsi dans presue tous les cas soumi.se à l’arbitraire ’inquisiteurs ignorants et fanatiques,

se trouve pas dans le texte espagnol : •< Don layme était cousin de Catherine , reine de Navarre (non pas, vraiment, il élait son oncle), et quoiqu'il ne fut pas enfant légitime (si vraimeni il était enfant légilime de la reine Léonore), il inspirait toujours des craintes. » Quand Llorente et son traducteur .se niclt(mt à deux pour commettre de .semidaldes erreurs lii.sloriqiies, ils ne devraient pas parler de celles qu’ils imputent auxaiitres sans cependant les indiquer. Il ne faut pas jeter de pierres aux voisins quand on a une maison de «erre.

L’UNIVERS

au grand préjudice de la justice et de l’humanité. Ces empiétements ne furent pas les seuls que Ferdinand et Isabelle eurent à repousser. La cour de Rome , voyant les sommes immenses que l’inquisition retirait des confiscations, voulut aussi puiser à cette source de richesses. Elle admit les appelsdesjnsenientsde l’inquisition, etfit chèrement payer les sentences qu’elle rendait. Le plus grand nombre des chrétiens nouvea’uN achetèrent à grand prix des bulles qui les déclarèrent réconciliés. Cette manière de procéder portait un grand préjudice au fisc et aux inquisiteurs, qui voyaient ainsi tarir la source des confiscaiions. Ce fut de leur part et de'celle de Ferdinand le motif de vives réclamations. Enfin, après de longs débats , Alexandre Borgia, par des brefs du 23 aodt 1497 et 17 septembre 1498, révoqua toutes les bulles de réconciliation données par lui-méme ou par ses prédécesseurs; mais il ne rendit pas le prix énorme que la cour de Rome avait reçu pour les délivrer.

Dans les premiers temps, Torqiiemadn déléguait ses pouvoirs à des inquisiteurs qui se rendaient passagèrement dans une ville, et quand ils y avaient accompli leur mission , ils se transportaient dans un autre endroit.

Ces juges voyageurs ne pouvaient atteindre le but que Ferdinand et Torquemnda se proposaient ; on organisa donc des tribunaux sédentaires à Tolède, à Séville, à Cordoue, à Murice , à Cuenca , a Logrono , à Valladolid, àl.lerena et plus tard à Grenade. Voici comment ils procédaient : Une dénonciation était toujours la base et le point de départ de leur instruction. Au reste, ils s’inquiétaient peu du caractère de celui qui avait porté l’accusation. Ils recevaient des déclarations anonymes , ou venant de personnes infâmes ; peu importait ou saint-oflice de quelque source impure qu’elles arrivassent. La dénonciation pouvait être écrite ou verbale. Dans ce dernier cas, l’inquisiteur, qui la recevait, en dressait un acte, après avoir fait prêter, à celui qui la faisait, le serment qu’il dirait

la vérité. On stimulait le zèle des délateurs par tous les moyens possibles.

Les confesseurs en faisaient une obligation pour leurs pénitents. Tous les ans , le troisième dimanche deçarême, on lisait à la messe, après l’évangile, un mandement appelé l'édit des aél.v tions ; il enjoignait à toute personne, sous peine d'excommunication majeure , de faire connaître au saint-office , dans le délai de six jours , tous les actes contraires à la pureté de la foi dont on pouvait avoir connaissance.

Par un autre é<lit , lu en chaire le dimanche suivant, on déclarait frappé de l'anathème toute personne qui avait laissé passer la semaine Sans faire la déclaration qui avait été prescrite.

Pour comprendre jusqu’à quel point les tribunaux de l’inquisitiun avaient poussé l'absurdité des accusations, il faut lire le texte de cet éd't des délations. Il a été modifié plusieurs fois par des additions successives. Le voici tel qu’on le publiait dans les derniers temps :

" Nous, les inquisiteurs contre la dépravation hérétique et l’apostasie dans le royaume et dans l’arcnevéché deValencei dans les évêchés deTortose, Ségorbe, Albarracin et Teruel, nommés et députés {lar l’autorité apostolique, etc., etc.

n A toutes personnes habitant, résidant ou demeurant dans les cités, villes ou villages de notre district, de quelque état, condition, prééminence ou dignité qu’elles soient, exemptes on non exemptes, et à chacun de vous à qui parviendra la connaissant de notre présente lettre , de quelque manière que ce soit , salut en Notre-Seigneiir Jésus-Christ, qui est le véritable salut, puissiez -vous obéir à nos mandements , les garder et les accomplir , car ils sont en vérité la parole apostolique.

n Savoir faisons, que devant nous est comparu le promoteur fi>cal du saintoffic.e, lequel nous a exjiosé que depuis quelque temps, ainsi que nous le savons et que cela est notoire , nous n’avons fait ni inquisition ni visite générale dans les cités , villes et vil-

lages de ee district , en sorte que nous n’avons pas eu connaissance de beaucoup de (félits commis et perpétrés contre notre sainte foi catholique; qu'il en résulte que le service de Notre- Seigneur est négligéau grand dommage et préjudice de la religion chrétienne ; qu’il est donc urgent que nous fassions et que nous prescrivions lesdites inquisition et visite générale, lisant pour cela des édits publics, et châtiant ceux qui se trouveront coupables, pour la plus grande gloire et pour la propagation de notre sainte foi catholique.

Considérant que sa demande est juste et voulant y faire droit, ainsi que cela convient nu service de Dieu Nutre-Seigneur, nous vous donnons et mandons les présentes, afin que si vous, ou chacun de vous, savez, apprenez ou avez vu, ou avez entendu dire qu'une ou quelques personnes vivantes , présentes, absentes ou mortes , aient émis , avancé ou embrassé des opinions ou des doctrines hérétiques , suspectes , erronées, téméraires, malsonnantes, scandaleuses ou blasphématoires contre Dieu Notre-Seigneiir et sa sainte foi catholique, et contre ce que prêche et enseigne notre sainte mère l'Eglise de Rome, vous le disiez et le déclariez devant nous.

• C’est à-dire, si vous savez ou avez entendu dire que quelques individus ont gardé le samedi couime une fête, ce qui est une pratique de la loi de Moïse; s’ils ont mis le samedi des chemises blanches ou des vêtements plus propres, ou de fête; s’ils ont posé sur leurs tables des nappes blanches; s’ils ont mis des draps blancs à leur lit en riioiineur du sabbat; s'ils se sont abstenus d'allumer du feu ou de se livrer à aucun travail à partir du vendredi soir; s’ils ont purifié la viande destinée à leur nourriture, en la plongeant dans l'eau pour en ôter le sang; s’ils en ont enlevé la graisse ; s’ils ont ôté la noix du gigot du mouton nu de tout autre animal ; s’ils ont égorgé le gibier ou les oiseaux destinés à leur nourriture, en prononçant de certaines paroles, en essayant d’abord le couteau lur l’ongle pour voir s’il a des brèches

et en recouvrant le sang de terre ; si, sans une absolue nécessité, ils ont mangé de la chair en carême, et pendant les jours où elle est prohibée par notre sainte mère l'Eglise; s’ils ont cru ou soutenu qu’ils la pouvaient manger sans péché; s'ils ont observé le grand jeûne, qu'ils appellent le jeûne du pardon; si ce jour ils ont marché les pieds nus; s'ils ont récité des prières judaïques; si, à la nuit, ils se sont demandé réciproquement pardon; si les pères ont posé la main sur la tête de leurs enfants sans leur faire le signe de la croix, et en leur disant : Soyez bénis de Dieu et de moi ; car ce sont des cérémonies que prescrit la loi de Moïse.

«Vous direz aussi s'ils ont observé le jeûne de la reine Esther ou le jeûne du Rebiaso qu'ils appellent le jeûne de la destruction de la sainte maison; s’ils observent d’autres jeûnes de la loi judaïque dans le cours de la semaine, comme le lundi ou le jeudi, s’abstenant lesdits jours de manger jusqu’à ce que la nuit soit arrivée, et jusqu’au lever de la première étoile; s’ils se privent ce soir-là de manger de la viande; s’ils se sont purifiés la veille, pour se préparer au jeûne; s’ils ont coupé leurs ongles et l’extrémité de leurs cheveux, et s'ils les ont gardés ou jetés dans le feu ; s’ils ont recité des prières judaïques en baissante! levant alternativement la tête, le visage tourné vers la muraille , après s’être lavé les mains avec de l'eau ou de la terre ; s’ils sont vêtus de serge, d’étamine ou de lin, ayant les reins serrés avec des cordes ou des courroies qui forment plusieurs noeuds.

« S’ils célèbrent la Pâque des Azymes, commençant par manger des laitues, de Tache ou d’autres herbes potagères.

« S’ils célèbrent la Pâque des Tabernacles, en parant leurs maisons de branches vertes et d’ornements; s'ils donnent ou acceptent ce jour quelque festin.

« S’ils célèbrent la fête des Flambeaux, s’ils 1rs allument un à un jusqu'à dix , et s'ils les éteignent ensuite en prononçant des oraisons Judaïques.

L’UmVERS.

1 S'ils font des bénédictions sur la table à la manière des Juifs; s’ils ont bu le vin fait par un juif; s’ils ont fait la Sahara , c’est-à-dire s’ils ont pris le vase de vin à la main en prononçant quelques paroles et donnant à boire à chacun une gorgée ; s’ils ont mangé de la chair de quelque animal égorgé par les Juifs; s’ils ont mangé à la meme table qu’eux, et s’ils ont partagé leurs aliments.

« S'ils ont récité les psaumes de David sans dire le Gloria Patri; s’ils attendent le Messie et s'ils disent que le Messie promis par la loi n’est pas venu, qu'il doit venir, et qu’il doit les tirer de la captivité et les mener à la terre de promission. Si pour observer la loi de Moïse, une femme est restée, quarante jours après son accouchement, sans entrer dans le temple. Si, lorsqu'il leur naît des enfants, ils les font circoncire; s’ils leur donnent des noms en usage chez les Juifs ; si, lorsqu'ils les ont fait baptiser, ils grattent le saint chrême, ou s’ils le lavent. Si, sept jours après la naissance d’un enfant, ils l’ont plongé dans un bassin rempli d’eau, où l’on a mis de l'or, de l’argent , des perles , du froment , de l’orge et d’autres substances , et s’ils ont lavé l'enfant dans ce vase en prononçant certaines paroles.

<1 S’ils ont fait tirer l’horoscope de leurs enfants.

« Si qnel(|ues personnes se sont mariées suivant le rite judaïque; s’ils ont fait le Ruaya, c’est-à-dire, si au moment de partir pour un voyage ils ont réuni leurs amis dans un repas. S’ils ont porté des noms usités chez les Juifs.

Si en pétrissant le pain Us ont pris une partie de la pâte et l’ont fait brûler en signe de sacrifice. Si lorsqu’une personne est à l’article de la mort ils lui ont tourné le visage vers la muraille et l’ont laissée dans cette position

f>our expirer. Si après la mort ils ont avé le cadavre avec de l’eau chaude ; s’ils lui ont rasé la barbe, les aisselles et les autres parties du corps; s'ils l’ont fait ensevelir dans un linceul neuf, avec des chausses, une chemise et un manteau ; «’ils lui ont mis sous

la tête un oreiller fait avec de la terre vierge ; s’ils lui ont placé dans la bouche une pièce de monnaie, une perle ou quelque autre chose. S’ils ont répandu l’eau des cruches et des autres vases dans lu maison du défunt et dans les maisons voisines, pour se conformer à la coutume des Juifs; si en signe de deuil et pour honorer le défunt, ils ont mangé à terre, derrière la porte, des olives et du poisson, au lieu de viande-S’ils sont restes pendant une année sans sortir de leur maison en conformité de la loi des Juifs; s’ils ont enterré les morts dans de la terre vierge ou dans un ossuaire de Juifs; s’ils sont retournés à leur première religion après avoir reçu le baptême.

Si quel(|u’un a dit que l'a loi de Moïse est aussi bonne que celle de notre rédempteur Jésus-Christ, vous devez le dénoncer. »

L’édit des délations , après avoir examiné de cette manière avec la plus minutieuse attention tous les actes qui peuvent faire considérer par l'inquisition un individu comme heretique juda'isant, pas.se en revue avec autant de soin toutes les pratiques du mahométisme, et le fait de s’etre revêtu de linge blanc le vendredi, suffisait |)our faire traduire quelqu’un devant l’inquisilion, parce que le vendredi est le jour de fête des Musulmans.

A ces détails, qui dans le principe formaient presque tout l’edit, ou a, suivant les eirconslaiices, fait diverses additions qui en ont plus que triplé retendue. Les opinions prêchées par Luther, celles de la secte des illuminés ainsi que les autres hérésies condamnées par l’Église y sont passées en revue. Tout ce qui touche à la sorcellerie, tout ce bagage de l'ignorance et de la friponnerie fournissait aussi de la pâture à l'inquisition. Pour être coupable à ses yeux, il suffisait du mot le plus inoflensif ; d’avoir lais^ percer un doute sur l’utilité des institutions monacales; il suffisait d’avoir lu ou possédé un livre prohdié par la sainte inquisition, et en cette niatièrp le zèle absurde de Torqueniada n’ava^ pas de limite.

ESPA6NE.

Enfin, les choses les plus étrangères à la pureté de la foi rentraient dans les attributions de l’inquisition. On était déclaré fauteur d’hérésie pour avoir fait sortir d’Espagne des chevaux par les ports des Pyrénées. On aurait peine à le croire, si un paragraphe de l’édit des délations n’était là pour en fournir la preuve. Il .s’exprime en ces termes : « Vous devez aussi déclarer si vous savez ou avez entendu dire que quelques individus aient donné, vendu ou procuré, ou, si à l’avenir, ils donnent, vendent ou procurent des chevaux, armes, munitions et approvisionnements aux infidèles, hérétiques ou luthériens, s’ils ont servi d’intersnédiaire pour les leur faire obtenir de quelque manière que ce soit; si dans ce but ils ont fait passer ou par la suite font passer des chevaux, munitions ou approvisionnements , par les (lorts de Béarn, de France, de Ga.scogne ou d’autres parties; s’ils les ont vendus ou achetés; si à l’avenir ils les vendent ou achètent, ou s'ils prêtent aide et a.ssistance pour ce trafic; contre tous lesquels aussi bien que contre ceux qui, connaissant ces faits, ne les déclareraient pas. il sera procédé , conformément aux édits publiés par le saint-oflice et dans toute la rigueur du droit, comme contre des fauteurs d’hérésie. •

Cet édit se termine en prononçant re.xcommunication majeure contre toute personne, quelle qu’elle soit, qui , ayant eu connaissanee de quelu’un des actes signalés dans l’édit, ou e quelque attaque contre la foi catholique, ne l’aurait pas immédiatement fait connaître à l’inquisition.

Quand par ces moyens on avait arraché une dénonciation à la faiblesse ou à la simplicité de quelque âme timorée, on commençait une procédure ni n'avait pas pour but la découverte e la vérité, mais seulement la condamnation de celui qui était accusé.

Tout était calculé pour arriver immanuablement à ce résultat ; aussi sur eux mille accusés, souvent ce terrible tribunal ne prononçait pas un acquittement. Depuis que l’inquisiteur Eymerie et plus tard Torquemada ont

rédigé les premiers codes de l’inquisition, l’instruction a subi des modifications ; mais l’esprit et la tendance de ces lois sont toujours restés les mêmes.

l..’audition des témoins était le premier acte de cette monstrueuse procédure; on Défaisait pas savoir à ceux qu’on mandait devant le saint-oflice sur quel fait ils étaient appelés à déposer. Il fallait qu’ils cherchassent dans leurs souvenirs ce que l’inquisition pouvait avoir intérêt à connaître ; aussi arrivait-il souvent que les témoins se méprenaient sur l’objet de l’accusation , en sorte qu’ils racontaient des actes qui ne. s’y rattachaient en aucune manière, et que par leur récit ils compromettaient d’autres personnes que les accusés. Les inquisiteurs recueillaient avec soin ces dépositions, qui étaient aussitôt transformées en dénonciations et servaient de point de départ à d’autres poursuites.

J’ai en ce moment entre les mains les pièces originales d'un procès suivi devant l’inquisition de Valfadolid, où les choses se sont passées de cette manière : Don Christoval de Padilla, habitant de Zamora , était poursuivi comme luthérien et comme hérétique dogmatisant. Un des témoins, interrogé relativement aux faits qu'on lui reprochait, ayant noinnré dona Marina de Sayavedra, épouse de don l'ablo Cisneros de Sotelo, et ayant dit qu’elle avait assisté au prêché, cette simple énonciation donna lieu à une procédure nouvelle contre Marina de Sayavedra. Le 22 avril 1558, les inquisiteurs Franci.sco Vaca et Guigelmo délivrèrent un mandat de prise de corps contre cette infortunée. Il résulte des déclarations faites par deux médecins, devant l'inquisition et sous la foi du serment, qu’elle était atteinte d’une fièvre et d^un tremblement qui ne la quittaient pas; qu’elle était paralysée et qu’elle ne jouissait pas toujours de la plénitude ae son jugement. Cependant elle fut poursuivie par le saintoffice et elle Ogura dans auto-da-fé célébré à Valladolid le dimanche de la Trinité 21 mai 1559. Don Cbristoya|

L’UNIVERS

de Padilla y fut brûlé avec treize autres personnes, sans compter Leonor de Vibero, dont le cadavre fut déterré et porté sur le bûcher. Marina de Sayavedra y parut revêtue du sanbenito. Elle lit abjuration et fut réconciliée; mais pour pénitence, le saintofllce lui imposa une prison perpétuelle et ses biens furent confisqués.

Llorente, qui parle de ce mémorable auto-da-fé dans le chapitre xx de son histoire de l’inquisition , dit que Marina de Sayavedra était veuve. C’est une erreur que n’aurait pas dû commettre un écrivain qui commence par accuser d’inexactitude tous les auteurs qui l’ont précédé. Greffier du saint oflice, il a eu certainement entre ses mains les pièces originales que je tiens maintenant.

Dona Marina de Sayavedra n’était pas veuve, car le 31 mai 1550, dix jours après \'auto-da-fé , don Pablo Cisneros de Sotelo (et non Juan Cisneros de Solo, comme écrit Llorente) présenta au saint-office une requête, pour demander que sa femme, qui était paralytique, et que la terreur produite par l’auto-da-lé avait rendue entièrement folle, lui fût remise, afin qu’il l’a fît soigner et guérir, si cela était possible. Le même jour intervint une ordonnance des inquisiteurs, qui permettait de transporter la pauvre insensée à Zaïnora, et qui lui donnait provisoirement pour prison la maison de son mari, l.’exemple d’amour conjugal que donnait don Pablo de Sotelo, en réclamant une personne condamnée par l'inquisition , ne tarda pas à lui attirer des persécutions. Kn effet, le 17 septembre I5G3, Marina de Sayavedra, qui avait été réintégrée dans les prisons du saint-office , présentait cette requête aux inquisiteurs :

« Très-magnifiques et très-révérends « seigneurs, pour l’amour de Notre- « Seigneur et par pitié pour tout ce < que j’ai souffert, je vous su|iplie , « moi Marina de Sayavedra , d user « en ma faveur de votre miséricorde « habituelle. Cisneros de Sotelo , mon « mari, à raison du procès et des « peines qu’il a supportées et qu’il sup-

« porte encore à cause de nud, ne « peut subvenir à mes besoins, en « sorte que je suis dans le plus grand n dénûment. Je vous supplie donc de R vouloir bien me permettre d’aller « passer dans ma maison les froids « de cet hiver, afin que je in’y fasse ■ soigner pour mes iniirinités et pour K ma paralysie , etc., etc. »

Quatre lignes , d’une écriture à peu rès indéchiffrable , sont tracées au as de cette requête. Contiennent-elles la permission qui était demandée.’ Quelques mots que j’ai pu lire me le feraient penser ; cependant je n’en ai pas la certitude.

Qu’on me pardonne cette digression, je reviens majntenant à la procédure du saint-office. Avant de recevoir la déposition d'un témoin, on lui faisait prêter serment de ne rien révéler des questions qui lui seraient adressées , ni des réponses qu’il pourrait faire. Les personnes poursuivies par le saint-office étaient admises à témoiner les unes contre les autres. Si la éposition de ces témoins n’avait pas répondu à l’attente des inquisiteurs, on avait recours à la torture; car devant l’inquisition , on recevait la question, ou pour son propre compte, et parce qu’on était accusé, c’était la torture in proprium caput, ou bien comme témoin , et parce qu’on était présumé avoir mis des réticences dans sa déjiosition , c’est ce qu’on appelait la torture in caput alienum.

Quand les commissaires d’un tribunal inquisitorial avaient silencieusement recueilli un certain nombre de dépositions contre un individu , ils adressaient une circulaire à tous les autres tribunaux de la Péninsule, pour demander s'il n'existait pas dans leurs greffes de dénonciations contre la même personne. S’il s’en trouvait, oii envoyait toutes ces notes au tribunal qui en avait fait la demande.

On remettait alors à des docteurs en théologie qu’on appelait les qualificateurs du saint-office, uneanaly.se de la dénonciation et des dépositions de témoins ; mais on en retranchait tout ce qui pouvait leur faire connaître les

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drconstânces de temps , de lieu ou de personne. Aucune des pièces originales du procès ne leur était montrée. Leur décision n’était plus dès lors qu’une vaine formalité , puisqu’elle dépendait nécessairement de l’exactitude plus ou moins rigoureuse avec laquelle avait été fait cet extrait. Sur l’examen de cette pièce incomplète et tronquée, seul document qui leur fût fourni , les qualificateurs devaient décider par écrit si le fait en lui-méme méritait une censure théologique; si les propositions étaient hérétiques, voisines de l’hérésie ou capables d’y conduire ; ils décidaient si on devait présumer que celui qui les avait prononcées avait donné son assentiment à l’hérésie, s’il en était seulement suspect, et dans ce cas si le soupçon était léger, s’il était véhément ou grave au dernier point.

Muni de cette pièce , le fiscal requérait l’arrestation de l’accusé. Un mandement signé des inquisiteurs était remis à un alguazii, qui procédait à la prise de corps. Le greffier des séquestres l’accompagnait toujours dans cette opération ; il mettait les biens de l’accusé sous la main de l’inquisition , et il était bien rare qu’ils en sortissent. On ôtait au prisonnier ses armes , son ai gent , ses papiers ; et on ne lui laissait du linge et des vêtements qu’après en avoir fait une visite minutieuse, pour s’assurer qu’on n’y avait caché ni poison , ni argent , ni instrument tranchant. Le prisonnier était alors jeté dans les cachots de l’inquisition. Tous les malheureux qui nous ont laissé la relation de leur séjour dans ces tristes demeures , les dépeignent comme des cabanons sombres, humides et infects. Llorente prétend au contraire que c’étaient des cellules claires, sèches et aérées. Il est probable que des deux côtés on dit la vérité, et que, suivant les temps, suivant les localisés, suivant les administrateurs , le régime de ces prisons aura beaucoup varié; mais partout, autant du moins que les circonstances l’ont permis, l’emprisonnement a été solitaire. L’accusé était privé de toute comnaunication avec qui que ce fût. U

30* Livraison. (Espagne.)

y avait certainement dans cet isolement de quoi abattre le courage le plus énergique et confondre l’esprit le mieux organisé. Lorsqu’un condamné est renfermé seul pour subir la peine d’un forfait, sans doute son sort est à plaindre; mais au moins il sait quelle doit être la durée de sa peine; il en voit le terme, et cela doit suffire pour soutenir son courage. Mais l’infortuné , plongé dans les cachots de l’inquisition, ne pouvait connaître la peine qui le menaçait, ni calculer le temps ou son procès serait terminé. Nulle règle ne prescrivait aux inquisiteurs de juger dans un délai donné. On avait adopté dans les procédures de l’inquisition un usage qui devait nécessairement entraîner d’immenses longueurs. A l’exception de quelques cas très-rares, on n’expédiait aucune copie des actes rédigés devant l'inquisition. Lorsqu’on voulait faire ratifier par un témoin la première déposition qu’il avait faite, on la lui représentait en original. S’il avait changé de pays , on envoyait ces pièces au lieu où il s’était rendu , et on attendait qu’elles fussent de retour pour juger le procès. On a vu des dépositions de témoins qui , ayant été ainsi envoyées aux Indes , se sont perdues en route, et ce n’est qu’au bout de cinq ans qu’on a su qu’elles n’étaient pas parvenues à leur destination. Pendant tout ce temps, le malheureux prisonnier restait dans sa cellule , privé de toute consolation , de tout conseil , ignorant la cause de ces déplorables délais , et ne connaissant pas même le motif de son arrestation; car on ne lui indiquait pas même le fait dont il était accuse. Devant toutes les cours criminelles, celui que la justice poursuit sait de quelle imputation il faut qu’il se défende; devant l’inquisition , on voulait qu’il s’accusât lui-même. On le faisait comparaître devant le tribunal ; on lui répétait que l’inquisition ne faisait jamais arrêter une personne sans avoir acquis une preuve suffisante des délits qu’elle avait commis contre la sainte foi catholique; on l’engageait à confesser spontanément ses fautes ; ou lui

L’UNIVERS

promettait avec une douceur hypocrite tinuer ; c’était toujours la même opé-

que s’il les avouait'franchement , l’in- ration, qui seulement avait été inter-

quisition se montrerait indulgente à rompue. Enfin quand l’affaire était

son égard. On faisait ainsi comparaître instruite , le fiscal formulait l’accusa-

l’accusé à trois reprises successives , tion ; mais cette accusation restait

. et on appelait ces trois comparutions dans le vague ; elle ne précisait ni les

les audiences de monition. Si l’accusé, circonstances de lieu , ni les circoas-

fouillant dans sa conscience , décou* tances de temps, vrait le fait qui avait provoqué son Un des ar^ments les plus puisarrestation, il était possible qu’il sants qu’un accusé puisse employer abrégeât la durée de la procédure , et en matière criminelle , pour prouver

qu’il fût jugé avec indulgence; mais son innocence, est de dire: Au mo-

cela était aussi un piège qui lui était ment précis où le crime a été commis,

tendu; car, si ses aveux n^étaient pas j’étais éloigné de l’endroit où il a eu entièrementconformes aux dépositions lieu. Mais comment faire usage de cet des témoins , on le considérait comme argument, si l’accusation ne précise ayant voulu tromper le tribunal par rien ? La confrontation des témoins et ses réticences , et le fiscal en tirait un de l’accusé est indispensable pour conargument, pour requérir contre lui naître la vérité; car, dans un grand des peines plus sévères. Quand les nombre de cas, un témoin peut de trois audiences de monition étaient bonne foi se tromper sur le nom de épuisées, le fiscal faisait enfin connaître la personne à laquelle il impute un à l’accusé les charges qui s’élevaient délit; il a pu prendre Jayme pour contre lui. Mais les dépositions des Christobal , et l’accusé qui se sent intémoins n’étaient jamais communi- nocent peut lui dire : Mais regardezqnées en entier au prévenu. On avait moi donc! Est-ce bien moi qui ai tenu toujours soin d’en retrancher les cir- le propos que vous rapportez? Deconstances de lieu ou de personne , de vant l’inquisition , il ny avait pas manière à ce qu’il ne pût pas deviner de confrontation , et l’accusé ne conqui avait été son dénonciateur , ni naissait jamais les noms des témoins, quels témoins avaient déposé dans sa On ne pouvait opposer qu’une défense cause. On l’interrogeait sur chaque vague a une accusation qui ne se préfait; on enregistrait ses réponses , et sentait pas en face. C’était un véritable si elles n’étaient pas telles' ÿie les in- colin-maillard judiciaire, où l’accusé quisiteurs les espéraient, on avait cherchait à l’aveuglette ses moyens de recours à la torture. Tout ce qu’on a salut. On lui accordait un avocat; mais écrit sur ces horribles tourments, dit cet avocat devait être choisi parmi Llorente, reste bien au-dessous de la ceux que l’inquisition avait agréés. Cet vérité ; ils étaient si épouvantables , avocat ne communiquait jamais librequ’ils avaient fait horreur à l’inquisi- ment avec son client; il ne pouvait pas tion elle-même, et le code inquisito- examiner les pièces du procès, on ne rial avait défendu qu’on donnât deux lui donnait qu’une analyse tronquée fois la question au même accusé, des dépositions. Comment aurait-il pu Mais les inquisiteurs avaient trouvé le en contester la sincérité? Il ne les conmoyen d’éludercette prohibition. Lors- naissait qu’imparfaitement. Il ne pouqu’un accusé était sur le point de suc- vait discuter la moralité des témoins, comber par l’excès de la douleur, ils Tout son rôle se bornait à réclasuspendaient la question ; ils atten- mer l’indulgence du tribunal , ou à daient que l’accusé eût recouvré des fournir des témoins à décharge. Mais forces pour supporter ces affreux devant l’inquisition , les témoins qui supplices. Alors on le torturait de déposaient en faveur de l’accusé étaient nouveau. Mais, disaient les inquisi* toujours suspects , et n’influaient que teurs,ce n’était pas lui donner une peu sur la décision des inquisiteunseconde fois la question , c'était la con- Ainsi, dans l’affaire de Marina de

Sayavedra , cette infortunée fit entendre Antonio Sanchez, prieur de Sainte- Marie, de Zamora; le frère du prieur qui , lui-même, était curé d'une des paroisses de Zamora ; un autre prêtre nommé Antonio Garrote, et plusieurs habitants notables de la même ville.

Ces témoins déposèrent'unanimement qu’ils l’avaient toujours connue pour bonne chrétienne ; qu’elle faisait aux pauvres de nombreuses aumônes. Cela ne l’empêcha pas d’être condamnée à une prison perpétuelle et à la confiscation de ses biens.

Les débats qui avaient lieu par écrit, n’étaient qu’une parodie de la Justice.

Après ce simulacre de défense, on donnait encore une lecture des charges; on qualifiait de nouveau les faits ; puis on rendait la sentence. Les absolutions étaient si rares, qu’à peine en pouvait-on compter une sur deux mille jugements; car pour peu que le juge eût le moindre doute, l’accusé était déclaré légèrement suspect d’hérésie, et le plus léger soupçon suffisait pour motiver des pénitences. Si l’accusé était véliémentement soupçonné d’hérésie, la peine devenait plus sévère. Elle s’accroissait encore, si l’accusé étaithérétique formel. Mais s’il avait donné des marques de repentir, il n’y avait pas encore lieu à l’application de la peine de mort. Dans ces trois cas, l’accusé pouvait être réconcilié; il était absous de l’excommunication et des censures canoniques; mais l’inquisition lui imposait des pénitences dont la gravité variait suivant les circonstances. Si le soupçon d’hérésie était très-léger, la réconciliation pouvait avoir lieu dans la salle même du tribunal, à huis clos et en présence seulement des membres du saint-office, ou bien, les portes ouvertes, en présence des personnes ue cette cérémonie ne manquait pas 'appeler. L’accusé comparaissait la tête nue et revêtu d’un san-benito, portant à la main un cierge de cire verte. Il se mettait à genoux et faisait abjuration de l’hérésie dont il était soupçonné. D’autres fois, suivant la ravité des cas, la réconciliation avait eu dans une église de la ville, ou

bien en publie et en présence d’un grand concours de peuple. Cette cérémonie était nommée un acte de foi , un auto-da-fé.

Il ne faut pas croire que tout fût fini après V auto-da-fé, et que, moyennant la honte de son abjuration publique, le réconcilié demeurât quitte avec le saint-office. Il était presque toujours condamné à porter le sanbenito pendant un temps plus ou moins long. Ses biens ou la plus grande partie de ses biens était confisquée. Il lui était interdit de se servir de cheval ou de mule. Il ne lui était permis de porter ni bijoux, ni or, ni soie. Il était déclaré incapable d’occuper ni emploi, ni charge civile ou ecclésiastique. Il n’était pas seul frappé de cette incapacité : elle s’étendait a tous les enfants qui pourraient lui naître par la suite , et à leur postérité. Cependant la décision du saint-office ne devait nuire en aucune manière aux enfants du réconcilié, lorsqu’ils étaient déjà nés à l’époque où leur parent avait commis la faute qui avait attiré les censures théologiques. Ainsi dona Marina de Sayavedra avait cinq fils : Juan de Cisneros , chanoine de Zamora ; Pedro et Christobal, chevaliers de l’ordre de Malte; Alonzo et Juan Batista, trop jeunes pour avoir encore un état.

Elle avait aussi deux filles qui étaient déjà mariées. Ses enfants, plusieurs années après Vauto-da-fé, présentèrent requête pour faire fixer l’époque à laquelle leur mère avait commencé à commettre la faute pour laquelle elle avait été réconciliée. Il intervint une décision de l’inquisition , pour déclarer que le crime d’hérésie avait commencé à être commis le jour de Noël de l’année 1557 ; en sorte que la réconciliation de Marina de Sayavedra ne pouvait porter de préjudice ni à la noblesse, ni à la pureté de leur sang. Ils furent donc déclarés aptes à posséder des bénéfices ecclésiastiques , ou à porter les habits de Saint-Jacques de Calatrava et d’Alcantara.

Lorsqu’un accusé persistait dans son hérésie, malgré les exhortations des inquisiteurs , il était déclaré im-

L’UNIVERS

pénitent. On a|>pelait relaps celui qui, après avoir été réconcilie, était une seconde fois poursuivi par l’inquisition. Le relaps et l’impénitent étaient toujours relaxés. En espagnol comme en français , relaxer est synonyme d’élargir, de mettre en liberté; mais ne vous y trompez pas , devant l’inquisition les mots ne s’accordaient plus avec les idées. C’était au nom d’une religion toute d’amour et de charité qu’on organisait la persécution ; c’était au nom d’un Dieu clément qu’on instituait les plus épouvantables supplices. Il fallait donc, pour les inquisiteurs , changer le sens des mots.On a vu que vous réconcilier voulait dire vous voler vos biens, vous rendre infâme vous et votre postérité ; vous relaxer, dans le langage du saint-office , cela signifiait vous envoyer à la mort. Si l’on voulait trouver dans l’histoire un autre exemple de cette hypocrisie de langage , il faudrait chercher dans les plus mauvais jours de notre révolution.

Lors du massacre des prisonniers de l’Abbaye , les septembriseurs , parodiant les formes de la justice, s’étaient érigés en tribunal. On amenait devant eux chaque prisonnier. Élargissez le prévenu , était le mot dont on se servait pour donner le signal de le massacrer. Ces gens- là avaient deviné le vocabulaire de l’inquisition. Tout était hypocrisie dans cet affreux tribunal.

La devise même qu’il avait choisie était un mensonge. Les inquisiteurs inscrivaient sur leurs bannières : Exiirge, Domine, et judica causam tuam; «Levez- vous. Seigneur, et jugez votre cause ; » et c’étaient eux qui se chargeaient de juger la cause de Dieu et de venger ses injures. Les inquisiteurs disaient que leur caractère ecclésiastique ne leur permettait pas de prononcer la peine de mort : alors ils faisaient préparer le supplice ; ils y conduisaient les victimes , ns les livraient au bourreau. C’était ce qu’ils appelaient remettre l’accusé entre les mains de l’autorité séculière. L’accusé, disaient-ils, était relaxé des prisons du saint-office pour être remis a la justice ordinaire; c’était un juge séculier qui

prononçait la sentence et qui acceptait la iresponsabilité de tout ce que l’arrêt avait de sanguinaire.

On habillait l’accusé d’un vêtement appelé zamarra ou san-benito. Dans les premiers temps , lorsque Dominique de Guzman commença à réconcilier des hérétiques , il jugea convenable de leur faire porter le signe de la rédemption, comme témoignage apparent de leur retour à la foi; mais toutes les personnes qui étaient venues combattre les Albigeois portaient également la croix. Pour qu'elles ne fussent pas confondues avec les hérétiques réconciliés , l’inquisiteur prescrivit à ceux-ci de mettre sur leurs vêtements deux croix , faites en étoffe et d’une couleur qui tranehât avec le reste de leur costume. D’abord ces deux croix étaient placées des deux côtés de la poitrine ; ensuite on n’en mit plus qu’une sur la poitrine et l'autre sur l’épaule. On substitua enfin à ces croix le sac des pénitents qui était bénit par les évêques, ce qui lui a fait donner le nom de sac bénit, saco-bendito , d’où est venu par corruption le nom de san-benito. Plus tard , pour distinguer le san-benito de l’habit de plusieurs corporations religieuses , on ordonna qu'il descendrait a peine au genou , qu’il serait de couleur jaune, qu’il n’aurait plus la forme d’un sac, mais qu’il serait ouvert sur les côtés ; enfin qu’on y représenterait des croix de couleur rousse. Le cardinal inquisiteur Ximenès de Cisneros trouva qu’il était injurieux pour la croix de la faire servir à signaler les hérétiques, et de la leur imposer comme une marque d’opprobre. Il ordonna donc qu’à l’avenir on ne tracerait plus de croix droites sur les san-benitos ou zamarras, mais seulement des sautoirs, ou croix de Saint-André.

L’esprit fécond des inquisiteurs a inventé autant d’espèces de san-benitos qu’ils établissaient de catégories de condamnés. Il y en avait trois pour Im réconciliés. Lorsque le réconcilié était légèrement suspect, il portait son sanbenito jaune sans croix. S’il abjurait comme véhémentement suspect, il

avait une demi-croix sur son san-benito. S’il était hérétique formel, la croix était entière (*). Les condamnés portaient presque toujours une corde autour du cou.

Il y avait également trois sortes de san-benitos pour les accusés qui devaient être relaxés. Celui qui s’était repenti avant la prononciation de la sentence , portait un san-benito Jaune avec une croix rousse et entière. Il avait en outre la tête couverte d’une coroza, c’est-à-dire d’un bonnet pyramidal fait de la même étoffe que le san-benito, et sur lequel on avait tracé des croix rousses. Il était condamné à la mort, mais son corps ne devait pas être livré au bûcher.

La seconde catégorie de condamnés parmi ceux qui devaient être relaxés, étaient ceux qui avaient donné des signes de repentir après leur condamnation. Le san-benito était de la même étoffe que le précédent , mais on y avait représenté une figure sur un bûcher, au milieu des flammes ; le sanbenito et la coroza étaient également semés de flammes ; mais les flammes étaient renversées pour exprimer que le coupable ne serait pas brûlé vk ; qu’on commencerait par l’étrangler et qu’on ne mettrait son corps sur le bûcher qu’après sa mort.

Sur le san-benito destiné à ceux qui étaient considérés comme mourant dans l’impénitence finale, on avait représenté une figure entourée de flammes. La coroza et le reste du san-benito étaient semés de flammes dans leur direction naturelle et de figures de diables. L’infortuné qui portait ce vêtement était brûlé vif. ,

(*) Les figures représentées par la gravure 57 sont des condamnés du saint-olûce. Celui qui marche en tète est un hérétique formel qui doit être réconcilié. Si, à son costume, on eût ajouté la coroza, cette addition eût indiqué qu’il était destiné à mourir étranglé. Celui qui marche ensuite doit être étranglé, puis brûlé; enfin le dernier doit être brûlé vif.

Derrière ces condamnés s’avancent des pénitents. Sur le dernier plan, on aperçoit les hallebaidiers qui les escortent.

Quand les inquisiteurs avaient décidé qu’un accusé serait remis au bras séculier, on lui faisait connaître cette décision, afin qu’il se préparât à la mort; mais les réconciliés n’avaient aucune connaissance de la sentence prononcée contre eux, et on avait commencé à l’exécuter avant de la letir avoir lue. Au jour indiqué pour Vauto-da-fé, on faisait sortir sur la place publique les condamnés revêtus de leurs hideux costumes. Ils étaient suivis des pénitents , du clergé , et gardés par les familiers du saint-office. On les amenait au lieu préparé pour le supplice , où des estrades avaient été préparées pour les juges séculiers et pour toutes les personnes notables de la ville. On faisait monter les condamnés sur un échafaud. On y lisait la sentence relative à chacun d’eux.

L’arrêt par lequel on remettait l’accusé au bras séculier, se terminait toujours en priant le juge ordinaire d’user de clemence à leur égard (*).

Aussi, dit Melcbior Macanaz dans son apologie de l’inquisition, « l’inquisition n'impose aucune peine à ceux qui s’obstinent dans leurs erreurs , et ne demande autre chose sinon qu’on n’àte pas la vie aux coupables ,- s’ils se convertissent , elle se borne à leur appliquer les peines canoniques ; mais l’épée de la justice que le roi tient déposée dans le tribunal pour le châtiment des coupables , ne laisse pas de se rougir quelquefois de leur sanq...

Alors même il le fait dans la sainte vue de convertir plusieurs par la mort d’un seul , comme cela arrive ordinairement. »

N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie? au moment de l’exécution on arlait d’humanité , et cependant les ûchers étaient préparés, et l’on y conduisait déjà les condamnés, qui le plus souvent étaient poursuivis par les imprécations d’une populace frénétique.

A l’auto-da-fé du 21 mai 1559, où Marina de Sayavedra fut réconcilié, un des accusés relaxés, nommé Antonio Herrezuelo, étant sur le bûcher au milieu

(*) Llorente, ch. iv, art. la, n” ai.

L’DWIVERS,

du bois qui commençait à s’allumer, repoussait les exhortations qui lui étaient adressées. Un des soldats de l’es> corte, cédant à un excès de fanatisme, lui donna un çrand coup de hallebarde.

Le sang se mit à tomber jusque sur le bûcher, et ne cessa de couler que lorsque les flammes eurent dévoré la victime.

L’inquisition ne fut Jamais arrêtée par le rang ou par les talents de celui

u’elle poursuivait. Ainsi , du temps

e Ferdinand, elle persécuta le savant historien Antonio de Nebrixa. Llorente donne une longue liste des hommes célèbres qu’elle a poursuivis ; mais si longue qu’elle soit, cette liste reste incomplète. On pourrait choisir beaucoup de noms parmi ceux qu’il a oubliés. Je ne citerai que Vesale, ce médecin fameux de Philippe II. Il est le premier qui ait osé étudier la structure de notre corps sur des cadavres humains. C’est à lui qu’on doit les premiers progrès de l’anatomie. Les planches (k son ouvrage intitulé ; Corporis humani fabrica ont été dessinées par le Titien. Son amour pour la science fut pris par les inquisiteurs pour de l’impiété et pour une profanation. Ni sa renommée, ni la protection de Philippe II , ne purent le garantir des atteintes du saint-office.

Une partie des papiers où il avait consigné ses études et ses expériences furent brûlés , et lui-même if fut condamné à faire à pied le voyage de Jérusalem. Jusqu’à nos jours l’inquisition est restée la même ; elle était moins violente parce que les états de crise ne peuvent toujours durer; mais elle n’avait changé ni de règle ni de maximes ; et il ne lui fallait que des circonstances favorables pour reprendre toute son activité. A une époque trèsrapprochée de l’entrée de Napoléon en Espagne , les prisons de l’inquisition ont vu mourir des victimes. En 1800, une béate de Cuenca mourut dans les cachots du saint-office , et son effigie fut brûlée.

Vers l’année 1790, Michel Maffre des Rieux , né à Marseillan (Hérault), et non à Marseille, comme le dit Llorente avec son inexactitude accoutu-

mée, se rendit en Espace pour y prendre du service; il rat d’abord placé dans les gardes walonnes , d’où il passa dans le régiment de la Havane avec le grade de lieutenant. Quelques plaisanteries qu’il se permit sur la religion le firent jeter dans les prisons du saint-office. Les inquisiteurs lui ayant promis de le réconcilier en secret , il avoua tout ce qu’on lui reprochait. Mais on ne tint pas la parole qu’on lui avait donnée; on le conuuisit, revêtu d’un hideux san-benito, dans l’église, où il trouva un grand concours de personnes de la ville qui avaient été attirées par l’annonce publique d’un autülo. Alors il entra en fureur; il maudit une religion qui permettait de déshonorer un homme pour quelques légèretés de langage. Il lallut le reconduire dans sa prison. Là, désespéré de voir son avenir brisé par une condamnation qui lui enlevait son grade et lui fermait la carrière militaire, il parvint à s’étrangler, quoiqu’on l’eût enchaîné.

Plusieurs procès entamés par l’inquisition étaient à peine commencés quand l’invasion française est venue y mettre fin. Un décret de l’empereur Napoléon, en date du 4 décembre 1808, a aboli ce terrible tribunal; c’est un immense service qu’il a rendu à l’humanité tout entière , et l’Espagne l’a trop vite oublié.

COMMSirCEMEirr de la guerre de grenade.

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CBRÉTIEIfS. — LEE CHRÉTIERS PRENNENT

ALBAMA. DIPPERSNO,<> ENTRE ABU’l>

BASAN et son fils ABÜ’ABD-ALLAB. — MALHEUREUSE ENTREPRISE DBS CHRETIENS SUR LOXA. — ABU-ABD-ALLAH EST PE0< CLAMé ROC DE GRENADE. ~ DEFAITE DES CHniTCENS DANS LA CAMPAGNE DE MA- LAGA. ABU-ABD-ALLAH EST FAIT PRI-

SONNIER PAR LES CHRÉTIENS. — It EST MIS EN LIBERTE ET SS RECONNAIT VAS-

SAL DU ROI FERDINAND. LE ROTACHl

DE GRENADE SE PARTAGE EITTRE ABU- ABD-ALLAH*BL-CHICO ET ABU-ABD-ALLAH* EL-ZAGAL. • — SIÈGE ET PRISE DE VBLEX-

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